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De l'industrie moderne

Ëtudier l’industrie moderne, indiquer les conditions essentielles de ses progi’ès et de son développement, n’est pas une tâche impossible ou un projet trop audacieux. Le moment est venu de regarder le chemin parcouru; les éléments nouveaux ont pris une forme définie, leurs conséquences se font déjà sentir.

Notre but a été de réunir en un ensemble les connaissances qui se rallachent à l’industrie moderne, et de les étudier au point de vue de l’histoire, des faits actuels et de l’économie politique.

L’histoire rattache ce qui est à ce qui a été ; nous avons fait des progrès considérables, sans doute ; mais nous sommes surtout les continuateurs de ce que nous ont légué nos prédécesseur.

notion exacte des faits est la base indispensable de toute science : la plus subtile dialectique est impuissante à la .solution d’une question, si les faits sont ignorés.

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On CütiipremI ftoiiéraleinenl assez peu le rcMe ile récoiioinic polili(pie. On apprécierait mieux ce rôle, si l’oii se rappelait (pie cette science a surluiil pour objet (le coucilim- les intén'ts en apparence les plus oppos(‘s. L’économie polili(pie peut seule réjutor et détruire des chinu'res dangereuses, comme la science du xvm' si(’‘cle lit tomber les superstitions (run autre âge. l/(‘conûinie politicpie iuwt;de des laits, son domaine est la réalité; la science sociale ne consiste pas il refaire la société ou ii imaginer une société idéale, mais bien à connaître les éléments qui la conslituent et à en tirer le meilleur parti possible.

Mous venons d’indiquer l’esprit dans lequel cet ouvrage est cou(.'u ; il nous reste à dire ce (luo nous entendons par les mots industrie et industrie moderne.

On désigne plus spécialement sous le nom d’iudustrie le travail manufacturier; mais aujourd'bui l’industrie intervient également dans l’agriculture : c'est à ce double point de vue (pie nous nous en occuperons.

L'industrie moderne est pour nous l’industrie , transformée par l’intervention des machines, du capital et de la science ; elle se distingue de ce qui a préc(‘dé par le mode nouveau de travail et de pioduction, basé sur la concurrence et la liberté des transactions.

Cet ouvrage est surtout un livre de .science. La discussion y occupe peu de place; nous nous bornons

Il* plus s<j',iventà expos»!r : c’est au lecteur à conclure. Les distinctions de personnes ou de nations ont dit s'edacer pour nous. La science est de tous les pays; elle ne poursuit (ju’un hnt , ne reconiiait qu'une loi, la vérité.

2t léviiei' 1861.

DE

L’exposé historique qui va suivre a essentiellement pour objet de rappeler au lecteur l’état de l’industrie aux temps qui ont précédé notre époque. Nous |)arcourrons rapidement les phases les plus remarquables de cette branche de l’activité humaine, dans l’antiquité, au moyen âge, et surtout dans les temps modernes; nous essayerons de caractériser les conditions principales que présente chacune d’elles.

Pour remonter aux origines de la civilisation que les sociétés européennes ont développée à un si haut degré, il faut se reporter vers ces contrées de l’Asie occidentale, presque désertes aujourd’hui, restées étrangères aux progrès des sociétés modernes; contrées privilégiées, où

DE l’industrie moderne.

les conquérants s’amollissaient bientôt et se laissaient à leur tour dominer par les tribus jjuerrières et pillardes qui les avoisinaient. Aujourd’hui il ne reste, de ces civilisations passées, que des ruines recouvertes par les sables.

Certaines nations de l’Asie orientale, la Chine entre autres, offrent un spectacle tout différent. Un état social des plus anciens a conservé sa jeunesse, sa force. L’Inde, également civilisée à une époque très ancienne, n’a pas subi le sort de l’Égypte ou de l’Asie Mineure : les institutions, les mœui's, les coutumes des habitants des rives de l’indus, qui étonnaient les compagnons d’Alexandre, sont restées immuables, intactes, et se perpétuent encore de nos jours. L’Inde et la Chine ont été de tout temps isolées, .sans ra[»ports directs avec notre histoire; nous trouverons rarement ces pays mêlés la marche des événements, et c’est en quelque sorte accidentellement que nous serons appelés à nous en occuper.

L’Egypte est, selon toute probabilité, un des pays les plus anciennement civilisés. C’est par elle que nous commencerons cette étude.

L’histoire de l’industrie de l’Égypte est écrite presque tout entière sur les tombeaux, les obélisques, les monuments couverts d’inscriptions et de peintures qui représentent les mœurs de la nation, les occupations journalières du peuple, qui indiquent même les procédés employés dans les arts. On retrouve des objets ayant appartenu à une période des plus reculées, qui peut remonter à trois ou quatre mille ans; d’autres appartiennent à un ége plus récent, celui des Ptolémées, ou à une époque plus rap-

IIÏTRODUCTION HI9T0RIO13E. 3

prochée encore, celle de la domination romaine. Aujourd’hui, grâce aux travaux de savants aixhéologues, il est possible d’assigner un rang chronologique à tous ces monuments, et de distinguer ceux qui se rapportent aux dynasties anciennes ou à des temps relativement plus modernes.

D’après les renseignements assez vagues que les historiens grecs ont laissés sur les mœurs des Égyptiens, les professions étaient traditionnelles chez eux, les industries se perpétuaient dans les mêmes familles.

Les anciens Égyptiens étaient habiles dans l’art de tisser les étoffes; ils connaissaient l’art de faire des poteries. Ils ont connu également la préparation du verre à une époque des plus reculées (1). Ils possédaient plusieurs couleurs, dont la vivacité et l’éclat nous étonnent encore aujourd’hui; ils travaillaient avec habileté le cuivre, l’or et l’argent; ils fondaient et moulaient le bronze, dont leurs armes étaient en grande partie formées. .Mais les Égyptiens de la haute antiquité, si habiles dans la plupart des pratiques industrielles, ont cependant ignoré l’usage du fer. Ce fait, aujourd’hui hors de doute, n’est point isolé ; il caractérise l’état primitif de la civilisation chez différents peuples.

Les relations des Égyptiens avec les autres nations étaient bornées, et leur marine n’était pas en rapport avec le développement de leur industrie. L’Égypte était toutefois le centre d’un commerce actif par caravanes.

(i) WUkinion, Th» Hannert and Cusioms of th» ancimt Sgÿptians, t. III, p. 88.

h Dt l’industrie moderne.

La haute Égypte, ou Thébaïde, profitait surtout de ce transit; elle devint un entrepôt pour les produits de l’intérieur de l’Afrique et des contrées au delà du désert. La haute Égypte possédait en outre, dans son voisinage, les mines les plus anciennement connues du monde. On ne peut donc, ainsi que le dit Heeren, s’étonner de la richesse et de la puissance de ce pays, qui érigeait ces temples gigantesques sous la protection desquels se plaçaient l’industrie et le commerce; sa ville royale, Thèbes, devint le plus grand marché du monde (1).

Il a été de mode d’attribuer aux nations de l’antiquité la plupart des connaissances des modernes. Quelquesuns admettent même que les Égyptiens connaissaient la machine à vapeur, qu’ils employaient les mécanismes les plus variés, qu’ils étaient experts dans les sciences physiques et chimiques. Les classes sacerdotales possédaient, il est vrai, des notions sur certains phénomènes physiques; elles en tiraient parti pour répandre parmi les populations l’idée de leur pouvoir surnaturel. De toute antiquité il a existé une sorte de science sacrée, où les prêtres puisaient les moyens d’en imposer au vulgaire. Des notions positives étaient mêlées à des erreurs grossières ; la croyance à la magie était universellement répandue. De véritables mei’veilles étaient réalisées par la mécanique, sous forme d’automates ; par l’acoustique, l’imitation du bruit du tonnerre, les androïdes ou têtes parlantes ; par l’optique, la fantasmagorie, des effets sem-

(1) Heeren, De la politique el du commerce des anciens, trad. (ranç., lect. 3, chap. ui, t.Vl, p. 4U.

INTBODOCTION HISTORIQUE. 5

blables à ceux du diorama (1). Les arls ont partout précédé la science dans l’antiquité. Fruits de recherches empiriques ou de hasards heureux, des procédés, des secrets ont pris naissance dans des temps inconnus. Aussi haut que l’on remonte dans l’histoire de l’ancienne Égypte, on trouve les indices d’arts très perfectionnés. Mais ce que nous comprenons sous le nom de science n’existait pas chez les Égyptiens, qui ne s’élevèrent jamais à l’esprit spéculatif et philosophique des Grecs.

Dans les parties de l’Asie occidentale connues sous les noms de Syrie, Lydie, Chaldée, Assyrie, Médie, des civilisations se sont succédé. Nous ne chercherons pas à approfondir la connaissance de leur état industriel. Les documents de leur histoire sont encore vagues et incomplets, et le merveilleux s’allie constamment à la réalité dans les récits que nous ont transmis les historiens anciens.

