De l'imitation théâtrale à propos du romantisme
Il y a près de trente ans (c'était à la fin de 1829, époque à laquelle le romantisme était à son apogée) que je publiais, pour la première fois, ce petit traité. Ce n'est pas seulement une œuvre de critique : il a été conçu de manière à pouvoir être présenté comme un poétique sommaire du théâtre; et c'est à ce dernier titre surtout que je l'ai fait réimprimer en 1842, comme je le fais encore aujourd'hui.
Cet écrit a été accueilli assez favorablement, lors de sa première publication , pour me faire penser qu'il a été jugé utile. Moins son influence pourrait être comptée, plus il serait aujourd'hui satisfaisant pour moi de trouver sa justification dans le mouvement spontané clé quelques bons esprits. Je puis dire au moins qu'il a devancé la réaction qui s'accomplit de tous côtés contre certaines doctrines aussi étranges que subversives. Aussi a' ai -je pas cessé de chercher à l'améliorer, non pas que j'attache une grande importance au côté vulgaire de la question, c'est-à-dire à des luttes d'école et de noms propres:
une préoccupation de cette nature est bien loin de ma pensée; mais le temps
a fait voir aussi que les doctrines de nos réformateurs avaient un côté plus dangereux qu'on ne le supposait d'abord, et qu'elles touchaient, par l'orgueil, aux plus grandes témérités de l'esprit humain.
Singulière et instructive contradiction ! Les mêmes hommes qui avaient commencé par lutter contre le matérialisme et l'esprit révolutionnaire du siècle dernier, sous les enseignes de MM. Royer- Collard et Chateaubriand, ces mêmes hommes, à peine grandis dans la lutte et tout enivrés de leur succès, ne tardent pas à passer du respect des traditions au culte de la raison pure, et, de proche en proche, à la glorification de l'individu dans l'adoration d'eux-mêmes.
A dater de cette transformation , rien ne les sépare pins absolument des hommes en qui s'est perpétué l'esprit du xvnf siècle; et toutes les oppositions viennent se grouper sous un seul et même drapeau , celui du rationalisme , arboré contre le principe d'autorité. Cette espèce de conjuration, pêle-mêle affreux des opinions les plus discordantes, et dans laquelle on ne s'entendait que pour détruire, nous a conduits jusqu'à la révolution de 1848.
Je ne juge personne en particulier, je ne suis que narrateur, et les faits sont là. Nous avions semé le vent, nous avons recueilli la tempête.
J'avais à dire un mot de cela, le théâtre ayant contribué, pour sa part, à l'œuvre
de destruction dont nous avons vu les résultats. Je l'ai fait aussi brièvement que possible, et j'aurai peu à y revenir. Les questions d'ordre moral et politique n'appartiennent pas à mon sujet, bien qu'elles y touchent. Il me suffira de les indiquer en passant, comme je viens de le faire en commençant. Ceci est une poétique du théâtre, et pas autre chose. Plus je m'attache à bien déterminer l'étendue de mon sujet, plus la circonscription m'en paraît difficile; et comment pourrait-il en être autrement vis-à-vis des prétentions de la nouvelle école dont la maxime favorite est qu'il y a de tout dans tout. Ce qui est certain, c'est que mon sujet n'est pas seulement littéraire, il a encore un côté philosophique. On
peut même dire que la poétique du théâtre eu est, par-dessus tout, la philosophie. C'est particulièrement sur ce terrain que nous allons rencontrer nos réformateurs, et que nous aurons à les heurter de front.
Ce n'est pas cependant qu'au point de vue purement littéraire, il ne soit rien sorti de bon de ces luttes auxquelles nous avons assisté. 11 y avait des pratiques et des idées fausses à rectifier dans les traditions de notre vieux théâtre; on était depuis longtemps d'accord à ce sujet. Les novateurs avaient beau jeu là-dessus; mais ce n'était pas assez pour eux d'enfoncer des portes ouvertes. A côté des réformes dictées par le bon sens et l'intérêt général, ils ont voulu,
à toute force, en placer d'autres, échafaudées sur les plus folles théories. Nous aurons donc à séparer ce qui est propre à ces messieurs de ce qui appartient à tout le monde, et je ne crains pas de dire, dès à présent, qu'il n'en restera que poussière et vanité... Mais c'en est assez pour un avertissement.