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CHAPITRE VII

De la génération, ou des influences primordiales de la nature,. tant pour la conservation des espèces , que pour les varia tions produites par le croisement des races et les ressemblances ou dissemblances individuelles.

Ayant composé un Traité entier de la génération , sous le titre & Anthropo genèse pour ceux qui en veulent connaître tous les phénomènes avec détail, je n'en donnerai ici qu'une idée générale, mais suffisante pour satisfaire les curieux de la nature, et confirmer les vérités démontrées dans les chapitres précédens. Afin de me rendre plus intelligible, je commencerai par donner un aperçu des différences établies dans le règne animal par la graduation des appareils organiques dont se compose la vie de relation . Pour arriver à la connaissance de ces appareils, il faut, de toute nécessité, remonter, par l'analyse, l'échelle

des diverses fonctions départies aux animaux , conformément à leur prédestination originelle.

La différence qui sépare l'animal de la plante, c'est que -le premier se nourrit par des organes internes, nommés intestins, au lieu que la dernière se nourrit par des organes externes appelés racines.

Dans les zoophytes (1), tels que les polypes (2), les holothuries (3), les madrépores (4-J, les coraux (5), les astéries (6) ou radi aires et autres, les phénomènes de la vie ne se manifestent que par la nutrition , la reproduction , l'irritabilité et une motilité aveugle. L'on n'y découvre point de nerfs ni d'organes particuliers pour la circulation, la digestion , la reproduction , la locomotion et la perception ; ils se reproduisent de boutures ou fragmens, la vie étant inhérente dans chacune de leurs parties indépendamment des autres, parce

(1) Zoophyte , du grec &w \ animal , et fww , plante , c'està-dire , animal-plante.

(2) Polype , de 7ro).uç , plusieurs, et kovç , pied, qui a plusieurs pieds.

(3) Holothurie, de <^oç , tout , et de Svptov, petite porte, espèce de zoophyte marin, dont la peau estper«.ee de petits trous.

(4) Madrépore , qui a des pores madre's et varie's.

(5) Corail , de v-opzu , j'orne , et dV^ç , mer ; ornement produit par la mer, espèce de lithophy te , ou pierre- piante.

(6) Astérie, de ccamp , étoile; animaux que l'on nomme aussi étoiles de mer , à cause de leur forme.

qu'elles sont similaires , et que l'une n'a aucun appareil organique qui ne se rencontre aussi dans les autres; il ne leur manque que la germination et l'inhérence au sol par des racines pour être plantes. N'ayant ni conscience ni spontanéité , leur tendance élective ne semble déterminée que par l'attraction et l'affinité, comme celle des plantes qui s'inclinent vers la lumière et l'air , et portentleurs racines dans les veines du sol les plus propres à leur développement. Dans les vers , les crustacés (1) , les mollusques (2) , et un grand nombre d'insectes où l'on découvre déjà des nerfs, des membres articulés , des organes pour la génération , pour les sens, pour Ja locomotion, pour la digestion et pour Fabsorption de l'air qui circule avec les sucs nourriciers ou s'insinue par des branchies , la vie moins diffuse est plus concentrée dans certaines parties que dans d'autres; l'irritabilité est plus exquise , la nutrition plus libre et moins fortuite : les mouvemens sont automatiques ou déterminés par des impulsions instinctives; mais privés de cerveau, ils ne donnent encore aucun signe manifeste de volonté ni de

(1) Crustacè , du latin crusta , croûte; animal qui est, comme l'e'crevisse et le crabe , recouvert d'une croûte moins dure que le têt , ce qui le distingue du testace'.

(2) Mollusque, du latin mollis, mou ; animal mollasse , tel que la limace, le colimaçon ou escargot: celui-ci est testace'.

conscience distincte de leurs sensations, quoiqu'on y reconnaisse des appétences de spontanéité élective. Dans ]es animaux encéphaliques (1) , où les appareils sont plus multipliés, plus tranchés et plus parfaits, l'on trouve , outre les propriétés vitales sus-mentionnés, la perception, la conscience des irritations, celle des sensations et de leur rapports avec le monde extérieur, des instincts plus nombreux et plus décidés, une spontanéité plus éclairée, la volonté, la réflexion, l'inclination ou l'aversion , la frayeur, la joie, l'imagination , le jugement, le raisonnement, et un choix dans leurs déterminations qui tient du libre arbitre ou de la liberté.

Comment désigner maintenant, pour établir une différence, les propriétés vitales accordées à cette dernière classe d'animaux, à l'exclusion des deux précédentes et des plantes qui ont aussi leur vie particulière ? L'on a pour cela imaginé une double vie., celle qui est bornée aux fonctions nécessaires pour la production , le développement et l'entretien des êtres qui en sont, doués : c'est la vie végétative ) ainsi nommée parce qu'elle res-

(i) Encéphalique , du grec zv , dans, et de y.sfyly) , tête ; ce qui signifie cerveau, parce qu'il est dans la tête; encéphalique, qui est doué de cerveau ; anencéphalique , qui est prive' de cerveau , parce qu'un a , en grec , placé devant un mot , marque privation.

semble à celle des végétaux , du latin vegere ou vigere, croître, être en vigueur. Cette vie est accordée sans plus aux plantes et aux deux premières classes d'animaux dont nous avons parlé , et fait aussi une partie de l'apanage des animaux cloués de cerveau. Quant aux fonctions exclusivement départies à ces derniers j fonctions par lesquelles ils se rendent compte de ce qui se passe au dedans et au dehors d'eux , on en désigne l'ensemble par le nom de vie intellective, parce qu'elle constitue l'intellect du latin intelligere , c'est-àdire intus légère, concevoir ou lire intérieurement. On l'appelle aussi , mais improprement , vie de relation , parce qu'elle met l'individu qui en est doué , en relation avec le monde extérieur; mais comme on y est mis aussi par la nutrition , et que d'ailleurs tous les animaux sont en relation avec eux-mêmes par l'instinct de leur conservation , la dernière dénomination ne tranche pas la différence des deux vies , comme chacune des deux autres. La disparité de ces deux vies ou de ces deux groupes de phénomènes vitaux a été , sentie et enseignée par les anciens, entr 'autres par Galien et Avicenne. Ce dernier, dans la sixième doctrine des facultés (Devirtutibus), appelle la vie végétative , faculté naturelle, et la vie intellective faculté animale , et au chapitre du sommeil et des veilles (De somnoet vigiliis) , il

( 427 ) s'explique ainsi : « Mais ce que nous avons à dire ici , c'est qu'un sommeil modéré met la faculté naturelle en état de perfectionner ses fonctions et procure du repos à la faculté animale en confortant sa substance , le cerveau ( i ). » Non-seulement Avicenne confirme par ce passage ce que nous avons déjà établi précédemment , que le sommeil favorise la digestion, l'absorption et les sécrétions, qui, se fesant à notre insu et indépendamment de la volonté , sont , comme la respiration, la circulation , la croissance, etc., des attributs de la vie végétative; mais il indique aussi un des caractères distinctifs de la vie intellectuelle sans laquelle le monde n'existerait pour nous que comme une masse confuse ou un chaos ; ce caractère, c'est le repos ou l'intermittence de ses fonctions par le sommeil dans l'état normal , tandis que les fonctions de la vie de nutrition s'exécutent sans interruption, depuis la conception ou la première lueur de vie, jusqu'au dépérissement de l'animal ou jusqu'à sa mort. Les plus célèbres physiologistes des temps modernes ; tels que Bichat , Prochaska, Reil, Gallj Spurzheimet autres, sont aussi, dans leurs doctrines, fait la différence des deux vies.

(i) Sed quod in hoc loco dicemus, estquodsomnus temperatus virtutem naturalem poteniem efficit perficiendi suas operationes, et est animalem virtutem quiescere faciens , et in ejus substantia (cerebro) augmentum praebens.

