‹ De l'imitation théâtrale à propos du romantismeChapitre 16 sur 25 · DE L'INTÉRÊT DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

DE L'INTÉRÊT DRAMATIQUE

Dans toute espèce de composition dramatique, l'intérêt doit être progressif, et plus ou moins soutenu dans sa progression jusqu'au dénoûment. Le développement de l'intérêt dramatique ainsi conçu se fonde et s'appuie sur un ensemble de conditions ou de moyens que je réduis à cinq, et qu'il s'agit présentement d'examiner.

1° De l'unité dramatique en général, ou du principe de l'unité dans ses rapports avec le sujet, considéré comme première condition de l'intérêt dramatique. — Aucune question n'a été plus embrouillée que celle-ci, plus souvent discutée, remuée de la poussière des écoles et ressassée dans les poétiques. Aujourd'hui qu'on affecterait plutôt d'attacher peu d'importance à ces dis-

putes, essayons du moins de les réduire à quelques simples vérités.

L'unité d'Aristote a longtemps gouverné le monde littéraire ; et le principe de cette unité , bien ou mal entendu, bien ou mal interprété dans les écoles, a fait beaucoup de bien, convenons-en d'abord, et très-peu de mal à notre littérature.

Elle a tenu, dira-t-on, nos plus grands génies à l'étroit. — Vraiment!... Nous devons en être bien fâchés pour eux. Pauvre Racine! Ah! que n'as-tu vécu dans le siècle du positif et de la réalité ! — Voyons donc un peu ces unités si désespérantes, et tâchons de nous en débarrasser.

J'en ai rencontré dans les auteurs un assez grand nombre ; et les voici telles que je les ai ramassées pêle-mêle, et sans m'arrêter beaucoup aux idées qu'elles ont servi à formuler. Je citerai, en premier lieu, l'unité d'action que toutes les écoles ont respectée. On a parlé aussi, à un point de vue plus général, de l'unité du sujet ou d'objet, d'intérêt, de passion, de péril, de dessein, d'ensemble; enfin, à différents points de vue particuliers, des unités de temps, de

lieu, de mœurs, de ton, de style, etc. Les unités d'action, de temps et de lieu sont néanmoins les seules qui soient demeurées en cause.

Observons premièrement que ces unités dont je viens de donner rénumération ne sont que l'expression d'une idée juste en général; et que la multiplicité des faces et des points de vue sous lesquels on s'est efforcé de présenter cette idée, n'est qu'une présomption de plus en faveur de l'opinion qu'on s'en est depuis longtemps formée dans les écoles.

On peut bien assurer en effet que ce grand principe de l'unité ne sera jamais banni des beaux-arts et de la poésie ; mais faut-il en être esclave au point de regarder les expressions qui l'ont consacré, comme autant de colonnes d'Hercule ou de nec plus ultra pour le génie? Non , sans doute ; et ce n'est pas ainsi que l'entendait Aristote et que nous l'entendons après lui. Le principe en est écrit sur le fronton d'un noble édifice où la liberté règne, et non pas sur les portes d'une prison.

Aristote a été si souvent mis en jeu dans la question des unités, et tant de personnes en

parlent sans l'avoir lu, qu'il ne sera pas sans intérêt de rapporter textuellement ce qu'il en a dit.

Je citerai d'abord un passage du chapitre VII de sa poétique, où il traite de la constitution de l'action, sous le rapport de l'étendue.

« Rien n'est beau, soit parmi les animaux, soit parmi les autres objets composés de diverses parties, si ces parties ne sont point proportionnées entre elles. De même que les animaux et tous les objets doivent avoir une grandeur qui puisse être saisie d'un coup d'œil, de même les fables doivent avoir une étendue qui puisse être facilement embrassée par la mémoire. — La nature même de l'action détermine ses bornes. — Ce qu'il faut de temps, suivant la vraisemblance et la nécessité, pour amener, par une marche naturelle, la transition des personnages au bonheur ou au malheur, est la mesure de son étendue. »

Je lis dans le Chapitre VIII où il est question de la fable : « L'unité de la fable ne consiste pas dans l'unité du héros, comme plusieurs le pensent. Beaucoup de choses peuvent être accidentelles à un seul objet sans que l'unité en résulte.

De même plusieurs actions d'un seul homme ne forment pas une seule action. C'est en quoi se sont trompés les poètes qui ont fait YHêracIéide. En chantant un seul Hercule, ils ont cru composer une seule fable. Homère qui l'emporte déjà sur eux en tout le reste, a très-bien aperçu l'écueil, soit par science, soit par génie. — Comme en tous les arts qui ont pour but l'imitation, cette imitation n'est une que par l'unité d'objet, il faut aussi que la fable tragique imite une seule action, une action complète, et dont toutes les parties soient tellement enchaînées qu'un retranchement, une transposition change et bouleverse tout l'ouvrage; car ce qui peut, sans qu'on s'en aperçoive, être ou n'être pas dans un tout , n'en fait point partie intégrante. »

Enfin, je rencontre encore au chapitre V où il est question de la différence qui existe entre la tragédie et l'épopée, le passage suivant : < La tragédie se borne à un seul jour, ou du moins excède peu cette limite. L'épopée embrasse un temps indéfini, et la tragédie , dans ses commencements, ressemblait en cela même à l'épopée. »

Voilà ce qui reste d'Aristote au sujet des imités. Ce que j'ai omis dans mes citations n'a rien d'important.

Nous voyons que le principe de l'unité dramatique y est posé , d'une manière générale , pour toute fable ou sujet qu'on se propose de traiter. Quant aux trois unités si longtemps professées dans les écoles, au nom d'Aristote, celle d'action ou plutôt du sujet ou de la fable, est la seule dont le principe soit explicitement posé dans sa poétique. « En fait d'unité, dit M. Granier de Cassagnac ', les Grecs n'en connaissaient qu'une, l'unité d'action. Et encore, ajoute-t-il avec une raison parfaite, cela ne veut point dire qu'il n'y ait qu'une seule action ou intrigue dans une pièce, mais que l'action qui s'y trouve, y est une, c'est-à-dire complète , avec un commencement, un milieu et une fin. » C'est bien là, en effet, la pensée d'Aristote : unité , c'est-à-dire intégrité , solidarité de toutes les parties de la fable ou du sujet. Telle est la seule espèce d'unité qu'il ait formellement recommandée. Ce qu'il dit du temps relatif au développement

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