CHAPITRE VIII
Des lésions et des vices de conformations internes comparés aux externes chez les nouveau-nés , avec le résumé des causes les plus probables des uns et des autres.
C'est en suivant le fil de nos investigations critiques sur les anomalies natives, que nous arriverons à la connaissance de leur origine , et par là à celle des moyens de les prévenir , ou au moins d'en diminuer le nombre. On appelle difformité toute conformation qui s'éloigne du type naturel qui est le plus ordinaire. Quand la difformité est merveilleuse et rare , c'est-à-dire telle qu'elle excite vivement la surprise et la curiosité, on lui donne le nom de monstruosité , et on appelle monstre l'objet qui en est affecté, du latin monstrare , montrer, parce que l'on a toujours montré les choses rares qui semblaient devoir piquer vivement la curiosité. Selon MM. Chaussier et
( 475 ) Âdelon, article Monstruosité du Dictionnaire des sciences médicales, t. xxxiv, « on donne ce nom à tous les vices de conformation , à toutes les défectuosités qui peuvent exister dans une ou plusieurs parties du corps de l'homme et des animaux, et par suite, on appelle monstres tous les individus qui présentent quelques-unes de ces organisations vicieuses. Nous devons convenir cependant; ajoutent-ils, que dans le langage vulgaire , ce mot monstruosité a une acception plus restreinte; qu'il n'exprime surtout que les vices de conformation qui sont appareils, extérieurs, qui ont en eux quelque chose de hizarre, d'extraordinaire, d'affreux; qui frappent, en un mot, à la première vue. Mais pour le philosophe et le médecin , il doit signifier toute conformation différente de celle qui doit être, soit qu'elle soit ex- Cerne^ soit qu'elle soit interne ; et c'est aussi dans ce sens le plus étendu que nous allons en traiter. Nous établissons donc trois classes de monstres , ceux par excès, ceux par défaut, et ceux qui nous offrent quelque irrégularité dans la grandeur, la situation et la structure des parties.
Si cette définition est bonne , je ne vois pas pourquoi l'on n'a pas réuni sous un seul et même article les mots nœvi materni , envies , marques de naissance , vices de conformation , difformité y tache, monstre , dont a aussi traité M. Virer, et
monstruosité , dont ont traité , immédiatement après lui , les deux auteurs cités. Je ne sais si l'on a voulu dédommager les souscripteurs du grand Dictionnaire, de la qualité par la quantité des articles , en donnant la grosse pièce et la monnaie ; mais il a encore été traité des mêmes objets, c'est-à-dire des difformités, des monstruosités et des anomalies de naissance , aux mots génération y imagination, copulation, fœtus , hermaphrodisme , hypospadias , etc., et, comme pour marquer la perfection ou la richesse de Ténorme répertoire , on n'y a pas traité les mots défaut, défectuosité , ni plusieurs autres, probablement inconnus au principal rédacteur. Si toutes les défectuosités qui peuvent exister dans une ou dans plusieurs parties du corps, ou si toute conformation différente de ce qui doit être, constituent , comme le prétendent nos auteurs , une monstruosité pour le philosophe et le médecin , il faut convenir qu'en philosophie et en médecine il y a plus d'un beau monstre; ce que Van-Swieten, entre autres, avait déjà remarqué au sujet d'une consultante qu'il désigne par l'expression de venustissima puella , très -belle fille, qui portait la figure d'une chenille sur le cou. Elle aurait eu un ou deux orteils, ou une vertèbre de plus ou de moins que ce qui doit être, qu'elle aurait encore été un monstre d'assez bonne
(477 ) mine. Je ne pense pas que ce soit pour les monstres de cette espèce , que la religion prescrit une formule de baptême conditionnel. Il est vrai qu'un peu plus loin, p. 2i5, ces deux auteurs, devenus un peu moins philosophes, se rapprochent du langage vulgaire, en disant : « Mais nous ne devons appeler monstruosités que celles qui constituent une anomalie extérieure frappante. » Ceci me rassurant un peu sur ma définition du mot monstruosité , je la conserverai. La division des monstruosités en trois classes , de nos auteurs , ne ma pas paru non plus assez rigoureuse pour l'adopter , car une irrégularité dans la grandeur des parties corporelles ressemble assez , pour moi, a un vice de conformation par excès ou par défaut f et rentre, je crois , dans leurs deux autres classes , tandis que la kyllose de Chaussier^ ou la divarication , la métachromatie , etc. , n'ont point de cadre chez eux. Au reste , ils conviennent euxmêmes, p. 256, que l'ordre et la division qu'ils ont adoptés , sont arbitraires , insufïisans et peu philosophiques , ce qui sera , je pense , confirmé par ce qui suit.
Malacarne a donné une division des monstruosités beaucoup plus détaillée, car il en admet seize espèces qu'il nomme, i° microsomia ? petitesse monstrueuse du corps; 2° micromelia, petesse monstrueuse d'un membre; 5° macrosomia y
grandeur monstrueuse du corps ; 4° macromelia, grandeur monstrueuse d'un membre; 5°polyeschia, difformité monstrueuse du corps; 6° escholeme* lia , difformité monstrueuse d'un membre ; 70 atelia , privation monstrueuse d'un membre ; 8° metathesia , déplacement monstrueux d'un membre $ 9° volysomia , pluralité monstrueuse de corps réunis ; io° poly niella , pluralité monstrueuse de membres dans un corps; 110 androgjnia , réunion monstrueuse des deux sexes; 120 dlandria, double sexe masculin; i5° dlgjnla, double sexe féminin; il\.° androlagomelia } corps humain avec des membres de brutes; i5°. alogandromella , corps de brute avec des membres humains ; i6° aloghermaphrodltla , une brute avec les deux sexes.
Je crois que, si la division de MM. Chaussier et Adelon pèche par défaut , celle de Malacarne pèche, d'un côté, par excès, en indiquant des réunions de sexes dont l'existence n'est pas prouvée , et , d'un autre côté , par défaut , en ne donnant point de cadres pour les divarications, les anomalies de forme et de couleur. Tout bien examiné , voici celle que je proposerais. Il y a difformité ou vice de conformation ^ i° par excès dans le nombre ou le volume des parties , comme deux têtes sur un seul corps, six doigts à une main ou à un pied, une tête ou des membres
( 479 ) d'une grandeur disproportionnée avec le reste; 2° par défaut, quand , par mutilation, un membre est détaché , ou que , par agénésie , une ou plusieurs parties sont d'une petitesse anormale ou manquent absolument , faute de développement; 3° par ectopie ou déplacement, quand une partie du corps occupe un lieu qui ne lui est pas propre dans l'ordre naturel; 4° Par diastématie ou interruption de continuité ou de contiguïté des parties naturellement conjointes ou en contact , comme dans le bec de lièvre , l'extroversion de la vessie; 5° par synapsie ou conglutination > lorsque, des parties qui devaient être séparées se trouvent réunies , ou qu'il y a imperforation des ouvertures naturelles; 6° par incorporation, quand deux parties ou deux corps semblent ne faire qu'un seul tout; 70 par divarication , lorsque les parties s'écartent de la rectitude ordinaire, comme dans les pieds-bots, chez les bancroches, les cagneux (yari et valgi des Latins); 8° par métamorphie , quand la forme ordinaire est changée ; et 90 par métachromatie , quand c'est la couleur qui est changée, en s'éloignant., en totalité ou en partie , de celle de l'espèce ou de la race. On sent que , pour traiter en détail de toutes ces espèces de difformités, il faudrait donner trop d'extension à mon ouvrage, dont le principal objet est l'investigation critique de leurs causes. Je
( 48o ) ne dois donc parler des anomalies de naissance que pour en tirer des conclusions applicables à tous les phénomènes analogues, et arriver ainsi à des résultats pathologiques et physiologiques certains , que Ton puisse opposer aux nombreuses erreurs qui nuisent à tous ceux qui ne font pas métier de tromper. « Se borner à la simple exposition des vices de conformation, dit M. Breschet, dans son Répertoire général d anatomie et de physiologie y t. n, p. 32 , et ne pas rattacher la connaissance des monstruosités à la physiologie ou aux lois générales de la vie , à la médecine légale , etc. , c'est ôter à celte étude le seul charme qu'elle puisse offrir au médecin , et la seule utilité qu'elle puisse avoir dans la science. » Outre les difformités extérieures, les seules dont on ait prétendu trouver la cause dans l'imagination maternelle , il y en a un grand nombre d'internes qui , entièrement ignorées des femmes enceintes, n'ont pu être attribuées à cette faculté, et dont l'existence suffirait déjà à elle seule pour démentir l'origine que la prévention donne aux premières, puisque les unes et les autres dépendent des mêmes causes , la nature opérant en dedans comme en dehors du corps. Mais qu'importe une inconséquence de plus dans une théorie qu'on est résolu d'avance à ne pas changer?
On trouve, dans l'ouvrage précité de M. Bres-
chet , des observations très-intéressantes sur Fectopie du cœur, dont plusieurs sont propres à Fauteur , et dont les autres sont dues aux professeurs Béclard et Chaussier ? ainsi qu'au docteur Bonfils aîné, de Nancy. Aux deux genres d'ectopie thoracique et d'cctopie abdominale du coeur, déjà établis par Fleischmann et Weise, Fauteur en a ajouté un troisième , sous la dénomination à'ectopie céphalique du cœur Çectopia cordis cephalica Breschet). Ne pouvant donner un extrait de son ouvrage sans sortir des limites que je me suis prescrites pour le mien, qu'il me soit au moins permis de faire sentir l'importance de ses recherches et de toutes .celles qui ont pojir objet les anomalies de naissance, en rapportant les conclusions suivantes de ce savant observateur.
De tous les faits consignés dans ce mémoire , dit-il , ne peut-on pas conclure :
i° Que Fectopie du cœur est plus fréquente qu'on ne le croit communément , et qu'elle se présente sous des formes très-variées ;
2° Qu'elle dépend d'un développement arrêté à une époque peu avancée de la vie embryonaire;
5° Qu'elle coïncide très -fréquemment avec d'autres vices de conformation , par agénésie ;
4° Que cette ectopie en elle-même n'exclut pas la possibilité de la vie extra-utérine, si elle ne se complique pas d'autres vices de conformation
dans la structure du cœur , dans l'origine et la disposition des principaux troncs vasculaires , et dans celles d'autres organes importans ;
5° Qu'elle sert à expliquer les lois de l'évolution organique, et réciproquement;
6° Que le médecin légiste doit tenir compte de cette anomalie organique, de son degré, de sa simplicité et de ses complications;
7° Que, dans certains cas, l'ectopie du cœur peut être prise pour une maladie organique accidentelle du cœur , ou des gros troncs vasculaires, et causer des erreurs de diagnostic ;
8° Enfin, que, sous les rapports anatomique, physiologique , pathologique et médico - légal , l'étude de ce vice de conformation est digne de l'attention du médecin. ( L. c. , p. 35.)
Il y a d'autres vices de conformation qui intéressent spécialement la chirurgie opératoire ; ce sont ceux auxquels on peut remédier, i° par l'aphérèse ou l'exérèse d'une partie superflue qui compromet la vie , comme une langue qui ne peut être logée dans la bouche et menace de suffocation , ce dont il y a des exemples , ainsi que de l'ablation heureuse de son superflu , par ligatures ou étranglemens ( Travaux de la Société de médecine de Stockholm, en 1809) ; 2° par la synthèse ou la réunion des parties disjointes, comme dans le bec de lièvre ; 3° par la diérèse dans les
conglutinations superficielles ; et dans l'imper foration des ouvertures naturelles. La jurisprudence médicale a aussi un intérêt direct à connaître les vices de conformation qui , rendant le coït impossible ou infécond, peuvent être allégués comme des obstacles au mariage^ et des causes de divorce ou d'exclusion dans les successions. On voit que la connaissance des difformités n'est point un objet de pure curiosité, puisque les intérêts les plus chers de la société et des particuliers s'y rattachent. Mais, pour arriver à des résultats qui nous éclairent sur les lois de l'organisation première, sur les fonctions spéciales de chaque espèce d'organes., et sur les conditions nécessaires à la vie individuelle ou extra-utérine , de même que sur les principes de diététique propres à prévenir les difformités, il faut surtout s'attacher à connaître leurs véritables causes , et c'est principalement à la recherche de ces causes que cet ouvrage est consacré.
Nous savons que l'atrophie et l'inflammation, chez les adultes , peuvent résulter du trouble de la circulation et du mauvais régime ; car une irritation , une course , la fatigue \ un exercice violent , en déterminant des congestions ou l'accumulation du sang sur le foie , sur les poumons ou sur un membre , y produisent une atonie ou une inflammation; ce qui peut déterminer la perte
totale ou partielle de ees organes. Le docteur Véron a lu à l'Académie royale de médecine de Paris, dans sa séance du 25 avril 182 5, des observations sur trois enfans nouveau-nés : chez le premier, qui était bien conformé, d'une maigreur extrême , et n'avait vécu que douze à quinze heures, on trouva, dans la cavité droite de la poitrine y la plèvre très-rouge avec une couche alburnineuse de trois à quatre lignes d'épaisseur, et un épanchement considérable de liquide purulent; chez le second, qui n'avait guère vécu qu'un jour, on découvrit un épanchement de sérosité purulente dans la cavité péritonéale, avec une couche albumineuse , épaisse d'une ou deux lignes , adhérente à la face intérieure de cette membrane séreuse, qui offrait une rougeur intense, de telle manière que tous les organes abdominaux et tous les intestins adhérens entre eux ne formaient qu'une seule masse ; chez le troisième , qui n'avait vécu que quelques heures , et qui paraissait né à terme, on trouva un thymus très-volumineux , d'un tissu rouge très-foncé, dont l'ouverture donna lieu à la sortie d'un liquide purulent, épanché dans son intérieur. Ces trois faits, d'autant plus importans à connaître, qu'ils peuvent éclairer le diagnostic désaffections des nouveau-nés, et prévenir, par des révélations utiles à la médecine légale , des soupçons d'empoisonnemens ou de pratiques cri-
( 485 ) minelles , démontrent qu'un fœtus peut être en proie aux mêmes affections dans le sein de sa mère qu'après sa naissance.
