CHAPITRE XV
Du troisième et du quatrième degré de la Charité.
Quand resprithumainsesent ravi dans l'abîme de la divine clarté, et qu'il s'y plonge si profondément qu'il oublie toutes les créatures pour se donner tout entier
à Dieu , il est arrivé au troisième degré de la charité. C'est alors que toutes les affections charnelles et toutes les sollicitudes sont absorbées par l'éclat de la gloire, et pour quelque temps le silence est au ciel. Pendant que l'âme se dégage d'elle-même et qu'elle est transportée jusqu'au sanctuaire impénétrable de la Divinité, c'est alors qu'elle est environnée de toutes parts de l'incendie de l'amour divin; elle en est pénétrée et tellement embrasée qu'elle est presque entièrement dépouillée d'elle-même et qu'elle prend des sentiments divins.
Consumée par l'amour de la beauté qu'elle contemple , elle se perd tout entière dans la gloire. De même que le fer posé sur un brasier s'échauffe d'abord , puis rougit et devient incandescent jusqu'à ce qu'il entre en fusion ; ainsi l'âme absorbée par l'incendie de l'amour divin et tout environnée des désirs éternels s'échauffe d'abord, puis s'embrase et devient comme liquéfiée. Écoutez des coeurs
embrasés de cet amour et consumés de ces désirs : « N'est-il pas vrai, disent-ils, que notre cœur était tout enflammé, lorsque Jésus nous parlait en chemin (1). »
Peut-on nier que le même feu n'embrase ceux qui sont environnés des flammes de la Divinité, qui sont en vue de sa gloire, qui contemplent au grand jour les splendeurs de Dieu et qui se transforment à son souffle de clarté en clarté? Écoutez encore le langage d'une âme en possession de ce bonheur : « A la parole de mon Bien-aimé, mon cœur s'est consumé d'amour (2). »
Aussitôt que l'âme est admise dans le sanctuaire des mystères divins, transportée par son admiration et enivrée de bonheur, elle se perd tout entière dans celui qui lui parle. Dès qu'elle entend ces mystérieuses paroles qu'il n'est pas donné à l'homme de répéter, dès qu'elle
(4) Luc, 24.
(2) Gant. 5.
comprend les profonds secrets de la divine sagesse qui lui sont manifestés, s'évanouissant dans les bras de celui qu'elle aime , elle s'écrie : « Couvrez-moi de fleurs et de parfums, car je languis d'amour (1). »
Enflammée, amollie et presque consumée par le feu de l'amour divin , il ne reste plus qu'à exposer à l'âme en quoi consiste la volonté attrayante et parfaite de Dieu, et à la lui proposer sous la forme de la vertu, car elle se portera désormais d'elle-même à la pratique de cette volonté divine. Ce sera l'humilité de Jésus-Christ qui lui sera donnée pour type, et c'est à elle que s'adressent ces paroles : « Soyez dans la disposition où a été Jésus-Christ ; déjà sous la forme d'un Dieu, il n'a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égalera Dieu luimême , mais il s'est anéanti en prenant la forme d'un esclave (2). »
(4) Gant. 2.
(2) Philip. %
Pour ceux qui veulent arriver au quatrième degré de la charité, ils doivent encore se proposer pour type cette humilité qui faisait dire à Jésus-Christ : « Qu'il n'est point de chanté plus grande que celle qui porte à donner sa vie pour ses amis (1). » Oui, ils possèdent le suprême degré de la charité ceux qui se portent jusqu'à l'héroïsme de ce sacrifice, et qui peuvent répéter après saint Paul : « Je vis, mais non je ne vis plus, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (2). »
Ceux qui agissent avec foi dans ce degré d'amour, participent à l'impassibilité, et ils peuvent dire aussi : « Quel est le faible dont je ne partage pas les souffrances? Quel est celui qui tombe sans que j'en ressente le contre-coup (3). \> Les angoisses, les périls , les prisons , enfin tous les tourments endurés pour le
(4) Joan. 4 5.
(2) Galat. 2.
(3) Corinth. 43.
nom de Jésus-Christ, sont acceptés avec joie par celui qui est arrivé à ce degré d'amour. Car alors « la charité est patiente ; elle est bienveillante et sans envie; elle endure tout, croit tout et espère tout (1). »
Ainsi, dans le troisième degré, l'âme est glorifiée en Dieu, et elle est humiliée pour Dieu dans le quatrième. Elle se conforme à la divine charité dans le troisième , et à l'humanité de Jésus-Christ dans le quatrième. Elle est comme transformée en Dieu dans le troisième; elle commence à s'anéantir dans le quatrième, et elle prend la forme d'un esclave pour gagner toutes les âmes à Jésus-Christ. Ainsi soit-il.
[*) Corinth. 43.