HISTORIQUE
C’est aux observateurs fidèles des animaux que nous devons les précieuses observations sur des faits de télégonie.
Jacques du Fouilloux (1521-1580), gentilhomme Poitevin, grand éleveur de chiens, écrivit dans son Traité de Vénerie :« De quelque chien qu’unelyce sera couverte la première fois qu’elle sera en chaleur, et de sa première portée, soit de mastin lévrier ou chien courant, en toutes les autres portées qu'elle aura après, il s’en trouvera toujours quelqu’un qui ressemblera au premier chien qui l’aura couverte. »
Jacques Savary reprend cette question un peu plus tard dans les Poèmes latins sur la chasse.
Elsear Blase, né à Cavaillon (1986-1845), écrit dans ses Œuvres cynégétiques : « Une chienne de belle race couverte par un mastin, engendre de beaux et de vilains chiens, cela se comprend ; mais cette même chienne faisant plus tard d’autres portées et n'ayant eu pour celles-là qu’un chien de sa race, engendre encore des petits qui sont mastins. Ce phénomène, pour être inexplicable, n’est pas moins
certain. Il s’est renouvelé souvent sous nos yeux. »
En 1821, lord Morton dans le Philosophical Transaction, cite le cas de son couagga et plus lard Darwin et Claude Bernard donnèrent à ces faits une interprétation physiologique, tandis que Sanson les attribue à des phénomènes de superfétation.
En Allemagne, Nathusius et Sattegast concluent par la négative.
Les littérateurs modernes où contemporains ont abordé également cette question :
Michelet dit : « La femme fécondée portera partout son mari en elle : elle lui appartient à ce point que même si l'amant la féconde, c'est un enfant marqué du mari qu’elle lui donnera le plus souvent. La veuve donne fréquemment au second mari des enfants qui ressemblent au premier. »
Zola en fait également une impressionnante image dans l’histoire de la vierge Madeleine Ferrat, Fécondation où les idées sont plus poétiques que scientifiques, et ce n’est pas là que nous devons étudier la troublante question de la télégonie, mais il nous à paru intéressant de montrer que ce sujet semble avoir inquiété tous les esprits aussi bien dans le monde savant que dans le monde littéraire, etilne faut pas oublier que quelquefois de grandes vérités ont été pressenties par les écrivains avant la découverte rigoureusement scientifique.
Il nous reste un point intéressant à discuter avant d'aborder l'étude des faits expérimentaux : c’est celui de savoir si la première fécondation seule entraîne
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dans ses effets des conséquences permanentes, en d'autre terme, marque la femelle d'un cachet ineffaçable, ou si cette dernière peut recevoir l'imprégnation à toutes les périodes de sa vie sexuelle.
Les avis sont partagés. Les auteurs modernes, et en particulier M. Boissard, pensent que le terrain doit être vierge et que le premier fécondateur doit présenter des signes distinctifs de grande netteté pour queles faits de télégonie puissent aisément s'observer.
Dans un premier chapitre nous allons citer quelques cas de télégonie dans les différentes races animales que nous observons couramment, puis nous exposerons, dans un deuxième chapitre, les théories tendant à expliquer le mécanisme de cette imprégnation et nous les discuterons. Nous terminerons par quelques lignes sur la télégonie humaine, sujet délicat où le nombre de cas observés est très restreint par suite des difficultés d'observations auxquelles se heurte l’expérimentateur. Il lui est en effet impossible de suivre un grand nombre de générations et il ne peut contrôler avec une rigueur toute scientifique les fécondations et les caractères spécifiques des divers fécondateurs.
EXEMPLES DE TÉLÉGONIE
1° Télégonie chez les chiens
Pour des raisons cynégétiques, les hommes ont été amenés à étudier les phénomènes de fécondation particulièrement chez les chiens, ce qui nous explique pourquoi c’est à ces amis de l’homme que nous devons les premières observations.