En rapportant ces faits dans le cahier de juillet 1826 de la Nouvelle Bibliothèque médicale, M. Jolly, son rédacteur principal , ajoute en note les réflexions suivantes : « La question relative aux vices naturels de conformation, aux éphélides, etc., etc. , attribués encore par quelques médecins au pouvoir de l'imagination de la mère, n'est-elle pas toute résolue par le seul fait des lésions dont peut être atteint le fœtus? Quoi qu'il en soit, le Mémoire de M. Véron a été entendu avec un vif intérêt; les faits, ainsi que les opinions qu'il renferme, ont été l'objet de l'attention de l'Académie , surtout dans leur application à la jurisprudence médicale. Le rapporteur , M. Bricheteau, a joint aux trois observations consignées dans ce travail, les cas de luxations et de fractures éprouvées par le fœtus dans le sein de la mère, et dont M. Gbaussier a rapporté, il y a quelques années, un exemple fort remarquable; il a également rappelé les faits de variole observés cbez le fœtus par MM. Marc et Husson : ce dernier a fait , il y a peu de temps , à l'IIô tel- Dieu , l'ouverture de deux enfans , l'un mort-né au septième mois de la grossesse , l'autre qui ne vécut que huit jours , et qui lui ont présenté des
(486 ) tubercules ramollis et déjà en suppuration, le premier dans le poumon, bien qu'il provînt d'une mère bien portante et non phthisique ; le second dans le foie. En ouvrant une femme morte phthisique au sixième mois de sa grossesse, M. Andral fils a trouvé Tune des capsules surrénales du fœtus enflammée et déjà en suppuration. »
Ces observations paraissent suffisantes pour prouver qu'avant de naître, les enfans peuvent éprouver les mêmes maladies que l'on observe chez eux après leur naissance, et, si cela est, comme on ne le peut contester , est-il raisonnable d'attribuer les vices et les difformités natives à d'autres causes que celles qui produisent les mêmes effets hors du sein maternel? N'est-il donc pas du dernier ridicule et de la dernière absurdité de faire intervenir l'imagination de la mère durant la grossesse, pour produire des phénomènes qui se renouvellent delà même manière, lorsque l'influence de la même faculté est devenue impossible ?
Un mauvais régime devient souvent la cause d'une maladie ou d'une acrimonie ( c'est ainsi que j'appelle une cause d'irritation dans les humeurs), dont la nature cherche à se débarrasser par quelque dépôt, capable aussi d'entraîner la perte de la partie où il se jette. On en trouve des preuves multipliées dans les auteurs , et c'est un effet
presque inévitable de 1 eléphantiasis du Nord ou du radezyge de Norwège , que j'ai le premier fait connaître en France par une notice insérée dans le tome xxv, p. 129, du Recueil périodique delà Société de médecine de Paris, d'après Pfefferkorn, laquelle a été reproduite, avec plusieurs fautes d'impression , par le docteur Reydellet , dansleDict. des Se, méd. , t. xlvii, p. 6 et suiv. La chute ou le détachement des membres par le sphacèle , est aussi un effet ordinaire de l'ergotisme , maladie de ceux qui ont mangé du seigie ergoté, laquelle consiste dans un refroidissement des membres avec des spasmes violens , des douleurs vives, l'impotence, puis la gangrène et la chute des membres , si l'on ne se hâte d'y porter remède, en administrant, comme l'a fait avec succès le docteur François , le kina et les cordiaux à l'intérieur, des frictions d'eau-de-vie ou d'huile camphrée, de même que l'opium conseillé par Pott et le docteur Lecointe, et aussi l'alcali volatil fluor , administré par M, Gourhaut , à la dose de quelques gouttes dans une infusion aromatique. Or, si une maladie, n'importe quelle en soit la cause , peut opérer la chute d'un membre par un dépôt critique ou par la gangrène chez les adultes, on ne peut douter que la même chose ne puisse arriver encore plus facilement chez un faible enfant dans le sein de sa mère , où il est en proie à
toutes les espèces de maladies, même à 1 eléphantiasis , que le professeur Chaussier a rencontré deux fois dans le fœtus. M. Bry offre, dans son Mémoire déjà cité , un exemple très-favorable à cet aperçu : car il raconte que madame Lamies , dont l'enfant était manchot y combattit une éruption de boutons et de rougeurs qu'elle avait au visage , par l'application d'un vésicatoire au bras ; moyen qui ne fut pas suffisant pour en détruire la cause. Ne peut-on pas supposer ici , avec quelque vraisemblance , que l'acrimonie qui, comme cause , entretenait cette éruption , agissant avec plus de violence sur le fœtus qui était plus faible pour y résister , et d'ailleurs moins protégé que la mère , munie d'un vésicatoire , aura produit sur son faible bras une irritation locale^ puis une inflammation de sa partie inférieure avec une mortification ou un dépôt critique qui en aura facilement entraîné la perte entière, vu sa petitesse aux premières époques de la grossesse? Rien au moins ne répugne à cette supposition , puisque l'auteur de l'observation nous assure de la parfaite identité du bras difforme avec le reste d'un membre amputé, qui, comme on sait , ne se guérit que par suppuration. On pourrait admettre une même cause pour la difformité du remouleur Roquelaure et autres semblables , et je pense que ce serait avec beaucoup
plus de vraisemblance que toutes les figurations attribuées à des caprices imaginaires , lesquelles sont dans une contradiction manifeste avec la raison ^ Fanal ogie et l'expérience, puisque les mères d'enfans difformes ou monstrueux ne les ont jamais devinées avant la naissance, et qu'au contraire leurs illusions se trouvent toujours démenties par l'événement. Parmi les causes de pareils pbénomènes , l'on peut surtout ranger les spasmes , l'inflammation , la carie , les ulcères , la gangrène , la lèpre , le vice écrouelleux , la sipbilis, et particulièrement la variété de celle connue au Canada sous le nom de mal anglais ou de maladie des éboulemens. C'est en parlant de cette dernière affection , que Swédiaur dit, p. 376 du douzième volume de son Traite des maladies vénériennes : « Cbez quelques personnes , elle se termine par une gangrène mortelle qui attaque les orteils. Le docteur Bowman , qui a fait connaître cette maladie, en a vu des exemples : un jeune homme perdit aussi les deux pieds; un autre perdit aussi une jambe qui se détacha à l'articulation du genou : tous deux cependant conservèrent la vie. » Pourquoi ce qui a lieu après la naissance ne pourrait-il pas aussi s'opérer dans le sein de la mère ? 11 est certain que le radezyge ou la lèpre du Nord, la suppuration, la gangrène, etc., produisent aussi de semblables destruc-
lions; ce qui est tellement avéré et reconnu, qu'il est inutile d'en apporter des preuves.
Quoique de pareils accidens puissent résulter d une multiplicité de causes , aussi bien dans le sein de la mère que sous nos yeux , il n'est pas difficile de concevoir que le membre détaché ou séparé d'un embryon ou d'un fœtus, égalant seulement un gros fil, le tuyau d'une plume ou le doigt d'un adulte, ne peut toujours se retrouver intact lors de l'accouchement , mais qu'il doit avoir été résorbé ou dissout dans les eaux de l'amnios ; et que , quand il en reste des débris encore reconnaissables , ils peuvent facilement se perdre inaperçus dans les vidanges y quoiqu'une observation attentive les y ait quelquefois fait retrouver. Le professeur Chaussier dit, /. e*9 p. 25, avoir trouvé plusieurs fois des fœtus privés d'un bras qui avait été sphacelé et séparé ; une fois même le débris du bras sphacelé et séparé fut trouvé dans l'utérus , attaché à la face fœtale du placenta. Le professeur Béclard cite , dans son Mémoire , un autre fait où le travail de la séparation n'était pas encore achevé.
C'est ainsi que des causes analogues aux précédentes, ou une circulation mal répartie, pouvaient également avoir détruit ou n'avoir pas suffi à former les doigts et les orteils qui manquaient à l'enfant de madame Naudon ; cela est d'autant
( 49A ) plus probable, que les deux mains et les deux pieds n'étaient pas d'une égale difformité, mais présentaient plus ou moins visiblement des restes ou appendices des parties désirées; ce qui, dans l'hypothèse des imaginistes, supposerait différens modèles , s'ils savaient tenir compte des différences et de leur appréciation : d'ailleurs la mère avait été encore moins bien portante durant cette grossesse que durant les autres.
Si, moins prévenu sur le pouvoir magique de l'imagination maternelle, M. Bry avait examiné attentivement les lochies de madame Lamies, peut-être y aurait-il retrouvé des débris de la partie désirée de son enfant. On peut le présumer d'après le fait suivant, dont j'emprunte le texte à la Nouvelle Bibliothèque médicale , de septembre 182 5^ rédigée par le docteur Jolly : « Une femme de vingt ans accoucha d'un enfant vivant après un travail facile, et qui ne dura que quelques heures : cet enfant ne vécut cependant que vingt minutes, et l'on s'aperçut, en l'examinant, qu'il lui manquait le pied gauche; on eût dit que cette partie avait été enlevée au moyen d'une amputation pratiquée un peu au-dessus des malléoles ; on la trouva dans le vagin , et d'après son volume comparé à celui du pied droit , elle paraissait avoir été séparée de la jambe depuis deux mois. Elle était du reste parfaitement conservée, et ne
( 492 ) semblait pas même décolorée. Les surfaces de la jambe et du pied, à l'endroit de la division, étaient presque complètement cicatrisées , mais les extrémités offensées étaient à nu. La mère rapportait qu'elle n'avait été grosse que sept mois (l'état général de l'enfant l'indiquait en effet) , et que , pendant cet espace de temps , elle n'avait été en butte à aucune affection morale vive. » (Lond. med. and physic. journ., juillet 1824.)
Ne peut-on pas , à défaut d'indication sur la cause de cette mutilation , conjecturer qu'elle pouvait être provenue d'un mouvement de la mère qui, en portant rudement sur l'extrémité de la jambe , l'aurait fracturée près de son articulation avec le pied, que la suppuration aurait ensuite détaché T à cause de l'irritation continuellement renouvelée par le frottement , les parties séparées n'ayant pu être réduites? Si ce phénomène avait coïncidé avec la vue de quelque moignon fracturé ou une amputation , nul doute que les gens prévenus en faveur du pouvoir de l'imagination des mères n'en eussent attribué la production à cette faculté.
Galien, dans son livre des Définitions, indique comme une autre cause de difformité , l'agénésie du le défaut de développement ; il suppose qu'une mauvaise position peut , au moment de la copulation, occasionner la perte de quelques-uns des
principes fournis par l'homme , et cette opinion ? qui remonte probablement très-haut dans l'antiquité , explique le sens de la fin du paragraphe de Porta , cité précédemment sur le sentiment d'Empédccle. Voici comme il s'exprime : « Il faut d'ailleurs éviter les embrassemens irréguliers, sur les côtés ou en supination ^ car c'est ce qui est cause de l'origine de différens monstres (1). » Je n'approfondirai pas la justesse de cette opinion ici; mais je crois que l'expérience ne vient pas souvent à son appui, et il n'est d'ailleurs pas prouvé que l'homme fournisse dans le coït les matériaux de la formation des membres ou des divers organes dont l'évolution est successive et non simultanée. Au contraire^ d'après les expériences de Spallanzani , il faut infiniment peu de sperme pour la fécondation d'un grand nombre d'oeufs, et il se fait fréquemment des grossesses avec un développement parfait de leurs produits, malgré les précautions prises pour ne rien communiquer à la femme , par des hommes qui voudraient n'avoir point ou n'avoir plus d'enfant > dans la crainte ou la difficulté de les élever, ou pour échapper à des réclamations , à des reproches ou au blâme dans l'illégitimité de leurs
(i) Praeterea inordinati coitus , neve in latera sursumve fiant ; plerisque enirn hoc in causa fuit , ut diversa orirentur monstra. /. c.
œuvres. C'est même d après cela que beaucoup d auteurs ont pensé que la seule vapeur ou l'effluve spermatique (aura seminalis) suffisait pour provoquer l'évolution des germes embr y oniques, dont ils font le partage des femelles, vu d'ailleurs que les œufs des poules non cochées sont pourvus de germe. Il n'est cependant pas déraisonnable d'admettre avec Galien l'agénésie, en ne l'attribuant pas uniquement à un défaut de sperme.
Une cause de mutilation aussi probable , même à une époque avancée de la grossesse, c'est un spasme violent de l'utérus , de cause morale ou de cause physique , lequel peut être suivi de la séparation ou de la perte de quelque partie déjà ébauchée, qui ne serait plus reproduite par la nature. On en conçoit surtout la possibilité, quand on réfléchit que la main et le bras de l'accoucheur le plus robuste se trouvent quelquefois engourdis et comme paralysés , en ne restant que peu de temps exposés au resserrement spasmodique de la matrice.