Supposons maintenant, avec ceux qui pensent que des nerfs de communication entre la mère et le fœtus favoriseraient les effets de l'imagination de la première sur le dernier, que ces nerfs existent réellement ; il est évident qu'ils ne pourraient appartenir qu'à la vie végétative , puisque la production , la croissance , la formation , sont exclusivement de son domaine, et qu'ainsi ils n'établiraient point de communication directe avec l'imagination qui est exclusivement du domaine delà vie intellective. Ne pouvant interroger le fœtus, demandons à l'a mère si son intellect lui a jamais rendu compte de ce qui se passe dans son fruit, de la manière dont il croît et se développe. Elle nous dira que rien ne l'en avertit , et nous savons par les considérations précédentes, et par l'expérience de tous les jours, que rien ne peut l'en avertir, parce que la génération, la formation, la nutrition, s'exécutent à l'insu de son intelligence, même dans son propre corps , et à plus forte raison dans un corps qui n'est pas le sien. C'est donc pour ne s'être pas suffisamment orienté dans les domaines des deux ordres de fonctions vitales, départies aux animaux , que l'on a demandé l'impossible, en rêvant une influence directe du cerveau, pour expliquer des effets que, par la nature de ses fonctions , il ne peut produire ni directement ni indirectement sur modèle. On pourrait

donc conclure et affirmer , par une anticipation fondée, puisqu'elle n'est qu'une exacte application des lois positives et invariables de la nature , que, quand même l'on découvrirait un jour des nerfs qui iraient de la mère au fœtus , ces nerfs appartiendraient exclusivement à la vie végétative, et seraient par conséquent toujours impropres à transmettre des fantaisies ou des fonctions de la vie intellective.

Si nous étions toujours bien conséquens , nous n'aurions plus osé admettre des maladies contagieuses , ni surtout de maladies héréditaires, après avoir fait dépendrela possibilité d'une transmission des désordres souvent permanens qui surviennent accidentellement dans la mère, d'une communication qui n'existe pas dans l'état actuel de nos connaissances. Nous ai rions même dû, d'après celte manière de voir^ affranchir entièrement les enfans et les petits animaux , non-seulement de la dépendance de leur mère pour leur sûreté, mais aussi pour leur forme, leurs ressemblances de famille et de race et pour toute autre variété.

Mais si l'une des deux vies ne peut vicarier sur le domaine de l'autre, ni lui prêter aucune de ses fonctions par transmission, elles ont cependant entr'elles des relations sympathiques ou indirectes, c'est-à-dire que les fonctions de l'une ne

( 43o ) peuvent être perverties sans que l'autre en souffre. C'est sous ce rapport seulement que l'imagination maternelle agit sur le fœtus , sans le secours d'aucun nerf de communication ; ce que nous avons mis hors de doute, en fesant observer qu'une imagination exaltée et en quelque sorte avide de saisissemens, de frayeurs ou de morosités, dérange singulièrement le rythme des fonctions nutritives, et consécutivement la santé, par l'accélération , par le ralentissement ou même aussi par l'interruption de la circulation , de la respiration et des sécrétions, fonctions dont la mère reste solidaire pour son enfant. Comme les sens et le cerveau, c'est-à-dire tous les organes de l'intelligence n'existent et ne réparent leurs pertes qu'à l'aide delà vie végétative, celle-ci ne peut souffrir ni languir sans que l'autre ne soit plus ou moins affectée, et c'est avec raison que Juvénal a dit que nos vœux devaient avoir pour objet de posséder un esprit sain dans un corps sain : Orandum est, ut sit mens sana in corpore sano. Aussi n'est-il pas rare que le jeûne et les abstinences mal entendues jettent l'imagination dans toutes sortes d'écarts , surtout chez les femmes enceintes. On a probablement déjà compris par les différences d'organisations et de fonctions départies aux animaux, que je viens de faire connaître, qu'en examinant les conditions et les phénomènes de la

génération, c'est-à-dire de la reproduction des races et des espèces avec les caractères de leur origine, je n'aurai presque rien à dire sur la reproduction des animaux anencéphaliques , où l'imagination, principal objet de ce traité, est impossible par l'absence de cerveau. Nous n'avons, dans le premier cbapitre, traité que des causes accidentelles et fortuites qui sont présumées capables de modifier et de changer en partie le type ordinaire des créations; ici nous avons à examiner quelles sont les lois générales préétablies pour sa conservation. Le point embarrassant est de trouver tous les procédés qu'emploie la nature pour les ressemblances, et quand nous connaîtrons bien ces procédés, il nous restera à examiner, dans un autre chapitre, jusqu'à quel point l'absence ou l'intervertion des procédés ordinaires peut faire varier les races et les espèces , et même produire des monstruosités individuelles. Mais en supposant que l'on ne puisse éclairer pertinemment le sujet qui nous occupe , l'on ne pourrait néanmoins nier les faits ni se refuser aux conséquences déduites de leur analogie. L'esprit humain ne peut parvenir à tout expliquer , et s'il n'admettait que les choses dont l'explication lui est facile , il faudrait commencer par nier la vie que nous ne connaissons que par ses phénomènes;, et révoquer en doute notre propre exis-

tence dont le principe est encore un mystère pour nous.

En nous tenant en garde contre les extrêmes , vers lesquels l'esprit humain se laisse si facilement entraîner, nous concilierons la médecine humorale avec le solidisme, au lieu de nous déclarer exclusivement pour l'une ou pour 1 autre. Nous sentirons alors que, pour reproduire ou engendrer un êlre organisé d'une espèce quelconque, il faut aue la nature ait élaboré et mis en réserve des élémens assimilés à ceux dont se compose cette espèce , et qu'en suite un concours de circonstances prévues et voulues par le créateur de toutes choses, y allume le flambeau de la vie dans uxi foyer propre à l'alimenter par des principes identifiables. La génération est l'acte par lequel se réunissent et se vivifient les élémens mis en réserve par la nature pour une nouvelle existence individuelle, et, par extension, l'on applique aussi ce terme au développement progressif de cette nouvelle existence. Dans les plantes, le pollen, qui est une poussière fécondante, attachée aux anthères dont se couronnent les étamines ou filamens des fleurs mâles , venant à se déposer dans le pistil ou le conduit vaginal de l'ovaire, qui est un renflement en forme d'œuf dans les fleurs femelles , donne lieu à la génération des semences ou fruits, lesquels, mis dans un foyer propre à les

( 433 ) alimenter, reproduisent l'espèce de plante dont ils tiennent leur origine. Dans les animaux parfaits ou encéphaliques , la génération s'opère au moyen de la copulation ou de l'accouplement , par l'imprégnation qui est la réunion du sperme, liqueur prolifique des mâles , avec les œufs, ou ce qui en tient lieu chez les femelles , et dans quelques espèces , telles que les poissons , les grenouilles , sans coït , par la simple éjaculation du sperme des mâles sur la ponte des femelles. Dans le premier cas, il y a conception de la part de la femelle^ dès que le principe générateur du mâle se trouve vivifié en elle par l'accession de ce qu'elle doit fournir elle-même pour cette vivification. La fécondation est l'acte qui provoque l'existence d'un nouvel être, en en portant les élémens dans un lieu propre à son évolution. Dans les mammifères qui sont des animaux vivipares (i) , l'œuf, restant muni d'enveloppes molles, se porte, après la fécondation , par un conduit appelé trompe, dans la matrice, où il est fomenté jusqu'à ce que le petit

( i ) Vivipare , en latin viviparus , de vivus , vivant , et paria , je mets au monde , se dit des animaux qui mettent au monde leurs petits tout vivans , même avant la sortie des enveloppes de l'œuf; tandis que c'est le contraire chez les ovipares et les gemmipares , deux mots de la même composition, ovum signifiant œuf, eïgemmus } bourgeon. La vipère , dont le nom dérive des mêmes mots , et quelques autres races , sont aussi vivipares, sans être mammifères , parce que leurs œufs e'closent dans le ventre de la mère.