Darwin relate le fait suivant dans son livre De la Variation des animaux et des plantes : « Une chienne turque noire et sans poilsayant été accidentellement couverte par un épagneul métis à long poil brun, mit bas cinq petits, dont trois furent sans poils et deux d’un poil brun et court. Livrée ensuite à un chien turc également noir et sans poils, les petits de cette seconde portée furent pour moitié semblables à la mère, c’est-à-dire turcs purs, l’autre moitié des produits ressemblant tout à fait aux chiens à poils courts provenant du premier père. »
Miles, dans son livre Stock Breeding, dit avoir observé des faits suivants : « Une chienne à peau nue, noire, fut fécondée par un épagneul brun et mit bas cinq petits dont trois étaient à peau nue, les deux
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autres étant couverts de poils bruns courts. Plus tard elle fut couverte par un mâle noir à peau nue semblable à elle et donna des petits dont quelques-uns ressemblaient comme pelage au premier fécondateur. »
Agassiz unit une chienne terre-neuve à un basset puis ultérieurement à un lévrier, et obtint de cette dernière fécondation des produits ne ressemblant en rien au lévrier, mais bien au contraire au basset.
Kiener, dans le Journal de l'Agriculture, 1890, dit avoir obtenu d’un couple de chiens artésiens, un chien à l’œil vairon alors que la chienne avait été antérieurement couverte par un chien d'espèce quelconque, qui présentait ce signe distinctif.
> Télégonie chez les Bovidés
Pringle, dans Live Stock of the farms, cite le cas suivant : « Une vache noire, de la race d’'Angus, dont les ascendants appartenaient à un troupeau fameux, fut saillie pour la première fois par un taureau Durham. Elle fut ultérieurement saillie, par suite d'un changement de propriétaire, par un taureau de la race d'Angus qui est caractérisé par l'absence de cornes, De ce dernier accouplement naquit un veau cornu semblable à un croisé Durham. »
3° Télégonie chez les moutons
H. Magne, dans /lygiène vétérinaire appliquée, cite
le fait suivant : «Des brebis blanches ayant été luttées une première fois par des béliers noirs, donnèrent avec des béliers blancs des agneaux pigmentés. » Miles cite un fait analogue.
4° Télégonie chez les souris
On observe dans cette espèce de souris blanches et grises des faits très nets : le caractère blanc dominant ne disparait jamais. M. Boissard cite, dans sa conférence faite à l’hôpital Saint-Louis, le 10 septembre 1910, les faits suivants : « Après l’union de souris blanches et grises, les produits de la première génération sont tous gris, mais les souris grises ne sont pas de vraies souris grises, car chez elles le blanc est latent et va disparaitre : en effet, à la deuxième génération provenant uniquement de ces souris grises, il y a 25 o/o de souris grises et 55 oJo de souris blanches, ces 25 o/o de souris blanches reproduisant entre elles ne donneront que des souris blanches, tandis que les 55 0/0 de souris grises donneront 1 blanche pour 9 grises, puis 1 blanche pour 15 grises et ainsi de suite, mais le caractère blanc ne disparaît pas, il est dominant, ineffaçable, d’où l’on peut conclure que dans ces souris grises il y a eu antérieurement imprégnation de souris blanches.
5° Télégonie chez les porcs
Dans la race du porc domestique seule, ou par
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union avec le sanglier, on observe souvent des faits analogues. L'union de truies blanches avec des verrats tachetés donne naissance à des gorets tachetés. Giles, dans le Philosophical Transaction, 1821, dit : «qu'une truie de la race d'Essex, noire et blanche, donna avec un sanglier marron foncé des produits participant des caractères des deux ascendants.Longtemps après avec un verrat d'Essex,elle donna encore des petits pigmentés en marron ». Meckel cite un cas
du même genre.
6° Télégonie chez les Equidés
Chez les chevaux, la télégonie a été parliculièrement étudiée à cause de l'intérêt qu'ont les éleveurs à conserver des races pures où à améliorer les races existantes. Dans le Poitou, on appelle Juments intérieurement mulassières des jumentssaillies une première fois par un baudet et qui donneront ultérieurement des produits rappelant le mulet.
