CHAPITRE XL1H
Du don des larmes.
Seigneur, je me rappelle le pieux empressement de cette femme qui vous cherchait avec amour dans votre sépulcre et qui demeurait encore lorsque tous les disciples s'étaient retirés. Elle s'asseyait triste et désolée et fondait en larmes. De temps en temps elle se levait, se dirigeait vers l'ouverture du sépulcre, et son regard vigilant vous cherchait sans cesse. Elle y était entrée déjà bien des fois , mais ce n'était point encore assez pour son amour. La vertu d'une bonne œuvre consiste dans la persévérance avec laquelle on la poursuit.
Comme elle vous aimait plus que les autres , qu'elle pleurait en vous aimant , qu'elle vous cherchait en pleurant et qu'elle persévérait dans ses recherches ,
elle mérita de vous trouver , de vous voir et de vous parler la première. Bien plus , ce fut elle qui eut la gloire d'annoncer à vos disciples le triomphe de votre Résurrection ; vous voulûtes bien l'en charger vous-même : « Allez , lui avez-vous dit , et annoncez à mes frères qu'ils aient à se rendre en Galilée, c'est là qu'ils me verront. »
Si donc cette femme pleura si constamment en vous cherchant vivant au milieu des morts et alors même qu'elle vous louchait par la main de la foi , comment donc l'âme qui vous aime et qui soupire après vous , pourrait-elle voir tarir ses larmes? Unique espérance et refuge des malheureux , vous que l'on ne supplie jamais sans compter sur votre miséricorde i par votre saint nom , accordezmoi de verser devant vous d'abondantes et douces larmes , toutes les fois que je pense à vous, que je parle de vous, que j'écris et que je lis sur vous , que je m'entretiens de vous , que je me rap-
pelle votre souvenir, que je me présente devant vous , que je vous offre mes louanges, mes prières et mes sacrifices; que nuit et jour les larmes soient le pain dont je me nourrisse.
Roi de gloire, maître de toutes les vertus, vous nous avez appris par vos paroles et vos exemples à verser devant vous nos pleurs avec nos gémissements : « Heureux ceux qui pleurent, avez-vous dit , parce qu'ils seront consolés ! *
Vous avez pleuré sur votre ami après sa mort , et sur la malheureuse cité dont vous annonciez la ruine. Par ces très-saintes larmes et par toutes les miséricordes dont vous avez daigné nous entourer si merveilleusement après notre chute , je vous en conjure , accordezmoi ce don des larmes que mon âme désire ardemment; accordez-le-moi, car je sens que je ne puis l'obtenir sans vous : il n'y a que votre Esprit saint qui puisse attendrir les cœurs des pécheurs et leur inspirer la componction. Àccor-
dez-moi le don des larmes comme vous l'avez autrefois accordé à mes pères , dont je dois imiter les exemples en pleurant toute ma vie sur mes fautes.
Au nom des mérites et des prières de ces saintes âmes qui vous ont été si agréables et qui vous ont servi si fidèlement, ayez pitié de moi, votre indigne serviteur, et accordez-moi le don des larmes. Donnez-moi une source intarissable de pleurs afin que jour et nuit je n'aie pour me nourrir d'autre pain que mes larmes; que par le feu de la componction je devienne en votre présence, ô mon Dieu, un holocauste rare et précieux sur l'autel de mon cœur, et que ce sacrifice du matin fasse monter vers vous une agréable odeur.
Donnez-moi une fontaine de larmes où je puisse continuellement purifier les souillures de mon holocauste ; car , je le reconnais, quoique je m'offre tout entier à vous avec le secours de votre grâce , ma fragilité me fait cependant
tomber encore chaque jour dans bien des fautes. Accordez-moi donc le don des larmes , Dieu béni et tout aimable , faites-les jaillir surtout de la douceur de votre amour et du souvenir de vos miséricordes. Préparez ce festin en présence de votre serviteur , afin que je puisse m'y rassasier quand je le souhaiterai.
Faites , dans votre bonté et votre miséricorde, que ce calice enivrant et magnifique étanche ma soif; que mon esprit soupire toujours après ces saintes larmes , et que mon âme se consume au foyer de votre amour , dans l'oubli de la vanité et des misères du monde ; que mes péchés ne vous rendent pas inexorable , mais n'écoutez que votre bonté , et , par les mérites de tous les Saints , daignez donner à mes vœux leur entier accomplissement.