‹ De l'incendie du divin amourChapitre 21 sur 56 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Regrets de l'Ame après avoir délaissé Dieu pour les créatures.

C'est en Dieu seul que se trouve le repos d'une âme qui aime le Seigneur, qui est éclairée des rayons de la véritable lumière et qui reconnaît le néant des biens terrestres. C'est en se désaltérant à cette source de la vie, où les bienheureux sont enivrés d'une ineffable douceur, et qui n'est connue que de ceux qui en ont fait l'expérience, qu'elle parvient à éteindre le feu de ses convoitises. Mais elle ne peut arriver à ce but qu'en détachant ses affections des choses créées , car tout ce qui tombe sous les sens est un piège pour l'imprudent qui s'y livre.

ÔS DE L'iNCENDIR

Aassi, mon Dieu, je suis saisi de frayeur toutes les fois que je reporte mes regards sur le passé de ma vie. Hélas! que d'heures stériles dans le cours de mon pèlerinage ! Comment oserai-je me présenter devant vous ? Lorsque vous me demanderez compte des jours de ma vie et des fruits que je pouvais en retirer, comment aurai-je la force de régler ce grand et redoutable compte?

0 mon bien-aimé Seigneur î pourquoi donc ne vous ai-je pas toujours donné la première place dans mon cœur? pourquoi n'avcz-vous pas été l'objet continuel de mes pensées et l'unique source de ma joie ? Où était donc mon cœur lorsqu'il se trouvait loin de vous ? Nêtcs-vous pas le centre d'où émane tout ce que les créatures ont d'estimable et d'attrayant? Hélas! mon Dieu, je l'avoue le regret dans rame, le faux brillant des créatures a fasciné mes yeux, et j'ai oublié que vos charmes étaient mille fois plus dignes de Iker mes regards, et que tous ces objets

qui m'enchantaient n'étaient cependant qu'un pâle reflet de votre inappréciable beauté.

Et en effet, quel est celui qui a fait briller les astres du firmament? quel est celui qui a paré la terre de ses fleurs et de ses plantes? quel est celui quiadonné l'air aux oiseaux, l'eau aux poissons, au corps de l'homme ses charmes extérieurs, et à son esprit toutes les vertus qui l'ennoblissent ? 0 Dieu de miséricorde, ô éternelle beauté , n'est-ce pas encore à vous que tant de légions d'Anges sont encore redevables de leurs privilèges?

Ps'esi-ce pas vous qui donnez les ardeurs de l'amour aux Séraphins, la sublimité de l'intelligence aux Chérubins , le pouvoir de juger aux Thrônes, l'autorité aux Dominations, l'excellence aux Principautés, la force contre les démons aux Puissances, le pouvoir d'opérer des prodiges aux Vertus, et l'honneur d'être vos ambassadeurs aux Archanges et aux Anges ? Et cependant, ô mon Dieu , tout cela n'est

encore qu'une faible étincelle de votre infinie bonté.

0 bon Jésus, source de toute beauté, ayez pitié d'un malheureux qui vous a connu et aimé si tard et qui s'est précipité par là dans un abîme d'égarement.

Les vains attraits des créatures ont séduit mon cœur, et je n'ai point compris que vous étiez plus doux que le miel. Et en effet, ô éternelle charité, qu'est-ce que la douceur et les charmes des créatures, sinon l'expression de votre douceur , de cette douceur que vous réservez à ceux qui vous craignent. Les charmes des créatures, ô mon Jésus, doivent donc nous inviter à vos amabilités éternelles; je reconnais maintenant que toute satisfaction en dehors de vous me conduit à une extrême misère.

En mêlant ainsi l'amertume à mes criminelles jouissances, vous vouliez m'apprendre que c'était en vous seul que je pouvais trouver un plaisir sans mélange; je ne l'ai point compris , et celte igno-

rance est la cause de mes fautes. Oui , mon Dieu , le parfum des créatures m'a séduit et je n'ai point su que tous leurs arômes ne sont rien en comparaison de ceux que vous exhalez. 0 miséricordieux Jésus, source de tous les parfums, odeur de suavité, dont la douceur est si exquise qne Ton s'empresse et que l'on travaille sans relâche pour se la procurer , pardonnez-moi de vous avoir connu si tard et d'avoir attendu si longtemps à vous rechercher.

La voix des créatures m'a séduit, et je n'ai point compris les charmes que les élus trouvent dans les paroles qui sortent de votre bouche, la douceur de vos conseils à l'égard de ceux qui vous aiment et la facilité des préceptes que vous imposez à vos Saints. 0 bon Jésus , source de la sagesse , auteur de la science, gardien de la conscience, distributeur de la grâce, guide des élus, force des combattants , consolation des affligés , pardon des pécheurs, récompense des bienheu-

reux, porte du ciel, dispensateur de tous les trésors de la Sainte-Trinité , je vous en conjure, faites retentir votre voix à mes oreilles.