Il n'est pas déraisonnable non plus de penser que les mutilations n'aient pour causes des chocs, des sauts, des secousses, des compressions, des coups sur le bas-ventre, ou toute autre impulsion brusque, une interruption de la circulation, dont l'effet est propagé jusqu'à la matrice, soit par des frayeurs, des passions excitées par l'ima-
gination ou autrement , quand l'embryon est encore, pour ainsi dire, dans l'état d'une chair coulante , ou qu'il n'a pas encore acquis assez de consistance pour empêcher que les diverses parties dont il se compose ne puissent diffluer par un ébranlement violent. Au moins , les phénomènes physiques qui se manifestent par les mêmes causes sur des masses peu consistantes sous nos yeux, autorisent-ils à conclure que des effets pareils ne sont pas impossibles, et sont même vraisemblables dans le sein maternel. M. Geoffroy Saint-Hilaire a communiqué à l'Institut royal de France, séance du 24 octobre i825, la notice d'un foetus né à terme, blessé dans le troisième mois de la gestation , et devenu monstrueux à la suite d'une tentative davortement. Le même savant a présenté à l'Académie royale de médecine , en février 1827, un monstre à deux faces , né, à sept mois et demi , de parens jeunes et bien portans, le père ayant vingt-trois ans^ et la mère primipare, dix-neuf. Ce monstre , dont il a donné une description détaillée , n'a vécu que quelques heures. D'après les renseignemens qu'a pris ce savant naturaliste, la mère fut , dans la cinquième semaine de la conception , frappée sur la région hypogas trique par un maçon qui lui lança un coup de levier. Elle en fut fortement incommodée pendant vingt-quatre heures; mais, jouissant aupara-
vant d'une excellente santé, elle se rétablit parfaitement. M. Geoffroy Saint-Hiîaire suppose que deux oeufs contenus dans l'utérus , au moment du coup, auront été déchirés. La guérison se sera opérée par la bonne constitution de la mère ; mais une seule enveloppe sera restée commune aux embryons , et de là leur réunion et leur confusion. Y oyez Recueil période, rédigé par M. Gendrin , cahier de mars 1827, p. l\.\§. Voilà des faits qui ajoutent à la vraisemblance des causes de difformités et de mutilations que j'ai indiquées , et je pourrais en citer d'autres. Si ce ne sont là que des probabilités , elles sont du moins conformes aux observations et aux expériences puisées dans la nature des choses , appuyées sur des analogies, et par conséquent avouées par la raison.
Je ne crois pas que la Faculté de médecine de Louvain ait pensé à accorder à l'imagination maternelle le pouvoir d'empreindre des ligures déterminées sur le fœtus , comme le prétendent les imaginistes, par la décision suivante, citée par Bablot , /. c, : « Tant que la substance de l'embryon est encore molle et flexible , la raison et l'expérience prouvent et mettent hors de doute que la forme peut être changée et dénaturée dans la matrice par quelque violent écart de l'imagination ou une terreur de la mère , au point qu'à sa naissance l'enfant ne présente plus que les appa-
renées de la bête , sans rien avoir du corps humain. Il est même constant que de pareils changemens peuvent encore avoir lieu quelques mois après la conception (1). »
Dans ce passage , les effets de l'imagination maternelle sur le corps encore mou et flexible du fœtus n'auraient pas été assimilés à ceux de la terreur , si la Faculté de Louvain avait voulu indiquer autre chose que lepervertissement de l'organisation naturelle par le trouble de la circulation et de la nutrition ; ce qui le prouve encore , c'est qu'elle en restreint l'opportunité au temps où les chairs manquent encore de consistance. Ce n'est que dans ce sens que l'opinion de cette faculté s'accorde avec l'expérience et la raison, aulieu que c'est tout le contraire , lorsque l'on rattache les mêmes phénomènes à des transmissions de figures ou de formes fixes , opérées par l'imagination des mères. Mais ceux qui font transmigrer les figures idéales de la mère au fœtus , raisonnent de la manière suivante. Parmi les milliers d'images qui,
(i) Formam fœtus humani in utero matris , cùm adhùe mollis et flexibilis est ejus materia ? posse adeô immutari et deformari , v. g. ex vehementi aliquâ matris imaginatione aut terrore , ut brutalem plané formam nullam humani corporis speciem prseferentem fœtus editus exhibeat , ratio et experientia probant et evincunt ; imb et post aliquot à conceptione menses hujusmodi immutationem contingere constat. V. Abrégé de l'Embryologie sacrée, in-12, Paris , 1774, p. 491-
( 498 ) durant la grossesse, se peignent dans l'imagination des femmes enceintes , aucune ne se trouve empreinte sur leur fruit, qui est toujours semblable à ses pareils ; et si , par un événement très-rare, il dément la source de sa race par quelque marque frappante , jamais femme n'a pu l'indiquer avant l'accouchement, tandis qu'au contraire, il y a un grand nombre d'exemples que les mères à préjugés se sont attendues à des effets de leur imagination qui n'ont pas eu lieu : donc, puisque les enfans n'ont pas eu la marque des objets dont l'imagination de leur mère a été frappée, ou ont eu celle d'objets dont elles ne se souviennent pas d'avoir eu l'idée , il est indubitable que c'est à leur imagination qu'il faul en attribuer la production, d'autant plus que l'on voit aussi des marques semblables chez les animaux et les végétaux, où il n'y a point d'imagination. Voilà comme les gens qui ont d'avance une opinion faite, raisonnent pour ne pas la laisser échapper. Autrement, en admettant que l'imagination de la mère imprime la figure des objets qui la frappent sur son fruit, celui-ci devrait apporter en naissant une confusion de figures variées et démentir sa race, à cause de la variété innombrable d'objets qui frappent l'imagination d'une femme enceinte; or, comme cela n'est point, les imaginistes en tirent la même conséquence que si cela était. Voilà comme les préjugés sac-
( 499 ) cordent avec les faits et l'expérience. C'est bien le cas de dire que les gens prévenus fondent en raison comme un caillou au soleil.
L'on suppose d'ailleurs gratuitement que les objets tracent dans le cerveau ou dans l'esprit des figures ou des empreintes de leur forme en quelque sorte semblables à celles que les enfans s'amusent à faire dans la neige, ou que les peintres dessinent avec leur crayon , tandis qu'au vrai nos idées ne sont que des rapports d'excitement entre nôtre individu et les objets , sans que la forme de l'un change plus que celle des autres ; et ces rapports dépendent tellement de notre état et de notre habitude actuelle , ainsi que de la position des objets extérieurs, que tout est jaune pour ceux qui ont la jaunisse ( ce qui prouve que c'est plutôt quelque chose de nous-mêmes que nous transportons dans les objets); qu'à travers un verre bleu, les objets paraissent bleus; que les vapeurs aqueuses de l'atmosphère prennent une belle variété de couleurs dans l'arc-en-ciel pour celui qui est placé entre la nue et le soleil , et ne présentent pas la même variété pour celui qui est placé différemment ; que tout est riant ou sombre selon l'âge et la santé ; que de loin une tour carrée nous paraît ronde ; que dans l'eau un bâton droit nous paraît courbe ou rompu ; qu'à la faible lumière d'une chandelle, le brun, le vert, le bleu
( 5oo )
et le noir paraissent être une seule et même couleur ; que de nuit un Lois mucide parait blanc et luisant comme certains insectes , etc. Dans la maladie appelée berlue , imaginations , suffusion scintillante , Ton voit, de même qu'après des coups et des compressions sur le cerveau , des Muettes, des traces de feu, des éclairs, des taches et des figures variées qui n'ont point d'objets réels au dehors , et il y a aussi des dispositions de l'organe de l'ouïe qui font entendre des bruits sans causes extérieures , ce dont le docteur Jourdan cite plusieurs exemples à l'article Imaginations du Dict . des Se. méd. Cela prouve que ces figures et ces images, dont nous avons la cou science, peuvent n'être qu'un produit de nousmêmes. N'est-ce pas de la même manière , c'està-dire , par une disposition physique native ou acquise du cerveau , que se forment les visions , les hallucinations et les illusions de tout genre qui n'ont point de réalité hors de nous ? Dans la fantasmagorie , le diorama , le panorama et les diverses illusions de l'optique, produites par la distribution de la lumière et le placement des objets qu elle éclaire , ne voyons-nous pas les choses autrement qu'elles ne se présentent sans les prestiges de l'art? C'en est assez, je crois, pour faire voir que les images et les figures sous lesquelles nous voyons les objets, sont des modi-
( Soi ) fixations du cerveau, et non des empreintes tracées dans sa substance en conformité de la forme de ces objets. On serait aussi fondé à soutenir que les objets impriment leur figure dans une glace ou un miroir qui en réfléchissent l'image, ou que nos sens les changent en les apercevant , qu'on Test à croire que ces objets dessinent leur forme dans notre cerveau; et il ne me paraîtrait pas plus absurde qu'un ictérique crût changer toutes les couleurs en jaune par son simple regard, ou qu'un homme prétendît donner une forme ronde à une tour carrée en la voyant de loin, qu'il ne me le paraît de croire que les objets dont nous avons l'idée impriment ou tracent leur figure sur notre individu ou sur quelqu'une de sses parties. Au moins , si cela était > ne verrait-on pas tant de diversité dans les idées et les opinions des hommes y parce que les mêmes objets présentant toujours alors la même forme chez tous les individus , comme dans les amas de neige ou les morceaux de cire, il y aurait nécessairement toujours conformité d'idées du même objet , comme il y a toujours conformité d'empreintes du même cachet , et par conséquent il y aurait conformité de sentimens^ de jugemens et d'opinions > d'où résulterait un accord parfait entre tous les esprits; ce qui n'est pas en général. C'est donc sur des suppositions contredites par les faits et l'expérience,
ainsi que sur de faux raisonnemens et sur des préjugés ridicules , que porte le chimérique échafaudage des défenseurs du pouvoir de l'imagination maternelle sur les enfans.
Après avoir fait voir la futilité de l'opinion des imaginistes , je ne rentrerai point dans la discussion des faits dénaturés par la prévention et l'ignorance de ceux qui les rapportent , non tels qu'ils sont , mais tels qu'ils les ont conçus d'avance , et qu'ils désirent qu'ils soient. Quand on sait que la préoccupation a souvent empêché des hommes de l'art , d'ailleurs instruits , de faire attention à des causes naturelles, et, pour ainsi dire, manifestes de difformité , qu'ils négligeaient d'observer par cela même qu'ils en avaient préconçu d'autres , en s'attachant exclusivement au merveilleux de l'imagination, comment supposer que des gens beaucoup moins propres à bien voir, et tout aussi préoccupés, puissent rapporter fidèlement toutes les circonstances d'un phénomène qu'ils seraient fâchés d'entendre expliquer raisonnablement et d'après les causes ordinaires? Buffon n'a-t-il pas remarqué qu'en demandant , avant l'accouchement , aux femmes enceintes quelles étaient les envies qu'elles n'avaient pu satisfaire, et quelles marques elles pensaient que, d'après cela, devait avoir leur enfant, il était seulement parvenu à les fâcher, sans les détromper? Le grand nombre
d'enfans qui naissent velus, avec des excroissances, des gonflemens, des ramollissemens des os, des exostoses, le pédarthrocace , le rachitisme , le spina ventosa , des lophus vénériens , des ecchymoses , etc. , doit rendre très-possible la coïncidence de la gestation d'un pareil enfant, soit avec la vue d'un portrait de saint Jean couvert de la peau d'un mouton , soit avec la vue d'un supplice autrefois trop commun , que le père Malebranche a fait répéter par l'imagination maternelle, etc. Alors ces caractères que l'on voit se reproduire plus ou moins fréquemment dans toutes les conditions et à tous les âges de la vie, c'est-à-dire avant comme après la naissance , indépendamment d'aucun portrait ni d'aucun supplice, ont fait dire aux gens préoccupés qu'ils étaient produits par un événement pris au hasard dans des précédens qu'ils croyaient pouvoir leur assimiler ; Post hoc, ergo propter hoc.
£ Je ne sais par quel hasard ou par quel caprice , l'imagination, après la vue d'une peau de mouton sur les épaules d'un saint Jean en peinture, aurait pu faire engendrer un enfant velu , sans qu'un troupeau de moutons en nature ou d'autres animaux poilus , en donnant des modèles encore plus parfaits à cette faculté , n'eussent fait à la longue dégénérer les enfans des bergers et des bergères en une race particulière d'hommes la-
( 5o4 ) nugineux et bêlans ; ce qui devrait être immanquable , si son pouvoir est si merveilleux.
Le Constitutionnel du 2 5 février 1829 rapporte , sur la foi du Narrateur de la Meuse , le fait suivant : « Dans la journée du 12 de ce mois ( février 1829 ) , le fils du juge de paix de Pierrefite, et M. Gobert de Tillombois, étant à la chasse , aperçurent un lièvre qui fuyait empor-r tant sur son dos un autre lièvre renversé. L'un des chasseurs tire et abat le lièvre porteur. Tout à coup le lièvre porté change de rôle , et emporte à son tour son compagnon blessé. L'autre chasseur tue le second animal. Quelle fut la surprise de nos chasseurs , lorsqu'ils reconnurent que ces deux lièvres ainsi accolés étaient adhérens par le dos , et ne formaient qu'un seul tout ayant deux tètes, quatre oreilles et huit pieds ! M. Parmentier , médecin à Pierrefite , a fait l'autopsie de ce biceps monstrueux , et son observation ira grossir le recueil de M. Geoffroy Saint- Hilaire. Ce n'esï pas la première fois , ajoute le Narrateur , qu'un pareil phénomène se rencontre. Le Journal des Savans y de l'année 1677 (Voyez le Dictionnaire de Trévoux , au mot lièvre ) , cite un exemple semblable. Sigaud de Lafond , dans ses Merveilles de la Nature , en relate une foule d'autres. »
Gomme les chasseurs sont quelquefois sujets à caution dans leurs récits , je n'admettrai ce fait
ni comme vrai ni comme faux. J'en constate seulement la relation circonstanciée par des témoins plus éclairés et plus en état de bien le juger , que la plupart de ceux que l'on invoque en faveur des merveilles prêtées à l'imagination, et voici les inductions que je tire de cette relation. Si les partisans du pouvoir de l'imagination maternelle en nient la vérité , ils no as autorisent par leur exemple à nier la vérité de la plupart des faits qu'ils ont attribués à cette faculté , puisqu'ils sont moins bien constatés ; s'ils en admettent la vérité, ils s'imposent l'obligation de trouver un modèle à la mère de ce double lièvre ; ou d'admettre qu'il n'est pas le fruit de son imagination, et qu'ainsi les monstruosités et les difformités ont d'autres causes que celle qu'ils admettent si exclusivement.
