PREUVES TIRÉES DE LA PATHOLOGIE
- Les preuves de l'indépendance fonctionnelle des hémisphères qui nous sont fournies par la pathologie et la clinique, secondées par l'anatomie pathologique,sont tellement nombreuses que nous n'avons qu'une difficulté, celle du choix. L'abondance et la diversité des matériaux nous obligent, pour en simplifier l’étude, à les répartir en groupes plus artificiels que rationnels :
Dans un premier, nous étudierons rapidement les effets des atrophies partielles, congénitales ou acquises, du cerveau.
Dans un second, nous examinerons les effets généraux des traumatismes et des tumeurs cérébrales.
Le troisième comprendra l'analyse succincte de l’histoire des localisations dans les maladies du cerveau et, en particulier, de l’histoire de la localisation du langage articulé.
La dernière partie de ce chapitre sera consacrée à l’examen comparatif de la gravité des lésions, selon quelles ont leur siège dans l’un ou l’autre hémisphère.
Les faits qui devaient les premiers appeler l'attention des cliniciens et des anatomo-pathologistes étaient certainement ceux dans lesquels des lésions considérables d’un hémisphère du cerveau avaient pu exister sans se manifester pendant la vie par aucun trouble fonctionnel appréciable.
Le premier, Abercrombie (1), ayant eu occasion d'observer
(1, Abercrombie. On chronique inflammations on the brain and its membranes. Edinburg med. Journal, 1818, p. 296. — On the intellectual powers, p. 154, 155.
= Qui
plusieurs malades qui avaient conservé l'intégrité de leur intelligence, malgré la destruction de tout un hémisphère, en conclut qu'un seul de ces organes peut suffire à la production du phénomène mental.
Dans plusieurs de ses ouvrages, il insista tellement sur cette idée, qu’elle devint rapidement classique.
Et, comme il arrive toujours en pareil cas, dès que l’attention est appelée sur un point quelconque, un grand nombre d'observations du même genre furent immédiatement recueillis. Lallemand les rassembla et les publia sous le titre : Recherches anatomo-pathologiques sur l'encéphale (1).
Comme Abercrombie, cet observateur ne tarda pas à acquérir la conviction qu’une lésion considérable, limitée à un seul hémisphère peut ne se traduire par aucun symptôme extérieur (paralysie, convulsion ou trouble de l'intelligence, à la condition, toutefois, qu’elle se développe lentement et qu’elle n'influe pas sur l'hémisphère sain.
Au contraire, une lésion même minime, intéressant à la fois les deux hémisphères, donne immédiatement lieu à des troubles intellectuels très marqués.
C'était d’ailleurs là une idée si généralement admise, que Longet, dans son livre éminemment classique sur l'anatomie et la physiologie du système nerveux, n’hésitait pas à formuler nettement la proposition suivante:
« Un seul hémisphère sain peut suffire à l'exercice de l'intelligence et des sens externes (2).
Et il ajoutait :
« Il est facile d’établir,par desexemples,qu’en l’absence pour ainsi dire complète d'un hémisphère cérébral, l’homme peut encore jouir de toutes ses facultés et même de tous ses sens. »
En effet, à l’appui de son dire, il citait de nombreuses ob-
(1) Lallemand. Recherches anatomo-pathologiques sur l’encéphale et ses dépendances, Paris, 1825.
(2) Longet. Anat. et physiologie du système nerveux, Paris, 1842, p. 666.
servations des plus concluantes empruntées à Andral (1), à Cruveilher (2), et à la plupart des cliniciens de son époque.
A une époque où la physiologie n’avait pas encore démontré qu’un côté détruit du cerveau peut être suppléé dans ses fonctions par l’hémisphère opposé, on comprend qu'Andral ait pu dire, en parlant d’un cas d’atrophie considérable totale d’un hémisphère : 15
« C'est sans doute une chose remarquab'e que la conserva-
tion parfaite de l'intelligence jusqu’au dernier instant dans un cas où une aussi grande partie du cerveau avait cessé d'exister (3). »
D'ailleurs, l'examen du cerveau de Bichat ne devait-il pas apporter une preuve concluante de ce fait que l’atrophie d'un seul hémisphère peut coïncider avec l'intégrité complète de l'intelligence?