Mais les indications positives que recueillent chaque jour les archéologues permettent d’espérer que cette histoire sortira de l’obscurité où elle est encore plongée. Les contrées situées sur les bords du Tigre et de l’Euphrate ont été visitées dans la pensée de découvrir, par l’étude des monuments, quelques traces positives de leur histoire. Des restes d’anciens palais ont été retrouvés ; des ustensiles, des armes, des sculptures, des inscriptions, ont été recueillis etsont devenusl’ohjeld’étndesapprofondies. Les ruines de l’ancienne Ninive ont été explorées récemment par un savant archéologue anglais, M. Layard. Le

(I) Eusèbe Salverte, De» sciences occultes.

résultat (le ses recherches, complétées par de nouvelles découvertes, est que beaucoup de faits rapportés dans les écrivains anciens, et qui pouvaient sembler exagérés ou erronés, ont reçu une ample confirmation.

La position exceptionnelle de Babylone entre deux rivières navigables, sa proximité de l’Arabie et de la Syrie, offraient les conditions les plus favorables pour les transactions avec les contrées les plus riches et les plus civilisées. Outre que les Babyloniens importaient les produits de l’Occident et de l’Orient, ils fournissaient les nations étrangères de plusieurs articles de commerce importants. Le grain, qui, selon la tradition, crût d’abord sauvage en Mésopotamie, était cultivé sur une vaste échelle dans ces plaines rendues fertiles par les irrigations, et de là envoyé dans les provinces éloignées. On admet que l’art de tisser et de teindre les étoffes était poussé très loin chez les Assyriens. Les tapis de Babylone étaient renommés, ainsi que les riebes tissus pour vêlements. Les produits des manufactures de coton étaient recherchés autant pour l’éclat des couleurs que pour la finesse des tissus. Les métiers de Babylone conservèrent leur célébrité longtemps après la chute de l’empire d'Assyrie, même jusqu’au temps de la suprématie romaine. Les Assyriens n’élaient pas moinsappréciéspour leur habileté à travailler les métaux que pour leurs tissus et leurs broderies. Leurs montagnes fournissaient une grande variété de minéraux, l’argent, le cuivre, le fer (1).

(I) Layaril, Discoveries m lhe Muins of Nineveh and Babylon. London, ISoS. — lleeren, loc.cit., sfct. 2, ch.ip. il, t. II.

La Phénicie doit sa renommée à scs villes maritimes: Sidon d’abord, puis Tyr. Ces rives de la Méditerranée formaient par leur situation un lien naturel pour le commerce de l’Occident avec l’Asie. Lorsque Nabuchodonosor anéantit la ville de Sidon, Tyr surgit; lorsque le conquérant macédonien détruisit Tyr, Alexandrie s’éleva, mais le commerce ne déserta jamais ces régions (1).

La ville de Tyr résume en elle seule l’histoire du commerce maritime à cette époque; elle fut l’intermédiaire entre les divei'ses parties du monde ancien. Les Tyriens étendaient au loin leurs expéditions maritime; leurs navires visitaient les côtes de l’Angleterre, et même, dit-on, les rives delà Baltique. Les Phéniciens entretenaient des relations commerciales suivies avec les Arabes et avec les Égyptiens. L’Arabie était le siège principal de leur commerce de terre ; ils établissaient ainsi des relations avec l’Éthiopie et avec l’Inde. Le commerce avec l’Égypte consistait principalement en tissus; le vin était un des principaux articles exportés par les Phéniciens. La laine provenait des plaines de Syrie et de l’Arabie ; celle-c fournissait en outre l’émeri , les pierres précieuses , les essences.

. Les Phéniciens occupent une place importante dans ’hisloire de l’industrie. On leur attribue un grand nombre d’inventions, et les traditions de l’ancienne Grèce les désignent comme les initiateui-s des Grecs dans la connaissance des arts utiles. Les teintures des Phéni-

(I) Herder, Idées sur la philosophie de l’hisloire de l'humanilé.

ciens, celles en pourpre entre toutes, étaient très recherchées. Un autre produit reniarquahle de leur industrie était le verre. Les Phéniciens rabri(|uaicnt en outre des ornements, des ustensiles, des instruments variés, des bijouteries, des colifichets, dont ils tiraient un grand parti comme moyen d’échange avec des nations barbares, pour lesquelles de semblables objets ont toujours eu beaucoup de prix (t).

Les Phéniciens fondèrent de nombreuses colonies sur toute la côte de la Méditerranée. A l’origine, ces colonies étaient de simples comptoirs ou des dépôts de marchandises placés dans des contrées étrangères et souvent ennemies. Le système de colonisation orientale, qui consistait à déporter les peuples vaincus, était pratiqué par les Phéniciens, et ce fut l’origine de plusieurs de leurs colonies (2).

De toutes les colonies fondées par Tyr, la plus célèbre fut Carthage. Les Carthaginois acquirent une grande puissance comme navigateurs et comme commerçants. Les établissements fondés par les Phéniciens en Afrique, en Espagne, en Sicile, tombèrent successivement entre les mains des Carthaginois, et, après la destruction de Tyr par Alexandre, Carthage hérita de la plus grande partie du commerce dont la métropole avait été jusqu’alors le centre.

L’empire des Perses s’étendit sur toutes les nations de l’Asie occidentale , de la Méditerranée à l’indus,

(I) Hperen, loc.cil., 1" lect., cl.ap. iv, t. II.

(‘Jj Movers, fhe PhOnizier. Iterliii, I8II-IK5Ü, 2' partie, p. 21.

et sur l’Égypte. Leur domination n’exerça pas une influence permanente sur ces [leuples d’une civilisation supérieure. L’Égypte particulièrement s’attacha à ses anciennes coutumes-, elle resta toujours l’ancienne Égypte. Le résultat des conquêtes des Perses fut de mettre les nations soumises en un contact plus intime, et de créer des rapports permanents et actils entre elles et les populations des rives de la Méditerranée.

Les Perses sont restés étrangers à l’industrie et au commerce ; ils prirent les habitudes de luxe et de raflinement des peuples conquis; tribu montagnarde d’habitudes nomades, ils conserv-érent ses mœurs guerrières. Toutefois la domination persane ne fut pas défavorable au commerce, quoiqu’elle ait occasionné quelque déviation de son cours ordinaire en Asie. Les villes de la Phénicie ne perdirent rien de leur splendeur, et les rapports devenus fréquents entre l’Égypte et l’Asie furent avantageux à leur commerce (1).

11 serait du plus grand intérêt de connaître exactement quelle était la condition des classes laborieuses dans la haute antiquité, mais les documents sont insuffisants pour cette étude. Nous savons peu de chose sur la manière de vivre et sur les mœurs de ces sociétés, dont l’histoire se perd dans la nuit des temps. Toutefois un caractère général de l’état social de ces anciens peuples, est l’asservissement des classes inférieures, dominées par les classes sacerdotales et militaires. L’institution des castes de l’Inde donne une idée générale, quoique incomplète,

(I) Heeren, lor. cil., sect 3, cliap. iv. t. VI.

DE l’industrie MODERNE.

de ce que pouvait être l’état de la société dans la haute antiquité égyptienne et assyrienne. Mais on reconnaît déjà dans les villes maritimes de la Phénicie les institutions de la société grecque et romaine, l’esclavage devient individuel; des citoyens libres, vivant de leur travail ou de la guerre, existent à côté d’esclaves, propriété personnelle d’un maître, et pour la plupart d’origine étrangère. Dans les villes commercantes de l’antiquité, les esclaves Tormaient de beaucoup la plus grande partie de la population , et nulle part ils n’existaient en masse plus considérable que dans les villes de la Phénicie (1).

La civilisation pénétra en Europe par la Grèce. Les Grecs n’étaient pas un peuple navigateur et commerçant comme les Phéniciens, ou industriel comme les Égyptiens; ils étaient plutôt un peuple guerrier. Les idées que réveille le nom de cette contrée célèbre sont bien éloignées du sujet ([ui nous occupe. L’industrie, telle que nous la comprenons aujourd’hui, n’existait en quelque sorte pas chez les Grecs. Dans plusieurs des anciens États de la Grèce, dit Adam Smith, le commerce extérieur était prohibé, les occupations industrielles étaient considérées comme dignes seulement des esclaves, et il était même défendu aux citoyens libres de s’y livrer. Même dans les États où de semblables prohibitions n’existaient pas, comme à Athènes, la grande masse du peuple était effectivement exclue de tout commerce, qui était exercé par la classe la plus infime. Ces occupations appartenaient aux

(1) MoTers, loc.cit,, p. 5Î0.

(TTRODUCTION HISTORIQUE.

esclaves des riches, qui les exerçaient au profit de leurs maîtres et auxquels les hommes libres pauvres ne pouvaient pas faire concurrence (1).

A Athènes, les esclaves travaillaient, soit pour le compte de leur maître, soit pour leur propre compte, à la condition de payer à leur maître une certaine somme ; ils étaient alors employés au travail des mines, dans des ateliers étrangers ou comme domestiques à gages (2).

L’agriculture, ou plutôt la récolte des productions naturelles de ces contrées, sous un ciel privilégié, occupait les Grecs plus que le travail industriel proprement dit. Les travaux agricoles étaient en honneur chez les anciens, comme développant la force et la valeur, auxquelles, dans leur opinion, les travaux manufacturiers étaient nuisibles (3).

