TÉLÉGONIE DANS L'ESPÈCE HUMAINE
Dans l'espèce humaine, la télégonie est trop difficile à constater et trop inexacte pour qu’il soit possible de donner comme pour les races animales des observations précises.
Rappelons cependant le cas connu d'une femme blanche qui, mariée à un nègre, aurait eu plus tard avec un mari blanc un enfant noir.
Lingard cite le cas d’une femme mariée à ua hypospade, qui eut d’un second mari non hypospade des. enfants hypospades.
On a aussi souvent cité des cas analogues chez les épileptiques, les sourds-muets et chez les sujets atteints de polydactylie.
La télégonie fut le sujet d’une intéressante discussion à l’Académie au sujet du viol des femmes françaises et belges des pays envahis; il nous paraît intéressant de la reproduire ici.
La communication a été faite par M. Barrier qui dit : « D’après la doctrine en cause, on sait que la première fécondation — non les autres — imprégnerait l'ensemble de la descendance des caractères du premier mari.
« Tout de suile, on voit que la prétendue tare ne
KA saurait s'appliquer aux femmes ayant conçu, ce qui en restreint considérablement les conséquences sociales.
«Examinons donc les objections que soulève cette manière de voir :
«I. — Chez les mammifères, où la parthénogenèse accidentelle est inconnue, l'ovule libre non fécondé, le spermatozoïde éjaculé non utilisé sont presque aussitôt détruits. En sorte que si après le premier rapprochement sexuel la continence a été observée, on peut affirmer qu’il ne subsiste plus dans les voies génitales femelles aucune réserve spermatique provenant du premier mâle, ni de réserve ovulaire procédant de la première déhiscence ovarienne, quand survient la deuxième ponte ovulaire et que peut s'opérer la deuxième conception.
Il est donc impossible — dans de rigoureuses conditions expérimentale de se méprendre sur la vérilable paternité du produit.
IL. — L'erreur est, au contraire, des plus faciles si ces conditions ne sont pas remplies, notamment quand il s’agit de superfécondation, c’est-à-dire de plusieurs ovules mis en liberté au cours de la période menstruelle ou des chaleurs (truie, chienne, chatte, lapine), et fécondés par des pères différents. En celle occurrence,les produits peuvent participer des caractères de l’un ou de l'autre des pères ; toutefois, comme pour les frères utérins, leur ressemblance les rapproche davantage de leur mère.
«Ce sont des cas de ce genre, fréquents chez la
chienne el la chatte, qu’on a le plus souvent rapportés à la télégonie.
QUI. — A puissance héréditaire égale, l’ovule vaut le spermatozoïde dans la génération ; chaque cellule du nouvel être contenant à égalité la matière chromatique mâle et femelle avec toutes ses propriétés. Vu de plus près, le rôle de la mère s’accuse même plus important, puisqu'elle offre le gîte à l'embryon et fournit les matériaux du premier développement, presque toujours directeurs de la croissance ultérieure.
« Or, la télégonie préjuge toujours la prépondérance du mâle, et celle du premier père, sans nous dire d’ailleurs pourquoi.
«IV. — Lorsque les géniteurs sont de caractères mal confirmés et de races différentes, l'incertitude et les aléas de la transmission héréditaire sont poussés à l'extrême. C’est dans ces conditions que, par atavisme, réapparaissent fortuitement chez le produit des caractères ancestraux souvent très reculés.
«Plus on remonte vers l’origine d’une race ou d’une famille, plus on trouve les racines de son arbre généalogique inextricablement mêlées à celles des races ou familles qui ont évolué côte à côte sous le même climat et sur le même sol.
« Sous l'effet de mésalliances initiales sans cesse renouvelées, le meilleur raceur ne peut jamais complètement soustraire sa descendance à l'influence ancestrale. Nul n’est à même de supputer avec certitude ce que les deux sexes contiennent d’atavisme
en puissance. Il n’est donc pas surprenant de voir parfois des caractères ataviques coïncider chez un . produitavec certainstraits du premiermari de sa mère. Et ces coïncidences frappent d'autant plus qu'on ne songe pas à l’atavisme ; que, même y penserait-on, onne sait exactement quels aïeux tout à fait dissemblables, appartenant à la lignée du père ou de la mère, il peut rappeler.