Bernardin donna à ce sujet une intéressante observation de jument mulassière nommée Sophie. Cette jument fut livrée à plusieurs reprises à des baudets et donna deux mulets. Plus tard elle fut livrée à un élalon arabe très corsé Doru-Packha. Les résultats obtenus sont les suivants et furent décrits par M. Bernardin dans {e Journal d'Agricullure pratique du 14 février 1901.
« Son premier produit avec cel étalon fut un pou-
lain appelé Doru, il mit complètement en défaut mes appréhensions. Ses formes furent irréprochables et ses allures très dégagées, les pieds seulement, surtout ceux de devant, laissaient à désirer, ils rappelaient par trop ceux de la mère.
« L'année d’après, Sophie saillie par Doru-Pacha donna un second poulain Pacha qui, bien qu'ayant la robe, les marques et presque la taille du premier en différait très sensiblement.
& Il offrait avec certaines atténuations tous les caractères du mulet : la tête, la crinière, l’encolure, le dos, la croupe, les pieds serrés, les allures rétrécies et par-dessus tout l’entêtement proverbial. J'ai vu les poulains... etc. ».
Nous citerons encore le cas bien connu, publié par Lord Morton, dans le Philosophical Transaction de 1821 et reproduit dans le Naturalist’s Jardine’s library de la jument imprégnée par un couagga.
Lord Morton voulut faire des études sur la domestication des zèbres et réussit à se procurer un couagga mâle qu’il accoupla avec une jument 7/8 arabe qui n’avait pas encore été saillie.
De cet accouplement résulta la naissance d’un produit mixte moilié arabe, moitié couagga, tant par ses formes que par son pelage.
La jument, étant devenu la propriété de sir Gore Ouseley, fut saillie par un étalon arabe noir. Deux petits naquirent : un poulain et une pouliche ; lord Morton les décrit ainsi:
« Ce sont deux beaux spécimens de la race arabe et
ils ont les caractères de cette race aussi prononcés qu’on peut s'y altendre chez des sujets ayant 15 à 16 o/o de sang arabe ; cependant leur coloration et la disposition de leur crinière présente une ressemblance frappante avec le couagga.
« Leur coloration est baie, marquée plus ou moins, comme ie couagga, de teintes plus foncées. Tous deux se distinguent par la présence de la ligne foncée sur le dos, de bandes foncées à l'avant-main et de bandes noires à la partie postérieure des jambes.
Les lignes de l’avant-main du poulain confinent au garrot et à la partie de la nuque voisine ; celle de la pouliche couvrent presque entièrement la nuque et les côtés de la poitrine jusqu’au flanc.
«La robe de celte dernière dans la région de la nuque joignant à la crinière est pâle, tirant sur le gris, ce qui rend les bandes encore plus évidentes que chez le poulain. La même coloration pâle se retrouve encore sur la croupe, mais à un moindre degré, entrainant une disposition de la leinte sombre qui par là encore la fait ressembler au couagga.
« Le poulain et la pouliche m'ayant été amenés des prés je ne pus, en l’état actuel de leur robe, constater s’ils avaient les taches de la croupe, le paturon foncé ou les bandes étroites du front qui existent chez le couagga.