L’empire romain comprenait dans ses limites presque tout l’ancien monde civilisé. Rome avait hérité des connaissances des autres nations, les unes artistiques et savantes, comme la Grèce, les autres industrieuses, comme l’Égypte. 11 est un art toutefois que les Romains ont développé spontanément et amené à une grande perfection, c’est l’agriculture. Ils ont compris mieux que tout autre peuple les travaux d’irrigation. Ils ont entrepris des aqueducs pour amener l’eau fertilisatrice, et réalisé des travaux gigantesques qu’on n’imite aujourd’hui que pour ali-

(1) Richeste des nations. Paris, 1843, t. Il, chap. ix, p. 334.

(2) A. Bockh, Die Slaalshaushailung der Athener (Êconom. polit, des Athéniens). Berlin, 1851, 3* édit., t. I, p. 101 .

(3) A. Brickh, ioc. cU., p. 59.

DE l’industrie MODERNE.

menter fl’oaii les grandes villes. Les Romains n’ont pas été surpassés dans l’art des grandes constructions. Des monuments, des arcs de triomphe, des théâtres, des amphithéâtres, encore debout aujourd’hui, attestent la puissance de ce grand peuple. Mais l’industrie proprement dite occupait-elle une place importante?

La centralisation politique de l’empire ne pouvait enlever à chaque nation son caractère propre.

Dans les contrées soumises à la domination romaine, il existait deux éléments distincts, l’élément national de la contrée, antérieur à la conquête, et l’élément romain. Les conquérants imposaient, il est vrai, leur civilisation, leurs lois, leurs coutumes; mais l’élément primitif n’en subsistait pas moins. Les Romains exerçaient leur domination sur la Grèce, sur l’Asie Mineure, sur la basse Kgypte, sur les colonies grecques des bords de la Méditerranée , où ils avaient trouvé des modèles dans tous les genres. Us dominaient également sur l’Angleterre, encore à demi sauvage. Ils apprenaient des peuples de la Grèce la culture des beaux-arts, en même temps ils enseignaient aux Bretons, couverts de peaux de bêtes, l’art de tisser la laine et de forger le fer. Mais on se tromperait, si l’on croyait rencontrer à l’époque de la domination romaine l’activité industrielle, le travail en vue de la production accumulée, si l’on prenait ces mines magnifiques, qui témoignent de la grandeur des Romains, comme un indice de la prospérité générale.

Sous la république et dans les premiers temps de l’empire, l’industrie était exercée par des esclaves au profit

INTBOOUCTION HISTORIQUE. 13

de leur maître. Tout propriétaire d’esclaves faisait fabriquer cliez lui tout ce qui était nécessaire à ses besoins; il vendait les produits de leur industrie aux hommes libres, ses clients ou autres, (|ui ne possédaient pas d’esclaves.

C’est à regret, en quelque sorte, (jne les admirateurs des institutions romaines constatent cette grande lacune, l’absence presque complète d’industrie libre, .\ussi quelques personnes sont-elles disposées à en retrouver les indices, et même les symptômes les plus évidents dans l’existence des collèges ou corporations ouvrières. Dés la plus haute antiquité, en effet, Rome possédait des sortes de corporations d’ouvriers qui avaient leurs chefs, leurs règlements, et qui jouissaient d’une certaine indépendance. Il ne faudrait cependant pas conclure de l’existence de ces collèges d’artisans à l’état florissant de l’industrie sous la république romaine.

* Rome patricienne et guerrière, dit M. Levasseur, ne pouvait pas être favorable au développement de l’industrie. Elle n’estimait que les vertus qui font les soldats, n’encourageait que l’agriculture, qui les exerce et les nourrit, et professait hautement le mépris des travaux manuels et des occupations pacifiques de l’atelier. Tel qui s’honorait de conduire lui-même sa charrue, aurait rougi de s’enrichir par le commerce. Denys d’Halicarnasse, ajoute même, en parlant des premiers temps de la république, qu’il n’était permis à aucun Romain de se faire marchand ou artisan. Ce préjugé survécut aux mœurs qui lui avaient donné naissance. 11 y

DE L’INDUSTBIE MODERNE.

avait longtemps que les armées romaines ne se recrutaient plus parmi les laboureurs du Latium , lorsque Cicéron écrivait à son fils (|ue tous ceux qui vivaient d’un travail mercenaire faisaient un métier dégradant, et que jamais un sentiment noble ne pouvait naître dans une boutique. Plus tard, au milieu de la corruption de l’empire, Sénèque s’indignait encore qu’un écrivain eût osé attribuer aux philosophes l’invention des arts (1). >

Sous l’empire , Home était la ville la plus riche du monde ; mais les artisans devinrent encore plus misérables par la concurrence des esclaves, dont le nombre augmentait tous les jours.

La plupart des mines, des carrières et des salines appartenaient à l’État. 11 avait de nombreuses manufactures réjiandues dans les provinces, des ateliers de monnaies, d’orfèvrerie, de broderies d’or cl il’argcnl, et d’ornements divers destinés à l’empereur et à sa cour; des fabriques d’armes et de machines de guerre, des aleliere de tissage, de teinture, de tapis et de vêtements pour la fourniture des armées (2).

A dater de la chute de l’empire romain d’Occidenl, on ne trouve presque aucune trace de commerce ou d’industrie dans l’intérieur de la France ; les villes étaient

(I) Levaueur, Hùtoirt des classes ouvrières en France, l. I, p. 6.

(8) Loe. eit., 1. 1, p. 3S.

INTaOnUCTION HISTORIQUE.

pauvres et peu peuplées. Chez les Anglo-Saxons, les commerçants étaient pour la plupart des hommes de condition servile. Le clergé et les grands avaient des serviteurs, qui subvenaient aux besoins d’articles manufacturés et d’un usage ordinaire (1).

C’est de l’Italie que le commerce et la culture des arts industriels se répandirent dans l’Europe, mais Tltalie elle-même fut instruite par les peuples de l’Orient, avec lesquels elle se trouvait en rapports fréquents.

L’empire d’Orient comprenait encore les nations que Rome avait conquises au delà de l’Adriatique. Ces contrées, privilégiées par leur climat et par leurs productions naturelles, avaient été de tout temps industrieuses et commerçantes. La ville de Byzance, semblable à l’ancienne Rome, attirait à elle les richesses de tout l’empire. La pompe et le faste des empereurs de Constantinople sont connus; les riches byzantins imitaient le souverain par leur luxe (2).

Mais c’est en vain qu’on chercherait, dans ce vaste empire en décadence, le commerce et l’industrie qui créent la richesse, le bien-être, qui établissent des raj)ports entre les contrées de ressources et de climat différents, et cimentent par l’échange les relations entre les peuples. Les Grecs avaient renoncé au commerce étranger, et les ressources naturelles de leur sol, les enseignements qu’ils avaient reçus, les avantages de leur position et de leurs

(1) Tarner, Hislory of Evgland, t. III, p. 103.

(2) Gibbon, The History of the Décliné and Fall of lhe Roman Empire, cbap. XL, t. V, p. 61.

DE l’industrie MODERNE.

ports, qui avaient fait la richesse des habitants de ces contrées dans les siècles passés, restaient sans emploi dans cet empire où toute activité était éteinte, et dont l’histoire de dix siècles offre le spectacle d’une décadence et d’une dégradation sans exemple.

Les provinces du Péloponése avaient conservé une certaine activité industrielle. Les fabriques de laine et de lin qui avaient fleuri de tout temps en Grèce, celles de soie introduites du temps de Justinien, existaient encore à Corinthe, à Théhes, à Argos, et occupaient une population nombreuse (1).

Un élément nouveau qui eût une grande influence sur les destinées de l’Europe allait intervenir. Les Arabes étendaient leur domination sur presque tout l’Orient, sur le nord de l’Afrique, pénétraient dans l’Europe méridionale par la Sicile et l’Espagne.

On ne peut mettre en doute le développement de l’industrie chez les Arabes; ils avaient conquis les nations les plus industrieuses du monde ancien, et longtemps ils approvisionnèrent l’Europe des produits de leure manufactures. Les mines d’Espagne avaient été, pour le reste de l’Europe, ce que ses colonies furent dans la suite, la grande source des richesses minérales. Les Arabes, avec leur activité ordinaire, exploitèrent cette source de richesses : de nombreuses traces de leurs travaux se rencontrent encore aujourd’hui le long des montagnes du nord de l’Andalousie. Mais la mine la plus riche pour es

(1) Gibbon, toc. cil., chap. lui, t. VU, p. 13.

IMTRODLCTION HISTORIQUE. 17

califes, dit M. Prescoll, était l’industrie et l’économie de leurs sujets (1). Les colonies arabes ont élé classées avec raison parmi les colonies agricoles. Le système d’irrigation, qui a si longtemps fertilisé le sud de l’Espagne, vient des Arabes. Ils cultivaient le sucre sur une grande échelle et en exportaient des quantités considérables. La fabrication des tissus de soie était extrêmement développée chez eux. Celte industrie formait, avec les belles fabriques de coton et de laine, la base d’un commerce actif avec le Levant, et principalement avec Constantinople, d’où ces produits étaient répandus au moyen des caravanes, dans les contrées comparativement barbares de l’Europe (2).