Brown-Séquard, à la suite de nombreuses communications à la Société de biologie, avait conclu que, lorsque des lésions intéressent seulement un seul hémisphère cérébral, quels que soient leur nature, leur siège et leur étendue ceslésions peuvent ou bien ne se traduire par aucun phénomene, ou bien engendrer les phénomènes les plus variés (4).
I y a quelques années, M. Cotard, dans un travail très complet, a rassemblé de nombreuses observations d’atrophie cérébrale limitée à un seul hémisphère.
La lecture de ses conclusions indiquera qu’elles sont complètéement conformes avec celles auxquelles étaient arrivés les anciens observateurs (5) : à
« On ne peut pas établir, dit M. Cotard, de rapport entre la maladie considérée en général et l’étät de l'intelligence. On
(1) Andral. Clinique médicale. T. V.
- (2) Cruveilher. Anatomie pathologique. Livr. VIII et X.
(3) Andral. Loco citato. T. V, p. 618.
(4) Brown-Séquard. Lésions fonctionnelles de la face et des mem Pres, consécutives aux lésions du côté correspondant du cerveau. Bull. de la Soc. de biol., 1875, p. 375-316.
# (5) Cotard, Des atrophies du cerveau, 1873.
gny, 1879:
hi —
ne peut pas non plus établir de rapports entre l’altération des facultés intellectuelles et ie côté gauche ou droit de l’atrophie cérébrale.
« Dans dix cas où l'intelligence était intacte, cinq fois l’hémisphère gauche était atrophié et cinq fois l'hémisphère droit.
« L’atrophie des deux lobes postérieurs peut coïncider avec une intelligence assez bien conservée.
« L’atrophie des deux lobes antérieurs et en général des deux hémisphères se manifeste par une idiotie au plus haut degré.
« Dans le cas où l'intelligence était saine, l’atrophie de l'hémisphère remontait à la première enfance où à la vie intrautérine ; dans un seul cas. la maladie n'a débuté qu’à l’âge de 5 ou 6 ans.
« Dans tous les cas où les facultés intellectuelles ont acquis quelques développements, nous voyons que les malades parlaient facilement, même lorsque le lobe frontal gauche ou l'hémisphère gauche tout entier étaient profondément altérés. »
« De ces propositions qui résument les faits décrits dans nos observations, nous sommes en droit de conclure tout d’abord que, lorsqu'un hémisphère cérébral a été détruit pendant la première enfance, l’autre hémisphère peut le suppléer dans ses fonctions et qu’e suffit de l'un quelconque des deux hémis-
phères pour l'exercice sensiblement normal des facultés intellectuelles. »
« ll n'y a donc pas de différences fondamentales entre les proprietés des deux hémisphères. »
Ce fait avait déjà été établi par Gall et après lui par d’autres
observateurs.
L'opinion de D. Ferrier (1), sur ce sujet, ne diffère en rien de celle de M. Cotard; comme lui, il admet que, non seulement de grandes lésions peuvent être latentes dans un seul hémis-
(4) Ferrier. De la localisation des maladies cérébrales. Trad. Vari-
k ti9
phère, mais qu’un hémisphère entier peut être aussi désorganiser, le résultat en étant également négatif. se
« Si toutefois, ajoute-t-il, les deux cotès du cerveau sont désorganisés, il y a suppression de l’äme. D'où il suit logiquement, non qu’il n’y a pas de localisations spéciales des fonctions, mais que, en ce qui concerne les fonctions fondamentales de l'âme, sensation, émotion, volonté, intelligence, un seul hémisphére suffit. »
L'étude des traumatismes cérébraux vient encore pleinement confirmer ce qui précède. En effet, si dans certains cas, la moindre blessure du cerveau, même limitée à un seul hémisphère, peut s'accompagner de troubles d’une extrême gravité, dans d’autres, au contraire, on à pu constater. que d'énormes pertes de substance n'étaient suivies d'aucun trouble fonctionnel.