C'est le plaisir d'amuser ses semblables, en fixant leur attention sur quelque chose d'extraordinaire et de surprenant , qui a souvent fait trouver, parmi les objets qui se sont présentés à l'esprit d'une femme durant sa grossesse, une ressemblance quelconque , réelle ou fictive avec la particularité dont on voulait rendre raison; et ce qui prouve que cela se passe ainsi , c'est que les mères à imagination sont toujours en défaut avant l'accouchement , leurs enfans n'ayant rien , comme l'ont observé mille fois les accoucheurs et les
-sages-femmes , qui ait de la conformité avec leurs envies , leurs craintes et leurs prédictions.
«Le rachitisme, disent MM. Chaussier et Adelon(/. c, p. i32 et s.), qui est après la naissance une cause si fréquente de difformité ^ peut de même frapper le fœtus durant sa vie intra-utérine. Parmi cent trente-huit monstruosités observées par M. Chaussier , sur plus de vingt-trois mille enfans, pendant cinq ans, à l'hospice de la Maternité de Paris , il y en avait deux qui avaient aux membres inférieurs ce que Ton nomme Yéléphantiasis des Arabes; un autre^ du poids de cinq livres deux onces , et long de onze pouces cinq lignes , dont la tête fesait au moins le tiers de la longueur du corps , présentait cent treize fractures spontanées, c'est-à-dire qui n'étaient l'effet d'aucune violence. Sa mère était une femme de trente- trois ans , bien portante , déjà mère de quatre enfans, et qui, dans la grossesse de ce dernier, n'avait rien éprouvé de particulier. Chez un autre enfant , il y avait à la fois luxation des deux cuisses , des deux genoux , des deux pieds et de trois doigts de la main gauche. Dans le neuvième mois de sa grossesse, la mère avait senti son enfant exécuter brusquement des mouvemens trèsmultipliés et comme convulsifs , pendant environ dix minutes. Muys et Hartsoecker ont rapporté des cas semblables. Voilà des faits qui ne se rat-
( 5o7 ) tachent à aucun modèle offert à l'imagination des mères durant leur grossesse. »
Un enfant viendra au monde acéphale (1) ou avec un crâne peu développé à sa partie supérieure;
( i ) Chaussîer prétend qu'on doit distinguer le monstre acéphale, sans tête, du monstre anencéphale, sans cervelle; c'est une distinction oiseuse, pour ne rien dire de plus. Céphale (v.sfxlh) veut dire tête , et encéphale (sy/sçpa'Àr,), le dedans de la tète, ou la cervelle ; un a , en grec , placé devant le mot, indique l'absence de la chose qu'il désigne , en sorte que acéphale signifie sans tête, et anencéphale signifie sans cervelle. Il faut croire que notre professeur a connu des têtes sans cervelle et des cervelles sans tête. Cependant il remarque que l'une ne va pas sans l'autre , et dit en outre , /. c. , p. 199: « Ce n'est que notre science qui sépare l'acéphalie de l'anencéphalie ; mais, pour la nature, ce sont des phénomènes d'un même ordre , et seulement des degrés d'une même monstruosité. » Voilà une belle science ! H y a plus : c'est que les anencéphales de Chaussier ont aussi un cerveau ou un encéphale , qu'il a parfois méconnu. En voici un exemple :
« Quelquefois, dit-il ( /. c. , p. 199 et suiv.), la peau est affaissée sur la base du crâne ; il ne paraît y avoir aucune trace de la cavité crânienne ni de cerveau. D'autres fois , au lieu de l'encéphale , se voit une masse fongueuse, de couleur rouge, de consistance mollasse , qui s'élève de la base du crâne , est intimement adhérente , dans tout son pourtour, avec la peau, et forme, à la partie postérieure de la tête , une tumeur plus ou moins large et saillante , inégale , bosselée , souvent divisée à sa surface en deux lobes , qui sont disposés l'un à droite, l'autre à gauche. »
Voilà un cas d'anencéphale , selon Chaussier , qui a méconnu l'encéphale dans ce qu'il appelle une masse fongueuse, lequel peut faire hernie , et tombe en besace sur la nuque. Le même auteur dit quelques lignes plus loin :
« Peut-être dira-t-on que notre description est moins celle de l'anencéphalie que d'une lésion hydrocéphalique ; mais souvent cette hydrocéphale est la cause de l'anencéphalie , comme nous le
si la mère s'est regardée dans une glace composée de deux pièces, où sa figure ait paru divisée par la ligne de séparation , la prévention ne manquera pas de voir , dans l'effet d'une telle glace sur l'imagination , la cause non équivoque delà difformité de la tête de l'enfant ; ce sera la même chose , si la glace ou le miroir s'est trouvé placé trop bas , et que la mère y ait quelquefois vu sa face sans y voir son front, etc. En lésant de pareils rapprochemens, et en trouvant ainsi des ressemblances où il n'y en a aucune , les gens prévenus ne devraient jamais manquer de moyens pour expliquer tous les phénomènes par le travail de l'imagination, pour peu que la mémoire des femmes^ moins souvent en défaut sur les sensations et les envies qu'on leur suppose , se prêtât à les seconder , surtout si, ne considérant jamais qu'un seul fait à la fois , l'on ne savait pas que , parmi les enfans des
dirons , et ce ne sont encore , en quelque sorte , que des degre's d'une même maladie.»
Voilà l'hydrocéphale assimile'e ici à l'anencéphale , ou , si l'on veut , une hydropisie du cerveau ou de la tête , où il n'y a ni cerveau ni tête. C'est une belle chose que la science ! Je croyais que les docteurs Gall et Spurzheim , sur les découvertes de qui le professeur Chaussier a élevé des prétentions , avaient évidemment démontré , contre l'opinion de beaucoup de médecins , que l'hydrocéphale ne produit qu'une déformation et un déplacement du cerveau sans le détruire. Il y a , dans l'article Monstruosité du Dictionnaire des Sciences médicales , beaucoup d'autres aperçus faux et contradictoires que je passe sous silence.
(5o9) hordes errantes, ainsi'que parmi les petits des animaux domestiques et sauvages , qui ne font usage ni de miroirs ni de glaces , il se rencontre aussi des acéphales et des têtes aplaties par leur sommet. C'est dans les acéphales que la prévention et l'amour du merveilleux ont fait voir des figures de grenouilles, de chien, de diable^et quelquefois de saints levant les yeux au ciel , selon que la déformation était plus ou moins complète , et qu'il restait plus ou moins des parties de la tête.
Ce qui nourrit principalement les préjugés à l'égard de l'imagination , c'est qu'on ne fait guère ohserver les particularités de forme ou de couleur, qu'autant qu'on y voit ou croit voir une ressemblance avec quelqu'un des objets dont les mères se rappellent avoir eu l'idée durant leur grossesse, tandis qu'on ne prend jamais note des cas beaucoup plus nombreux où elles ont eu l'imagination frappée , sans qu'il en soit résulté la moindre marque sur leurs enfans. L'on voit beaucoup d'anomalies sur des enfans dont les mères ne se souviennent d'aucune envie ; l'on n'en voit point sur d'autres enfans dont les mères disent avoir eu telle ou telle envie; et, au lieu d'en conclure ce qui en résulte évidemment , savoir que les envies ne peuvent par conséquent être cause des effets qui ont lieu sans elles et n'ont pas lieu avec elles, on en a conclu le contraire ; quoique l'on con-
( 5io ) naisse d'ailleurs une grande variété de marques et de figures produites aussi dans les plantes et dans les pierres , telles que les agatbes , les dendrites et autres, ainsi que des difformités internes où l'imagination n'a pu travailler sur des modèles. Ce n'est qu'à une variété accidentelle dans la distribution des sucs nourriciers , qui peuvent recevoir leur impulsion du concours de plusieurs circonstances inconnues , qu'on désigne collectivement sous le nom de hasard, qu'il faut rapporter tous les jeux de la nature dans les produits de ses trois règnes , et il ne faut pas croire que ces jeux de la nature tiennent à des essais capricieux ou à des inconséquences, car la nature agit constamment d'après l'impulsion des causes physiques qui favorisent ou contrarient ses opérations.
L'on a dit avec raison que l'imagination d'une femme n'avait pas plus de rapport et de connexion avec son fruit, que n'en peut avoir celle d'une poule avec les œufs qu'elle couve, et que, si le hasard voulait que cette dernière vît tordre le cou à un coq durant l'incubation , et que , par coïncidence, il sortît ensuite de sa couvée un petit qui eût le cou moins droit que les autres , l'on serait aussi fondé à attribuer ce phénomène à son imagination, qu'on l'est pour les miracles que l'on prête à celle de la femme. Ce sont les
préjugés qui empêchent de concevoir que tout ce qui irrite, accélère, ralentit ou trouble la circulation du sang chez la femme , de même que tout ce qui augmente , diminue ou dérange d'une manière quelconque la chaleur naturelle de la poule, ont des résultats bien plus réels et plus puissans pour leur progéniture , que n'en peuvent avoir des idées dont les objets ne sont nullement configurés dans l'esprit par les linéamens qui les dessinent à nos yeux dans la nature , mais seulement par des rapports divers , tant dans la condition de notre individu que dans celle des rayons lumineux que ces objets réfléchissent, comme cela a déjà été démontré par l'exemple des ictériques qui voient tout en jaune , et d'une tour carrée qui de loin paraît ronde, etc.; et comme on peut aussi s'en convaincre par les effets du prisme de Newton , de même que par les illusions qui viennent des maladies des yeux, ou par celles que le plus ou moins d'éloignement et de lumières font naître à l'égard des astres, des tableaux, des figures, des décorations théâtrales , des objets de fantasmagorie , ou simplement de deux rangées d'arbres qui paraissent beaucoup plus rapprochées loin que près de nous. Mais en supposant même que nos idées soient comme l'ombre des corps ou le reflet des glaces , une configuration quelconque des objets^
( 512 ) il serait toujours de la dernière absurdité de prétendre que ces idées , simples attributs accidentels de l'esprit , et par conséquent , sans forme ni consistance individuelle 3 pussent tracer des empreintes matérielles, que ne tracent pas même sur les surfaces qui la reçoivent , ni le reflet des glaces , ni l'ombre des corps qui , étant des attributs de la matière, doivent cependant avoir plus de proximité et de conformité avec ces surfaces. Si des mères blanches ont donné le jour à des enfans noirs, et des Négresses à des enf ans blancs, il est plus que probable^ quand cela ne venait pas de causes morbifiques , que cette anomalie était moins due à l'influence imaginaire d'un portrait, qu'à l'œuvre physique de l'original, comme dans l'exemple rapporté par Buffon , de la femme d'un colon de l'Amérique , laquelle, étant accouchée de deux enfans dont l'un se trouva blanc et l'autre presque noir , fit enfin l'aveu de la faiblesse qu'elle avait eue avec un de ses Nègres , qui était entré dans sa chambre au moment où son mari venait d'en sortir. C'est là l'explication la plus conforme à l'expérience de tous les temps et de tous les lieux , celle dont tous les phénomènes de la nature s'accordent à prouver la justesse, et par cela même, la seule avouée par la raison , celle enfin que, malgré toutes les objections et les mais de la prévention, j'adopterais
{ 5i5 ) pour rendre raison de l'enfant noir dont on prétend qu'Hippocrate fit absoudre la mère , à la faveur du portrait d'un Ethiopien, suspendu au pied de son lit. Quant aux enfans blancs engen^ drés par des Nègres , l'on n'y trouve plus rien de merveilleux , depuis que la maladie qui les décolore, et que nous désignons sous le nom de leucéthiopie ? nous est mieux connue. Comment oser encore donner de l'importance aux phénomènes attribués au travail de l'imagination par des hommes légers et prévenus , la plupart sans aucune connaissance des maladies qui peuvent faire changer les enfans de forme et de couleur , quand on sait que le savant et profond Linnée s'en est lui-même laissé imposer sur les albinos ou Nègres blancs, qu'il a caractérisés, dans les premières éditions de son Système de la nature } comme une nouvelle espèce d'hommes ?
Enfin l'envie ; pour ne pas dire le besoin, de nourrir les loisirs des gens désœuvrés , et de satisfaire à l'avide crédulité des personnes frivoles , ne fit-elle pas, de tout temps, controuver des faits merveilleux ou prêter leur séduisant coloris à des événement très-ordinaires , surtout lorsque cela se trouvait d'accord avec des intérêts accessoires ? C'est à cela qu'il faut attribuer le récit de la naissance d'un ange, attesté par le curé et le maire, dans une commune des environs de Paris,
( 5i4 ) dont il a déjà été question, parce que l'enfant dont on fesait un ange , étant très-décharné, avait des omoplates saillantes qu'on avait prises pour des ailes naissantes. Il en est de même du fait suivant qu'on a lu dans plusieurs journaux ^ et notamment dans la Gazette de Santé , d'avril 1806, rédigée alors par le docteur Marie de Saint-Ursin.