Quelle a été l’inlluence des Arabes sur la civilisation européenne? Cette influence s’exerça principalement sur l’industrie et sur la diffusion des sciences. 11 suffit de rappeler que tandis que l’Europe occidentale était plongée dans l’ignorance, les cours des califes étaient des centres de culture scientifique et littéraire ; les souverains arabes faisaient recueillir de toute part les manuscrits des Grecs. Ces manuscrits étaient copiés, traduits, et réunis dans des bibliothèques considérables pour l’époque. L’alchimie était l’étude de prédilection des philosophes arabes. Ils appliquèrent la chimie à la médecine, ils isolèrent de nombreuses substances; mais on ne doit pas s’exagérer le parti qu’ils surent tirer de cette science dans les appli-

(1) Prcscott, Hislory of lhe Reign of Ferdinand and Itabelle, l. t, p. 270.

(2) Idctn,

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l>K l.’lNI)USrRIE MODERNE.

calions. Faul-il admetlre ([nu les Aralies découvrirent la pluparl des propriétés des corps chimiques? fuul-il voir en eux les inventeurs de nomhreux procédés, de la dislillation, de l’alambic?

On SC rapprocherait davantage de la vérité en considérant les Arabes comme les imitateurs de ce qu’ils avaient observé chez les peuples des diverses contrées où ils s’établirent, il serait dillicilo, en ctTel, do citer une création propre aux Arabes, soit dans le domaine de la pbilosophie, soit dans le domaine des sciences. L’astronomie resta entre leurs mains ce qu’elle avait été chez les tirées; ils furent les sectateurs serviles de la philosophie d’Aristote, dans lequel ils avaient une foi en quelque sorte superstitieuse. On peut donc considérer avec raison les Arabes comme les héritiers des connaissances des anciens, non-seulement du monde grec et romain, mais aussi de toute l’Asie occidentale, l’Inde et des côtes orientales de l’Afiique.

Jamais peut-être, à aucune é|io(iue de l’histoire, domination absolue ne s’étendit plus rapidement; jamais uniformité de religion, de mœurs, de langage , ne mit aussi complètement en rapport des contrées plus diverses. Les Arabes réunirent les connaissances empiriques variées et éparses des dillérents peuples, restés jusqu’aloi's éloignés, |iresquc élrangei-s les uns aux autres; leur plus grand mérite, aux yeux de l’iiistoiro, est d’avoir transmis ce précieux dépôt à la civilisation européenne.

C’est par l’intermédiaire de Venise et des villes maritimes de rilalie, que l’iMirope fut en contact avec les Arabes cl avec l’Empire de Dyzance. lie très bonne heure

IM KODUCriON IllSTOlIlyUK. 19

ces villes engagèrent des relations de commerce avec le Levant et avec Constantinople. Avant la première croisaile, Amalli était le lien commercial entre la chrétienté et les Sarrasins; mais celle ville fut soumise par les Normands au XII” siècle, et perdit dés lors toute son importance.

Cènes et Pise grandirent avec Venise. Les croisades amenèrent chez elles une pros|)érilé extraordinaire, par les profils provenant soit des transports d’armement, soit du passage continuel d’aventuriers. Ces républiques entretenaient avec l’Orient des relations de commerce suivies et régulières. Elles jouissaient d’immunités dans les principautés chrétiennesde Syrie; elles possédaient des quartiersséparés à Acre, à Tripoli et dans d’autres cités, où leurs nationaux étaient gouvernés par leurs propres lois et leurs propres magistrats. A Constantinople, ces villes italiennes jouissaient de grands privilèges ; lorsque les croisés s’emparèrent de Constantinople, les Vénitiens, qui avaient pris part à cette conquête, devinrent les négociants favorisés de Constantinople. Quand les Grecs recouvrèrent le siège de leur empire, les Génois, qui, par jalousie contre leurs rivaux, avaient contribué à celle révolution, obtinrent des avantages semblables. Tour à tour l’alliée ou l’ennemie de la cour byzantine. Gènes conserva un établissement indépendant à Péra. Les Génois pénétrèrent dans l’Euxin, établirent une colonie à CalTa, en Crimée, puis de là étendirent leurs relations de commerce aux régions intérieures de l’Asie (1).

(I) Hallatn, VEuroptau moyen dg«. Paris, 1837, t. IV, p. 151

1)1- i.’i.M)i;srniE moderne.

Les provinces tle la France qui bordent la Mcdilerranée profitaient des avantages que leur donnait leur position. Non-seulement Marseille, mais Narbonne, Nîmes et Montpellier se distinguaient également par leur prospérité commerciale.

La Catalogne offrait le meme spectacle. Dés le milieu du XIII' siècle, Barcelone commença à rivaliser avec lc§ villes italiennes. Presque continuellement en guerre avec les Génois, quel<iuefois avec Constantinople, ses vaisseaux faisaient le commerce dans la Méditerranée, et se rencontraient même dans la Manche.

L’histoire commerciale de Venise comprend un espace de plusieurs siècles. Déjà au temps de Charlemagne, les seigneurs qui composaient sa cour furent émerveillés en voyant, à la foire de Pavie, les tapis précieux, les étoffes de soie, les tissus d’or, les perles et les pierreries qu’étalèrent à leurs yeux les marchands de Venise (I). Dés le viii' siècle, le commerce des Vénitiens avec l’Orient était assez important pour les déterminer à rester dans l’alliance de l’empereur Nicéphore, malgré les menaces de Charlemagne. Pendant que l’Europe était encore barbare, les Vénitiens, en échangeant les denrées de l’Occident contre les marchandises de l’Asie, observèrent les procédés des arts chez les Grecs et les Arabes. Us établirent des comptoirs sur toutes les côtes, à .Alexandrie, à Tyr, à Beyrouth, à Acre; ils pénétrèrent même, en remontant le Volga, jusqu’à Astrakhan. Ils firent plusieurs traités de commerce

(1) Daru, Histoire de la républigue de Kenise. Paris, 1819, l. III, p. 10. •

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avec les souverains de l’Égyple ; ils avaient des établis- . sements sur les points facilement accessibles en Afrique. Les villes de ces côtes, habitées par les Arabes, étaient des cités opulentes, très manufacturières. Les vaisseaux des Vénitiens, dès le vu' et le vni' siècle, allaient y charger des grains, des laines et des draps, des bois de teinture, des parfums, des dents d’éléphant, de la poudre d’or, des étoffes de soie et de coton, des huiles, et enfin des esclaves qu’ils vendaient à d’autres Africains ou aux Maures établis en Espagne (1).

Les Vénitiens se rendaient sur les marchés de l’Europe, où ils n’avaient d’autres concurrents que les marchands de Gènes ou de Toscane. Les marchands vénitiens se montraient dans toutes les villes un peu considérables, en Allemagne et en France ; mais ils étaient surtout en rapport avec les villes maritimes.

La législation vénitienne tendait surtout à protéger le commerce. Un nombre considérable d’étrangers affluèrent dans la ville. Venise avait, dans les pays où elle faisait le commerce, des consuls, qui étaient entretenus avec pompe. 11 serait intéressant de connaitre l’étal de la législation commerciale de Venise avant le xiii' siècle, mais on ne trouve qu’incerlilude et obscurité dans les nombreux règlements sur celte matière.

La marine de l’Étal intervenait dans les transports de marchandises, et, quoique plus de trois mille bâtiments de commerce fussent employés par les marchands, le gouver-

(I) Daru, loc. cil., p. Î2.

DE I.’INDDSTR1E MODERNE.

neinenl envoyait tous les ans, dans les ports principaux, des escadres de quatre à six grosses galères, (|ui transportaient également des marchandises. L’Élat ne faisait pas ce commerce pour son propre compte ; il louait ses bâtiments à des spéculateurs auxquels il accordait en même temps certains privilèges, que rappellent les grandes compagnies maritimes qui existèrent plus tard en Angleterre et en Hollande (l).

Les destinations de ces escadres étaient variées. Celle qui se dirigeait vers la mer Noire se partageait en trois divisions. La première division longeait les côtes de la Grèce et se rendait à Constantinople. La seconde se dirigeait vei’s Sinope et Trébizonde, pour y acbclcr les productions de l’Asie, arrivées par le Phase. La troisième entrait dans le port de Call'a, sur la mer d’Azof, où elle recevait les marchandises de l’Orient arrivées par la mer Caspienne . et le Volga, ou apportées par les caravanes de Uusses et par les Tartares.

Une autre escadre se rendait en Syrie, louchait à Alep, s’arrêtait, en revenant, à Chypre, puis à Candie et dans laMorée.

La troisième escadre se dirigeait vers l’Égypte, où les Vénitiens apportaient, en échange des marchandises venues de l’Asie par la mer llouge, les produits du commerce de la mer Noire, principalement des esclaves circassiens des deux sexes.

