‹ De l'imagination: étude psychologiqueChapitre 54 sur 150 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tout le monde connaît ce que les phj^iciens appellent des vues fondantes. Concevons deux appareils de projection, placés de façon que les axes convergent vers le même endroit d'un écran ; supposons une disposition mécanique telle, que le diaphragme deTun des appareils soit entièrement fermé, lorsque le diaphragme de l'autre est entièrement ouvert, et que l'un s'élargisse à mesure que l'autre se rétrécit; enfin, supposons que les images projetées soient tout à fait différentes, par exemple la vue d'un édifice et la vue d'une forêt.

L'intensité des images dépendant de la quantité de lumière, on conçoit sans peine qu'à mesure que le diaphragme de l'un des appareils se rétrécit, l'image correspondante décroisse proportionnellement, en même temps que l'autre augmente d'éclat. On voit peu à peu la première image s'altérer; des traits appartenant à la seconde s'y mêlent et chaque instant les rend plus visibles ; bientôt la confusion est extrême ; puis la seconde image devient à son tour prépondérante ; de la première il ne reste plus que quelques linéaments épars et de plus en plus rares ; on dirait l'ancienne écriture d'un palimpseste qu'on

reconnaît encore sous la nouvelle. Enfin, ils disparaissent et le changement est complet.

On peut dire à peu près le même des images qui se succèdent dans l'esprit ; à mesure que les sensations en apportent de nouvelles, on les voit ainsi se mêler, graduellement aux anciennes, qui apparaissent encore quelque temps, puis s'effacent tout à fait.

Seulement, il est rare que la transition se fasse d'un mouvement continu : presque toujours, on observe une sorte de rhythme qui ramène à tour de rôle l'ancienne image et la nouvelle. L'esprit semble osciller quelque temps avant de trouver son équilibre; mais la première image s'affaiblit à chaque retour, et enfin elle ne reparaît plus.

Il y a donc un antagonisme perpétuel entre les images et les sensations qui tendent à les détruire pour leur en substituer d'autres : une vive douleur ne permet guère de penser qu'à elle, et les plaisirs très-vifs ne gênent pas moins la pensée. Au contraire, tout ce qui diminue la fréquence ou l'intensité des sensations fortifie par là-même les images ; elles ne sont jamais si vives que pendant le sommeil, lorsque les sensations sont rares et faibles. Délivrées de la contradic-

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