SONT LMPUISSANTS A FAIRE COMPRENDRE
LORIGINE DES INSTINCTS
Les instiiicls des animaux, on. le sail, sont aussi innombrables que merveilleux. Ils ont ce caractère commun dr permettre à l'animal d'agir spontanément, sans réflexioi. logique, sans hésitation ni tâtonnement, et d'atteindre .le but visé avec une sûreté à laquelle ne sauraient prétendre ni le raisonnement, ni l'éducation, ni l'entraînement.
Grâce à l'instinct, l'animal, dans une espèce donnée, agit toujours conformément au génie de celte espèce, parfois d'une manière très compliquée, dans le but d'attaquer, de se défendre, de se nourrir, de se reproduire, etc..
L'instinct essentiel est identique pour tous les individus d'une même espèce et semble aussi difficilement variable que l'espèce elle-même. Il constitue, pour cette espèce, une caractéristique psychique aussi tranchée que sa caractéristique physique.
Or, pas plus que la formation des espèces, l'origine des instincts n'est explicable par la sélection naturelle ou par l'influence du milieu.
C'est chez l'insecte qu'on peut le mieux observer l'instinct dans toute sa pureté. Fabre a élevé un monumen! impérissable à son élude et c'est à ses travaux qu'il fauf se reporter pour comprendre le caractère de variété, de complexité et de sûreté des instincts en même lemps que l'impossibilité de les expliquer par les notions classiques.
Je me contenterai naturellement de quelqrics exemples
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\ uici celui de SiLaiis, ciLé comme l'un des plus remarquables par M. Bergson :
u Le Silaris dépose ses œufs à l'entrée des galeries soulerraines que creuse une espèce d'abeille, ranthophcic. La larve du Sitaris, après une longue attente, guette l'anthophore mâle au sortir de la galerie, se cramponne à elle, y reste attachée, jusqu'au vol nuptial ; là, elle saisit l'occasion de passer du mâle à la femelle et attend tranquillement que celle-ci ponde ses œufs. Elle saute alors sur l'œuf, qui va lui servir de support dans le miel, dévore l'œuf en quelques jours, et, installée sur la coquille, subit sa première métamorphose.
u Organisée maintenant pour flotter sur le miel, elle devient nymphe, puis insecte parfait. Tout se passe comme si la larve du silaris, dès son éclosion, savait que l'anthophore mâle sortira de la galerie d'abord, que le vol nuptial lui fournira le moyen de se transporter sur la femelle, que celle-ci la conduira dans un magasin de miel capable de l'alimenter, quand elle se sera transformée, que jusqu'à cette transformation, elle aura dévoré peu à peu l'œuf de l'anthophore, de manière à se nourrir, à se soutenir à la surface du miel, et aussi -Çi supprimer le i'ival qui serait sorti de l'œuf. Et tout se passe également comme si le Sitaris lui-même savait que sa larve saura fouies ces choses. »
Un autre exemple classique est celui des liyménoptères yiboycurs.
Il faut, à la larve de ces insectes, une proie immobile et vluanlc : immobile, car autrement elle pourrait mettre en perd, par ses mouvements défensifs, l'œuf délicat et ensuite le vermisseau fixé en l'un des points de son corps : vivante, car la larve ne peut se nourrir de cadavre.
Pour léaliser ce double desicleratum nécessaire à ^a larve, l'hyn^énopJère doit paralyser la victime sans la tuer.
Pour cela, il faudrait à l'insecte, s'il agissait avec léflexion, une science et une habileté prodigieuses. II de-
L OKIOLXE DES I.NSilXCTS ~i
> lait d'abord doser son redoutable venin de telle sorle qu il y en ait juste assez pour paralyser sans tuer. Puis et sureut, il devrait avoir une connaissance approfondie de analomie et de la physiologie de la victime et aussi une -ùreté d'action infaillible pour frapper du premier coup jar surprise au bon endroit ; car la proie est souvent re- Joutablement armée, et plus forte que l'agresseur.
