CHAPITRE XIII
Des différents degrés de la Charité.
Venez en moi, ô mon Dieu, vous que je cherche et que j'aime , vous que je m'efforce de louer et d'adorer de tout mon cœur et de toutes mes forces. Mon âme, qui vous est dévouée et qui se sent embrasée des feux salutaires de votre amour, soupire vers vous, vous aspire et brûle de vous voir seul. Elle ne trouve de bonheur qu'en parlant de vous, qu'en écoulant le langage de votre charité , et
?*) Ps 40 et 83.
qu'en se recueillant affectueusement dans le sein de votre amour.
Oui, ô mon Dieu, car aussi bien votre amour flatte agréablement mon cœur, et c'est pourquoi je suis heureux de l'exalter près de ceux qui vous aiment. Je suis percé des traits de votre charité, et je me sens forcé d'en faire le sujet de mes entretiens. Qui pourra dignement célébrer ses merveilles et publier ses louanges ? Alors même qu'il me serait donné de parler le langage des hommes et des Anges, je ne pourrais encore que balbutier, car l'amour de mon Dieu surpasse infiniment toute l'éloquence des hommes et la dignité des Anges.
O vous, cependant, qui le souhaitez et qui le recherchez, écoutez la parole de la céleste charité : Heureux, nous ditelle, heureux ceux qui m'écoutent et qui veillent à ma porte. Quiconque me trouvera aura trouvé la vie (i). Elle est
i Prov. 8.
bien grande cette charité du Seigneur , et ses œuvres sont vraiment merveilleuses; elle blesse les uns, elle enchaîne les autres, et à d'autres encore , elle donne la langueur et la défaillance.
Écoutez son langage dans ses divines opérations : « \ous avez blessé mon cœur, ma sœur et mon épouse; vous avez blessé mon cœur (I), Je les entraînerai dans les chaînes d'Adam, dans les liens de la charité (2). Filles de Jérusalem , si vous rencontrez mon époux ,
dites-lui que je languis d'amour (5)
La pensée de votre salut fait défaillir mon âme, et votre Verbe m'a rendu l'espérance (4). »
0 charité trois fois bienheureuse, qu'elles sont larges les blessures que vous faites lorsque vous percez nos esprits et nos cœurs ! Vos traits enflammés
(1) Gant. 4.
(2) Osée , i .
(3) Cant. 2.
(4) Ps. 4 28.
80 de l'ixcendib
les pénètrent si intimement , qu'ils ne peuvent plus comprimer ni dissimuler la violence et l'ardeur de leurs désirs.
L'amour les brûle et les consume. Ils gémissent et poussent de longs et profonds soupirs; car les gémissements et les soupirs sont les signes des blessures de rame. Pour ceux qui sont enchaînés dans vos lien , ô suave charité ! tantôt ils se sont plus vivement embrasés, tantôt ils se sentent comme appesantis sous le poids de leurs préoccupations ; mais bientôt l'amour revient les enflammer avec plus d'ardeur encore. C'est ainsi que s'éloignant par intervalles et revenant toujours avec plus d'intensité, peu à peu il amollit le cœur, épuise les forces, jusqu'à ce qu'il soit devenu le seul maître de l'esprit, et qu'il remplisse son souvenir tout entier, sans laisser aucune place à d'autre qu'à son bien-aimé.
Arrivée à ce degré, la charité consume le cœur et se présente pure de toute affection étrangère, car il n'est plus alors
qu'un seul amour qui puisse satisfaire pleinement. ï/âme soupire après lui, elle l'aspire, elle brûle et se repose en lui, et c'est en lui seul qu'elle trouve son aliment, son soutien et sa douceur; le reste n'a pour elle qu'amertume et fadeur, et elle repousse promptement tout ce qui ne se rattache point à l'unique objet de son affection.
Mais qui peut raconter la douce tyrannie de cet amour divin? qui pourra dire comment il repousse tout désir, exclut toute application, et rejette tout exercice qui ne tend pas à son développement?
Tout lui paraît insupportable, s'il n'y voit un moyen de concourir à son but; mais une fois que le cujur peut jouir de ce qu'il aime, rien ne lui manque, il est en possession de tout; si, au contraire, il est privé de cette jouissance , son corps s'affaiblit, son cœur défaille, les conseils et les consolations lui sont à charge, et il ne sait plus obéir à la voix de la raison.
C'est à la suite de ces opérations de l'incem). 7
la sainte charité , que survient dans les cœurs une surabondance d'amour qui les consume. Aucun désir, aucune occupation , ne suflisent désormais à cette âme embrasée. Elle puise à la source, et cependant elle ne peut se désaltérer; plus elle boit, plus elle a soif; elle jouit de l'objet de ses vœux , et ses désirs n'en sont pas moins ardents. Qui donc pourra se représenter la charité de cette âme et la véhémence de son amour? Est-il rien au monde qui pénètre le cœur plus intimement et qui le brise plus violemment?
Est-il rien qui agite l'âme plus vivement, lorsqu'elle cherche à tempérer ses ardeurs en lui résistant , et qu'elle ne le peut; lorsqu'elle s'efforce d'éteindre la la soif qui la dévore en s'enivrant, et que ses efforts demeurent impuissants?
Sous l'empire de ces désirs dont l'âme est enflammée, elle ne peut plus trouver ni remède, ni consolation. Et souvent l'amour se changerait en délire, si la prudence et une constance inébranla-
ble ne venaient en réprimer l'impétuosité.
0 excellence de l'amour! ô véhémenee et violence de la charité! ô énergie de la ferveur! qu'il est merveilleux cet amour qui domine toute autre affection ! Comme elle est forte la véhémence de la charité qui ne permet aucun repos à l'âme, et qui repousse tout amour étranger ! comme elle est vaste cette ferveur du zèle à qui rien ne suffit!
L'existence réciproque d'une charité intime resserre les liens de la paix entre les amis, et elle rend leur alliance agréable, heureuse, indissoluble et perpétuelle. Mais vous , ô charité bien aimée, ô amour saint, à qui je me crois lié, daignez me révéler quelques-uns de vos secrets, m'expliquer les différences qui existent entre les termes mystérieux :
Avoir soif de Dieu, vers Dieu, en Dieu et pour Dieu.
L'âme a soif de Dieu, lorsqu'elle désire ses communications spirituelles, quanc!
elle commence à goûter cette douceur intime , dont l'effet ordinaire est d'enivrer l'esprit , et à comprendre combien le Seigneur est doux.
L'àme a soif vers Dieu, quand , par la grâce de la contemplation , elle désire s'élever au-dessus d'elle-même et contempler le grand Roi dans tout l'éclat de sa beauté.
L'âme a soif en Dieu, quand elle désire passer tout entière en Dieu par un ravissement de la volonté.
Enfin l'âme a soif pour Dieu, quand l'esprit ne laissant rien au gré du libre arbitre, il se confie sans réserve au Seigneur, et néglige ses propres intérêts pour ne penser qu'à ceux de Jésus-Christ.