Les escadres des Vénitiens se rendaient également dans les ports de l'Océan. La flotte destinée à ce long vovage,

(I) Itaru, loc. cil., p. SO

allait (l’abord en Sicile ; puis, cliargée de tous les produits que cette île fournissait aux peuples du Nord, principalement de sucre, elle longeait la côte d’Afrique en passant par Tripoli, Tunis, Alger, Oran et Tanger, où elle op(“rait des échanges. En sortant du d(>troit de Gibraltar, elle se rendait sur la côte du Maroc, suivait les côtes du Portugal, de l’Espagne et de la France, entrait dans les ports de llruges et d’Anvers, et achetait aux Anglais des laines fines et des draps non teints, pour les manufactures de Venise. Les navires des villes banséatiques venaient à ce rendez-vous s’approvisionner des produits desliru-s aux contrées du Nord. Les marchandises apportées par les Vénitiens consistaient surtout en épiceries, drogues, vins, soies, laines et cotons filés, raisins et fruits secs, huile, et en sucre, dont les Vénitiens approvisionnaient l’Angleterre depuis la lin du xiii' siècle (I). Les vaisseaux vénitiens apportaient en outre des glaces, du verre de toute espèce , de riches étoffes de laine, de soie et d’or,

Chaque voyage procurait des échanges pour une valeur de plusieurs millions de ducats. Les galères, chargées dO tous les objets que le Nord et surtout les Flandres et l’Angleterre pouvaient fournir au midi de l’Europe, redescendaient vers le détroit de Gibraltar, s’arrêtaient en France, à Lisbonne, à Cadix, puis à Alicante et à Barcelone, où elles prenaient des soies écrues, et côtoyaient ensuite les provinces du midi de la France et toute l’Italie.

(I) Daru, loc. cil., p. I!).

Les Vénitiens ne se bornaient pas à fournir à l’Europe les productions de l’Orient; leur activité commerciale n’élait pas limitée au commerce maritime. Les habitants de Venise cultivaient avec succès plusieurs branches d’industrie inconnues à cette époque dans le reste de l’Europe, et qu’ils devaient à leurs relations avec l’Orient. Le verre, les étoffes de soie ou de tissus d’or, les étoffes légères do colon, les broderies, les cuirs, le sucre raffiné, furent longtemps des produits de l’industrie de Venise, renommés dans toute l’Europe (I).

Un changement sensible dans le sens du progrès s’opéra dans l’éUit de l’Europe occidentale , à partir du XII' siècle. Les travailleurs libres, devenus citoyens, se rendent indépendants des seigneurs féodaux; les villes se forment. Au commencement du xi* siècle, on voit des cités déjà enrichies par le commerce affronter, avec leure seules forces, les périls de la guerre, contre les seigneui's et les princes; dans certaines parties de l’Italie, de l’Allemagne et des Flandres, les villes libres occupent pendant plusieurs siècles un rang considérable dans l’histoire.

L’origine des artisans libres se trouve dans les derniers temps de l’empire romain, où ils auraient existé déjà en nombre assez considérable dans les grandes villes de la Gaule, t La plupart des corporations, dont on a coutume d’attribuer l’origine au moyen âge, dit M. Guizot, remontent, dans le midi de la Gaule surtout, et en Italie,

(1) Mac Ciillocli, Commercial Diction a ry, 18à9, Vemce.

au monde romain. Depuis le v* siècle, on en aperçoit la trace directe ou indirecte, à toutes les époques; et elles forment déjà à cette époque, dans beaucoup de villes, une des principales et des plus importantes parties du peuple (1). » Ces corporations se développèrent assez rapidement dans les Gaules, n’étant pas, comme à Rome, étouffées par la concurrence de la population servale. 11 ne faut pas s’abuser toutefois sur la nature des corporations sous l’empire : les empereurs, tout en les encourageant, en firent une véritable oppression; l’artisan était en quelque sorte enchaîné à son métier. Les corporations du moyen âge devinrent au contraire le refuge de la liberté, un moyen de résistance et de défense par l’association, d’élévation par le travail. Au xiii' siècle, la bourgeoisie était exclusivement composée de gens de métier.

En Gaule, la transition entre le régime romain de l’industrie et le travail libre du moyen âge s’opéra dans les cloîtres. Dans ces paisibles retraites, le travail était. honoré; à l’origine des monastères, il était imposé, et il ne cessa d’ètre la règle commune qu’à l’époque de leur décadence, lorsque des sortes de domestiques remplacèrent le moine [)rirnitif, forgeron, charpentier, laboureur.

Les conditions du travail étaient plus propices dans les villes libres de l’Italie, de l’Allemagne et des Flandres qu’elles ne le furent dans l’antiquité. Le caractère des guerres et des conquêtes avait changé. L’esclavage, le lot du vaincu, qui transforme l’homme en un être dégradé,

(1) Histoire de la civilUalion en France, l. I, 2' leçon.

DE l’industrie MODERNE.

avait disparu ; le servage, sous une forme adoucie, n’cxislait plus que dans les campagnes. Les villes, entourées de murailles, gardées par des citoyens libres, développaient dans leur sein un esprit d’indépendance, de dignité pei-sonnelle, qui seul pouvait stimuler l’esprit d’invention et de progrès, qui nous a dotés de l’horlogerie, de la gravure, de l’imprimerie, de la poudre à canon, qui a réalisé, dans l’architecture, des chefs-d’œuvre éternellement dignes de notre admiration.

A partir de cette époque, les villes d’Allemagne atteignirent un haut degré de prospérité. Les cités maritimes d’Italie importaient les marchandises de l’Orient, qui pénétraient en Allemagne avec les produits de l’Italie à travers les passages des Alpes; et ce qui n’était pas consommé dans l’intérieur du pays, se rendait aux contrées qui bordent la mer du Nord et la Baltique. Si l’on ajoute les produits de l’industrie allemande, les anciennes cités de l’empire possédaient de nombreux éléments de richesse et de prospérité : Augsbourg, Ratisbonne, Strasbourg, Nuremberg, Worms, Spire, Mayence, dans le sud; Cologne, Erfurt, Brunswick, Luncliourg, Hambourg, Bremen, Lubeck, dans le nord. Leur population active et industrieuse augmentait sans cesse. Leurs richesses leur donnèrent bientôt les moyens d’acheter leur indépendance des princes qui les tenaient en sujétion. Les villes ne reconnaissaient plus alors que l’empereur pour leur suzerain. M. Koblrausch décrit, d’après les anciennes chroniques, la richesse des maisons des habitants de ces cités. Pendant cette période florissante des institutions municipales , les villes de l’Allemagne

s’unirent entre elles pour la protection de leur liberté et de leur commerce. .Ainsi, en 1254, soixante et dix villes du sud de l’Allemagne formèrent la confédération rhénane, ligue offensive et défensive, et s’opposèrent aux prétentions de la noblesse (1).

Les auteurs allemands se plaignent de ce que l’on a généralement méconnu le degré de civilisation et de prospérité des villes de l’Allemagne à cette époque. Us font observer, avec raison, qu’une période d’ignorance et de calamités ne pourrait enfanter des œuvres aussi grandioses que les cathédrales de Strasbourg, d’Ulm, de Cologne, de .Magdebourg, de Spire. Pour comprendre ces résultats, il faut remarquer qu’ils étaient réalisés par une association de constructeurs, distribués dans toute l’Allemagne et presque dans toute l’Europe, et qui étaient liés entre eux par la religion, l’honneur et la discipline. Chez les Romains, il existait déjà de semblables sociétés dont les membres se retirèrent dans les monastères, où ils s’occupèrent de la construction des églises.

Si une piété profonde fournissait les moyens d’élever ces cathédrales que trois générations successives ne devaient souvent pas voir terminées, l’industrie de l’époque créait tous les détails nombreux de ces édilices, depuis les vitraux colorés et les peintures à fresque, jus(|u’aux sculptures sur pierre et sur bois. Ces hardies constructions causent plus d’étonnement encore lorsqu’on songe aux ressources indispensables à leur réalisation, et qui sont une

(I) Kohlrausch, Die deulsehe GeKhiclile {Histoire d’Allemagne). Leipzig, 1858, U* édit., I" partie, p. X48.

DE L’jKDl'STBlE MOnERNE.

preuve de l’élat avancé de l’induslrie à celte époque.

Les villes de la France ne suivirent pas une progression aussi constante que celles de l’Allemagne. Dans le midi de la France, les traditions romaines n’avaient jamais entièrement disparu , les habitants des villes avaient toujours conservé une partie de leurs anciennes institutions municipales. Dès la fin du xir siècle, Arles, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Lyon, possédaient l’indépendance communale. Dans le Nord, le mouvement fut plus lent ; mais on vil également naître les communes et les bourgeoisies, les corporations se former (1). Les progrès devaient s’arrêter tout à coup en France; tandis que l’Italie, l’Allemagne et les Flandres croissaient en richesse, la France soutenait des guerres désastreuses, s’appauvrissait et se dépeuplait.

Il ne faut pas non plus chercher en Angleterre, à celte époque, les traces d’une industrie prospère. Plus que toute autre nation, l’Angleterre était restée étrangère au commerce et îi l’industrie. Les laines fines que produisait la contrée étaient envoyées dans les Flandres où elles étaient filées et lissées, et revenaient sous forme d’étoffes. L’invasion des Normands et l’oppression d’une race sur l’autre qui en fut la conséquence , retardèrent longtemps les progrès du travail.

Au XV' siècle, l’Europe était divisée, au point de vue maritime, en deux régions distinctes, possédant chacune son activité, son commerce à part. L’une compre-

(1) Levasseur, Uisioire des classes ouvrières.

INTRODUCTION lUSTORUlUE.

naît les contrées qui bordent la Baltique, la mer du Nord et l’océan Atlantique; l’autre comprenait les régions situées sur la Méditerranée, dont nous avons déj/i parlé, la Catalogne, la province de Valence, la Provence et toute l’Italie (l).