animal qui doit en éclore ait acquis de là solidité par une formation complète, et assez de force pour pouvoir se nourrir par l'allaitement et successivement par d'autres alimens , dont la pousse des dents indique la-propos et l'espèce. Dans les oiseaux , les serpens , les insectes, etc. , qui sont des animaux ovipares, les œufs prennent plus de consistance après la fécondation par l'absorption d'un principe calcaire qui s'insinue dans leur enveloppe extérieure appelée coque, et sont ensuite expulsés avec un germe d'ordinaire implanté dans un liquide jaune par une extrémité, et flottant par l'autre dans un liquide clair albumineux. Ce germe, qu'une certaine analogie assimile à celui des plantes, contient en miniature lesrudimens d'un petit animal qui reste inerte, jusqu'à ce que l'incubation ou une chaleur convenable favorise son développement par l'absorption des liquides au milieu desquels il plonge. Lorsqu'il a épuisé le liquide de l'œuf, et qu'il a acquis assez de volume pour être comprimé par sa coque , on croit qu'il la brise à coups de bec pour en sortir ; mais il n'est pas prouvé , vu l'étroitesse de sa prison , qu'il puisse se mouvoir assez pour donner des coups de bec, et il est plus probable que l'œuf s'ouvre par dilatation , comme le noyau d'une pêche ou d'une cerise. On voit que la reproduction s'opère d'une ma-

( 435 ) nière analogue dans le règne végétal et dans le régne animal, car, outre une similitude dans les organes génitaux , la semence présente la forme d'un œuf avec un germe et des enveloppes qui le protègent et tiennent à sa disposition des principes féculens et muqueux , que l'humidité et le chaud délaient et liquifient pour la première alimentation de l'embryon végétal ou de la plantule. Un autre point de similitude dans les deux règnes , c'est la rencontre des deux sexes réunis dans 3e même individu que l'on nomme pour cela hermaphrodite, c'est-à-dire mâle et femelle, comme cela se voit dans divers coquillages, les limaces et autres mollusques parmi les animaux, et dans le plus grand nombre des plantes, telles que le bouleau, le coudrier, le maïs, le rosier, le lis , etc. Chez les animaux les plus parfaits , les sexes sont séparés, et ils le sont aussi dans plusieurs espèces de végétaux , comme le chanvre , les épinards , le houblon, le genévrier et autres. Les organes sexuels présentent néanmoins une différence remarquable dans les deux règnes , en ce que dans les plantes femelles ils se changent en semences ou en fruit > et que , ne servant que pour une seule production, ils doivent se renouveler tous les ans, ainsi que les organes sexuels de plantes mâles, qui périssent après la fécondation , ce qui n'est le cas dans aucune espèce d'animaux.

On ne connaît dans la nature d'autre mode de vivification que par les sexes et les œufs qui constituent la génération univoque , ce qui fait dire que tout être vivant sort de l'œuf (omne vivens ex ovo ) , mais seulement par présomption ? car on n'a pas encore découvert d'œufs dans plusieurs des dernières espèces d'animaux. H y a en outre une reproduction ou une extension de la vie par boutures qui appartient aux zoophytes , à quelques espèces de vers, aux infusoires, et à plusieurs végétaux appelés par cette raison gemmipares. Ce n'est que depuis peu qu'à l'aide du microscope , on a découvert des organes sexuels aux champignons , mais on ne connaît pas encore bien ceux des algues ni de plusieurs espèces de mousses, non plus que ceux des diverses espèces de polypes ; ce qui prouve , non qu'ils en manquent , mais que nos connaissances sont bornées , et ne nous autorise pas suffisamment à admettre avec quelques naturalistes une génération équivoque , c'est-à-dire une production d'animaux par le seul fait de la dissolution ou de la putréfaction des corps. Au moins découvre-t-on des œufs ou quelque chose de semblable dans les infusoires du riz , et en mettant un morceau de chair fraîche dans un vase bien clos , pour l'empêcher d'être contaminé par les œufs que les insectes ou le vent pourraient y porter , et en l'y laissant tomber en pu-

[réfaction , l'on n'y voit rien grouiller de vivant. Cependant cette expérience n'est pas très-décisive , car l'air atmosphérique est un élément nécessaire à la vie de la plupart des animaux , dont quelques-uns, tels que les mouches, les infusoires, ressuscitent par leur retour à l'air ou à l'humidité , après avoir été des mois et même des années sans donner aucun signe de vie ; ce qui arrive aussi , mais après une apparence de mort beaucoup plus courte , aux animaux plus parfaits , et même à l'homme asphyxié par la submersion dans l'eau ou par la respiration du gaz acide carbonique du charbon , des vendanges , etc.

La nature est peu changeante i ei quand on a trouvé un de ses procédés , il est plus raisonnable de l'étendre que de le restreindre. Nous avons vu qu'elle régénère les plantes et les animaux à peu près de la même manière par deux sexes , que les œufs et les graines se ressemblent , de même que le sperme et le pollen , au point que le dernier a non-seulement des capsules en forme de vésicules séminales, mais qu'il répand aussi une odeur de sperme dans le châtaignier , le berberis, le citisier. Quoique l'on ne découvre pas les semences d'une moisissure, d'un champignon, que leur ténuité et leur légèreté permettent peutêtre aux vents de transporter dans des lieux pro-

près à leur développement^ l'analogie ne permet pas d'en nier l'existence, pour attribuer à ces végétations un mode de reproduction fantastique et dont on n'a point de preuves, comme fesaient les anciens, qui, faute d'obser valions exactes, allaient jusqu'à supposer à la vase la faculté d'engendrer les grenouilles ; à la terre , celle de produire les rats des cbamps, etc.

Cependant, si la génération s'opère d'une manière uniforme , elle n'est pas l'apanage de tous les êtres organisés , et une analogie que l'on remarque encore entre les deux règnes , c'est qu'il s'y rencontre des eunuques naturels, c'est-à-dire des individus qui semblent impropres à aucun genre de reproduction , tels , pour les animaux f que les abeilles ouvrières , les fourmis , et , pour les plantes , les roses , les œillets, les tulipes, les cerisiers à fleurs doubles.

Les élémens de génération étant de la même nature que les principes constitutifs des individus qui les fournissent, doivent, à raison et à proportion de leur prédominance relative à cbaque sexe, reproduire un individu semblable à chacun de ses deux parens. « J'assure , dit Hippocrate , que la géniture est un produit de tout le corps , des parties solides et des parties molles , ainsi que de l'humide universel des diverses parties corporel-

les; ce qui le prouve, c'est la faiblesse qui résulte de la plus légère émission dans l'acte vénérien (1). » Quoique la preuve alléguée par Hippocrate ne soit pas des plus concluantes, vu que la faiblesse dont il parle, résulte également de tous les efforts spasmodiques , vénériens et autres, dans la proportion de leur intensité , laquelle est moindre sans émission, l'on conçoit cependant, et la conservation des traits et des airs de famille prouve, que les humeurs ou les sucs nourriciers du corps sont assimilés à toutes ses parties, et modifiés de manière à donner des tissus et des formes homogènes, semblables à ceux des organes dont ils ont éprouvé l'action vitale , et , comme le pensent les naturalistes , que le germe contient déjà en miniature, ou au moins in potentiay les parties essen^ tielles de l'individu qui doit en éclore. Le sang, où se trouvent les élémens de toutes les humeurs, arrivant dans le cordon ombilical avec l'assimilation ou l'homogénéité convenable pour reproduire et figurer tous les organes de la mère, éprouve, en passant dans l'embryon, une nouvelle modification semblable à celle qu'une greffe imprime à la sève du pied d'un sauvageon, parce que les particules qui en sont extraites , toujours

(i) Genituram ex toto corpore, et ex solidis et ex mollibus partibus , et ex universo totius corporis humido secerni assevero ; cujusrei istud estarguraentum , quôd ubi rem veneream exercera us , tantillo emisso , imbecilles evadimus. Hipp. , J)e Genftura*

( Mo ) proportionnées au volume el à la force de cet embryon, obéissent à l'impulsion vitale de ses premiers linéamens, qui ont une forme empruntée , non-seulement de la mère , mais aussi du père, puisqu'ils n'ont pu exister sans la participation de ce dernier. C'est ainsi que doivent s'expliquer les ressemblances qui ne représentent exactement ni l'un ni l'autre des parens? mais seulement quelque chose de chacun, parce que les humeurs fournies par la mère ont reçu de ses organes une élaboration propre à les faire servir à la reproduction de parties similaires aux siennes , et que celles fournies par le père ont également été modifiées pour une destination analogue. L'acte de la génération , en rassemblant les élémens d'une nouvelle existence individuelle ; y porte un foyer de vie qui doit régir et dominer jusqu'à la mort, tous les matériaux qui viendront l'alimenter, et son principal attribut est de soustraire les corps qui en sont doués aux lois générales de la nature , pour les placer comme de petits mondes ou des créations individuelles dans le monde universel. Ainsi la vie est un principe particulier de conservation et de développement gradue], qui , inhérent à une substance isolée, la protège contre la dissolution et les lois générales de l'affinité.