V. — On a cherché aussi à expliquer la soi-disant imprégnation de la femelle, par l’absorption d'une fraction non utilisée du sperme dans l’acte reproducteur. Mais c’est supposer, contre l’évidence, une grande faculté d'absorption de la muqueuse vaginale pour les colloïdes et une rétention durable du sperme éjaculé.
«Objection plus grave : cette absorption conduirait à penser qu'une albumine non dégradée et non étrangère à l’espèce (fluide séminal du premier mâle fécondant) serait capable de jouer, chez la femelle, le rôle d’antigène et de provoquer la formation d'anticorps pouvant doter le milieu maternel d’une résistance spéciale et définitive contre l’action des autres mâles fécondants, ce qui va à l'encontre de nos connaissances sur les moyens de défense de l'organisme à l’égard de l'infection.
« VI. — Cette dernière objection s'applique avec autant de force à l’hypothèse, d’ailleurs tout aussi invérifiée, de l’imprégnation de la mère par le fœtus dont quelques médecins font état pour légitimer l'interruption hâtive de la grossesse.
— h7 — ‘ Si l’on peut accepter que chaque grossesse entraîne une légère modification humorale de la mère, du fait de la présence chez le fœtus de la chromatine paternelle, on est bien obligé d'admettre aussi que l'apport fœtal, composé d’albumines non étrangères, est impuissant à conférer une résistance spéciale aux humeurs dela mère, et qu’il ne peut rien en subsister après l’accouchement, en raison de l’usure et du renouvellement incessant du milieu maternel. D’où cette conclusion que les grossesses suivantes trouveront ce milieu libéré de toute imprégnation première et qu’elles l’influenceront an même titre que la grossesse initiale.
« VII. — Chaque fois qu’on a voulu soumettre la télégonie au contrôle ‘de l’expérimentation, jamais il n’a été possible de la provoquer. Et pourtant, nombreuses ont été les tentatives chez le cheval, le bœuf, le mouton, le porc et le chien.
«Chez les animaux domestiques, faciles à isoler pendant la période des chaleurs et qui restent continents dans les intervalles de celles-ci — les observations sont naturellement plus nettes, moins sujettes à caution que dans l’espèce humaine. Ici, d’ailleurs, le mélange des race favorise, autant que chezlechien et le chat, la réapparition de caractères ataviques qu'on peut prendre par erreur pour des faits de télégonie. À l'égard de ces dernières espèces, il convient donc de ne pas perdre de vue les difficultés parfois inextricables des enquêtes et de s’entourer de précautions rigoureuses avant de conclure,
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« VIII. — De reste, les zootechniciens se détachent de plus en plus et leséleveurs se préoccupent de moins en moins de télégonie. Les rares croyants qu'elle retient encore la considèrent d’ailleurs comme tout à fait exceptionnelle, En matière d'élevage, où l’on ne table que sur des probabilités, il est donc permis de ne s’en point préoccuper.
«Est-il besoin de souligner que cet aveu devance une prochaine condammation ? Loin d’apparaître comme l'exception, la télégonie ne devrait-elle pas, au contraire, se montrer des plus communes ?
«IX.— De cet examen critique résulte, me semblet-il, que l'hypothèse télégonique est en contradiction avec ce que nous connaissons aujourd hui des phénomènes intimes de la fécondation de l’hérédité, de l'infection et de l’immunité ; qu’elle n’a pu être confirmée par l’expérimentation ; enfin, que les faits qu’on y rattache et qui ne relèvent pas de superfécondation ou de l'atavisme sont incomplètement recueillis ou privés de bases irréfutables.
& X. — Quand deux hérédités se mêlent, on doit admettre qu’elles s’impriment l’une et l’autre, quoique à un degré différent, dans la descendance, mais sans influencer les géniteurs.
« Le mâle, après l’accouplement, la femelle, après l’accouchement, redeviennent libres comme auparavant. [a première grossesse, ni plus ni moins que les suivantes, n'engage que le présent de la mère et réserve intégralement l'avenir de sa propre hérédité ».