L’histoire du commerce, de l’industrie et de la marine dans le nord de l’Europe, aux xn% xiii' etxiv' siècles, est concentrée dans celle de la célébré ligue hanséalique. Cette ligue fut une association des principales villes du nord de l’Allemagne et des rives de la Baltique, en vue du commerce, et en vue de leur sûreté et de leur défense réciproques.

Un grand nombre de villes, même dans l’intérieur du pays, se joignirent à la ligue. Ses progrès furent des plus rapides. Avant la fm du xiii' siècle, elle comprenait toutes les villes un peu considérables de toutes ces vastes contrées, qui s’étendent de la Livonie à la Hollande, et égalait en puissance les plus grands monarques (2).

La confédération hanséatique avait atteint le plus haut degré de puissance et de splendeur pendant le xiv' et le XV' siècle. Elle comptait de soixante à quatre-vingts villes qui étaient distribuées en quatre cercles. Lubeck était à la tête du premier cercle, ayant au-dessous d’elle Hambourg, Bremen, Rostock ; Cologne, à la tête du second cercle, Brunswick du troisième, Dantzick du quatrième. La ligue obtint des privilèges et des immunités des souve-

(1) Hallam, loc. cil., t. IV, p. 136.

(2) Mac Cullocli, Commercial Diclionary, v" iU.'tSEATiQOE LEacuE.

DE r/lNDLSTRlE MUDEIINE.

rains du Nord ; elle exeivait une sorte de domination sur la Baltique. Les rois de Danemark, de Suède et de Norvège furent fréquemment en hostilité avec la ligue. Mais leurs efforts pour abolir ces privilèges ne servirent, pendant plus de deux siècles, qu’è les accroître.

En vue de faciliter et d’étendre ses transactions commerciales, la ligue avait établi des comptoii’s dans les pays étrangers; les principaux de ces comptoirs étaient à Novgorod en Russie, à Londres, à Bruges dans les Pays-Bas, et à Bergen en Norvège. Pendant les xiT, xiiT et xiv'" siècles, Novgorod servait de grand entrepôt entre les contrées de l’est de l’Europe et les villes banséatiques. Les foires de cette ville étaient fréquentées par un immense concours de gens de tous les pays voisins, ainsi que par un grand nombre de marchands des villes banséatiques, qui monopolisaient la plus grande partie de son commerce étranger, et qui alimentaient son marché de produits des manufactures des pays éloignés. Les marchands des villes banséatiques, ou hansards, comme on les désignait communément, avaient également un comptoir important à Londres; ils jouissaient de privilèges et d’immunités, et les droits sur les produits qu’ils importaient étaient considérablement réduits en leur faveur. Au moyen de son comptoir à Bergen, et ensuite des privilèges qu’elle avait obtenus, la ligue conserva pendant une longue période le monopole du commerce avec la Norvège.

Le déclin de la ligue commença au milieu du xv' siècle; il fut la conséquence des progrès de la civilisation des contrées avoisinantes. Les villes de la Hollande et de laZélande

INTHODUCTION HlSTORiyUK.

s« sê|tarèreiil loi'squ’elles furent assez fortes pour revendiipier le droit de navigation dans la Baltique, et bientôt les vaisseaux des Hollandais et des Anglais trafiquèrent directement avec les villes maritimes de la Russie et de la Pologne (1).

Le développement industriel de toutes ces villes, qui, de l’Italie, de l’Allemagne, des Flandres, des rives de l'Océan, mit en rapports habituels les diversi’s parties de TRurupe, ne saurait être trop remarqué. C’est le caractère le plus saillant de celte époque, que ces rapports pacifiques sous forme d’échanges succédant aux invasions à main armée, les navires marchands remplaçant les vaisseaux des pirates, et, comme une conséquence naturelle, celte vaste association des villes pour la défense commune , celte solidarité industrielle qui, de Novgorod en Russie, s’étendait jusqu’à Bruges dans les Flandres, jusqu’à Cologne et Nuremberg en Allemagne.

il est difficile d’établir exactement l’origine de plusieurs des grandes découvertes qui surgirent à cette époque ; ce que nous savons, c’est qu’à un moment donné elles jouèrent un rôle important et modifièrent profondément les conditions industrielles jusqu’alors existantes.

Quelle que soit la manière de concevoir l’origine des inventions, il faut reconnaître que ce sont les circonstances sociales qui les ont fait surgir ou qui les ont rendues applicables. 11 est démontré, par exemple, que la boussole était déjà mentionnée deux siècles avant qu’elle servit

(I) Mac Cullocli, loc. cil.

DE 1,'lNDLSTRIE MODERNE.

à la navigation lointaine. La poudre ou des mélanges ex[»losifs, connus des Chinois, l’auraient même été dos Égyptiens et des Indiens (1) ; mais la poudre à canon ne prit quelque importance que loi’scju’elle fut appliquée aux nécessités de la guerre. L’imprimerie se développa également avec les besoins de l’époque ; d’abord rudimentaire comme celle des Chinois, confondue avec la gravure, limitée à la reproduction des images saintes, de la Bible des pauvres, elle arriva aux caractères mobiles qui constituent l’invention, qu’on peut considérer comme la plus originale de l’époque.

En moins d’un siècle, le papier de linge se répand; la poudre à canon est employée dans les combats; Gutenberg invente l’impression par les caractères mobiles, et les navigateui’s Portugais se hasardent au loin, guides par la boussole. Tous ces éléments réunis marquent l’avénement d’une époque nouvelle pour les relations commerciales.

Les rapports des Européens avec les autres contrées du globe étaient fort restreints; le monde connu était encore limité aux connaissances géographiques des anciens.

Les Portugais furent les premiers navigateurs qui entreprirent des voyages dans des vues de découvertes. Ils découvrirent successivement les Canaries, les Açores, les

(I] Saivcric, Sciences occultes, chap. xxvi.

ISTRODLCTION HISIORIQUE. 33

îles du cap Vert. L’idée était généralement accréditée qu’il existait un passage au sud qui permettrait d’aller aux Indes par mer, et les grands profits que les Vénitiens tiraient de leur commerce avec l’Orient tentaient les Poitugais. En 1432, ils doublent le cap Bojador, qui était considéré alors comme le terme possible des voyages dans le sud. Ils continuèrent de s’avancer vers le sud ; ils explorèrent les côtes qui s’étendent du cap Blanc au cap Vert. La crainte d’être devancés par les Espagnols, qui avaient été conduits à la recherche des Indes orientales par Christophe Colomb, redoubla l’ardeur des Portugais, et encouragea cette persévérance qui ne s’était pas lassée un moment pendant près d’un siècle. Le cap de Bonne-Espérance fut enfin dépassé. Vasco de Gama remonte la côte orientale de l’.\frique; il arrive à Mozambique, puis à Mombassa, à Mélinde, où il trouve les Maures établis dans ces contrées, et il arrive enfin devant Calicut, le but de son voyage.

Les Portugais ne trouvaient pas aux Indes, comme sur les côtes occidentales de l’Afrique, une population sauvage et ignorante. Les Indes étaient habitées par des peuples qui avaient précédé l’Europe dans la civilisation. Les Maures, répandus dans toute cette partie de l’Asie , possédaient le monopole du commerce ; les relations qu’ils avaient entre eux, et qui s’étendaient dans l’Arabie , le nord de l’Afrique , l’Asie occidentale, en faisaient une race avancée pour cette époque ; elle se distinguait surtout par la défiance qu’elle portait aux chrétiens. Aussi, quoique les Portugais eussent

DK l.'l^DlS^HiK MUDKH.NK.

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eu d’aljoi'd pour but uni((ue d’établir des relations comniorciales avec les peuples de la côte tle l’Inde, quoiqu’ils ilésirassenl par-dessus tout obtenir l’auturisation d’clalilir des comptoirs pour échanger h;s produits du pays, ils furent, dès le débul, engagés dans des luttes années avec les princes nombreux que les Euro|)éens qui se sont succédé dans ces régions ont eu dès lors tour à tour pour alliés ou pour ennemis.

L’ile de Ceylan , Sumaira, les Moluques, sont successivement visitées et conquises par les Portugais. Une llolte portugaise aborde en 1517 à Canton, et le Japon, déjà vaguement connu par les récits de Marco Polo, s’ajoute à celle liste de découvertes.

Dés le commencement de leur régne, Ferdinand d’Espagne et Isabelle avaient témoigné la plus sérieuse sollicitude pour les encouragements à donner au commerce et à l’art nautique. Déjà, sous leurs prédécesseurs, un trafic considérable avait lieu sur la cote ouest d’Afrique, d’où la poudre d’or et des esclaves étaient importés. .A la suite de mésintelligences entre les sujets de Castille et de Portugal, un traité régla ipie le droit de trafic et de découverte appartiendrait, suc les côtes ouest de l’Afrique, aux Portugais, qui, à leur tour, abandonneraient tous droits sur les Canaries, à la couronne de Castille. Le.s Espagnols, ainsi exclus de tous progrès dans le sud, n’avaient de succès maritimes à espérer que dans le grand Océan de l’ouest. L’Amérique fut découverte.

L’histoire des établissements des Espagnols en Amérique est une histoire toute de conquête, Le but des

l.NTHODLCnüiN HISlORIQLt.

Espagnols n’était pas d’ouvrir des rapports de coimiierce avec les indigènes. Ces contrées étaient peu peuplées; elles offraient peu de ressources naturelles.

