INTRODUCTION
« Quel que soit le point envahi par un acte pathologique quelconque, quelque resserré que soit l'espace sur lequel son évolution s'accomplit, quelque légers que soient les symptômes qui en trahissent la présence, une affection préexistante, profite presque toujours de cette issue pour cesser d'être latente, se manifester au dehors et former, sinon la nature même de l’état morbide, du moins, une de ses plus graves complications. » (Courty) (1).
Dans la préface de son VIIe livre, Gelse (2) trace avec une élégante concision le portrait du chirurgien, et son tableau, souvent reproduit depuis, serait tout à fait ressemblant s’il n’y manquait un des traits principaux : c’est que le chirurgien doit être médecin avant tout. En réalité, le portrait de Gelse ne met en relief que ce qu’on voit communément dans le chirurgien, l’opérateur ; et son modèle semble vraiment consacrer cette division funeste de l’art de guérir qui, commencée avec Hippocrate, interdisant l’opération de la taille à ses élèves, devait en se continuant à travers le moyen âge avec les trop fameuses querelles de la confrérie de St-Gôme et de la Barberie, arrêter si longtemps en France l’essor de la chirurgie.
(!) Courty .Traité des maladies de l’utérus. Paris. 2e édit. 1872, p. 689.
(2) Celss. Dé re medica.
On pourrait cependant retrouver déjà à une époque éloignée de la nôtre, plus d’un chirurgien qui réalisait le type du médecin opérant de Sabatier. Guy de Chauliac, le père de la chirurgie française, « avait l’instinct plutôt que la science des indications opératoires ; il l’avait reçu à Montpellier de son maître Raymond Molières, dont il aimait à rappeler souvent cette pensée vraie : c’est que toutes choses ne conviennent pas à tous, mais certaines à certains (1). » Mais si les grands noms qui ont illustré la chirurgie française depuis le XVe siècle, si Guy de Chauliac, Ambroise Paré, J. L. Pe it et quelques autres, se sont placés par leur génie à l’abri du reproche que nous adressons au chirurgien de Gelse, il faut bien reconnaître que le plus grand nombre n’y a pas échappé, et que jusqu’au siècle dernier il y a eu beaucoup d’opérateurs plus ou moins habiles, et bien peu de chirurgiens.
Une révolution mémorable s’opéra dans la chirurgie française dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. En 1731, Lapeyronie faisait décréter la création de l’Académie de chirurgie, et de cette époque date on peut le dire une ère nouvelle. Aussi Dumas écrivait déjà, soixante ans plus tard, les lignes suivantes qui nous paraissent curieuses au point de vue historique : « Circonscrite dans les bornes de ses procédés opératoires, la chirurgie était bien éloignée de sentir tout le prix des connaissances médicales : il fallait qu’elle atteignît le degré de perfection où elle est parvenue dans ces derniers temps, pour apercevoir qde les faits de la médecine lui appartiennent et que la doctrine de cette dernière lui est commune. Il importe donc que le chirurgien ne soit pas simplement opérateur, qu’il se laisse diriger par les observations et les préceptes du médecin, qu’il unisse des vues saines sur le mécanisme de son
(1) Conférences historiques faites à la Faculté de Paris, p, 200.-- 1S0<5,
— vu
art à des idées exactes sur le traitement des maladies, et que sa main n’exécute rien dont son esprit ne puisse entrevoir les suites. Il doit se rappeler que le résultat de ses opérations, dans chaque individu, est subordonné à l’influence des causes maladives qui le menacent.il doit, tâcher d’assurer le succès des unes en écartant et dissipant les autres, et ne reconnaître des méthodes curatives avantageuses pour les maladies externes, que celles qui s’accommodent également aux affections plus cachées dont elles se compliquent (1),
Si nous avons cité tout au long ce passage; c’est qu’il est d’actualité pour ainsi dire. Il peint bien les desiderata que la chirurgie essaye de combler en ce moment, et il montre que ce n’est pas d’hier seulement, mais depuis assez longtemps, que l’on cherche à résoudre ce grand problème : de l’influence des affections médicales sur la marche des plaies et des opérations chirurgicales.
