CHAPITRE XLV
Le Repos dans le sein de Dieu .
Mon Dieu , je vous en conjure , que ma pensée s'éloigne de tout mal , que mon cœur se ferme à l'iniquité , et qu'il n'ait plus d'affection que pour la justice. Au milieu des ténèbres de ce monde , et parmi les adversités qu'on y rencontre à chaque pas, quoi de plus beau et de plus doux que de soupirer après les délices des cieux , de ne plus désirer que Téternelle béatitude et de tenir son esprit constamment attaché là où Ton est sûr de posséder les véritables joies !
Doux et aimable Sauveur , quand donc vous contemplerai-je ? Quand pourrai-je apparaître en présence de votre gloire, et me rassasier de votre beauté ? Quand est-ce que vous m'arracherez de cette obscure prison, que je serai libre de l'ingehd. 4 8
publier les grandeurs de votre nom et que je me trouverai inaccessible aux tribulations? Quand me sera-t-il donné de passer dans cette demeure admirable et merveilleuse, où Ton entend retentir les accents de la joie et les jubilations des justes? Oui, Seigneur, heureux ceux qui habitent votre demeure dans les siècles des siècles, car ils vous glorifieront!
Heureux et mille fois heureux ceux que vous avez choisis et que vous avez pris pour les rendre participants à votre céleste héritage! Seigneur, voici que vos Saints fleuriront devant vous comme des lis, et ils seront remplis de la fécondité de votre maison, et vous les abreuverez d'un torrent de volupté, car vous êtes la source de vie et c'est dans votre nom que nous verrons la lumière. Nouveaux astres qui puiseront leur clarté à celle de Dieu qui les illuminera , ils brilleront comme le soleil.
0 Dieu des vertus , qu'ils sont beaux , qu'ils sont admirables et magnifiques les
pavillons de votre éternel séjour ! Mon âme pécheresse désire vivement de s'y voir introduite. « Seigneur , j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire. Je n'ai demandé qu'une seule chose à mon Dieu , je ne lui adresse qu'un seul vœu , c'est de demeurer tous les jours de ma vie dans la maison du Seigneur (l). » a De même que le cerf altéré soupire après l'eau des fontaines, ainsi, ô mon Dieu, mon âme désire de vous posséder (2). » Quand donc me sera-t-il donné de venir et d'apparaître devant votre face ? Quand verrai-je le Seigneur après lequel mon cœur soupire ? Quand pourrai-je le contempler dans la terre des vivants ?
Mes yeux mortels ne peuvent le voir ici-bas ; que ferai-je donc , malheureux , maintenant que je me vois appesanti sous le fardeau de la mortalité ? Que
(i) Ps 83 et 26.
(2) Ps. 4*.
ferai-je ? Tant que nous sommes retenus dans les liens du corps , nous sommes loin du Seigneur; a nous n'avons point ici notre demeure permanente , mais nous la cherchons dans une autre vie (1). » Ce n'est qu'au ciel que nous nous trouverons vraiment affranchis.
t Malheur à moi , car mon exil a été prolongé ! Qui me donnera les ailes de la colombe ? je volerai et je me reposerai (2). » Non, rien n'est si doux pour moi que d'être avec mon Dieu ; il m'est bon de m'attacher au Seigneur.
Mon Dieu , tant que je serai retenu dans cette misérable chair, faites du moins que je demeure constamment attaché à vous ; car il est écrit que celui qui s'attache à Dieu ne fait plus qu'un esprit avec lui (3). Donnez-moi , je vous en conjure , les ailes de la contempla-
(4) IL Cor. 5.
(2) Ps. 4 49.
(3) Corinth. 6,
tion pour m'envoler vers vous. Tout ce qui est mauvais rampe sur celte terre , élevez donc mon esprit pour qu'il ne descende jamais dans les profondeurs de cette vallée ténébreuse ; ne souffrez pas que les ombres de cette terre lui voilent le soleil de justice et que des nuages importuns l'empêchent de regarder vers le ciel.