La découverte de l’Amérique par les Espagnols ne devait pas porter des fruits immédiats. Les résultats obtenus pendant le premier quart de siècle furent loin de répondre à l’attente universelle : l’Amérique n’offrait aucune de ces richesses en épices, en ivoire, en pierres précieuses, qui avaient stimulé les premières entreprises maritimes; ces contrées ne furent réellement productives (|ue par la quantité d’or et d’argent qu elles répandirent en Europe. Celte source nouvelle de métaux précieux, à une époque où la monnaie était devenue si rare , n’a pas été sans inlluence sur les progrès de toute nature en Europe, au moment où les rapports nouveaux entre l’Orient et l’Europe et des découvertes de tous les ordres rendaient en quelque sorte ces ressources métalliques indispensables.

A celle époque, tout autre intérêt s’efface pour l’économiste devant les découvertes maritimes. La face du monde était en quelque sorte changée; l’activité, les entreprises, les idées mêmes, limitées jusqu’alors à la vieille Europe, trouvaient tout à coup un champ vaste d’exploration. Les Espagnols avaient rencontré en Amérique de riches mines d’or et d’argent ; les Portugais rapportaient de l'Orient des produits tout aussi précieux, qui peu à peu entraient dans les habitudes, et d’abord objets de curiosité, allaient devenir d’un usage général.

X partir du moment où les Portugais eurent découvert

DE l’industrie MODERNE.

une nouvelle roule pour sc rendre aux Indes, le commerce el l’induslrie de Venise décllnérenl rapidemenl. Les autres peuples de l’Kurope devinrent commerçants, et cessèrent de se pourvoir à Venise des produits qu’ils purent se procurer directement. Les marchandises de l’Asie changèrent de cours, et n’aflluèrent plus dans l’Adriatique.

La double découverte de l’Amérique et du passage par le cap de llonne-Espérance exerça également une inlluence fatale sur le commerce de l’Allemagne. Jusqu’alors le transit des produits de l’Asie et des Lords la Méditerranée vei”s le nord do l’Europe se faisait par l’Allemagne; mais depuis le passage du Cap, les Portugais jouissaient de tous les avantages du commerce direct avec l’Inde. Venise el les autres États maritimes de l’Italie déchurent, et bientôt l’Allemagne en ressentit les effets ; leur commerce s’amoindrit à mesure que celui des Portugais el des Espagnols se développait.

Les institutions du moyen âge avaient pris, en Allemagne, leur plus grand développement; le régime municipal, l’association entre les villes, étaient arrivés à leur apogée. Mais lorsque des conditions nouvelles eurent frappé de mort le régime du moyen âge, lorsque l’Océan devint la nouvelle roule du commerce, et que les conllits armés el les conquêtes dans des contrées lointaines exigèrent toutes les ressources d’un grand royaume , les petits Étals de l’Allemagne, éloignés de l’Océan par leur j)Osilion géograiihi([ue , restèrent frappés d’immobilité et d’impuissance , tandis que l’Espagne , le Portugal,

la Hollande, entraient dans une voie nouvelle et devenaient des nations puissantes.

Les Flandres occupent dans l’histoire une position in* termédiaire entre le moyen âge et l’époque moderne. Bruges, Anvers, virent arriver dans leurs ports les produits de rinde, transportes d’abord par les galères vénitiennes, et plus tard, par les vaisseaux portugais qui avaient fran* chi le cap de Bonne-Espérance.

Ce pays curieux offre tous les genres d’intérêt. L’historien y trouve des institutions libres, des rapports commerciaux entre toutes les parties du monde alors connu ; les Flandres sont le berceau de découvertes importantes, dans la gravure, l’imprimerie, la peinture ; elles étaient en même temps le siège le plus actif de l’industrie, que ses laborieux habitants enseignèrent à la France et à l’Angleterre.

A l’avénement de Philippe II, les Pays-Bas ou les Flandres comprenaient dix-sept provinces occupant à peu prés le territoire des royaumes actuels de Hollande et de Belgique. Ces provinces avaient conservé une existence propre; elles avaient hérité des privilèges commerciaux des villes libres du moyen âge. La condition des classes moyennes dans les Pays-Bas, pendant le moyen âge, était de beaucoup plus avancée que dans la plupart des autres parties de l’Europe à la même époque. Les habitants de ces centrées avaient conquis leur sol sur la mer; ils passaient leur existence dans une lutte continuelle contre les éléments; ils avaient transformé des terres continuellement inondées en des champs fertiles.

DE I,’lfîDÜ9TRIE MODERNE.

La vaslp étendue des possessions de Gharles-Quinl ouvrait un champ immense au commerce des habitants des Flandres, qui étaient admis partout sur le pied le plus favorable. A l’époque qui nous occupe, au xvr' siècle, Gand comptait 70 000 habitants , Bruxelles 75 000 , Anvers 100 000. La contrée, fertilisée par des canaux, montrait la culture patiente et soigneiise qui la distingue aujourd’hui, mais qui, au milieu du xvi' siècle, n’avait pas d’égale , excepté dans les contrées cultivées par les habitants maures du sud de l’Kspagne (1). Les manufactures de draps, de camelots et de tapisseries tlorissaicnt à Gand, à Bruges et à Anvers. Dans les xiii' et XIV" siècles, les Flamands importaient une grande quantité de laine d’Angleterre qu’ils transformaient en tissus. Chacune des principales cités se signalait par sa supériorité dans quelques branches de manufactures.

Ces divers produits étaient exposés à la grande foire tenue deux fois par an à Anvers, et qui était fréquentée par les étrangers de tous les pays. Le commerce de ces peuples s’étendait aux points les plus éloignés du globe; leur flotte se montrait dans toutes les mers. I.,a richesse qui provenait de ce commerce étendu se mauife."ta bientôt par l'aisance de la population de ccs contrées et par la splendeur de leui-s villes. A leur tète se trouvait Anvers, qui occupait au xvf siècle la place que Brugi’s avait tenue au xv% comme métropole des Flandres.

Sous la protection des droits municipaux, des étrangers s’établirent en grand nombre à .Viivcrs. Les Anglais y

(1) Prescoll, Histortiof Philip lhe Second. Londres, 1855, t. I, p. 299.

INTBOni'CTION HISTOBIQUE.

avaient un comptoir. U existait une compagnie portugaise, une compagnie italienne, une compagnie de marchands des villes hanséatiques, et même une compagnie turque pour le commerce avec le l.evant. 11 sc faisait un grand trafic en papiers de change. Anvers devint la maison de banque de l’Europe. Les rois de Portugal, d’Elspagne et d’Angleterre ne dédaignèrent pas d’avoir des agents prés de la compagnie des marchands, qui empruntaient de grosses sommes pour le compte de leurs souverains (1). '

Le gouvernement de Charlcs-Ouint était, en somme, favorable aux intérêts commerciaux de ses sujets. 11 en était récompensé par l’augmentation des ressources de la couronne. Dans le cours de quelques années, ainsi que nous en informe un contemporain, il ne tira pas moins de millions de ducats des Flandres. C’étaient également les ressources des Flandres qui défrayaient la plus grande partie des dépenses de Philippe 11 dans ses guerres. * Là, s’écrie l’envoyé vénitien Soriano, sont les vrais trésors du roi d’Espagne ; là sont ses mines, ses Indes, qui fournissaient à Charles le moyen de faire la guerre pendant de si longues années, qui pourvoyaient à la défense de ses propres États, et maintenaient sa dignité et sa réputation (2). >

En 1500, l’historien italien Guicciardini visita les Flandres et sous le titre de * description des Pays-Bas i, il a

(1) Guicciardini, Deteripiion de tous les Pays-Bas, Iraduil par de Betle- Korèt. Amalerdam, 1609, p. 119.

(2) Prescoll, loc. cil., t. 1, p. 311.

DE E'INDl'STBIE MODERNE.

laissé une histoire de chaque province, de chaque ville, el en indiquant les ressources et les productions de chacune d’elles. Dans un chapitre sur le commerce d’Anvers, Guicciardini énumère dans le plus grand détail les produits de toute nature, envoyés des divers points de l’Europe à Anvers, cl ceux donnés en échange. Celte exposition, d’une grande exactitude, présente beaucoup d’intérét. D’abord il s’agit de l’état du commerce et des relations entre les diverses contrées de l’Europe, il y a trois siècles; en outre ces détails donnent une idée exacte de la production des différents pays à celle époque. Le commerce avait pris sa nouvelle route ; les produits de l’Amérique commençaient à pénétrer en Europe ; Venise était délaissée ; l’Angleterre et la France prenaient part pour la première fois à ce mouvement d’échanges.

Nous avons extrait quelques passages de l’ouvrage de Guicciardini, laissant à cette description sa forme ancienne el son originalité. Voici, d’après cet historien, quelles étaient les transactions opérées entre la ville d’Anvers et les diverses contrées de l’Europe.

