CHAPITRE VI
parvienne à ce degré d'énergie où elle est capable de donner le branle aux organes. Il y faut un concours de circonstances physiques et intellectuelles tout à fait extraordinaire; car ceux-là même qui veulent que toute image provoque quelque sensation, doivent convenir pourtant que cette sensation participe presque toujours de la faiblesse de l'image qui l'a produite, puisqu'elle reste pour ainsi dire à fleur d'âme et n'arrive pas jusqu'à la conscience. Remarquons de plus que le monde ne cesse de s'agiter et de bruire autour de nous, et que les sensations amenées par les causes extérieures viennent à chaque instant se jeter à la traverse des sensations plus faibles excitées par les images. Le même centre nerveux ne peut être à la fois dans deux états différents, ni obéir en même temps à des sollicitations contraires; une sensation s'oppose donc absolument à toute autre sensation simultanée de même espèceT Je pense présentement à un arbre, mais cette image ne saurait en aucune façon amener les sensations qui la compléteraient et en feraient une perception; en effet, tout en songeant, j'ai les yeux fixés sur un grand mur blanc qui ne cesse de m'envoyer des sensations toutes contraires, et si
vives, que Tîmage est absolument impuissante à les combattre.
Ce n'est pas tout, on dirait que la sensation prend à son tour l'offensive; après s'être opposée au progrès de l'image, elle la combat encore en lui suscitant des rivales qui d'abord l'affaiblissent et bientôt k ruinent tout à fait. A tout moment, un afHux nouveau de ' sensations apporte ainsi à l'esprit une 'nouvelle matière à mettre en œuvre et lui impose une tâche qui le divertit des pensers qui l'occupaient précédemment.
Ces changements déterminés par les sensations ne sont pourtant pas brusques, ou du moins cela n'arrive que fort rarement ; ni une image ne s'efface, ni une autre n'apparaît tout d'un coup. Il faut un temps appréciable pour passer d'un état au suivant, et la transition est toujours plus ou moins ménagée, sinon toujours aperçue; sans cela, plus de continuité dans la vie psychologique; tout s'y ferait par saccades et soubresauts; ce serait une suite d'éclairs dans la nuit; à chaque instant, nous nous trouverions dans le trouble d'esprit d'un homme qu'un bruit soudain et violent vient de réveiller en sursaut.