L'on ne pourrait nier la justesse de cette explica-

tion, sans être en contradiction avec les principes fondamentaux et différentiels de la physiologie, de la physique et de la chimie, ainsi qu'avec toutes les analogies du règne animal et du règne végétal. Sans vouloir multiplier inutilement les autorités, je citerai d'abord celle de Cardan qui est basée sur un fait assez curieux dans sa famille , dont Baricellus fait mention , p. 82 de son livre intitulé : Hortulus genialis. Voici ses expressions : « Tous les fds ont coutume d'hériter de leur père ou de leur aïeul quelque chose de bien apparent, comme une verrue, une cicatrice, la figure, les mœurs, les signes des mains. Dans notre maison, nous avons tous au bras une verrue de famille , et mon fds Marcellus l'a également reçue de moi. Cela provient du mélange des semences , ainsi que de l'effusion des esprits séminaux des deux parens et des aïeux. Voilà pourquoi il arrive que si, dans l'acte delà génération, les semences sont bien mêlées et confondues jusque dans leurs parties les plus ténues , les enfans deviennent robustes. Ainsi les enfans naturels sont plus forts, parce qu'un amour ardent opère un mélange intime et parfait des deux semences (1). »

(1) Filii omnes aliquid patrium , aut avitum ad unguem retinere soient , verrucam scilicet , vel cicatricem , vel efflgiem , vel mores aut manuum lineas. In domo nostrâ omnes à parentibus.

Ce que nous avons dit précédemment sur les marques de naissance et les maladies héréditaires, ainsi que l'expérience de tous les jours qui nous fait voir que les enfans ont avec leurs parens des ressemblances incontestables, tant au physique qu'au moral, vient à l'appui du fait rapporté par Cardan . Aristote s'exprime à peu près de même en disant : « Les estropiés sont engendrés par des estropiés , par exemple , les boiteux par des boiteux , les aveugles par des aveugles , et souvent les enfans ressemblent à leurs parens par des signes contre nature, tels que verrues, envies, cicatrices ou autres marques pareilles ; choses qui se reproduisent même après la troisième génération, de telle sorte que la marque d'un point sur un bras n'est point transmise au fils, mais reparaît sur le petit-fils au même endroit du corps qui présente quelque chose de noirâtre (1). »

verrucam in brachio habemus , et Marcellus films meus ex me consimiliter. Proveniunt hsec à seminum miscelâ, spirituumque utriusque parentis seminalium avorumque effusione. Propterea succedit(si semina in filiorum generatione benè miscentur atque in minimas partes junguntur) ut fœtus robusti évadant. Hâc enim ratione spurii robustiores existunt, quoniam, ob amoris vehementiam , utriusque semina multùm benèque commiscentur.

(i) Gignuntur lsesi ex leesis v. g. claudi ex claudis, caeci ex ceecis ; denique similes saepè numéro in re quae praeter naturam comitetur, et signa habentes , ut verrucas , aut naevos , aut cicatrices,aut quid aliud generis ejusdem. Jam taie quid vel tertiâ proie post regeneratum est , ut cum quidam suo in brachio puncti notam haberet , filius non id retulit , sed nepos in corporis parte ni-

Il est très-ordinaire, dit Zacchias, que les enfans ressemblent à leurs païens } car, étant composés des mêmes élëmens, il faut qu'ils en aient les qualités physiques... Outre la ressemblance de la figure, il y a aussi celle de l'esprit et des mœurs, même celle des actions; car vous voyez les enfans imiter leurs parens , et un frère imiter un frère dans les gestes, la parole, la voix, le regard (1). Plus loin, il entre dans le détail des maladies héréditaires qui servent , comme les traits et les mœurs, à indiquer la filiation dans les contestations juridiques, telles qu'elles peuvent exister entre un enfant posthume et les aînés, quand leur mère s'est remariée peu après la mort d'un premier mari , ou lorsqu'elle est accouchée à une époque qui peut faire révoquer la légitimité de son dernier né. C'est par la même conviction qu'Hésiode a dit que, dans les amours adultères, les enfans ne se ressemblaient pas ; non enim similes promittunt filios adulterini lecti. Mais il ne

gritiam quandam habens confusam , prodiit. Arist. , De Histor* Animal. , lib. 7, cap. 6.

(1) Facillimè fdii similes nascuntur parentibus , qui cùm ex eorum semine constent, similes ipsos sortiri temperaturas necessc est. Accedit praeter effigiei similitudinem etiam similitude- anirni et raorum, quin etiam corporearumactionum : videbis enim filios etiam in gestibus, in loquelâ , in voce , in intuitu referre progenitores", aut fratrem referre fratrem. ZA<?fcH. lib. 1 , cap. 5 5 Qucest. ni , p. 3^5 et Z17.

faut pas prendre dans un sens trop étroit et trop rigoureux ces passages, pour en conclure que toutes les parties et les humeurs du corps fournissent leur contingent dans la génération , vu que tout y est représenté, jusqu'à une verrue. Il est contraire aux lois de la nature de faire concourir directement toutes les parties du corps à ce qu'elle réclame seulement d'un seul appareil d'organes , que l'on appelle sexuels } relativement à leur partage , du latin secare i couper \ partager , parce que chacun des deux parens n'a qu'une section de l'appareil complet , et organes de la génération ou parties génitales , relativement à leurs fonctions : la pudeur les a aussi fait nommer parties honteuses } quoiqu'il y ait plus de honte à en être privé qu'à en être pourvu , et que leur ablation fasse perdre leur hardiesse et leur courage aux animaux. Pour se convaincre que la nature a rattaché une spécialité de fonctions à chaque espèce d'organes, à l'exclusion du concours direct des autres , il ne faut que réfléchir que les manchots et les amputés engendrent des enfans pourvus de tous leurs membres; que les Juifs et les Turcs, toujours circoncis, n'ont point cessé , après une longue suite de générations, d'avoir des enfans munis de leur prépuce ; que les animaux écourtés, tels que les chevaux, les chiens et autres , produisent des petits pourvus de queue et d'oreilles ;

( 445 ) que les papillons et les phalènes de diverses espèces d'insectes, d'où se reproduisent tant d'espèces de chenilles et de vers, n'ont plus les tuniques et les enveloppes dont ces derniers doivent se revêtir, comme larves, avant leur métamorphose en insectes parfaits. Si les verrues et d'autres marques congénitales se reproduisent dans la descendance de ceux qui en sont affectés, il ne faut pas croire qu'il en soit de même d'une marque accidentelle, comme une cicatrice ou une difformité acquise après la naissance; et on en a la preuve dans les mutilations dont je viens de parler, et qui ne se transmettent pas, aussi bien que dans les observations de ce qui se passe autour de nous. C'est par une induction trop générale que les auteurs précités ont étendu les transmissions génératives aux cicatrices.