En fait, on retrouve dans ces lignes de Dumas les grands principes acquis définitivement à la médecine dans toutes les écoles : ce n’est pas la maladie , mais le malade qui doit préoccuper le chirurgien comme le médecin, et la lésion n’est rien au point de vue pratique, si on ne connaît le terrain sur lequel elle évolue.
Ces grands principes de pathologie générale avaient été oubliés au moment où l’anatomie pathologique réalisant . d’immenses progrès, une école restée célèbre affirmait qu’il importait avant tout de connaître le siège du mal, afin de pouvoir panser V organe malade . On retrouve cependant dans quelques travaux déjcà anciens, cette préoccupation de 1 influence de 1 état général sur l’état local au point de vue de la chirurgie ; à Montpellier surtout, où la tradition hip-
(1) G. L. Dumas. Dissertation sur la nature et le traitement des fiêvrec rémittentes qui compliquent les grandes plaies et qui peuvent être assimilées aux fièvres intermittentes ou rémittentes pernicieuses. In. Mém. de la Société médicale d’émulation de Paris. 4e aunée, un Vlll.
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pocratique a toujours porté les esprits aux études de pathologie générale, on n’a cessé de signaler cette influence, et . ce qui montre bien le cas qu’on en faisait, son étude a plus d'une fois été imposée aux concours pour l’agrégation.
Déjà, en 1816, Delpech (1) écrivait : « Quelle est la maladie réputée chirurgicale qui ne se trouve pas nécessairement unie à quelque désordre général? Dans combien de cas n’est-elle pas un simple symptôme d’une affection qui intéresse toute la constitution? »
En 1839, Alquié (2) dit expressément: «Les affections morbides portent à la constitution une atteinte profonde qui modifie le caractère des maladies chirurgicales et les rend plus fâcheuses que chez ceux d’une bonne constitution... Ainsi les plaies, les blessures prendront souvent le . cachet propre à cette affection. »
Tiois ans plus tard,Ghrestien (3) expose les mêmes principes, passe en revue l’action des affections générales sur la marche des maladies chirurgicales, et signale les indications qui en découlent au point de vue pratique.
On retrouve du reste cette doctrine dans tous les ouvrages sortis de l’école de Montpellier, et nulle part peutêtre elle n’est mieux affirmée que dans le livre de M. Courty (4) sur les maladies de l’utérus; le passage que nous avons cité en tête de cet essai historique nous paraît exposer clairement la part qu'il faut faire aux maladies générales dans l’étude d’une lésion locale.
(1) Delpech. Des maladies réputées chirurgicales, Paris 1816, Discours préliminaire, p. X.
(2) Alquié. De l’influence dos constitutions, des tempéraments et des dia thèses, sur le caractère et le traitement des maladies chirurgicales. Th. d’agrég. Montpellier, 1839, p. 13.
(3) Chrestien. Des maladies chirurgicales endémiques. Thèse d agrég.
Montpellier 1^42.
(4) Courty. Traité pratique de3 maladies de l’utérus et de ses annexos, Paris <872.
A Paris, jusqu'à une époque plus récente, cette question paraît avoir moins préoccupé les esprits; mais, comme nous le verrons bientôt, elle n’a rien perdu à attendre. . Voyons d’abord ce qui a été fait avant ces dernières années. Le seul ouvrage où la question soit franchement posée est la thèse de Boyer. Nous y retrouvons la meme doctrine :
« Comme point de départ d’un grand nombre de lésions qui sont essentiellement de son ressort, comme influences susceptibles de modifier la marche des affections chirurgicales, comme éléments de diagnostic et de pronostic, comme sources d’indications et souvent de contre-indications positives, les diathèses occupent une place immense en chirurgie comme en médecine, et prouvent évidemment que les deux branches de l’art de guérir sont inséparables et que toutes deux ont besoin de s’élever aux mêmes conceptions.