Les dictionnaires et les compendiums de chirurgie sont remplis de faits de ce genre (1).
Nous en citerons deux ou trois seulement à titre d'exemple:
Guesnay (2), en 1743, raconte qu'un garçon de 8 ans, ayant été frappé par un cheval au côté de la tête, il sortit de la blessure une partie de substance célébrale grosse comme un œuf de poule. Il en guérit, et, dans la suite, l'esprit ne se ressentit nullement de cet accident.
M. Léonard (3) a publié un cas semblable; il s'agissait d’un enfant de neuf ans qui reçut un coup au niveau de la bosse frontale droite. L’intégrité des facultés intellectuelles persista malgré l’ablation d'une quantité du cerveau égale à un gros œuf de poule. Trois hernies consécutives de substance cérébrale n’amenèrent chez le malade aucune altération soit de la mobilité, soit de la sensibilité, soit de l'intelligence; tout pa raissait se passer, en un mot, comme si le cerveau n’eût réellement pas été endommagé.
‘ (4) Laugier. Art. Encéphale. Plaies du cerveau. Dict. Jaccoud.
(2) Guesnay. Remarques sur les plaies du cerveau. Mém. de l’ac. royale de chirurgie, 1743. T. \, p. 310.
(3) Léonard. Hernie du cerveau consécutive à un coup de pied de cheval. Journ. des Connaiss. méd., sept. 1842.
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En 1874, M. Lamarche publia, dans l’Abeëlle médicale (|), une observation de plaie profonde d’un hémisphère : une cheville de bois de chêne (de 25 millimètres de diamètre) ayant été enfoncée dans le cerveau à une profondeur de plus de cinq centimètres, il n’en résulta aucune paralysie, ni altération de l'intelligence, ni aphasie.
Une autre observation curieuse est celle de M. Poncet (2) : à l’autopsie d’un jeune soldat, mort à l'hôpital d’une fièvre typhoïde, il avait constaté une perte de substance cérébrale, qu’on pouvait évaluer à neuf centimètres cubes, occupant la région moyenne de la première frontale à gauche, entamant le corps calleux jusqu'aux ventricules, atrophiant la deuxième circonvolution et toute la partie inférieure du lobe frontal.
Or, ce malade était tombé douze ans avant au fond d’un puits, se brisant le front et perdant une partie de son cerveau.
A l’âge de vingt ans, reconnu bon pour le service et incorporé, il ne présentait pas d'autre phénomène particulier que d’être gaucher; premier soldat, il récitait parfaitement sa théorie. Les facultés intellectuelles ainsi que la’ mémoire étaient restées saines; il n'avait jamais eu d’attaques épileptiformes.
Ainsi, une lésion aussi considérable avait pu exister pendant douze ans sans amener d’autres désordres qu’une légère inégalité dans la force des membres.
Enfin, le dernier cas que nous donnerons est celui si connu sous le nom de American crow bar case et dont les détails sont soigneusement rapportés par le D' Bigelow, dans le American Journal of the medicul sciences. Par suite d’un accident arrivé en faisant sauter un rocher, un jeune homme fut frappé par une barre de fer qui, entrant à l'angle gauche de la mâchoire, passa net au travers de la tête, dans la région frontale, ayant
(4) Lamarche. Observation d’une plaie avec perte de substance au cerveau et au crâne; guérison. Abeille médicale, 1874.
(2) Poncet. Lésion cérébrale ancienne et profonde consécutive à une fracture du crâne, avec perte de substance. Soc. de Biol., 10 avril 1880.
traversé la partie antérieure de l’hémisphère gauche. Cet homme guérit rapidement et vécut 13 ans sans manifester aucun symptôme spécial que l'on put rapporter à une aussi grande lésion du cerveau (1). (Le crâne est conservé au Musée de Harward.)