Le mélange des semences déjà admis par Hippocrate, Empédocle , Aristote , Epicure et autres, auquel Cardan donne tant d'importance , est une hypothèse; car il n'a pas encore été démontré que la femelle ait une semence analogue à celle du mâle ; et on ne peut considérer comme telle un suintement lymphatique et muqueux que le coït provoque chez les eunuques, comme chez les femmes et chez les hommes, indépendamment du sperme, dont il n'a ni les caractères ni les propriétés,

Il est des espèces , telles que les poissons , où la fécondation n'a lieu qu'après la ponte des œufs. C'est ordinairement l'agitation de l'eau , dans des endroits abrités où elle n'est pas très-forte, qui rapproche les élémens de la génération , lesquels ne présentent certainement pas les caractères d'une similitude dans les deux sexes. Il en est de même des batraciens (j) , dont les œufs, fécondés à leur sortie, ne présentent pas non plus de similitude avec le sperme des mâles. Il est permis de présumer que le même mode de fécondation a lieu pour d'autres espèces, par exemple^ pour les abeilles , dont les œufs seraient fécondés après la ponte, comme le pense Ducouédic, contradictoirement à Huber , Féburier et autres qui prétendent que la reine abeille est fécondée en l'air par un seul des nombreux bourdons d'une ruche, en condamnant les autres à l'inutilité, malgré l'adage qui dit que Dieu et la nature ne font rien en vain : Deus et natura nihil jaciunt frustra. Quelle que soit l'opinion à laquelle on s'arrête , il est démontré que la mère-abeille d'une ruche fournit à la génération des élémens très-différens de ceux des bourdons. Dans les plantes dont la

(i) Les batraciens , du grec pcczpcc^oç , grenouille , sont les reptiles du genre des grenouilles , dont la peau est nue , sans carapace ni écailles.

production a tant d'analogie avec celle des animaux, il paraît impossible que le pollen ou la poussière fécondante pénètre le tissu de l'ovaire pour se mêler à sa substance , et il serait ridicule de prétendre que la plante femelle a aussi un pollen, dont le mélange avec celui de l'individu mâle est nécessaire pour la fécondation. L'expérience renforce l'induction analogique, car les tiges femelles des épinards, du chanvre, etc. , ne donnent pas une poussière comme celles des tiges mâles. D'ailleurs les organes génitaux diffèrent trop dans les deux sexes pour que l'on puisse assimiler leur sécrétion. Ce que nous savons de positif, c'est que la semence des mâles est nécessaire pour que le travail de l'évolution vitale s'éveille dans l'ovaire des plantes et dans les œufs des animaux. La manière dont cela se fait est un problème qui est encore à résoudre. L'on conçoit cependant , mais sans pouvoir le démontrer, que pour la première synthèse de l'embryon , il doit y avoir un mouvement de rapprochement entre les principes fournis par le mâle et parla femelle, sous l'influence d'une contractibilité vitale, qui rend l'ébauche organique imperméable aux élémens hétérogènes à chaque tissu par un ébranlement d'irritation contraire à leur absorption. Redemander la première synthèse de l'embryon aux lois de l'affinité attractive et répulsive , c'est ou-

blier que le flambeau de la vie s'éteint sous leur empire. L'on peut induire des faits observés que , pour allumer et aviver le foyer d'une nouvelle existence individuelle, la nature choisit l'instant de l'orgasme vénérien , où un anéantissement extatique semble assoupir la vie par le silence des fonctions intellectuelles^ placées en dehors du sentiment; la conception est d'autant plus probable , que la sympathie des deux sexes a produit un abandon plus complet en faveur du sentiment, et pour le succès de l'imprégnation dans les animaux , les agronomes cherchent à étourdir la femelle par des courses ou des af fusions froides.

Si Ton prétendait, avec Vanhelmont, que toute la matière séminale est dans la femme , et que l'homme y communique seulement l'archée ou l'esprit vital , l'on n'assimilerait plus, il est vrai , les principes générateurs des deux ses es , en les désignant sous la même dénomination , mais on s'écarterait de l'acception étymologique et usuelle qui donne le même sens aux mots sperme et semence, dont elle faille partage des mâles, et l'on tomberait dans une hypothèse absolument dénuée de preuves. J'aimerais mieux, hypothèse pour hypothèse , admettre que le mâle est idioélectrique et la femelle anélectrique , et que le germe ou l'œuf électrisé par le mâle passe à l'état d'évolution vitale.

( 45 1 ) organiques, soumises à un moule intérieur et transmissibles , toujours actives et toujours prêtes à s'assimiler et à reproduire des êtres semblables à ceux qui les reçoivent , est un débris du même système avec des variantes.

Empédocle admettait, non une génération véritable , mais une agrégation et une disgrégation d'élémens d'où résultaient la vie et la mort. C'était transformer les effets en causes sans rien expliquer.

Pythagore avait systématisé la génération dans une harmonie ou un rapport de nombres de figure triangulaire , sur chaque angle de laquelle se trouvait l'animal qui engendre , celui qui est engendré,et celui dans lequel il est engendré. C'était, à la manière de certains métaphysiciens allemands de nos jours , encombrer les avenues de la science d'idées oiseuses qui en rendent l'approche plus difficile.

Stahl , à la tête des animistes avec Vanhelmoilt, occupait lame à former de nouveaux êtres par des idées séminales , c'est-à-dire par des conceptions de formes , et il expliquait les taches de naissance par les fantaisies del'ame, que l'homme, selon lui , avait la faculté de transmettre au fœtus avec ses qualités physiques et morales. Dans ce svstème, la formation des plantes et des animaux, auxquels on refusait une ame , a été oubliée , et

( 45a ) tout le mérite de son auteur est d'avoir éludé l'explication de la génération ? en en confiant le soin à un être incompréhensible pour lui comme pour nous , qui ne l'avait pas mis dans la confidence de sa manière d'opérer , et qu'il tenait toutefois en réserve pour lui faire exécuter tout ce qui l'embarrassait dans l'explication des phénomènes de la vie. Gomme je me propose moins de parler des bigarrures et des monstruosités de l'esprit , que de celles du corps , je ne m'étendrai pas davantage sur les hypothèses de la génération. L'embryon, une fois formé , a une synthèse ou une constitution qui représente des tissus et une force d'assimilation empruntée des auteurs de son existence. Mais si les premiers matériaux de son être , par une disposition vitale que j'appellerai son type originel , ne peuvent être différens de ceux dont ils sont empruntés , parce qu'on ne peut donner ce qu'on n'a pas , il est évident qu'ils ne peuvent pas avoir noi^ plus des propriétés différentes quant à l'espèce , et qu'ils n'en doivent avoir quant à la forme , au sexe et aux autres particularités individuelles , qu'en raison et en proportion des principes générateurs fournis par l'un et par l'autre des parens. Il en résulte qu'une espèce doit se conserver et se conserve réellement dans sa pureté, tant que la génération n'en transgresse pas les limites , et que . pour arguer des

Ne pouvant pénétrer Je secret de la nature dans son mode d'organisation élémentaire, quelques naturalistes, sous prétexte de résoudre la difficulté , l'ont reculée jusqu'à la création du monde, en supposant , avec Anaxagore , une préexistence des germes emboîtés les uns dans les autres comme des poids à peser ; et , selon eux -, la génération ne serait qu'une évolution successive de ces germes, que la première femme aurait tous portés pour les hommes nés et à naître , et ainsi de suite chez les autres animaux. Ces savans naturalistes ignorent sûrement, puisqu'ils ne l'expliquent pas, pourquoi l'évolution de ces germes est successive et non simultanée , et qu'elle est la cause qui , en la déterminant, en règle si justement la mesure dans chaque femelle , pour qu'ils n'éclosent à la fois qu'un à un, deux à deux, selon les espèces et les circonstances. On a appuyé l'hypothèse de cette génération par emboîtement, sur la rencontre assez fréquente d'un citron dans un citron, d'un œuf dans un œuf, et, dans les temps modernes , aussi sur un exemple d'une femelle dans une femelle , dont Auguste Otto a parlé dans une dissertation latine, imprimée en i.yl\S , àWeisensf els, sous le titre de : Defœtu puerpero seu defœtu in fœtu. On conçoit que, d'après ce système, la matière devrait être divisible à l'infini, qu'il ne serait plus possible de varier les races , de pro-

duire des mulets ou métis ; ni même de rencontrer des êtres difformes; car, dans ce dernier cas, un petit bossu de germe, en viciant le moule , exposerait toutes les générations futures à la même difformité , ou à un déboîtement qui , par l'effusion de tous les germes ensemble , produirait un débordement de générations simultanées , à moins que le tarissement de toutes les sources de la vie n'en résultât.