« Je me bornerai à rappeler que la chirurgie n’est pas tout entière dans les altérations locales et leur traitement direct; que. dans aucun cas le chirurgien ne doit faire abstraction de l’état général du malade, et que l’étude des diathèses, sous une fouie de points, mérite au plus haut degré de fixer son attention (t). »
Ces lignes sont d’autant plus remarquables, que Boyer ne prend pas le mot diathèse dans l’acception restreinte de certains auteurs; il en admet un grand nombre, de telle sorte que ce qu’il dit des diathèses, doit s’entendre de toutes les affections générales diathésiques ou non.
Dix ans plus taid Racle, examinant l’influence réciproque des diathèses et des maladies intercurrentes, écrivait : « Une affection traumatique survenantdans le cours d’une diathèse, est souvent influencée en mal par celle-ci. Une plaie de cause
(1) Boyer. Des diathèses au potnt de vue chirurgical. Th. d’agrég. Paris 1847, p. 92.
externe ou une contusion chez un syphilitique, un scrofuleux guérissent mal, lentement, il y a tendance à une longue suppuration, à l’aliénation. C’est chez les scorbutiques, les syphilitiques qu’on a observé surtout le défaut de consolida- . tion des fractures, les opérations chirurgicales réussissent mal chez eux, les plaies prennent un mauvais caractère et trament en longueur. Aussi faut-il diminuer d’autant la responsabilité du chirurgien, dans les cas de succès incomplet des opérations pratiquées dansces conditions. »(l)On voit que Racle considère déjà la question à un point de vue plus pratique que ceux qui ont écrit avant lui ; on doit lui savoir gré d’avoir essayé de signaler l’influence spéciale de chaque diathèse sur les lésions traumatiques. Jusqu’ici nous n'avons eu que des généralités; voici enfin une application utile, mais combien cela est encore vague et peu précis ! On est frappé, en effet, de ce manque absolu de déiails dont vit pourtant la pratique , qui ressort des divers travaux que nous venons de passer en revue. On dit bien que les affections générales jouent un grand rôle en chirurgie; mais, quel est ce rôle et diffère-t-il pour chaque affection particulière? Quelles indications fournit-il au praticien? Voilà ce qu’on n’essaye de préciser nulle part. On donne bien, en un mot, le titre de l’œuvre et on y ajoute quelques développements, mais l’œuvre elle-même n’est pas traitée. C’est cependant là une bien grave question et qui vaut assurément la peine qu'on s’y arrête.
C’est dans ces dix dernières années qu’elle est entrée dans une période scientifique et que l’étude isolée de chaque affection générale, au point de vue chirurgical, a été entreprise. Et cette révolution est due à M. le professeur Verneuil, qui s’est imposé la tâche de travailler sans relâche à l’édifi-
(1) Racle. Des Diathèses. Thèse d’agrégation. Paris 1837, p. 52.
cation de « ce monument que le XIX* siècle doit éleyer à la science et à l’art chirurgical (1). »
On peut dire, en effet, que la question est entrée dans une voie nouvelle le jour où M. Verneuil l’a posée nettement au Congrès médical de 18 >7, pendant la discussion des accidents généraux qui entraînent la mo^t après les opérations chirurgicales; il a montré combien les notions acquises jusqu’à ce jour étaient insuffisantes, et combien cependant il importait qu’on s’en occupât. « La science actuelle, y disait-il, ne possède que des données vagues, approximatives,
incertaines quand elles ne sont pas erronnées Quand
elles sont exactes, ces données manquent encore de cette précision que fournit la méthode numérique habilement et loyalement maniée (2). »
En finissant sa communication, M. Yerneuil s’engageait à démontrer : « Que les états généraux anciens et récents, diat ésiques, héréditaires ou acquis, dominent de haut le pronostic des opérations chirurgicales et constituent la somme la plus riche peut être des indications et des contreindications opératoires (1). » On sait s’il a tenu parole : dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis, et déjà le terrain est presque complètement déblayé ; le progrès accompli dans cette voie est immense, et cela grâce à l’impulsion féconde du maître qui a inspiré une série de travaux dont l’ensemble pourra servir à tracer l’histoire complète des rapports qui existent entre les lésions traumatiques et les maladies générales : nous nous contenterons de les rappeler sommairement.