L'aiguillon empoisonné doit donc être dirigé, à coup sur, sur les centres nerveux moteurs et là seulement. Il faut un, deux ou plusieurs coups de dard suivant le nombre ou la concentration des ganglions nerveux. Or, cette fonction redoutable et parfaite, l'insecte ne l'a pas apprise. Lorsque l'hyménoptère déchire son cocon et sort de dessous terre, ses parents ni ses prédécesseurs n'existent plus depuis longtemps et lui-même disparaîtra sans connaiire sa descendance ni ses successeurs. L'instinct ne peut donc pas être transmis par éducation ou par exemple. Il est inné.
Comment expliquer, par les facteurs classiques de l'évolution, l'origine de cet instinct ?
L'instinct, nous dit-on, n'est qu'une habitude acquise peu à peu et transmise par hérédité.
Fabre s'est efforcé de montrer l'impossibilité de cette conception : « quelque ammophile, dans un passé très reculé, aurait atteint, par hasard, les centres nerveux de la chenille, et, se trouvant bien de l'opération, tant pour olle, délivrée d'une lutte non sans danger, que pour sa larve, approvisionnée d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait doué sa race, par hérédité, d'une propension à répéter l'avantageuse tactique. Le don maternel n'avait pas également favorisé tous les descendants... alors est survenu le combat pour l'existence... les faibles ont succombé ; les forts ont prospéré et, d'un âge à l'autre, la sélection, par là concurrence vitale, a • ransformé l'empreinte fugitive du début en une emp.rcinte.
DE L INCONSCIENT AU CONSCIENl
profonde, ineffaçable, traduite par linstinct savant que nous admirons aujourd'hui dans l'hyménopière. »
Que la sélection (hypothèse darwinienne) ou l'usage répété des instincts {hypothèse lamarckienne), aient pu renforcer ces instincts, les perfectionner, c'est possible et c'est même probable. Mais l'une ni l'autre hypothèse ne peu', d'après Fabre, expliquer Vorigine même de l'instinct.
Le hasard ni le besoin ne peuvent faire comprendre comment, chez Tinsecte primitif, du premier coup, sans tâtojmement, l'aiguillon a su trouver le ganglion nerveux et a pu paralyser sans tuer. En effet : « Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard devaient s'adresser à la face supérieure de la proie saisie, à la face iîii'érieure, au flanc, à l'avant, à l'arrière, indistinctement, d'après les chances d'une lutte corps à corps... Or, combien y en a-t-il de points dans un ver gris, à la surface et à l'intérieur? La rigueur mathématique répondrait : une infinité. »
Cependant, l'aiguillon doit frapper du premier coup et infailliblement : « l'art d'apprêter les provisions de la larve ne comporte que des maîtres et ne souffre pas d'apprentis. L'hyménopière doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mêler... pas de moyen lei*me admissible, pas de demi succès. ) Ou bien la chenille est opérée suivant toutes les règles, ou bien c'est la mort de l'agresseur et de sa descendance. Mais ce n'est pas tout : « Admettons le point voulu atteint : ce n'est que la moitié. Un autre œuf est indispcn^able poui- compléter le couple futur et donuei" descendance. Il faut donc qu'à peu de jours, peu d'heures, d'intervalle, un second coup de stylet soit donné, aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se répétant, l'impo.ssible à la seconde puissance ! »
Ces conclusions de Fabre ont été récemment, il est vrai, combattues connue^ trop absolues. Les recherches des Marchai, des Peckham, des Ferez et de la plupart de< na-
l'origine des instincts 23
turalistes contemporains semblent démontrer que les instincts primaires, sont, au moins dans leurs détails, perfectibles et variables.
Mais la difficulté primordiale, celle de l'origine des instincts primaires, n'en persiste pas moins intégralement. Alors même qu'il serait possible de ramener à l'action des facteurs classiques l'apparition d'instincts secondaires ou les modalités des instincts primaires, l'origine même de ces instincts primaires est tout aussi difficile à interpréter que l'est l'origine des espèces.
L'instinct d'utiliser le dard empoisonné pose exactement le même problème que l'origine de ce dard empoisonné.
L'organe ni l'instinct ne peuvent jouer de rôle utile comme agents d'adaptation ou de sélection avant d'être suffisamment développés ou perfectionnés. Donc, pour l'instinct comme pour les espèces, l'adaptation ni la sélection ne sauraient être des facteurs essentiels et créateurs.