La panspermie(i) rentre dans la même hypothèse , avec cette modification qu'au lieu d'être emboîtés les uns dans les autres , les germes préexisteraient en molécules imperceptibles dans l'air, l'eau, la terre et toutes les substances alimentaires , seraient susceptibles d'assimilation et ensuite capables de reproduire des êtres pareils à ceux auxquels ils auraient été assimilés. Avec un peu plus de simplicité et moins d'extravagance dans les idées, l'on aurait touché la vérité. Il fallait seulement dire que tout être vivant jouissait de la propriété de s'assimiler ses alimens , et que ceux-ci une fois assimilés pouvaient devenir propriétaires de la faculté qui avait opéré leur conversion,

L'opinion de Buffon qui admet des molécules

(i) Panspermîe , de ~av , tout, et avîpuy. , sperme ou semence , du verbe OTTëVow, je sème: pour indiquer que tout est semence.

par origine (1). » C'est donc par sympathie et en vertu d'une spontanéité d'organisation, appelée par Blumenbach , nisus formativus , impulsion ou tendance formatrice , que la nature se maintient et même se réintègre dans ses cadres primitifs. C'est par là que l'on conçoit la tendance élective des divers principes de génération, répandus dans un lieu circonscrit , comme une mare , un étang, une rivière , etc. , où le sperme de plusieurs espèces de poissons , déposé pêlemêle et délayé dans l'eau , va chercher les œufs de la femelle de son espèce , lesquels l'attirent et l'absorbent par une préférence de consanguinité et probablement de disposition préétablie. S'il en était autrement , il en résulterait une infinité de nouvelles espèces , et une confusion de variétés , car la prolification se fait avec si peu de matière que, d'après les expériences de Spallanzani, un cent millionnième de grain de sperme de grenouilles, même privé d'animalcules microscopiques , suffit pour féconder dans l'eau une multitude d'oeufs de femelles de grenouilles, et l'on sait d'ailleurs qu'un coq féconde en une seule

(1) Caro dùm increscit à spiritu discernitur , in eâque simile quodque ad id sibi simile fertur, densum ad densum , rarum ad rarum , humidum ad humidum ; fertur unura quodque in propriura locum , adid cum quo cognationem habet, et ex quo etiam ortum est. Hip. , De Naturâ pueri.

( 456 ) fois tous les œufs qu'une poule doit pondre pendant plus de trois semaines, qu'un seul accouplement féconde une araignée pour deux ans , selon Audebert; et, si l'on en croit Réaumur, Bonnet et Jurine^une seule fécondation suffit aux pucerons pour neuf générations , et aux puces d'eau pour quinze : en sorte qu'après la première génération les femelles des suivantes sont vierges et mères en même temps. Toutefois le doute est bien permis sur des anomalies si extraordinaires et si difficiles à vérifier.

C'est encore par une impulsion d'affinité organique que, dans le règne végétal, le pollen des fleurs , transporté au gré des vents dans une prairie émaillée de mille espèces différentes, prend sa place dans l'espèce d'où il sort, et où il est reçu par une attraction congénère , quoiqu'il soit aussi raisonnable de penser que , porté sur des espèces trop éloignées de la sienne, il n'y fructifie pas, non plus que le sperme porté sur des œufs de poissons et d'animaux dissemblables. Par la même impulsion, la semence, en germant, s'assimile les sucs qui la pénètrent, et c'est de cette assimilation, basée sur l'bomogénéité et l'arrangement primitif des molécules et des linéamens du germe , que naît un individu de la même espèce, sauf les modifications inbérentes à des circonstances dont il sera parlé ailleurs. C'est cette même force d'assi-

( 453 ) variations individuelles à une variation de race ou d espèce , il faut nécessairement admettre une violence dans les lois de la nature par la copulation de deux individus de race ou d'espèce différente; ce qui alors donne lieu à une procréation d'hybride (1), de métis, de mulets ou de mulâtres. Mais en supposant la génération circonscrite dans les limites d'une seule et même lignée, cette lignée conserve ses caractères distinctifs, parce que le principe de vie et le type formel une fois donnés, tout doit y répondre subséquemment , comme le mouvement imprimé à un corps répond nécessairement à sa première impulsion , avec cette différence pourtant quW corps mu, étant susceptible de plusieurs impulsions, peut varier sa direction, tandis que le corps engendré, n'étant susceptible que d'une seule génération et d'une seule vie , ne peut varier son premier type. Il est donc impossible qu'un individu démente les caractères spéciaux que lui imprime son origine , à moins que de prétendre par absurdité qu'il n'a pas les élémens qu'on lui suppose. Cependant, en restant dans les

(i) Hybride , du grec^ô ptç, injure , affront, se dit d'un animal dont la production paraît un outrage à la nature, parce qu'il a un père et une mère de différente espèce ; métis , employé' dans une signification analogue, vient du latin mixtus , qui veut dire mêlé.

limites d'une seule espèce ou de deux espèces voisines , le type originel peut varier beaucoup dans ses caractères individuels , et ce n'est que de ce genre de variétés que nous pouvons raisonnablement nous occuper , laissant aux imposteurs et aux esprits fantastiques le privilège de charmer la crédulité par des histoires d'animaux sans caractères spéciaux ou avec des caractères d'espèces très-éloignées l'une de l'autre, comme celle de la femme-poisson que Cornélius d'Amsterdam, écrivain du 16e siècle, raconte avoir été jetée sur les plages de la Poméranie par une tempête violente , ou celle de Yhomme-chien, né avec flamme et fracas , d'après Paulini , dont le rapport a été consigné, en 1687, dans les Mélanges académiques des curieux de la nature , sous ce titre : Monstrum canino-humanum cum Jlammâ et Jragore natum. De pareilles fables ne peuvent être accueillies que par une crédulité renforcée d'ignorance.

Hippocrate a très-bien expliqué le développement de l'embryon , dans le passage suivant sur la nature de l'enfant : « Quand la chair se forme , elle s'isole du fluide , et tout ce qui se ressemble s'assemble dans sa substance , le dense avec le dense, le rare avec le rare, l'humide avec l'humide ; chaque chose vient occuper sa place , en se joignant à ce qui s'en rapproche par affinité et

de la tige, tandis que les organes mâles sont à la circonférence, en avait conclu que l'ovaire et les graines proviennent de la moelle, et les étamines avec la corolle des parties ligneuses et corticales. Athénée et Galien ont observé que le métis d'une chèvre accouplée avec un bélier porte une laine assez douce et soyeuse , et Linnée a constaté que les agneaux d'une brebis suédoise accouplée avec un bélier mérinos d'Espagne , offraient une belle laine longue et fine , tandis que la laine restait grossière , quand le mâle était de race suédoise, et la mère de race mérinos. De même le bouc d'Angora avec une chèvre d'Europe engendre des métis à poils longs , doux et soyeux , au lieu que des boucs d'Europe avec des chèvres d'Angora donnent des produits à poils rudes et grossiers. Columelle et Buffon ont remarqué que la couleur des mâles passe à leurs descendans, ce qui est vrai pour quelques espèces , car les descendans d'un lapin gris accouplé avec des lapines blanches y sont gris. Les oiseaux métis ressemblent plus à leur mère, s'ils sont femelles , et plus à leur père,, s'ils sont mâles. Cependant le mulet et le bardeau semblent tenir plus de la mère que du père., le premier ayant la taille, la force, le poil et la démarche de la jument sa mère, et le second la taille , les forces , la crinière et la queue de l'anesse sa mère. Le mulet , dans les pays chauds et

( 46o ) montagneux comme l'Espagne , est préféré à l'un et à l'autre de ses parens , pouvant être employé plus utilement au bât, au trait , en même temps qu'il sert de monture.

L'on voit, par ces aperçus, que l'on ne peut établir de règle générale bien précise et constante sur la part des mâles et celle des femelles dans la production des métis, puisque ce qui a lieu dans un cas n'a plus lieu dans un autre ; que la nature répugne et résiste, jusqu'à un certain point, aux croisemens disparates; qu'elle revient promptement aux races et aux espèces primitives sans en produire de nouvelles , et que , pour rentrer plus vite dans les limites qu'on Fa forcée de transgresser , elle rend même difficile la fécondité de certains métis,, par exemple, celle des mules; ce qui a donné lieu au proverbe latin , cum peperit mula (quand la mule aura fait un petit), pour dire famais. Il résulte des considérations précédentes, que les parens transmettent à leurs descendans une ressemblance générique ou spécifique avec eux , parce que les élémens de la génération , élaborés pour des tissus et des formes analogues aux leurs, conservent, en se combinant ensemble, les caractères mixtes de leur origine. Examinons maintenant d'où viennent aux enfans leur air de famille, les caractères qui les distinguent ou les rapprochent les uns des autres , de leur père , de leur mère , de

( 4^7 ) milation, caractère essentiel et distinctif de tous les corps vivans, qui change dans 3a greffe la première qualité des sucs nourriciers du tronc de l'arbre, pour produire des fruits de diverses sortes \ plus beaux et plus succulens , parce qu'ils se nourrissent d'une sève qui , ayant subi une dou ble élaboration vitale , doit être plus fine et plus parfaite. Cependant, si l'influence primordiale, c'est-à-dire la nature primitive des humeurs et des tissus, conserve Ja prédominance dans l'assimilation, elle peut être modifiée , jusqu'à un certain point, par la qualité et la quantité des sucs alimentaires qu'elle tend à assimiler ; c'est ce qui est mis hors de doute par les phénomènes de la greffe aussi bien que par la production des fleurs doubles dans un sol trop succulent, et par le rabougrissement des végétaux dans un terrain sec et aride. Il en est de même dans le règne animal , car le climat , le froid , le chaud , l'alimentation y influent d'une manière incontestable, sur la couleur, la grandeur, la force et la beauté des animaux, ainsi que sur leur fécondité et la saveur de leur lait et de leur chair.