Clipet. Des rapports des lésions traumatiques avec les maladies générales. Thèse de Paris, 1867.
(1) Verneuil. Congrè3 médical international de Paris, 1867. p. 293.
(2) Loc. cit. p. 283.
(3) Verneuil. Loc. clt. page 293.
xu
Dériaud. — De Timpaludisme et du traumatisme. Thèse de Paris, 1868.
Péronne. — De l’alcoolisme dans ses rapports avec le traumatisme. Thèse de Paris, 1870.
Eug. -Petit. — De la grossesse dans ses rapports avec le traumatisme. Thèse de Paris, 1870.
Léoty. — Des plaies chez les diabétiques. Thèse de Paris, 1873.
H. Petit. — De la syphilis dans ses rapports avec le traumatisme. Thèse de Paris, 1875.
Mounier-Lompré. — De la goutte dans ses rapports avec les lésions traumatiques. Thèse de Paris, 1876.
De tous ces travaux, un des premiers en date, est celui de Dériaud, sur l’impaludisme : nous entreprenons aujourd’hui de traiter le même sujet; les faits recueillis depuis nous permettront peut être d’envisager la question d’une manière plus complète. Nous avons revu, avec soin la bibliographie, éliminé toutes les observations où l’intermittence en avait imposé pour de l’impaludisme, recueilli toutes celles qui avaient échappé à Dériaud, et ajouté celles que nous avons prises nous-même, dans le service de M. le professeur Yerneuil. En un mot, nous avons rassemblé ce qui était épars, et tenté de réunir en corps de doctrine des notions disséminées dans divers écrits. Nous espérons donc que notre travail ne fera pas double emploi avec celui que nous venons de citer.
Nous n’avons pas la prétention, du reste, d’avoir comblé toutes les lacunes; une étude aussi importante est, avant tout, l’œuvre du temps, et, en outre, elle exige une expérience que nous n’avons pas, et un milieu plus propice que celui dans lequel nous écrivons. A Paris, en effet, les fièvres intermittentes sont très-rares, et si les chirurgiens, habitant les pays à fièvres, nous reprochaient d’être incomplet, nous pourrions, modifiant légèrement le mot célèbre de
Baglivi, leur répondre, pour notre excuse : Scribo hœc vi aerc Lutetiano.
Nous sommes persuadé que, placer notre travail sous le liant patronage de M. Yerneuil, c’est attirer sur lui, du même coup, l’attention spéciale de nos juges; aussi, serions-nous heureux qu’il ne fit point tache dans l’œuvre commune si bien commencée par ses élèves, et qu’il puisse concourir, pour sa faible part, à la démonstration de cette grande vérité : Le chirurgien ne doit pas se contenter de connaître les lésions et les procédés opératoires qui leur conviennent, il doit, avant tout, étudier le malade et les indications fournies par son état général.
Que M. le professeur Yerneuil reçoive ici le témoignage de notre profonde reconnaissance pour les savantes leçons que nous avons reçues de lui, et pour la bienveillance avec laquelle il nous a aidé dans notre tâche. Notre but sera atteint, si, dans ce travail, nous sommes parvenu à lui montrer que ses doctrines sont restées profondément gravées dans notre esprit.
DE L’IMPALUDISME