C'est donc en haut , c'est vers le pur séjour de la paix , de la joie et de la lumière, que je porte mes regards. Mon Dieu, tenez mon cœur dans votre main, car sans vous il n'aurait pas la force de s'élever vers les cieux. Je me dirige avec empressement là où règne la paix souveraine et là où brille l'éternelle sécurité. Possédez donc et dirigez mon esprit selon votre sainte volonté, afin que sous votre conduite il s'élève vers les célestes régions où vous rassasiez Israël de l'inépuisable aliment de la vérité; et que, sous l'aile rapide de la pensée, il s'envole vers vous, souve-
raine sagesse , qui survivez à tout , qui connaissez tout et qui gouvernez tout.
Mais vous le savez , Seigneur , l'âme qui s'élève vers vous rencontre bien des obstacles ; faites-les tous disparaître.
Que mon âme se tienne dans le silence et qu'elle passe avec indifférence au milieu de toutes les choses créées ; qu'elle s'élève au-dessus d'elle-même ; qu'elle arrive jusqu'à vous et qu'elle fixe le regard de la foi sur vous seul , Créateur de tout ce qui existe. Qu'elle soupire après vous , qu'elle médite vos grandeurs, qu'elle se dirige vers vous, qu'elle vous contemple en vous plaçant sans cesse devant ses yeux ; enfin , ô véritable bien, ô joie permanente, que toujours elle rappelle votre souvenir dans son cœur !
Les contemplations par lesquelles l'âme qui vous est dévouée s'efforce de s'attacher à vous sont nombreuses , 6 mon Dieu ; mais il n'en est aucune qui lui procure une joie semblable à celle
DU DIVIN AMOUli. 263
que Ja mienne éprouve quand elle ne pense qu'à vous et qu'elle vous contemple. Qu'elle est grande, Seigneur, 1 abondance de vos douceurs! que d'inspirations merveilleuses vous mettez dans le cœur de ceux qui vous aiment ! Qu'il est suave cet amour dont jouissent ceux qui n'aiment que vous , qui ne cherchent que vous et qui ne voudraient penser qu'à vous !
Heureux ceux dont vous êtes la seule espérance et qui ne s'appliquent qu'à la prière ! Heureux celui qui s'assied solitaire et qui se tait , celui qui veille jour et nuit pour avoir , même dès cette misérable vie , un avant-goût des douceurs que vous préparez à vos élus!
Par ces blessures salutaires que vous avez reçues sur la croix pour mon salut et qui ont répandu le sang précieux qui nous a rachetés , je vous en conjure , blessez cette âme pécheresse pour laquelle vous avez encore daigné mourir ; blessez-la du trait puissant et enflammé
de votre excessive charité. La parole de Dieu est vivante et efficace , et elle est plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants.
Vous êtes cette flèche choisie et ce glaïve aigu qui savez pénétrer la dureté du bouclier qui couvre notre cœur.
Percez le mien du trait de votre amour, que mon âme vous dise aufc la charité Ta blessée, et que jour et nuit des torrents de larmes jaillissent de ces blessures de votre amour.
Frappez, Dieu compatissant, je vous en supplie, frappez mon cœur insensible avec le tranchant de votre charité, pénétrez fortement jusqu'au plus intime de mon âme, donnez à mes yeux une source inépuisable de larmes qui soient produites par Tardeur de l'amour et le désir de contempler votre beauté. Faites que je pleure constamment ici-bas sans qu'aucune consolation ne me soit accordée, jusqu'à ce que je mérite de voir, dans l'éternelle demeure , mon époux chéri ,
mon Seigneur, le Dieu de toute beauté ; et là , en présence de votre face aimable , glorieuse et pleine de douceur , que je puisse adorer et supplier votre divine majesté dans la compagnie de ceux que vous avez vous-même choisis.
Enfin , quand je serai rempli de la félicité des cieux , quand une joie éternelle et ineffable inondera mon âme , qu'il me soit donné de m'écrier avec ceux qui vous aiment : Voilà que je contemple ce que j'ai tant souhaité , je possède ce qui a été l'objet de mes espérances et de mes désirs ! Me voici enfin réuni dans les cieux à celui que j'ai tant aimé sur la terre , que j'embrassais de toute l'ardeur de ma charité et auquel je m'attachais de toute la force de mon amour. Voici que je puis louer, bénir et adorer celui qui règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.