Mais , au milieu de toutes les influences accidentelles, la nature conserve une tendance si forte à l'homogénéité et à la conservation des races et des tiges primordiales , que l'accouplement entre des espèces très-éîoignées l'une de l'autre reste

( 458 ) sans produit; car, selon Buffon, le jumart, que Ton avait cru provenir de la jument et du taureau, n'a jamais existe'. Mais il n'en est pas de même de l'accouplement entre des races voisines ou d'une organisation rapprochée , comme cela se voit entre les diverses races d'hommes, de chiens, de bêtes à laine , d'oiseaux en captivité , et , comme on l'observe aussi dans les plantes, en les privant de leurs propres élamines , pour leur communiquer le pollen d'une espèce voisine. C'est par la tendance de la nature à conserver la pureté de ses premières créations , que les métis ou mulâtres , en continuant à s'unir à une race primitive , reprennent tous les caractères de celle-ci après trois générations, selon Twis et Ulloa; ce qui arrive encore plus promptement parmi les oiseaux que parmi les autres espèces ; car les métis du faisan et de la poule, en s'unissant à des faisans, ont des petits entièrement faisans.

Les agronomes qui ont étudié le croisement des races pour en tirer parti , prétendent que les métis participent plus du caractère du mâle par l'extérieur , et plus de celui de la mère par l'intérieur ; ce qui a des rapports avec la situation des organes respectifs de la génération , ceux du mâle étant plus excentriques que ceux de la femelle. Linnée, voyant que, dans les végétaux, les organes sexuels femelles occupent le centre de la fleur et

(463 ) et les valétudinaires engendrent plutôt des filles que des garçons avec des femmes robustes. Si les hommes forts et ardens aux plaisirs de l'amour engendrent aussi des filles, cela peut tenir à ce qu'éprouvant moins de contrariété que les femmes à satisfaire leurs désirs, ils sont aussi moins continens qu'elles , et dissipant plus souvent leur surabondance de vitalité , en conservent moins pour chaque coït, en supposant que l'onanisme n'ait pas usé l'énergie généra tive de l'un ou l'autre des parens dans la jeunesse. Galien fait dépendre le sexe masculin du tempérament sec et chaud , dont il fait le partage de l'homme , et le sexe féminin du tempérament humide et froid , qu'il dit être celui de la femme; en sorte que son opinion, qui est aussi celle d'Aristote, d'Avieenne, de Zacchias , etc. , reste conforme à celle du père de la médecine, qui a l'avantage d'être plus simple et plus vraie que toutes celles qui portent sur des hypothèses relatives aux tempéramens ou au chaud et au froid. On a fait dire, sans restriction , à Hippocrate que les mâles étaient engendrés par le testicule droit et du côté droit de la matrice, et il l'a dit en effet; mais l'explication qu'il en donne fait suffisamment voir que c'est en vertu et comme corollaire du principe de prédominance dont j'ai déjà parlé, supposant aux organes de droite une nutrition plus directe et plus

enfans jumeaux entre eux, ressemblance rarement aussi prononcée entre les autres enfans de la même ligne'e , parce que les alimens , l'état de santé des parens, le degré de leur amour, les saisons et d'autres causes accidentelles , ont aussi une influence accessoire dans la génération.

Pour les ressemblances qui se trouvent entre les aïeux et les petits-fils, elles s'expliquent par cet axiome des philosophes : Quœ sunt eadem uni tertio sunt eadem inter se , c'est-à-dire les choses qui sont semblables à une troisième sont semblables entre elles. Pour qu'un enfant ressemble à son aïeul, il lui suffit d'avoir quelque chose de l'image de son père, qui doit ressembler à ce dernier par filiation, et à son enfant par progéniture. 11 peut même y avoir des dispositions dans la constitution de la mère , qui conspirent avec d'autres circonstances à établir une plus grande similitude entre l'aïeul et le petit-fils qu'entre le père et le fils.

Quant à ce qui concerne la ressemblance du sexe, Hippocratela dérive avec beaucoup de vraisemblance de la prédominance des principes fournis dans la génération par l'un des deux parens (i); ce qui explique pourquoi les vieillards

(i) Cùm plus ex viri quàm ex mulierîs corpore ad genituram accesserit, fœtus ille patiï magis erit similis; cum veroplus exmulieris prodïerit , matrem magis refert. Hip. , De Geniturâ.

Force. Or, quel que soit îe côté où arrivera la géniture la plus consistante et la plus énergique, il s'y engendrera un mâle , et quel que soit celui où se portera la plus humide et la plus faible, il y aura une femelle. Mais s'il y a de l'un et l'autre côté une géniture forte ,. il naîtra deux mâles ; s'il y en a une foible , deux femelles (1). » Ce passage d'Hippocrate est, je crois, assez positif et assez clair, pour montrer que ceux qui lui ont fait établir en principe que les mâles sont procréés à droite, et les femelles à gauche, ne l'ont pas compris, puisqu'il n'a énoncé cette opinion que comme un corollaire hypothétique, auquel il donne d'ailleurs un sens restrictif. Mais ayant lui-même fait connaître l'hypothèse à laquelle il attachait ce corollaire, celui-ci ne devait plus avoir de fondement ni de valeur, du moment que le mode de circulation, démontré par Harvey , fut généralement admis , s'il ne se trouvait toujours des esprits faux et inconséquens qui se font une affaire

(i) In muliere etinviro, et in quovis animalium génère , in unoquoque tùm imbecillior, tùmvalentior genitura inest , neque unico impetu genitura procedit, sed etsecundâ et tertiâ jactatione emittitur, neque fieri potest , ut quse priùs et quse posteriùs exit , ejusdeo sint roboris. Quemcumque ergô sinum crassior validiorque genitura subierit , in eo mas procreatur ; quemcumque verô . humidior ac imbecillior, in eo iemella generatur. At si in utrumque valida subeat , ambo mares nascuntur, sin debilis in ufrumque , ambo femellae. Hip. , De Naturâ pueri , sect 3.

( 466) sérieuse de poursuivre encore long-temps l'ombre des corps qui n'existent plus. On peut, d'après ces réflexions , apprécier le mérite de l'ouvrage publié en 1806, par Millot, sur Y Art de procréer les sexes a volonté, en appuyant, selon le conseil de l'auteur, à droite, pour avoir des garçons, et à gauche pour avoir des filles, etc.

Indépendamment des causes particulières qui impriment aux entàns des variétés de ressemblance ou de dissemblance avec leurs parens, leur famille et leur nation , il en est de générales qui conspirent avec les premières ou en paralysent les effets. C'est ainsi que le climat, le gouvernement, les mœurs., les maladies et le régime propres aux habitans d'une même contrée , concourent , avec les alliances matrimoniales , à leur donner dans les traits et dans le caractère une ressemblance qui constitue l'affinité et la différence des races, comme je l'ai fait voir dans le 3e chapitre, p. 3i5 de la 2e édition de ma Physiologie intellectuelle. Hippocrate lui-même, dans son livre De aère, locis et aquis, dérive les mêmes effets des mêmes causes. Galien, Ambroise Paré, Zacchias, et tous les auteurs modernes qui ont traité le même sujet, ont été du même avis, lorsque les préjugés n'ont point offusqué leur raison.