« Les défenseurs de l'opinion que la perception des objets se communique de la mère au fœtus, et que l'imagination vivement ébranlée de la première , en déposant l'impression sur le second, cause ce qu'on nomme vulgairement envies , n'ont pas manqué de citer l'antique fait des brebis de Jacob. Un fait récent vient à l'appui de cette théorie. Il existe chez Mi chai on, coiffeur près l'Opéra, artiste très-distingué, et ce titre, parodié aujourd'hui , convient à un homme qui a exécuté en cheveux plusieurs bustes de grandeur naturelle et parfaitement ressemblans; il existe une chatte qui , pendant tout le temps de sa gestation, a été extrêmement occupée d'un de ces lapins de plâtre à tête branlante et accroupi , qu'on voit sur des cheminées. Elle s'amusait à remuer la tête de cette pagode avec sa patte, et considérait pendant des heures ce manège. Elle a fait un chat qui a absolument et perpétuellement le même mouvement de tête , et dont la partie pos-
( 5i6 ) térieure est terminée comme celle d'un lapin > dont il a non-seulement les pattes , la queue , mais l'allure et la manière de s'accroupir ; il est d'ailleurs du caractère le plus doux. Voilà un grand argument contre le cartésianisme, ou du moins une nouvelle raison de douter pour les physiologistes de bonne foi ; mais on s'enrégimente souvent sur parole, et d'après le collège où l'on a étudié , dans telle ou telle secte* Met-on alors ( sans même s'en douter ) de la bonne foi dans ses opinions, et surtout dans leurs discussions? »
J'avoue que, m étant transporté ehez M. Micna-* Ion, quelques jours après la publication de ce phénomène , et qu'ayant examiné avec toute la bonne foi et l'attention possibles le chat dépeint comme une merveille si extraordinaire, je n'y ai rien vu ni trouvé de particulier, si ce n'est qu'il a la queue coupée ou naturellement courte, une couleur fauve variée de blanc P surtout à sa partie postérieure, à peu près comme sa mère , et qu'étant aveugle, il a les yeux blancs et la marche plus incertaine et moins leste que les chats clairvoyans. Le remuement de tête n'avait pas lieu le jour où je le vis; et d'ailleurs que prouverait un mouvement qui, dans le prétendu prototype de plâtre , n'avait pas lieu lui-même, sinon une faiblesse dans les muscles et les nerfs qui rend souvent les vieilles gens sujets à un pareil mouvement de la tête, sans lé
concours de l'imagination maternelle? Madame Michaloii y qui satisfit à ma curiosité avec toute l'honnêteté et l'amabilité possibles, en me racontant incidemment beaucoup d'autres choses curieuses de la même chatte et de ses descendans, me dit que son chat était malade, et que c'était sûrement à cause de cela qu'il ne voulait pas remuer la tête. Le méchant ! Les lecteurs attentifs auront déjà suspecté, aussi bien que moi, cette merveille physiologique, à la manière dont elle est racontée; car il est difficile de concevoir comment Y allure d'un lapin de plâtre accroupi aura pu ébranler vivement V imagination de la chatte , qu'on dit avoir eu l'adresse de la transmettre avec tant de précision. Il est assez étonnant aussi que l'imagination d'une bête aussi constante et aussi exclusive dans le choix de ses amusemens et de ses affections , ait manqué la partie antérieure de son modèle , la seule bien visible, ainsi que la forme de la tête qu'elle considérait pendant des heures, tandis qu'on lui fait si bien dessiner les pattes de derrière , la queue, et en général l'arrière-train , dont il n'est pas dit quelle se soit également occupée, et qu'au surplus lacer oupissement devait un peu soustraire à sa vue. Mais si je ne pus admirer un chat qui , alors âgé de onze mois , n'aurait pas dû tarder si long-temps à exciter la curiosité, supposé qu'il
( 5i7 ) eut eu quelque chose de bien remarquable , j'admirai au moins des ouvrages en cheveux trèsartistement travaillés par M. Michalon , et entre autres un buste de Bonaparte , de grandeur naturelle et très-ressemblant.
C'est peut-être en faveur d'un artiste extraordinaire que l'imagination du docteur Marie de Saint-Ursin avait fait un chat merveilleux d'un chat ordinaire , en supposant que ce qu'il en a dit ne porte pas tout sur la foi d'autrui, car il n'avait sûrement pu se convaincre par lui-même de la majeure partie de ce qu'il raconte sur la gestation. J'avais aussi demandé à voir le modèle; mais on ne l'avait plus, ou on ne l'avait jamais eu. Je concevais à peine , vu la composition ordinaire des lapins de plâtre en une seule couleur uniforme , que celui qu'on nous disait avoir si fort ébranlé l'imagination de la chatte , eût eu une variété de couleur telle que cette dernière et son petit, à moins qu'il n'eût été de commande pour l'assortiment , afin d'en conclure , comme Porta , que la génération se façonne plutôt par des modèles que par l'origine. Il y avait là une maladresse qui n'annonce pas une grande habitude dans l'art d'en imposer à la crédulité ; car en fesaut faire } après la naissance du chat merveilleux, un modèle de plâtre mi-chat et mi-lapin^ c'est-àdire qui eût eu quelque ressemblance avec un chat
et avec un lapin , il n'y aurait plus eu moyen de contester le pouvoir de l'imagination maternelle, et par là, un petit raffinement de supercherie serait devenu pour bien des gens une preuve irréfragable qu'il n'y avait point eu de supercherie. Voilà comme un mensonge finement cousu à quelque chose de réel obtient souvent les honneurs de la vérité.
Si la Gazette de santé, ou tout autre écrit où serait consignée la même fable, se retrouvait seule, après un laps de temps considérable, entre les mains de physiologistes crédules, légers, tranchans ou intéressés à propager une erreur accréditée , ne se prévaudraient-ils pas , en faveur d'un fait raconté avec tant d'assurance, de l'assentiment des journaux et des livres qui l'auraient copié avec confiance, ainsi que du silence de ceux qui n'auraient pas cru devoir relever un conte aussi ridicule? Telles sont au moins les réflexions qui s'appliquent naturellement à d'autres faits analogues qui nous ont été transmis avant ou après l'invention de l'imprimerie par des personnes ignorantes , ou qui n'avaient étudié que dans des écoles où la circonspection et le doute philosophique^ seules sauve-gardes de la vérité, ne fesaient point partie des leçons. C'est ainsi que la fable , dont il vient d'être parlé , semblable à tant d'autres dont on encombre si souvent le domaine
( 5»9 ) des sciences, peut au moins servir à faire juger du degré de crédibilité des merveilles anciennes et modernes , toujours accueillies avec avidité et confiance par ceux qui veulent légitimer leurs préjugés , quoique transmises ordinairement par des auteurs prévenus et sans critique , ou intéressés à ne point empêcher l'erreur, s'ils ne le sont même à la propager.
L'histoire des troupeaux de Jacob est un fait si imposant pour certains esprits, et il en a été si souvent question, qu'il me paraît indispensable de rapporter ici le texte du trentième chapitre de la Bible, traduite par Lemaistre de Sacy, pour faire connaître ce qui arriva, lorsque Laban et son gendre Jacob furent convenus entre eux , que le premier aurait tout ce qui naîtrait blanc ou noir, c'est-à-dire d'une seule couleur, dans les brebis et les chèvres, et le dernier ce qui naîtrait tacheté ou de plus d'une couleur.
« § VII. Dieu bénit Jacob.
» 3y. Jacob , prenant donc des branches vertes de peuplier , d'amandier et de plane , en ôta une partie de l'écorce ; les endroits d'où l'écorce avoit été ôtée parurent blancs , et les autres qu'on avoit laissés entiers demeurèrent verts : ainsi ces branches devinrent de diverses couleurs.
» 38. Il les mit ensuite dans les canaux qu'on remplissoit d'eau, afin que, lorsque les troupeaux
y viendroient boire, ils eussent ces branches devant les yeux, et qu'ils conçussent en les regardant.
v 3g. Ainsi il arriva que les brebis étant en chaleur , et ayant conçu à la vue des branches , eurent des agneaux tachetés , et de diverses couleurs.
» 4o. Jacob divisa son troupeau, et ayant mis ces branches dans les canaux devant les yeux des béliers, ce qui étoit tout blanc ou tout noir étoit à Laban , et le reste à Jacob : ainsi les troupeaux étoient séparés.
» 4-1» Lors donc que les brebis dévoient concevoir au printemps, Jacob mettoit les branches dans les canaux devant les yeux des béliers et des brebis, afin qu'elles conçussent en les regardant.
» 42' Mais lorsqu'elles dévoient concevoir en automne, il ne les mettoit point devant elles. Ainsi ce qui étoit conçu en automne fut pour Laban, et ce qui étoit conçu au printemps fut pour Jacob.
» 45. Il devint de cette sorte extrêmement riche , et il eut de grands troupeaux, des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes. »
Ce paragraphe de la Bible nous apprend qu'après le moyen employé par Jacob , il naquit, dans les troupeaux de Laban , des agneaux tachetés et de plus d'une couleur , comme le paragraphe précédent du même livre nous apprend qu'il en
naissait déjà avant l'emploi d'aucun prestige imaginaire. C'est indubitablement parce qu'il en naissait plus de tacbetés que de ceux qui n'avaient qu'une couleur, que, quand Laban demanda à Jacob ce qu'il lui donnerait , celui-ci , d'après une conjecture de l'avenir, fondée sur le passé, répondit , § VI du même chapitre :
« 32. Je ne veux rien , dit Jacob , mais si vous faites ce que je vais demander, je continuerai à mener vos troupeaux et à les garder.
» 33. Visitez tous vos troupeaux , et mettez à part, pour vous présentement / toutes les brebis dont la laine est de diverses couleurs; et a l'avenir, tout ce qui naîtra d'un noir mêlé de blanc , ou tacheté de couleurs différentes , soit dans les brebis ou dans les chèvres , sera ma récompense. »
Nous voyons ici que la Bible réfute elle-même ceux qui lui donnent un sens déraisonnable en faveur de l'imagination , et que le berger Jacob raisonnait comme bien des modernes , en attribuant à l'effet des branches pelées sur l'imagination des brebis , une variété de couleurs qui avait eu lieu sans cet expédient, et qui n'eut pas exclusivement lieu en l'employant, car il resta indubitablement encore quelques bêtes à Laban. Cela me rappelle le raisonnement de quelques dévots d'une petite ville de la ci-devant Lorraine , qui , ayant vu, durant la révolution, crouler une ar^
cade d'un pont construit par le duc Léopold sur la Moselle , prétendaient que c'était à cause qu'on en avait ôté un saint Nicolas de pierre, et non à cause de la vétusté du pont, de la violence du torrent et de la fréquence de ses débordemens. Ces bonnes gens , pleins de leurs préventions , car les dévots n'en sont pas exempts , et de confiance en leur patron , raisonnaient en faveur de leurs idées favorites, comme ceux qui croient au pouvoir magique de l'imagination ; car , cbez les uns comme chez les autres , ce n'est point la vérité que l'on cherche, mais la justification des préjugés adoptés d'avance , et alors ce qui a lieu après un événement , a nécessairement lieu à cause de cet événement {post hoc, ergo propter hoc) , quand même pareille chose serait déjà arrivée un grand nombre de fois, sans que la cause qu'on lui donne ait pu intervenir. Jacob employait, d'après les préjugés de son temps, un moyen qui, dans aucun cas, ne pouvait nuire à ses intérêts. C'est ainsi que nous voyons bien des personnes adopter ou tolérer, sans beaucoup de foi , les pratiques superstitieuses de ceux qui prétendent guérir du secret, ou l'usage d'autres moyens innocens, tels, par exemple, que des colliers de bouchons de liège , pour faire passer le lait des femmes et des animaux domestiques, bien qu'en y réfléchissant, il leur fût facile de se convaincre que le temps seul
produit l'effet désiré, comme chez les animaux sauvages qui ne se servent point de pareils moyens. Dans les campagnes , on voit aussi un grand nombre de fausses reliques ou d'autres moyens sans aucune efficacité quelconque, jouir, à cause de leur innocuité., d'une grande réputation de vertus imaginaires pour faciliter les accouchemens, prévenir ou guérir les maladies, lorsque la guérison , disent les rusés compères ou les bonnes femmes qui les emploient, n'est pas contraire à la volonté de Dieu. Ce qui prouve qu'en général ce n'est point ce qu'il y a de réel et de positif que l'on cherche dans l'histoire et dans les événemens, mais seulement la confirmation de ses préjugés et de ses idées favorites, en ne voyant toujours que ce qui les flatte, c'est que l'on n'a point fait attention que la couleur des agneaux et des chevreaux ne fut point blanche et verte , comme la Bible nous dit qu'étaient les branches présentées pour modèles à la vue des bêtes de Jacob , mais qu'elle fut toujours noire et blanche, parce que les troupeaux se composaient de bètes noires et blanches ou tachetées de ces deux couleurs; ce qui fesait qu'elles ne pouvaient s'accoupler ensemble , sans qu'il en résultât un mélange de ces deux mêmes couleurs dans leurs petits , lorsque le hasard, ne fesait pas rencontrer l'un avec l'autre un bélier et une brebis d'une seule et même couleur.