Ma M. Galippe appuie la théorie de M. Barrier: € Un de mes amis avait une très belle chienne de chasse à laquelle il tenait beaucoup. Celle-ci vivait dans le même chenil qu’un chien de sa race qu’elle détestait. En revanche, elle était très éprise d’un affreux chien de garde appartenant à un fermier demeurant à quelques kilomètres de là. Dès qu'elle était en rut, elle s’ingéniait à tromper la surveillance dont elle était l’objet pour aller retrouver son préféré. Quand elle y réussissait, elle avait des petits offrant, à des degrés divers, les particularités du père unies à celles de la mère. Mais quand la surveillance se faisait plus étroite et qu’elle ne pouvait s'échapper, cette chienne, après s’être défendue à coups de dents contre le mâle de sa race qui lui était imposé, finissait par se laisser couvrir. Elle eut ainsi de très beaux chiens ne montrant aucun souvenir des amours illégitimes de leur mère. Je pourrais citer d’autres exemples absolument identiques.
Les faits qui m'ont le plus frappé m'ont été fournis par des chattes siamoises. Ces femelles, si élégantes, ont une prédilection extrêmement marquée pour nos chats de gouttière, et quand elles sont en chasse, elles s’ingénient à trouver le moyen de satisfaire leur passion. Quand elles peuvent échapper, elles aussi, à la surveillance dont elles sont l’objet, elles ont des petits dont quelques-uns peuvent ne pré senter aucun des caractères de la mère. C’est ainsi qu'une chatte siamoise récée par un matou complètement noir, eut un petit qui rappelait identiquement
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les caractères du père. Cela n'’empêcha point cette même chatte d’avoir ultérieurement de très beaux spécimens de sa race avec son époux légitime. J’ai pu suivre ainsi deux séries d'expériences chez des femelles siamoises, et à elles seules, elles auraient suffi à éclairer ma religion. »
M. Gaucher dit : « La théorie de la télégonie ou de l'imprégnation a été très discutée en physiologie animale et en physiologie humaine. Cette théorie est encore admise par beaucoup d’éleveurs de chevaux et de chiens de race. Sans prendre parti dans une question aussi controversée ou aussi difficile à résoudre, à cause de multiples causes d’erreur dans l’interprétation des faits, je veux seulement rapporter une observation qui m'a paru très troublante :
«Il y a une vingtaine d’années,j'ai soigné un syphilitique pour une paralysie générale dont il est mort. Sa femme avait eu une grossesse de trois mois,terminée par une fausse couche, C’était un homme groset court, à poil roux couleur carotte, au teint blafard. Huit ans après, cette femme remariée vient me voir avec son second mari et un garçon âgé de deux ans. C'est une femme grande et brune, le deuxième mari est grand et brun. Or, l'enfant qu'elle me présente est rouge carotte et la figure pâle et bouffie comme son premier mari, auquel il ressemble beaucoup. A cette vue, je ne pus réprimer un geste de stupéfaction. La mère me lança un coup d'œil, qui me suppliait de ne rien dire. Je ne dis rien, en effet, mais je fus étrangement frappé. J'ajoute qu'il n’y avait ici
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ni beau-frère ni ami complaisant au poil roux,aucune fraude conjugale à soupçonne».
«Je rapporte ce fait, comme un fait, sans en tirer | personnellement aucune conclusion, bien qu’il puisse paraitre assez démonstratif, »
M. Pinard cite deux observations de MM. Faltz- Fein et H. [vanov, dans les Comptes rendus de la Société de Biologie, du 2 avril 1913.
M. Pinard s'exprime ainsi: « J'arrive maintenant aux observations concernant l'espèce humaine. Ce n’est pas, je pense, celle qui vient d’être rapportée par mon ami Gaucher qui peut entraîner la conviction. On sait, en effet, combien il est fréquent de voir un couple de bruns engendrer des roux.
« Reste la fameuse observation citée par Spencer el par Simpson, dans laquelle, d’après le professeur Flint, on aurait observé en Amérique qu’une femme blanche fécondée par un nègre peut avoir ensuite de son mariage avec un blanc, des enfants présentant quelques-unes des particularités impossibles à méconnaître de la race nègre. Il m’apparaît que l’absence de tout caractère scientifique me dispense de la discuter.
«Je me résume en disant : aucun fait probant n’a témoigné jusqu’à présent en faveur de l'influence par imprégnation. Il en est de la télégonie comme de la superfétation, dont le règne a vécu.
«Je considère qu’il est cruel d'aggraver encore, par une fiction, la situation des malheureuses femmes violentées et fécondées par les barbares. Et je dis