Pour les dissemblances, il n'estpas déraisonnable

( 467 ) de croire, lorsqu'elles ne viennent pas d'infidélité, que c'est au trouble des fonctions des organes de la nutrition, d'abord dans la mère, et successivement dans le fruit, qu'il faut principalement les rapporter. Envoyant, dans le règne végétal , des semences prises originellement d'une même tige , produire, selon la différence des terres qui les reçoivent , des plantes , à la vérité de la même espèce , mais avec des variétés de forme et de grandeur très-multipliées , il ne répugne pas de croire que, si la différence des sucs nourriciers suffit dans un règne pour établir ces variétés , par la raison que l'action vitale est graduée selon la diversité des matériaux sur lesquels elle s'exerce, la même influence doit se faire sentir de même , quant aux formes, dans le règne voisin, où la moitié de la vie est également végétative. Ce qui prouve que cette analogie n'est point trompeuse , c'est ce que nous observons dans les caractères des divers peuples qui ont entre eux des différences marquées, selon qu'ils sont carnassiers, ichtyopkages ou frugivores , ces derniers étant toujours les plus doux et les plus faibles. On peut même, sans recourir à l'histoire des peuples, dissiper tous ces doutes, s'il en restait à cet égard, par la considération des mutations qui arrivent dans les formes des mêmes individus, selon les alimens., l'âge et les conditions de la vie où ils se trouvent. Voilà

pourquoi nous méconnaissons les jolis enfans que 3e carreau a changés en petits vieillards , dès que des alimens indigestes ont succédé au lait d une bonne nourrice , et que nous cherchons en vain les traits symétriques et la fraîcheur des belles femmes , quand les révolutions du temps ont fait succéder a la mollesse , à l'aisance et à la santé, les rudes travaux de l'indigence , 'les privations de la misère et les angoisses de la douleur. C'est ainsi que le feu s'assimile aussi les matériaux qui l'alimentent y mais non sans éprouver une modification d'intensité, de couleur, et de forme dépendante de la nature et de la quantité des combustibles, et Ton a eu raison de comparer la vie à un flambeau qui brille , pâlit ou s'éteint , selon que l'activité de la flamme est entretenue ou contrarite. Toutes les forces vitales se réduisent donc , pour la vie nutritive, à la force d'assimilation, force toujours croissante ou mourante, et dont l'intensité se trouve soutenue , exaltée , ralentie ou détruite , selon la diversité des objets que les occurrences entraînent dans sa sphère d'activité; image réelle de la force ou de l'intensité du feu, toujours subordonnée à la nature des corps portés dans son foyer. Ainsi des sucs nourriciers, extraits de bons alimens , parfaitement élaborés par des organes sains, en vigueur, et distribués par une circulation régulière et égale , donnent in-

failliblement des formes plus fines, plus symétriques, plus parfaites, et obéiront plus facilement à Faction des linéamens organiques du fruit, qu'ils ne le feraient , s'ils étaient plus grossiers , imprégnés du virus de quelques maladies , ou distribués oar une circulation tumultueuse, désordonnée et discordante.

Les mêmes causes qui font varier les formes , suffisent aussi pour établir une grande variété de couleurs, comme je crois l'avoir prouvé, en parlant de la diversité des races et des nations dans ma Physiologie intellectuelle , au chapitre déjà cité. En effet, quoique les hommes et les autres animaux aient une couleur plus blanche vers le nord , et plus rembrunie vers le midi , nous ne pouvons néanmoins adopter l'influence des climats sans égard pour l'état de santé et le régime ; car l'exemple des albinos de nos contrées , celui des Nègres blancs et tigrés, la jaunissse, la pâleur et le changement de couleur quelquefois subordonnés au changement de nourriture, comme dans les alouettes et les moineaux, qui prennent une couleur plus rembrunie en mangeant du chenevis; la saveur différente du lait et de la chair des animaux, selon la différence de leur alimentation; la couleur rouge des os de ceux qui mangent de la garance; tout cela et plusieurs autres observations , qu'il serait trop long de rapporter ici ,

U7o) nous font voir que c'est des modifications réciproquement imprimées aux parties humorales et aux parties solides du corps ; par une prédisposition préétablie, par les alimens, par le genre de vie, par les maladies et par le climat, qu'il faut dériver toutes les variétés de formes et de couleurs, ainsi qu'une infinité d'autres phénomènes. C'est même sur le sentiment de cette vérité que les anciens et les modernes ont fondé la doctrine des tempéramens , doctrine à laquelle il n'a manqué que d'être moins exclusive et plus restreinte, pour arriver à des données plus exactes et à des résultats plus nombreux.

Si ceux à qui nous devons la connaissance de plusieurs phénomènes extraordinaires , observés sur des enfans à leur naissance , avaient eu occasion d'étudier toutes les circonstances qui ont influé sur la grossesse de leurs mères , au lieu de se borner à les noter, comme des effets de l'imagination de celles-ci, peut-être auraient-ils trouvé dans ces circonstances, surtout dans le régime, quelque indication propre à jeter du jour sur la cause véritable de ces anomalies. Mais en supposant nulle l'influence de toutes les causes externes, il faudrait alors rapporter les variétés natives à une prédisposition inhérente à l'œuf fécondé, parce que les ovaires en présentent de plusieurs couleurs et de plusieurs formes, outre qu'on y trouve

souvent des productions de poils même de plus d'une couleur, comme nous nous en sommes convaincus, sur la fin de juin 1806, MM. Dazile , Lebreton, Duhamel , Lemercier, Bodson et moi , chez une femme du faubourg Poissonnière, morte d'une hydropisie des ovaires, sans qu'il y eût d'ailleurs aucun indice de grossesse préalable. Feu le professeur Saxtorph de Copenhague , mon ancien maître , a consigné , dans la Collection des œuvres de la société de cette ville, deuxième volume de 1799? page 256, une observation analogue , sous ce titre : De morho et morte a tumore ovarii pilosi pendente. L'observation de pareils phénomènes date de loin; car Hippocrate, dans son sixième livre des épidémies, raconte la métamorphose d'une femme nommée Phœtusa , chez qui la suppression des menstrues fit naître du poil, de la barbe et une voix forte comme chez un homme, quoiqu'elle eût eu des enfans dans sa jeunesse.

C'est par la même raison qu'il faut expliquer la leucœthiopie des lapins et des paons , qu'Ambroise Paré attribuait faussement à des illusions imaeinaires. En renfermant les animaux dans un lieu quelconque, on altère les conditions de leur santé, particulièrement par la privation du mouvement ; et voilà pourquoi la chair des lapins sauvages , des lapins de garenne et des lapins encore plus étroi-

tement enfermés, est si différente au goût. Lorsqu'ils sont privés de l'exercice convenable pour débarrasser l'économie par la transpiration , leurs tissus se gonflent et se ramollissent; il y a bientôt ralentissement ou stagnation du cours des humeurs ; la leucopblegmatie arrive , comme chez les hommes d'un genre de vie sédentaire et oisive dans des lieux bas et humides ; de là naissent des petits aussi pâles et blancs qu'ils sont faibles, parce que le sang manque de cinior ou de sa partie rouge et consistante. C'est ainsi que se développe et se transmet par hérédité la ieucœthiopie ou Yalphos des Grecs et le vitillgo des Latins. On en retrouve les premières nuances dans la leucophlegmatie , et des analogies dans la jaunisse, la chlorose, la couleur blanche ou blonde des albinos et des habitans du Nord, dont la transpiration est aussi contrariée par l'humidité , par le froid , et un repos prolongé par la longueur des nuits en hiver. Les grands ateliers et les villes en présentent aussi une nuance qui contraste avec la couleur rembrunie des paysans , accoutumés à des exercices fatigans , en plein air , et aux ardeurs du soleil . Blumenbach a prouvé , dans son livre De gêner i s humant varietate nativâ (de la variété native du genre humain) , dont le docteur Ghardel nous a donné la traduction , que non-seulement les lapins et les paons, mais presque tous les animaux

sont sujets à des changemens accidentels de couleur , lesquels deviennent héréditaires dans plu sieurs espèces.

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