( 524 ) Ainsi les principes établis auparavant sur l'autorité d'Hippocrate et des meilleurs physiologistes, qui ont toujours reconnu que les petits des animaux empruntaient quelque chose de leur père et de leur mère , se trouvent confirmés par ces passages de la Bible ; c'est la prévention qui les a mal interprétés pour se les rendre favorables , et j'ai prouvé auparavant que les gens à préjugés avaient aussi mal interprété plusieurs auteurs , pour s'en faire des appuis et des autorités. Que l'on compte^ d'après cela, sur la vérité et l'exactitude des interprétations intéressées! Si Laban eût isolé ses troupeaux , en ne laissant ensemble que les bêtes d'une seule et même couleur uniforme , il est plus que probable qu'il eût eu l'avantage sur Jacob, comme Jacob lui - même aurait trahi ses propres intérêts, et fait preuve de maladresse, s'il n'eût préféré tout ce qui était conçu au printemps > et si , après avoir gardé les troupeaux de Laban pendant quatorze ans , il ne se fût aperçu , dans un tel laps de temps , de quelle couleur étaient , chaque année , les agneaux et les chevreaux les plus nombreux.
A part l'inconséquence dont l'absence d'une couleur verte dans les troupeaux convainc les crédules partisans du pouvoir de l'imagination maternelle, ils en commettent une autre de la même force, si, en se prévalant de l'autorité de Jacob,
ils n'admettent, comme lui , que l'imagination des hommes peut aussi imprimer à leur progéniture des figures déterminées , puisque leur maître en physiologie n'oublia pas de présenter aux houes et aux béliers, comme aux chèvres et aux brebis, ses branches partiellement écorcées.
Remarquons pour ces personnes qui , n'aimant point les explications simples et naturelles , veulent des miracles et des merveilles en tout et partout , parce que , croyant Dieu aussi capricieux et aussi imprévoyant qu'elles le sont elles- mêmes , elles supposent qu'il a besoin de changer à tout instant les lois générales auxquelles il a soumis la nature et ses productions; remarquons, disje , que les théologiens ne prennent plus à la lettre le sta sol (arrête-toi , soleil) de Josué, et qu'ils conviennent, avec les astronomes, que le soleil, n'ayant point un mouvement d'orient en occident, ne s'arrête point dans sa course, selon les idées d'alors, etc. D'ailleurs l'explication que j'ai donnée est celle de Jacob lui-même, aussi bien que celle d'un ange qui lui apparut en songe , comme le prouve le passage suivant du chapitre xxx de la Bible :
« 10. Car le temps où les brebis dévoient concevoir étant venu , j'ai levé les yeux , et j'ai vu en songe que les mâles qui couvroient les femelles éloient marquetés et tachetés de diverses couleurs.
» 11. Et l'ange de Dieu ma dit en songe : Jacob? Me voici , lui ai-je dit.
» 12. Et il a ajouté : Levez vos yeux, et voyez que tous les mâles qui couvrent les femelles sont marquetés et tachetés, et de couleurs différentes; car j'ai vu tout ce que Laban vous a fait. »
Voilà donc l'ange de Dieu qui ramène Jacob à des idées plus saines , en le détrompant sur l'effet de ses branches à moitié écorcées, et en confirmant les principes de physiologie précédemment établis, d'après lesquels les petits des animaux empruntentnécessairement quelque chose de cha-1cun de leurs parens. C'est ainsi que la Bible ramène elle-même à la vérité ses faux interprètes.
Sans sa prévention, Porta aurait- il conseillé, d'après Empédocle , à une femme de repaître son imagination de l'idée d'un bel enfant de marbre blanc , et conclu ensuite que le moyen qu'il avait indiqué était excellent, parce que cette femme, blanche ainsi que son mari , s'en étant fortement occupé l'imagination , était accouchée d'un poupon grasset et palet (obesulum et pallentem) , à peu près comme le modèle de marbre ? Y a-t-il un raisonnement plus ridicule ? De quoi cette femme pouvait-elle donc accoucher, si ce n'est d'un enfant tel que sont tous les nouveau-nés chez les peuples blancs? J'aimerais autant que l'on conseillât aux paysans et aux jardiniers qui vont ensemencer une terre, de présenter à leurs champs
( 527 ) et à leurs jardins de belles figures en peinture ou en sculpture des plantes qu'ils sèment , et que Ton fît ensuite valoir le produit régulier et accoutumé de la végétation , comme une preuve de l'efEca* cité du moyen conseillé et de l'influence favorable de [l'imagination des cbamps et des jardins sur leurs produits. Telles sont les bases sur lesquelles porte la croyance des partisans légers et nombreux, dont le pouvoir magique de l'imagination maternelle forme son escorte imposante. Le discernement d'un seul donne la mesure du discernement de tous : ab uno disce omnes.
C'est en discutant et en comparant les faits entre eux , c'est en suivant fidèlement les indications de l'observation judicieuse et de l'analogie, que tout le prestige des merveilles imaginaires s'évanouit en une fumée grossière et nauséabonde , et nous sommes forcés de convenir qu'avec moins de prévention ou de confiance dans la compétence des autres à bien juger, nous serions plus attentifs et plus heureux pour découvrir et prévenir les vraies causes des difformités naturelles. Rien n'est plus contraire à l'exercice de la médecine, que de partir d'une cause gratuite et supposée, parce qu'en ne voyant partout que cette seule cause , Ton se dispense de toute recherche , et l'on s'endort dans une funeste inactivité qui laisse l'humanité en proie à ses souffrances. C'est par la légèreté et le
défaut de discernement que s'établissent les opinions les plus opposées en médecine , et c'est par une suite des mêmes défauts , nuancés d'un peu de charlatanisme , que des médicamens sans vertu, ou même nuisibles, guérissent ou ne guérissent pas certains maux, selon que ces derniers sont supposés ou réels. C'est ainsi qu'en donnant le nom de phthisie pulmonaire à toute espèce de toux un peu longue , à des affections nerveuses ou rhumatismales qui affectent la poitrine > à des crachemens de sang insignifians , ou en ne voyant que des maladies vénériennes très -graves dans les affections les plus légères des parties naturelles, etc., le charlatan devient un guérisseur par excellence , de même que certaines commères parviennent à éclipser la réputation des meilleurs chirurgiens , en traitant et en guérissant , comme hernie , le passage des testicules des enfans mâles dans les bourses, et en prétextant d'autres maux qui n'existent pas. En admettant toujours les affections morales comme cause de difformité, ou en ne les admettant jamais en aucune manière , l'on peut se trouver aussi éloigné de la vérité, qu'en voyant toujours , comme les médecins routiniers, la dentition ou une affection vermineuse dans les maladies des enfans , ou qu'en ne les y voyant jamais. C'est toujours par une insuffisance d'attention et de recherches que le médecin honnête s'expose,
sans le savoir, à traiter aussi des affections qui n'existent pas, au lieu de celles qui existent réellement. Il me suffit de remarquer, en passant , ces inconvéniens , pour que l'on n'accuse pas d'inutilité la discussion épineuse à laquelle je me livre. La difformité par excès qui caractérise plus particulièrement les monstres, c'est-à-dire les individus extraordinaires qui piquent vivement la curiosité par quelques parties trop développées , surnuméraires ou discordantes , tient non-seulement à des désordres dans la circulation , à des violences , à des maladies, au régime, au climat, mais encore à une disposition originaire du germe, qui peut être double ou redondant, comme dans certains œufs ou certains fruits dus à une nutrition luxurieuse. Il suffit , en quelque sorte , de faire rénumération de ces causes , dont les effets peuvent se concevoir par les monstruosités et les excroissances qu'elles produisent aussi bors du sein maternel , et jusque dans les plantes elles-mêmes , lorsqu'elles naissent dans des terres trop fertiles. Les anciens ont reconnu que la cause des difformités par excès résidait souvent dans le germe ou les premiers linéamens; car Aristote conseille à ceux qui veulent se procurer le plaisir d'avoir des poulets doubles, avec quatre ailes et quatre pattes , de choisir des œufs qui aient un double germe distinct , pour les faire couver , en observant qu'il suffit de les
regarder au soleil pour les reconnaître, après les avoir pris parmi les plus gros, surtout quand ils viennent de poules très-fécondes. Le même auteur dit que les animaux à deux têtes, ou avec d'autres parties surnuméraires , naissent d'un double germe imparfait, et distinct seulement dans quelques - unes de ses parties , tel que les animaux très-salaces et très- féconds en engendrent souvent, de même que les terres très-fertiles produisent aussi des exubérances de végétation. Il ajoute que deux germes entièrement séparés l'un de l'autre produisent deux êtres isolés et parfaits. L'oubli qui a succédé à l'engouement des ouvrages d'Àristote, depuis Descartes , a fait croire que Duverney avait eu le premier ces idées; car il est dit dans les Mémoires de l'Académie des sciences , et dans le Supplément à l'Encyclopédie , à l'article Monstre, que « Duverney fut le premier qui conçut cette idée hardie d'un germe monstrueux préexistant; » et que « M. Winslow, dont l'exactitude et l'habileté sont si connues , adopta son opinion et combattit M. Lemery, qui soutint long-temps que le fœtus monstrueux ne devenait tel, que par les accidens qui lui arrivent dans le sein de sa mère. » S'il est incontestable que la monstruosité peut tenir au germe , il ne le paraît pas moins qu'elle peut dépendre d'accidens survenus durant la grossesse,
€t il n'a manqué à Lemery que d'étendre l'influence des accidens sur la formation des germes pour avoir raison en tout point ; et c'était probablement là sa pensée, qu'on aura méconnue. Empédocle plaçait déjà la cause des monstruosités dans les principes de la génération , selon Porta , qui, p. 164 du second livre de de Miraculis rerum naturalium, en parle ainsi : « Empédocle paraît avoir raison dans toutes ses explications , lorsqu'il dit que les monstres doivent leur origine à une redondance ou à un défaut de semence , au principe du mouvement, ou à sa divergence , ou bien à l'imprégnation (1). » L'auteur ajoute : « Mais Straton enseigne que c'est un effet qui provient d'addition, d'ablation, de transposition ou de soustraction (2) . »
On voit , dans ces passages , qu'Empédocle , Straton , et leur interprète Porta , regardaient la redondance de la semence , de même que la force et la divergence des impulsions qui la dirigeaient, comme des causes de la monstruosité , et Galien , comme nous lavons vu , la rattachait à Fagénésie, pour insuffisance de principes prolifiques. J'ai
(1) Empedocles autem responsa omnia prœoccupando , verum concepisse visus est : ipse enim ob seminis redundantiam aut defectum , aut ob principium motus , aut in plura distrîbutionem , aut ob imprsegnationem monstruosa ait animalia gigni.
(2) Straton autem, ab adjectione, ablatione, transpositione , aut sufflatione id evenire tradit.
déjà fait observer, au sujet de Fopinion de Galien , qu'elle était problématique , parce que Ton voit naître de beaux enfans à ceux qui , pour n'en point avoir , ont cru opérer un défaut de semence en en troublant Yé jaculati on dans le coït , et aussi parce que Ton a des exemples de grossesses survenues à des femmes cbez qui Ton a trouvé, lors de l'accoucbement , le vagin obstrué par un bymen à peine perméable à quelques parcelles de sperme, sans que leurs enfans eussent le moindre défaut. Il n'y a toutefois rien d'absurde dans le sentiment de Galien; mais celui d'Empédocle et de Straton , adopté par Porta , n'a rien de bien plausible relativement à la redondance du sperme, qui, s'il suffisait à la génération de jumeaux , les produirait parfaits, à moins qu'il n'y eût défaut pour l'un d'eux , et alors la monstruosité rentrerait nécessairement dans l'agénésie par défaut d'élémens générateurs , et non par leur surabondance. Quant à la divergence , à la rectitude ou à la force des impulsions qu'éprouve la semence , il paraît que la nature n'en tient aucun compte , à en juger par la rareté des monstruosités comparée à la fréquence de ces prétendues causes.
Nous sommes donc obligés de nous en tenir aux accidens qui surviennent après la conception pour troubler la régularité de la génération, et à des vices dans les germes ou dans quelque chose
de la femme que nous concevons sous celte dénomination. Ce qui favorise singulièrement l'opinion des germes avec excès de quelques parties, c'est que toutes les excroissances et les exubérances des solides , qui se développent avant ou après la naissance , ont d'abord dû être précédées d'un luxe dans la nutrition et dans les parties liquides qu'elle fournit, c'est-à-dire d'une plétbore partielle ou générale que l'expérience prouve exisrter dans le sang et la lymphe , d'où vient la production des fausses membranes , des squirrhes , etc. Il doit aussi y avoir un principe de difformité dans certaines conditions du sperme , puisque les hommes transmettent à leurs enfans des marques et des parties surnuméraires qui leur sont exclusivement propres.