0 mon Dieu , vous savez avec quelle amertume je me rappelle la séduction que j'ai éprouvée de la part des créatures : Venez, me disaient-elles d'une voix enchanteresse , jouissons des biens que la terre nous présente , faisons-nous des couronnes de roses avant qu'elles se flétrissent, sachons mettre à profit le temps enchanteur de notre jeunesse ; n'épargnons pas la vie, couvrons-nous de parfums et laissons partout les traces de notre allégresse.

Je me suis laissé gagner par ces paroles, Seigneur, et je n'ai point compris la vanité des promesses qui m'étaient faites. Quel fruit en ai-je retiré? Et cependant, ô mon Dieu , au milieu de ces égarements, votre voix se faisait toujours entendre à mes oreilles; j'ai ressenti ses salutaires impressions et j'y ai résisté. Oh !

pourtant, que de fois ne m'avez-vous pas amoureusement répété: Tu as péché, cesse donc de m'offenser et rougis. Et moi je vous répondais avec insouciance : Seigneur , me voici , mais laissez-moi quelque temps encore et bientôt je renoncerai à toutes ces vanités. Mais ce bienlôt n'arrivait jamais. J'entendais la parole intérieure que vous m'adressiez , mais je ne songeais pas à réformer ma vie , et c'est ainsi que je marchais à ma ruine. Mais, ô mon Roi et mon secours, vous avez daigné me sauver vous-même pour que je ne fusse pas éternellement séparé de vous.

Hélas! Seigneur, la mollesse des créatures m'a encore malheureusement séduit. Jai oublié les douceurs de vos chastes embrassemenls, et les délices de votre union. Et cependant, en vous aimant, je conservais ma pureté, et je demeurais vierge en vous prenant pour l'époux de mon âme. Oui , car vos embrassements purifient et votre union

sanctifie. Oh! quelle douceur et quelle joie dans mon cœur, quand, à ma prière, la droite de votre sagesse et de votre miséricorde presse mon cœur sur votre cœur ! Est-il rien d'aussi suave et d'aussi salutaire que de reposer entre les bras d'un époux si chéri, et de s'endormir dans les embrassements d'un si grand roi?

Elle avait bien l'expérience de celte félicité , cette âme , qui s'écriait , dans l'ardeur de ses vœux : Oh ! quand auraije le bonheur de recevoir un baiser de la bouche de mon époux ? Oh! que n'es-tu mon frère , ajoutait-elle presque défaillante d'amour, que n'as-tu sucé les mamelles de ma mère, j'aurais pu te rencontrer seul et te couvrir de mes baisers (1) !

Cette seule pensée ravit mon esprit ; que serait-ce donc si mon cœur avait éprouvé ces douceurs ? Oh! je vous en conjure, Seigneur, accordez-moi cette faveur. Quoique j'aie été assez malheu-

(<1) Gant. 4, 2.

reux jusqu'ici pour chercher mon bonheur loin de vous , je désire cependant vivement retourner à vous. Ne me repoussez pas , mais bien plutôt faites éclater la gloire de votre nom , et ne détruisez pas cette image que vous avez créée et rachetée ensuite au prix de votre sang. Vous m'avez cherché avec sollicitude, et après m'a voir trouvé, vous m'avez reporté avec joie sur vos épaules.

0 Dieu de ma vie, pourriez-vous donc jamais perdre mon âme , cette pauvre servante pour laquelle vous avez fait tant de sacrifices ? Daignez vous rappeler l'amour que vous m'avez témoigné et les travaux que vous avez endurés pour moi. Multipliez le nombre de vos bienfaits , rappelez le prodigue, afin que vos brebis reconnaissent que vous êtes le Père des miséricordes et que vous ne voulez pas que personne périsse. Écoutez-moi, Seigneur, exaucez-moi; faites-moi rentrer à votre service , afin que je ne cesse jamais de vous glorifier et de chanter les

miséricordes dont vous m'avez comblé en m'arrachant si souvent à la fureur des ennemis prêts à me dévorer, lorsque je m'éloignais de vous, qui êles mon unique refuge au temps de la persécution.

Ce n'est pas tout, ô Dieu, ma louange et la joie de mon cœur, vous m'avez relire des abîmes insondables du péché, où, sans vous, je serais demeuré éternellement caplif pour y subir les plus horribles tourments, dans ces abîmes où pas une seule voix ne s'élève pour célébrer vos louanges , ô mon Seigneur. Ouvrez mes lèvres, Dieu de bonté et de miséiicorde, afin que je puisse, de toute Tardeur de mon âme , exaller voire magniiicence et chanter tous les bienfaits que vous m'avez accordés, et dont je ne pourrai jamais raconter ni le nombre, ni la grandeur.

Vous êtes le Dieu après lequel mon cœur soupire et que mon âme désire ; que je puisse aussi vous offrir un sacrifice de louanges qui honore votre majesté ,

comme le chantait le Prophète que vous inspiriez, lorsqu'il disait : Un sacrifice de louanges sera célébré en mon honneur.

Et encore : Heureux, Seigneur, heureux ceux qui habitent dans votre maison, car ils vous loueront dans les siècles des siècles (1).

Page 1