PRÉLIMINAIRES
Cette question, sous certains rapports, embrasse les idées les plus élevées de la pathologie générale, et touche directement aussi, comme la contagion, à l’hygiène, et à certaines questions de police médicale* qui ont du occuper les législateurs au point de vue des relations politiques et commerciales.
Les médecins modernes donnent de l’incubation une définition qui, au premier abord, paraît être à l’abri de toute discussion: c’est ainsi qu’ils entendent par incubation la période latente des maladies comprenant tout le temps qui se passe entre V application de la cause morbifique a F économie , et F apparition des premiers phénomènes sensibles de la maladie.
L’incubation des maladies ainsi définie, paraît être, a priori , une question toute résolue, dont la plus simple observation des faits a dû préciser et la valeur grammaticale du mot et son idée pathologique. Il n’en est cependant pas ainsi, et de toutes les questions de la pathologie générale, il n’y en a peut-être aucune qui soit, plus que l’incubation, entourée de ténèbres et de sujets de controverse. Tout d’abord quelle est précisé-
ment l’idée qu’il faut attacher à ce mot d’incubation des maladies ?
Est-ce seulement un temps, celui qui s’écoule entre l’apport, de la cause et la manifestation sensible de son effet?
Est-ce un travail de l’organisme, mais alors un travail latent dont la nature nous est parfaitement inconnue ?
Est-ce un travail d’absorption et de diffusion des principes morbifiques qui en précédera la coction , comme diraient les médecins d’autrefois?
Est-ce une période commune à toutes les maladies, ou particulière seulement à certaines espèces?
Ces premières questions relatives à la valeur du mot et à l’idée qu’il comprend doivent nécessairement nous arrêter un instant.
En premier lieu, quelle est l’origine de ce terme, et à quelle occasion a-t-il été introduit dans la pathologie ?
C’est un fait incontestable que les premiers médecins grecs n’en disent rien. Hippocrate ne parle nulle part, non plus que Galien, de l’incubation, à propos des maladies. Cette lacune dans leurs écrits doit étonner d’autant moins, que la contagion elle-même, qui n’était pas ignorée du vulgaire, et dont les poètes d’alors nous ont transmis des idées, n’avait encore aucune place dans leur pathologie.
Le traité des Epidémies aurait pu naturellement donner une place à l’incubation , alors même qu’on n’en trouve aucune notion dans les écrits de ce temps.
D’ailleurs, l’idée de la contagion, parallèlement à laquelle aurait pu marcher celle de l’incubation, était assez peu avancée parmi les médecins, pour qu Aristote , qui cependant passe pour le premier auteur qui ait présenté quelques considérations sur la contagion,
ait pu dire de la rage, qu’elle ne pouvait se transmettre du chien à l’homme : il était donc bien loin de s’occuper de la période d’incubation souvent si variable en sa durée pour cette maladie !
De son côté , Galien (De la meilleure secte ) dit positivement qu’il y a quatre temps dans les maladies : le début, l’augment, le summum et le déclin; mais, de l’incubation il ne dit pas un mot!
En parlant de la rage canine , il dit que dans cette maladie il y a une telle corruption des humeurs, que la seule salive, si elle touche le corps d’un individu sain, lui donne la rage. A ce propos, Galien compare Faction cachée qui produit un semblable résultat à la force électrique de la torpille, et à l’influence de la pierre d’aimant sur le fer *.
Cœlius Aurélianus, en traitant de la rage, dont il reconnaît le caractère contagieux, donne l’observation d’une femme qui, ayant recousu les trous faits à un vêtement par un chien enragé, et ayant imprudemment mouillé avec sa langue le lieu de la suture, pour mieux faire passer l’aiguille, contracta la rage trois jours après 2.
A cette époque on savait donc déjà qu’un certain temps pouvait s’écouler entre la cause et la maladie; mais le nom d’incubation n’est pas prononcé.
Rhazès, en décrivant la variole, ne parle nulle part d’une période d’incubation. Ce ne fut guère que consécutivement aux travaux de Fracastor sur la contagion, et à l’occasion des nombreuses controverses qui s’élevèrent vers cette époque entre les contagionistes , que l’idée de l’incubation s’introduisit dans la pathologie médicale.
\ . Beau, Thèse de concours , 1854 .