Réaumur, dans son Art de faire éclore les poulets , t. TÈ, p. 377 , a publié l'histoire d'un nommé Gratio Kalleia , né dans l'île de Malte , lequel , ayant six doigts à chaque main et à chaque pied, bien formés , engendra quatre enfans, SaJvator , George , André et Marie. Salvator , l'aîné ? était, comme son père, sex-digi taire, et engendra aussi quatre enfans, dont trois furent également sex-digi taires , comme leur père et leur grand-père. George , second fils de Gratio , n'avait que cinq doigts a chaque extrémité ; mais , aux mains , le pouce était plus large , plus long,
( 534) et semblait présenter deux pouces accolés et recouverts par la même peau : de quatre enfans qu'il a eus, deux étaient encore sex-digitaires ; un troisième l'était aux mains et à un des pieds. André, troisième fils de Gratio , et ses enfans > ont été exempts de cette difformité. Marie avait, comme son frère George , les pouces doubles , et , de quatre enfans qu'elle a eus , l'un avait la difformité de famille. Il y a plusieurs exemples de pareilles transmissions d'anomalies par filiation, qu'il serait superflu de rapporter ici. N'en résulte-t-il pas évidemment que, s'il peut y avoir dans 3a mère un germe ou élément génératif vicié qui lui appartienne exclusivement , comme chez Marie, il peut aussi y en avoir un dans le père qui îe transmet au germe féminin , comme on l'a vu chez Gratio, ses fils et petits-fils? J'en conclus que c'est à tort que l'on a négligé jusqu'ici les qualités ou les conditions du sperme dans l'appréciation des causes de difformités, pour ne s'occuper que de son défaut , de sa surabondance ou de sa distribution plus ou moins régulière, de même que pour donner au germe une influence exclusive. L'on suppose des germes viciés dont on fait naître des monstres, sans réfléchir que dans les plantes , dont l'analogie est souvent invoquée , les graines viciées ne produisent rien d'une évolution achevée, ce qui me paraît autoriser à
( 555 ) croire que ce que Fou nomme un germe primitivement vicié, dans la femme, ne peut rien produire non plus , à moins que ce ne soit une mole ou une masse informe, sans évolution achevée, vu surtout l'énorme quantité de copulations stériles et la difficulté de rétablir par la génération , si délicate par elle-même, une défectuosité préexistante dans le germe. Pour les monstres qui présentent deux individus incorporés, coalescens, entiers ou partiels, l'on a supposé et l'on suppose encore généralement une fusion ou une pénétration des germes l'un dans l'autre , en partant toujours de l'hypothèse de la génération univoque par des œufs femelles. Cette manière de concevoir la procréation des monstres doubles est difficile à concevoir sans la destruction du germe pénétré, qui, cependant, est toujours plus développé et plus régulier que le germe pénétrant , qui a dû avoir plus de consistance que l'autre , pour ne pas céder à son action. Or, comment supposer qu'un germe vicié , froissé , pénétré , disjoint ou écrasé, se revivifie au point de prédominer ensuite celui qui , d'après la supposition, serait resté en quelque sorte intact dans ses enveloppes? Il faudrait que la vie, ou plutôt la susceptibilité vivace, fût bien énergique pour suffire et résister à des violences telles qu'on les suppose. D'ailleurs , si ce sont réellement des
œufs ou des vésicules qui en tiennent lieu dans les ovaires des femmes, il faut nécessairement admettre, dans l'hypothèse dont il s'agit, que les enveloppes de ces vésicules ou de ces œufs sont déchirées par la violence qui opérerait la fusion , et alors il y aurait diffusion du contenu, et partant impossibilité d'animalisation. Hypothèse pour hypothèse . il me paraît plus raisonnable d'admettre la production ou l'excitation de deux points de vivification par le sperme , sur un seul et même œuf ou germe , que d'admettre une violence telle qu'elle ne pourrait réunir ou fondre deux germes ensemble, sans en annihiler la vitalité , en en dispersant les élémens.
Nous savons qu'il, survient dans les végétaux des excroissances et des irrégularités de formes , par l'inégale distribution de la sève et son afflux anormal sur quelque partie, à la suite d'une lésion dans la contexture , comme nous en voyons aussi dans le règne animal succéder à de pareilles lésions ou à des stimulations concentrées sur une partie ; d'où nous pouvons induire par analogie que les germes et les principes primordiaux de la génération , quoique liquides en apparence , ont une contexture ou une symétrie de rapports dans l'adjonction de leurs parties qui, en subissant les mêmes influences ou les mêmes troubles, donnent lieu à des irrégularités de la même nature. L'on
( 537 ) ne peut nier d'ailleurs que les qualités du germe ou du premier produit de la conception ne dépendent aussi primordialement de l'état de santé ou de maladie, du climat, du régime , comme de la répartition régulière ou irrégulière des sucs nourriciers , et d'une certaine disposition individuelle pour l'acte de la génération, dont l'influence paraît hors de doute par la supériorité qu'ont ordinairement les enfans naturels sur les enfans légitimes; supériorité prouvée par l'histoire, et dont Cardan, qui en est lui-même un exemple , fait aussi mention dans une citation précédente. Quant à la formation des parties discordantes f elle peut aussi dépendre d'une organisation particulière de la mère , comme le prétend Bianchi , p. 2^9 de son livre Devitiosa morbosacjue generatione, en attribuant à l'étroîtesse et àla rigidité de l'utérus Falongement extraordinaire de la tète d'un enfant dont il rapporte l'histoire. Cette cause est d'autant plus admissible , qu'après la naissance, la forme de la tête d'un enfant peut être changée par une compression prolongée , et que cela s'opère réellement sur les enfans de quelques peuplades sauvages d'Amérique , entr'autres sur ceux des Caraïbes dont on aplatit la tête , en y fixant des planches qui en gênent le développement naturel.
La prévention qui veut trouver la cause de
toutes les difformités et des monstruosités dans l'imagination de la mère^ a cru, à défaut des nerfs de communication j trouver un dernier retranchement pour défendre sa chimère j dans la vitalité du sang, qu'elle suppose démontrée principalement par les effets du galvanisme sur la fibrine ; effets analogues à ceux qui sont produits sur les nerfs et sur les muscles. En appréciant ces effets d'après la doctrine de Brown, qui fait consister la vie dans l'aptitude à être affecté par des stimulans > comme le prouve cet axiome (xliv.) de ses E lémens : Omnisvita in stimulo posita est; la vitalité du sang ne devrait pas être révoquée en doute. Le professeur Hufeland de Berlin , après avoir inséré dans le cahier de mai 1806 de son journal , dont j'ai donné l'analyse dans le trente-sixième cahier de la Bibliothèque médicale, un mémoire du docteur Neumann, où la vitalité du sang est appuyée de plusieurs sortes de preuves , rappelle qu'il a lui-même, depuis long- temps, manifesté la même opinion dans ses écrits. Le docteur Adolphe Henke a aussi publié, un an auparavant, un ouvrage sur la vitalité du sang et les maladies premières des humeurs ; ouvrage que le docteur Hufeland a aussi fait connaître par extrait ; dans le dix-huitième volume de sa Bibliothèque de médecine pratique. La même thèse se trouve reproduite dans plusieurs ouvrages publiés avant et
( S39 ) après la doctrine de Brown et la découverte du galvanisme. Parmi les auteurs français, aucun, que je sache, n'a produit en faveur de la vitalité du sang , plus de preuves et d'autorités que le célèbre Barthez , qui y a consacré tout le vine chapitre de ses Nouveaux élémens de la science de l'homme 9 en remarquant que cette opinion date déjà de Moïse , qui a dit dans le Lévitique : Anima omnis carnis in sanguine est } lame de toute chair est dans le sang ; et que c'est à cause de cela que les lois de la législature judaïque défendaient de se nourrir de sang. L'Alcoran est en cela d'accord avec les lois de Moïse ; et parmi les physiologistes modernes , Harvey , Clisson , Jean Hun ter et autres servent d'autorités à Barthez pour établir un sentiment qu'il fonde aussi sur la sensibilité de la fibrine du sang à l'action galvanique , comme sur sa preuve la plus irréfragable, en accusant Blumenbach de faire une assertion gratuite et invraisemblable, quand il prétend que les passages des écrivains sacrés et des auteurs profanes ne se rapportent pas à une véritable force vitale qu'ils aient admise dans le sang , mais à ce qu'on sait communément, qu'un animal cesse de vivre par la perte de ce fluide. Il s'agit donc d'une opinion qui mérite d'autant plus d'être examinée ici, qu'elle est pi us généralement admise, et qu'elle pourrait, si elle était fondée y fournir
( 54o ) un nouveau moyen d'expédier directement au foetus des images toutes formées , à l'empreinte desquelles le sang assujettirait les solides en les dominant par sa vitalité. Quoique j'aie déjà discuté incidemment la même opinion dans le troisième chapitre de ma Physiologie intellectuelle, je crois que les réflexions suivantes ne seront point déplacées pour lever la nouvelle difficulté qui se présente.
Pour devenir un signe de vitalité , la contractilité des muscles et de la fibrine du sang ne devrait pas se composer d'un simple mouvement d'emprunt, suivi de la détente ou de la restitution des parties dures dans leur premier état, mais être suscitée spontanément , c'est-à-dire par un principe qui ne fût pas étranger à leur propre substance ; autrement l'on pourrait aussi attribuer de la vitalité à des cordes de boyaux ou à des feuilles de thé roulées qui se remuent et se déroulent par leur infusion dans un liquide tiède, et se crispent de nouveau à une chaleur sèche. De deux choses l'une : ou les effets du galvanisme sur la fibrine, les muscles et les nerfs, ne prouvent pas la vitalité de ces parties , ou bien les effets de la chaleur et de l'humidité sur des cordes de boyaux , sur des fibres de viandes fumées, sur des feuilles sèches de végétaux, sur les cheveux de l'hygromètre, etc., prouvent aussi la
vitalité de ces objets , de même que l'électricité et l'aimant prouveraient aussi une vitalité 'dans les parcelles de métaux qu'elles mettent en mouvement. En effet, dans toutes les expériences galvaniques possibles , la fibrine du sang et les muscles , au lieu d'agir eux - mêmes , reçoivent l'action d'un agent extérieur, comme l'esprit de vin et le mercure , qui montent et descendent dans les thermomètres et les baromètres, selon les conditions de l'atmosphère. Tous ces liquides n'ont alors qu'un mouvement d'emprunt dû à quelque chose d'étranger à eux-mêmes, et dès qu'ils ne sont plus sous cette influence étrangère, ils rentrent immédiatement sous les lois de l'inertie, ou obéissent à celles de la gravitation et de l'affinité , absolument comme cela s'observe à l'égard de la fibrine et des tissus organiques soumis au galvanisme après l'extinction de la vie. Je ne vois pas d'ailleurs comment la fibrine , qui ne s'obtient que par un commencement de décomposition du sang et par le départ du sérum, est appelée à représenter le sang, qui est tout autre chose que de la fibrine telle qu'on l'expérimente ; c'est conclure de la partie au tout , et par conséquent faire un faux raisonnement : A particulari ad générale non valet conclusio. J'ai toujours pensé , contre l'opinion d'un grand nombre de savans distingués , que le galvanisme ne pouvait être
( 542 ) qu'un moyen très - insuffisant pour distinguer la mort réelle de la mort apparente , et nous ne voyons pas en effet que jusqu'ici on l'ait employé pour cet objet dans le permis des inhumations, Si la susceptibilité de se contracter à l'approche de certains stimulans prouvait la vitalité, nul doute que les personnes décapitées ne fussent encore vivantes long-temps après leur mort, vu les contractions que le galvanisme détermine dans leurs nerfs ; et par contre ; les personnes vivantes devraient être censées mortes par l'application du même biomètre, puisque les effets galvaniques se trouvent ordinairement paralysés par l'énergie vitale. Que suit-il de là, sinon l'inverse de ce qu'on en a conclu? N'a-t-on pas ici une preuve évidente que ce n'est que par l'extinction ou la suspension de la vie, que le galvanisme exerce ses effets sur les tissus des animaux? La vie est une propriété qui met chaque individu qui en est doué, en état d'agir sur ce qui l'environne, et de résister à l'action de tout ce qui n'est pas lui , par l'assimilation ou le rejet de tout ce qui le pénètre. Ses principaux attributs sont, par conséquent, d'agir spontanément sur les objets extérieurs ou de se les assimiler ; le premier de ces attributs appartient plus particulièrement à la vie intellectuelle , et le second à la vie nutritive ou végétative.
L'irritabilité et l'excitabilité , deux propriétés
( 543 ) purement passives et occasionnelles dans les fonctions vitales , ne peuvent donc être admises comme des attributs essentiels de la vie; et Brown s'est contredit lui-même dans son système , lorsque, pour en expliquer les principes, il suppose l'être vivant affecte' par ses propres actions, c'est-àdire actif et passif, ou excité et excitant en même temps, comme il la fait, lorsque, cherchant à établir le caractère distinctif des corps vivans, il dit : « Dans tous les états de la vie, l'homme et les autres animaux diffèrent d'eux - mêmes dans l'état de mort, et de toute autre matière inanimée par cette seule propriété , qu'ils peuvent être affectés par les choses du dehors et par quelques-unes de leurs propres actions , de manière que leurs actes soient des effets propres à leur existence (1). »
M. Cuvier, qui a aussi fait des expériences avec le galvanisme , ne tire point de ses effets sur les muscles un argument de vitalité, car il dit en propres termes dans son traité RAnatomie comparée, que, chez les reptiles l irritabilité musculaire subsiste encore long-temps après leur mort;
(1) In omnibus vitœ statibus ,. hômo et reliquœ animantes à mortuis , se vel aliâ quâvis inanimi materiâ , hâc solâ proprietate differunt , quod , externis rébus et quibusdam sut propriis actionibus sic adfici possint t ut ipsis vivis propria suse actiones efficiantur.
expressions qui ne lui eussent point échappé , s'il regardait cette irritabilité comme une propriété vitale. Blumenbaeh, qui n'est point non plus un physiologiste superficiel, ne pense pas différemment , et la manière dont il explique les auteurs sacrés, loin detre invraisemblable et gratuite , comme le prétend Barthez , est au contraire la seule plausible et conforme au sens des auteurs expliqué par eux-mêmes, tellement que Barthez lui-même eût été forcé de l'imiter pour éviter de faire dire des absurdités aux anciens sur l'ame, qui , dans leur sens , ne signifiait que souffle ou air expiré, quoiqu'ils y plaçassent la même vitalité ou le même principe de vie que dans le sang ; c'est même parce qu^ils en avaient fait le signe le plus caractéristique de la vie, que, dans les temps modernes , on a adopté le même terme pour servir exclusivement à désigner le principe de la vie. Maintenant , je voudrais savoir si Barthez aurait trouvé l'interprétation de Blumembach aussi gratuite et invraisemblable pour la vitalité de l'air expiré , que pour la vitalité du sang.