Il n’y avait pas d'apparence de lignes foncées sur les flancs ni de touffes blanches à la crinière ; tous deux ont la crinière noire. Celle de la pouiiche est courte, raide, le garçon d’écurie de sir Gore Ousley
affirme qu'elle n'a jamais été autrement ; celle du poulain est longue, mais si raide qu’elle forme un arc avant de se rabattre sur les côtés du cou, ce en quoi elle se rapproche de celle de l’hybride, Or, il faut remarquer que dans la race arabe plus que dans toute autre, la crinière tombe flasque couvrant en grande partie la nuque. Les bandes que l’hybride, le poulain et la pouliche portent autour des jambes sont pius marqués et plus sombres que chez le zèbre, qui était très légèrement rayé ; mais il n’y a rien d'étonnant que l’hybride présente certains caractères du couagga qu'on ne retrouve pas chez le poulain et la pouliche et d'autres, en particulier les bandes de l’avant-main, qui sont moins apparentes
chez l'hybride que chez les poulains. »
7° Télégonie chez les oiseaux
Quelques mots pour terminer cette étude de faits expérimentaux de la télégonie chez les oiseaux. Dans le Country Gentleman, 1873, on mentionne le fait suivant : € Des poules Brahmas ayant été cochées et fécondées par un coq Houdan, donnèrent avec des
coqs Brahmas des poussins rappelart le Houdan. »
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OBSERVATIONS ET EXPÉRIENCES INFIRMANT LA TÉLÉGONIE
Toute théorie a ses partisans et ses contradicteurs. Dès que les faits de télégonie furent préterdus indéniables par certains auteurs, d’autres citèrent des observations tendant à infirmer la doctrine.
Sattegast rapporte l’observation d’une levrette russe qui fut d’abord conduite à un chien de berger avec lequel elle eut des produits métis qui furent sacrifiés de nouveau, après quoi elle fut conduite à un chien corsé. Elle donna un petit de belle race, ayant de bonnes aptitudes. Jamais elle ne donna de produits rappelant le fécondateur primitif. II cite également le cas de quatre juments : Gonorilla, Hydra Ida, Ruhlia, qui d’abord accouplées à un baudet, ne donnèrent jamais dans les produits de leurs fécondation ultérieure de produits rappelant le baudet. Dans le Journal d’'Agricultare du 27 février 1901, Minssen mentionne qu'il possède des vaches de la race de Schwitz qui,après avoir donné des produits Durham- Schwitz ont toujours donné par la suite des veaux de la couleur de leur père, dont la teinte élait noire pie. Cousin, dans sa thèse, 1903, cite le cas d’une
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petite chienne courante noire et blanche à poils ras, mais tellement mâlinée qu'il était impossible de la ramener à une autre race. Fécondée une première fois par un griflon fauve, elle mit bas une portée où les sujets étaient tous différents, quelques-uns même étant absolument dissemblables des ascendants. Fécondée ensuite par un chien courant fauve et à poils ras, elle ne donne qu’un pelit absolument semblable à la mère comme coloration, mais présentant dans sa forme un mélange des caractères de ses ascendants directs. Il était absolament impossible de retrouver chez lui la moindre analogie avec le premier mâle. |
Une autre fois Cousin cite le cas d’une chienne braque, Saint-Germain, qui couverte pour la première fois par un épagneul eut des petils métissés. Liée ensuile par un Saint-Germain, elle mit bas une portée dont tous les sujets étaient de vrais Saint-Germain, sans qu'il fut possible de retrouver sur aucun le moindre signe rappelant le premier mâle épagneul.
M. Étienne Rabaud a procédé à de minulieuses recherches, qui furent poursuivies durant quatre années,en vue de préciser si le fait de l’imprégnation des femelles par un premier mâle est bien exact.Les recherches de M. Rabaud ont été poursuivies sur des élevages de souris. Elles ont montré d'une façon absolument probante que, pour les souris au moins, le phénomène de la télégonie n'existe pas. Nous pour-
rions encore ciler des cas de faits télégoniques et
des cas où la télégonie ne s’est pas produite ou n’a pas été appréciable aux observateurs. Il me semble que nous pouvons seulement conclure que si les faits de télégonie sont parfois dans les races animales domestiques d'une telle netteté qu’il soit impossible de les nier, il est d’autres cas où ils paraissent ne pas exister de façon très constante. Nous allons étudier un chapitre complexe : celui des théories tendant à expliquer la genèse des faits de télégonie. La sagacité des penseurs s’est exercée à déchirer le voile impondérable du mystère de l’imprégnation télégonique et de nombreuses théories ont été émises qui ne restent encore, hélas, que des hypothèses.
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