Si les observations de traumatismes cérébraux qui n’ont donné lieu à aucune perversion mentale sont relativemént nombreuses, celles de tumeurs énormes de l’encéphale n’ayant pas occasionné, durant la vie du sujet, de troubles de l’intelligence, de la sensibilité ou de la motilité, en un mot, ayant conservé, malgré leur étendue, un caractère latent, sont encore plus fréquentes,
Quand elles n’occupent qu'un seul hémisphère et quand leur développement est lent, ce qui est ordinairement la règle, la suppléance fonctionnelle d’un hémisphère pañ l’autre a le temps de s'établir.
C'est ainsi que sur trente observations de kystes cérébraux chez l’homme, tous assez volumineux,recueillis par M. Leven, dans 13 cas seulement des troubles intellectuels avaient été constatés (1).
En 1868, M. Parrot relatait dans les Archives de Physiologie le cas d’un enfant de 7 ans 1/2, à l'autopsie duquel il avait trouvé un hémisphère remplacé par un énorme h ydatide.
« Ce qui frappe dans ce fait, disait M. Parrot, c’est qu'une tumeur de 440 grammes ait existé en pleine substance cérébrale, sans qu’on ait pu en avoir le soupcon. »
« Il est possible de trouver dans l’évolution de la tumeur et dans sa constitution des arguments en faveur de son innocuité, mais comment se fait-il que, sans cause provocatrice, celle-ci cesse bruyamment, et que, d’un bond, le mal repre-
(1) Bigelow. Crow bar case. American Journal of medical sciences, july. 1850.
{2) Leven. Des kystes cérébraux chez l’homme. Bull. de la Soc. de Biologie, 1864, p. 146.
{3) Parrot. Sur un cas d’hydatide du cerveau. Arch. de physiologie, 48, p 450.
nant toute sa puissance, fasse périr le malade en quelques heures par la succession d'attaques épileptiques. »
Et il croyait devoir surtout insister sur l’absence, pendant la vie, de tout phénomène pouvant faire supposer l’existence d’une tumeur encéphalique et cela, malgré le volume de celle dont il était question dans cette observation.
M. Duplaix a rapporté une autre fait du même genre, mais il s'agissait cette fois d’uu vieillard de 75 ans. Cethomme était entré à l’hôpital à la suite d’une perte de connaissance passagère; il mourut subitement et à l’autopsie on fut tout étonné de trouver l'hémisphère droit tellement comprimé par un kyste hématique que sa face supérieure était réduite à un bord de deux centimètres environ. Cette tumeur datait de très longtemps et cependant le malade n’avait jamais présenté de troubles intellectuels appréciables (1).
Dans son traité des Entozoawres (2), Davaïne cite un grand nombre d'observations d’hydatides localisées dans un seul hémisphère et dans lesquels les symptômes étaient peu marqués.
Parmi les plus intéressantes de ces observations, nous citerons celle du D' Bristowe dans laquelle le malade, bien qu'ayant dans l’hémisphère gauche une hydatide de la grosseur d’une orange, avait conservé toute sa raison et n'avait éprouvé que quelques maux de tête (3); et celle de Georges Yates dens laquelle un jeune homme de 19 ans, se plaignant de céphalagies intenses, sans cesser de jouir de la plénitude de son intelligence, avait, à l'autopsie, présenté un hémisphère, le gauche, complètement atrophié et remplacé par un kyste hydatique (4).
(4) Duplaix. Kyste hématique développé dans le crâne entre la duremère et la pie- mère et comprimant l'hémisphère cérébral droit. Encéphale, 1885, fasc. IV.
(2) Traité des entozoaires, 1877.
\3) D Bristowe. Hydatide dans l'hémisphère gauche. The pathological Society, 1873.
. (4) Georges Yates. Case of enormous hydatid cyst. in the left ventricule of brain, Med. Times and Gazette, 1871, p. 237.