L'analogie de l'irritabilité de la fibrine comparée à celle des muscles , devient donc de nulle valeur pour établir la vitalité du sang, puisque cette irritabilité est même dans une contradiction manifeste avec la vie qui la diminue ou l'empêche totalement , et que le sang qui circule dans
( 545 ) les vaisseaux, de même que les muscles des corps vivans , y résistent. Comment admettre , d'ailleurs, la vitalité dans le sang , qu'il n'en résulte la nécessité de l'ôter à tous les organes qui élaborent ce fluide , en s'en assimilant une partie? Ainsi y de deux choses l'une : ou le sang est doué de vitalité, et alors il agit par lui-même en vertu de cette propriété en résistant à l'action organique ; ou il obéit à l'action des organes comme le chyle et le chyme et les boissons que l'on ingère, et alors , n'ayant point d'action ni d'activité par lui-même, il manque absolument de vitalité. Un simple stimulus du sang sur les organes ne lui donne pas plus de droit à la vitalité, que n'en ont les boissons , les alimcns , à raison du stimulus qu'ils exercent sur l'estomac où ils sont reçus. Cette vitalité est même si incompatible avec celle de nos organes , que ceux-ci la détruisent dans tous les matériaux ingérés pour se les assimiler , comme on le voit dans les œufs et les graines, qui, devenus totalement passifs contre l'action des viscères de la digestion , perdent leur vitalité ou leur tendance à l'action qui devait les développer ; tandis que c'est tout l'inverse , lorsqu'une bonne terre ou un milieu qui est passif à leur égard } les reçoit dans son sein ; car nous savons que les terres et particulièrement les sables de l'Afrique sont dans une température convena-
( 546) Lie , non-seulement pour faire germer les graines et les développer en végétaux , mais aussi pour faire éclore les œufs de divers animaux , comme les autruches, lesserpens, etc. S'il fallait d'autres preuves , on les trouverait dans la considération des couches concentriques formées par le sang dans les anévrismes ; car elles s'accumulent par superpositions ; sans manifester plus de vie que les différentes couches que la physique note dans la géologie. C'est cependant là que le sang liquide et concret se trouve en contact avec le sang ; c'est donc là que cette prétendue chair coulante , comme l'appelait Bordeu , protégée contre tous les agens de la dissolution par les parties vivantes qui la contiennent, devrait, en se carnifiant, donner des signes et des preuves de la vitalité, si elle en avait réellement.
Mais en admettant même pour un instant la vitalité du sang , il serait encore toujours absurde d'y placer des idées ou des images d'objets , et de croire qu'elles puissent s'y conserver et parvenir intactes jusqu'au fœtus , malgré la division infinie et le mouvement turbulent de ce liquide , sa recomposition continuelle avec le chyle et d'autres principes qui s'y mêlent , sa distribution dans tous les vaisseaux sanguins et leurs diverses ramifications, et la déperdition successive de sa masse., pour alimenter tous les solides avec lesquels il se
( 547 ) trouve en contact. Une opinion aussi ridicule serait tout au plus permise , si le même sang qui doit transporter des figures indivises au fœtus , où il ne parvient en petite quantité qu'après tant de divisions et de subdivisions, avait jamais laissé quelque apparence, sur les parties de la mère les plus tendres, des objets fortement imaginés par elle, et cela devrait être plus facile chez elle, où le sang est plus concentré et reçoit une impulsion plus forte que dans le fœtus, vu qu'ainsi l'intensité d'action chez elle compense et au-delà la différence de consistance des tissus.
Il est presque inutile de relever l'erreur qui fait croire à quelques médecins^ que le cœur étant désigné comme le punctum salieris, est aussi le point de première formation dans l'organisation. Mais cet organe ne commence à saillir que lorsque la première ébauche du système nerveux co-existant avec lui entre en fonction. Ceux dont l'imagination n'anticipe pas sur l'observation exacte , auront vu , comme moi , que dans les premiers temps de la grossesse , la tête de l'embryon surpasse seule tout le reste du corps ; et l'on sait aussi qu'un des signes les plus sûrs pour connaître Tâge du fœtus ou d'un enfant nouveauné, c'est l'insertion du cordon ombilical, qui se trouve placé d'autant plus au-dessous de la partie moyenne du corps , que le fœtus est moins déve-
loppc ,- ou que l'enfant esl plus récemment né. La nature a dû s'y prendre ainsi , parce que l'embryon est pourvu d'un système nerveux qui , étant nécessaire pour établir ainsi que pour conserver la vie individuelle, et ne pouvant jamais être suppléé en rien dans ses fonctions, doit précéder le développement des autres organes, qui ne sont vivifiés et n'exécutent leurs fonctions que par lui; tandis que ce même embryon peut être et se trouve en effet alimenté par un sang d'emprunt qui, toujours régénéré par sa mère , rend l'urgence de la formation du cœur moins pressée, et fait que l'emploi de tout le système artériel et veineux ne devient nécessaire qu'après la naissance, surtout dans les poumons.
MM. Cba ussier et Adelon disent, /. c. , p. 2^2 : « Ce n'est pas non plus le sang de la mère qui nourrit directement le fœtus; le sang de la mère ne fait que constituer la matière avec laquelle sera fait le sang qui nourrit le fœtus , et c'est ce fœtus qui , par une action spéciale et indépendante de sa mère, absorbe le sang de celleci , et avec ce sang , fait le sien propre , et enfin le distribue à ses organes par un mouvement circulatoire qui n'a rien d'harmonique avec la circulation de sa mère. » S'il est vrai que le fœtus fasse lui-même le sang qui lui est propre, la formation du cœur et des poumons serait très-pressée
et urgente dans la génération. Mais, dans leur opinion, comment se fait donc la nutrition des monstres qui n'ont que les extrémités inférieures , ceux qui naissent sans cœur ni poumons , car nos auteurs disent aussi, /. c* , p. 25g : « Ainsi les acéphales ne vivent pas et meurent en naissant ; car le mode de la nutrition , après la naissance , exige un poumon pour faire le sang , un cœur pour le distribuer , et ces organes manquent, ou au moins l'appareil nerveux qui anime l'appareil musculaire qui fait jouer le poumon, manque. » Concilier ces deux passages l'un avec l'autre , n'est pas chose facile. Si les acéphales meurent en naissant, parce que le mode de la nutrition, après la naissance , exige un poumon pour faire le sang et un cœur pour le distribuer, ce qui est vrai , et que ces organes manquent ou ne puissent remplir leurs fonctions, faute de l'appareil nerveux qui leur en confère l'aptitude , ce qui est encore vrai; comment concevoir qu'avant la naissance, le fœtus fasse le sang qui lui est propre , sans ces mêmes organes et appareils reconnus nécessaires pour cela ? N'est-ce donc pas dans les poumons de la mère que le sang qui l'alimente elle-même ainsi que son fruit, se régénère, en suppléant ceux de ce dernier qui n'entrent en fonctions qu'après la naissance? À quelle époque le cœur du fœtus commence-t-il à faire circuler ou à dis-
tribuer le sang? Car il y a une époque où n'étant pas formé , une autre où n'étant qu'ébaucbé , une troisième où n'ayant pas un développement suffisant ; ce cœur ne peut accomplir les mouvemens de systole et de diastole nécessaires pour établir la circulation; même dans un fœtus à terme ; l'ouverture du trou de botal et le défaut d'impulsion du sang dans les artères pulmonaires y etc. , prouvent que le cœur ne remplit encore qu'imparfaitement les fonctions qui lui sont réservées. ^
Il y a beaucoup d'obscurité et d'inconséquences dans les assertions de nos auteurs. Mais le point principal où je voulais en venir, en citant ces deux derniers passages de leur article sur les monstruosités , c'est qu'ils reconnaissent la nécessité de l'appareil nerveux pour animer Vappareil musculaire et faire jouer le poumon; d'où je conclus que la nature agirait à rebours de ses besoins les plus urgens, si elle formait le système musculaire dont le cœur fait partie ^ avant le système nerveux que couronne le cerveau , et qu'ainsi le cœur ne se forme et ne s'organise que conjointement, sinon consécutivement, avec la moelle épinière et le cerveau. H y a même des cas où le cœur manque, et le docteur Brodies a fait connaître, en 1809, à la Société de Médecine de Stockholm , un accouchement de trois
( 55i ) enfans, dont l'un, aussi développé que les deux autres et mort-né , n'avait pas de cœur. Celui-là avait-il aussi fait son sang , et comment pouvait-il le faire circuler? Si, dans ce cas et plusieurs autres , les fonctions végétatives du fœtus ont dû être suppléées par celles de la mère, en ce qui concerne l'hématose et la circulation^ qui alors ne se conçoit que par le pulsus à lergo, et la contractilité vasculaire , on doit admettre quelles le sont encore , même avec l'existence du cœur, sous plusieurs rapports , comme le prouve surtout l'état des poumons.
Après avoir traité des taches et des difformités de naissance , je ne puis indiquer aux personnes mariées d'autres moyens de les prévenir, que de se soustraire aux influences de leurs causes variées que j'ai aussi fait connaître. Quant aux moyens d'y remédier , ils appartiennent tous à la chirurgie , et encore ses opérations doivent-elles se restreindre à l'excision des parties surnuméraires et des excroissances très-incommodes ou dangereuses ; à la division des parties conglutinées , quand la conglutination n'intéresse que la peau, et des parties charnues ou musculaires peu essentielles ; à la perforation des ouvertures nécessaires où elles manquent, et peut-être, dans certains cas d'extrême difformité , à la synthèse telle que la rhinoplastique chez un individu sans nez, rhi-
nopte, etc. Pour ce qui concerne les difformités plus particulièrement connues sous le nom d'envies ou de signes } comme si elles représentaient les objets dont les femmes ont eu une envie non satisfaite, ou en étaient des signes, vu qu'elles tiennent à des maladies de la peau, à des anomalies partielles de la circulation, souvent à une dilatation des vaisseaux sanguins ou lymphatiques, à des irritations locales ou à une tuméfaction dont la résolution ne s'est pas faite, on ne peut prudemment les exciser que quand elles sont très-chconscrites et ne tiennent pas à une dilatation contre nature des vaisseaux ; on les étrangle avec un fil ou un cordonnet de soie , lorsqu'elles sont pédiculées, et si elles ne le sont pas , on peut encore les étrangler en les soulevant au-dessus de la peau au moyen d'un fil que l'on a passé dessous la peau avec une aiguille. Mais si elles n'incommodent pas beaucoup, on est dans l'usage de les respecter, surtout lorsqu'elles ne prennent point d'accroissement. Quand elles sont placées de manière à être aperçues au premier coup-d'œil , et qu'elles ont une surface plane, on peut les peindre couleur de la peau, si l'on n'en veut pas sup porter l'opération, qui ne peut manquer d'être douloureuse , parce qu'elles sont implantées profondément dans le tissu cutané qui est ordinairement désorganisé et traversé par beaucoup
de vaisseaux. L'on pourrait , clans quelques taches peu étendues et placées sur des parties charnues, appliquer avec avantage la pierre à cautère, dont l'action peut être facilement circonscrite. Cependant Mercurialis ( De décoratione) , Lorry (De morbis cutaneis), et d'autres auteurs les jugent ineffaçables par les moyens médicinaux, et dissuadent même les opérations chirurgicales dans tous les cas qui n'en nécessitent pas l'emploi pour parer à de graves inconvéniens. Plus d'une fois néanmoins la chirurgie a été utile et même indispensable pour rendre les organes sexuels aptes à leur destination dans les deux sexes. Mais ce n'est qu'accessoirement que je fais mention de ces moyens. Il faut voir les livres de chirurgie qui en traitent ex professo , pour connaître les procédés opératoires , et les indications qui en commandent l'usage, ce qui ne pouvait entrer dans le plan de mon ouvrage.
Ceux dont la curiosité ne serait pas entièrement satisfaite, pourront recourir à un petit traité que je vais publier sous le titre à' jjjithropo genèse ou génération de l'homme y aux articles génération, imagination, envies , nœvi materni, fœtus , monstre, monstruosité, hermaphrodisme, hypospadiaSy epispadias, imperforation, etc., du Dictionnaire des sciences médicales en 60 vol . , de même qu'à plusieurs des ouvrages que j'ai cités , dont je ne sache pas qu'il soit fait mention dans cet
( 554 ) ouvrage compact, non plus que de la première édition de celui-ci , quoique plusieurs de ses rédacteurs, tels que MM. Ghaussier et Adelon, à qui , sur leur demande , j'en ai donné un exemplaire , aient reproduit beaucoup de mes idées , entre autres, p. 2^2 , 243, 244 au 34e volume ; ce dont je ne fais la remarque que pour n'être pas dépossédé de mon bien par les élèves du premier, qui lui ont attribué la découverte d'un tube d'insufflation contre l'aspbyxie, que je lui avais montré en lui donnant un exemplaire de ma Description de l'hospice d'accouchement de Copenhague, publiée en l'an 7 ( 1799), où il en est fait mention. On a pu voir que je n'ai pas fait comme les collaborateurs de ce Dictionnaire , ne leur ayant rien emprunté sans leur en laisser la gloire , en rapportant même leur propre texte. Ce n'est pas seulement parce que l'opinion vulgaire sur les effets de l'imagination maternelle m'a paru fausse, mais aussi parce qu'elle est très préjudiciable au repos et à la santé des femmes enceintes , que j'ai cru devoir étendre la discussion jusque sur des objets assez minutieux et peu importans par eux-mêmes, afin de n'avoir pas l'air d'éluder les plus grandes difficultés, qui , pour les personnes prévenues, sont toujours celles dont l'auteur n'a pas parlé.