L’Italie envoyait à Anvers des soies cuites el crues, des draps de soie, des draps d’or el d’argent, des camelots, des tapis merveilleusement bien faits, des écarlates, des colons, des merceries, principalement de soie, des couleurs propres à la teinture el à la peinture. De la Sicile on apportait des noix de galle, des oranges, du colon, des soies. De Milan ou faisait venir de l’or el de l’argent filés, des draps de soie el d’or, dos futaines, des écarlates, des draperies fines ; toutes sortes de merceries, des armures

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IMTBODÜCTION HISTORIQDE. 41

excellentes, du riz très bon et en grande quantité, et juS' qu’au fromage de Parmesan, qui était un objet important de commerce. Florence envoyait une quantité de ses draps d’or et d’argent, et de draps de soie d’une grande beauté et d’une grande richesse; des soies, des pelleteries fines et d’autres ouvrages d’une grande finesse. De Gènes on expédiait des velours de tout prix, des satins et d’autres étoffes de soie. De Mantoue on envoyait également des draps de soie, pour une forte somme. On expédiait en outre d’Italie, par mer, les aluns de Civita-Vecchia; des huiles, des galles et gommes diverses, du coton, du soufre, de l’orpiment, etc.

Jusqu’au moment où les Portugais apportèrent les épices de l’Orient sur leurs navires, qui venaient directement de l’Inde, les Vénitiens expédiaient à Anvers une quantité considérable d’épices et de drogues. En 1318, dit Guicciardini, cinq galéasses vénitiennes, chargées d’épices et de drogues, entrèrent dans le port d’Anvers, venant à la foire de celte ville. Mais à l’époque où écrivait Guicciardini, les agents du roi de Portugal et plusieurs marchands de Bruges, qui vinrent s’établir à Anvers dans cette intention, avaient décidé peu à peu les Allemands à se fournir des produits apportés par les Portugais à Lisbonne, et de là à Anvers (1).

L’Allemagne fournissait de l’argent en lingots, du cuivre cru et afliné en quantité presque incroyable; des laines de Hesse, du verre, des fulaines pour une grosse somme;

(l) r.iiirriardini, loc. lil., p. 121.

DK L’industrie moderne.

des pastels, des garances, force merceries; des meubles de ménage très beaux et très bien faits; toute espèce de métaux, qui représentaient un grand trésor ; des armes de toute sorte; en outre les vins du Rhin, d’un trafic très important. En échange on envoyait d’Anvers des pierreries et des perles, une grande quantité d’épiceries, qu’on recevait des Portugais; des drogueries, du safran, du sucre ; des draps d’Angleterre d’un prix élevé, et une grande quantité de draps du pays ; des serges, ostades, tapisseries ; des quantités infinies de toiles et des merceries de toute sorte.

Le Danemark, la Livonie, la Norvège, la Suède et la Pologne envoyaient par mer des richesses inestimables sous forme de grains, puis de cuivre et d’airain ; du salpêtre, du vitriol, des garances et laines d’Autriche; des lins, du miel, de la poix, de la cire, pour une grande valeur; des peaux fines, telles que martes, zibelines, hermines, loups-cerviers, renards, etc.; des cuirs de toute espèce de bétes ; des bois propres à tous les usages, même à la constiTiction des navires. Ün amenait en outre, de ces contrées, des beurres, des chairs et des poissons salés ou séchés, et de l’ambre en grande quantité.

De France il arrivait du sel de Brouage, des pastels de Toulouse, des canevas et autres grosses toiles de Bretagne et de Normandie ; des vins fort bons, sains et délicats; des huiles, safrans et graines de Provence, mélasse, térébenthine, poix, papier à écrire de plusieurs sortes et d’endroits divers, et pour une forte somme; des pruneaux, qui formaient un tralic important; du bois

INTRODÜCTION HISTORlQDB. ÜS

(le Brésil, que les Français allaient chercher on Amérique. On apportait encore de France, des dorures habilement travaillées; quelques draps très Ans de Paris et de Kouen ; des soies de Lyon ; du chanvre, du vertde-gris de Montpellier, etc. On envoyait eu échange, d’Anvers en France, des pierres précieuses et des perles, de l’argent massif et en lingots, argent vif, cuivre, du bronze, du laiton ouvre ou non ouvré, du plomb, de l’étain, du vermillon, de l’azur, de la couleur cramoisie, du soufre, salpêtre, vitriol; des camelots, des draps en grande quantité, des toiles fines d’une grande valeur, des serges, ostades, tapisseries, laines d’Autriche, cuirs, pelleteries, cire, garance, houblon, suifs, chairs sèches et force poissons salés.

D’Angleterre on envoyait à Anvers une grande quantité de draperies, de draps tant Ans que grossiers, des laines très Anes, de l’étain, du plomb pour une somnie considérable ; des peaux de mouton en quantité , des cuirs; des bières, des fromages, etc. Ceux d’Anvers envoyaient force joyaux et pierreries, de l’argent non ouvré, argent vif, draps d’or, d’argent et de soie, or et argent Alés, camelots gros grain, etc.; des épiceries, drogueries, sucres, coton, noix de galle ; des toiles Anes et grosses, serges, tapisseries, garance, houblons en grande quantité, poissons salés, toutes sortes de merceries; des armes de toutes façons, munitions de guerre, et jusqu’aux meubles et ménages de maisons. D’Écosse on envoyait des peaux de mouton, des pelleteries fines, quelques laines et draps, mais grossiers et mal faits. D’Anvers on n’expédiait que peu de chose en retour, parce que les Écossais étaient

DE l’industrie MODERNE.

pauvres ou se fournissaient en France. D’Irlande on envoyait des cuirs bruts et secs en grande quantité , quelques draps de peu de valeur et autres choses grossières et de peu d’apparence.

Les Espagnols fournissaient au commerce des produits variés venant de l’Amérique, mais principalement de l’or et de l’argent pur, massif et mis en lingots; de la couleur cramoisie ou cochenille. On envoyait de l’Espagne même, du safran, quelques drogueries, de l’écarlate, des soies crues et non filées, des draps de soie de toute façon, surtout des velours de Tolède et des taffetas; du sel, de l’atun, de l’orseille des Canaries ; des laines très fines, du fer de Cordouan ; plusieurs sortes de vins blancs, des huiles douces et grasses pour la draperie, vinaigre, miel, mélasse, gommes d’Arabie, savons et une grande quantité de toutes sortes de fruitsfraisetsecs, comme oranges, citrons, grenades, olives, melons, dattes, figues, raisins, amandes, dont il se faisait un grand trafic. Les Espagnols envoyaient en outre du vin et du sucre des Canaries. Ceux d’Anvers donnaient en retour du cuivre, du laiton cru et en œuvre ; des draps en abondance d’Angleterre et du pays, des toiles fines et grossières, des lapisserics,loute espèce de camelots; dulin, du fil, cire, poix, garance, suif, soufre ; du blé et du seigle, chair et poisson salés, et jusqu’à du beurre et du fromage; toute espèce de merceries, de métal, de soie, de filosclle et autres, pour une somme merveilleuse ; de l’argenterie mise à neuf, des armes et des munitions de guerre, et des meubles pour le ménage depuis les moindres choses jusqu’aux plus grandes.

« En somme, on peut dire, remarque Guicciardini, que la

plus grande parlie de l’Espagne prenait en'ces pays toutes choses qui sont de manufacture ordinaire, et qui consistent en l’industrie et travail de l’homme, dont les Espagnols de basse condition sont ennemis mortels, au moins en leur pays même. >

Du Portugal venaient les pierres et perles orienbales parfaites ; de l’or pur, massif et battu ; des épiceries, drogues; de l’ivoire, du colon et autres objets que les Portugais apportaient de Calicut à Lisbonne. On y amenait aussi des sucres de l’île Saint-Thomas, en outre du bois de Brésil, du vin de Madère. De leur propre pays, les Portugais envoyaient de leurs sels, vins, huiles, pastels, graines, orseilles, etc., des fruits frais, secs ou coniits ou mis en conserves, dont ils retiraient beaucoup d’argent. On leur envoyait en retour, d’Anvers, de l’argent massif, argent vif et vermillon, cuivre, bronze et laiton mis en œuvre et cru, du plomb et de l’étain ; des armures, artilleries et autres munitions de guerre, or et argent filés, ainsi que les mêmes marchandises qu’on envoyait en Espagne (1).

Celle énumération est longue, sans doute; mais les détails minutieux et véridiques que nous a transmis l’historien caractérisent parfaitement le commerce et l’industrie des diverses contrées de l’Europe à celle époque. Celte description nous offre en outre l’image de ce qu’étaient alors ces grands centres de commerce, où s’opéraient les échanges qu’on est surpris de voir si étendus dans un temps éloigné de nous de trois siècles.

(I) Cuiccurdini, loe. cU.

UE L'1i>UISTRIE MODEHM^

ufi

Lt,*s guerres civiles et religieuses ruinèrent le cüiinnerce des Klandres : les négociants de Bruxelles, de Bruges et d’Anvers se réfugièrent en Hollande, où ils établirent leur commerce sur les ruines de celui irAnvers. A cette époque les navires hollandais faisaient déjà un commerce étendu et rivalisaient avec la marine des villes lianséatiques et l’Ilalie. Les Hollandais entretenaient des relations suivies avec le Portugal, et leurs vaisseaux venaient chercher à Lisbonne les riches produits de l’Inde qu’ils transportaient dans le Nord. Pendant quelques années, ce commerce, si profitable aux deux nations, continua sans interruption, même après la rupture entre les Pays-Bas et l’Espagne. Mais, en 1Ô9^, Philippe H, voulant porter un coup au commerce des Hollandais et sans avoir égard au dommage cause à celui des Portugais, défendit à ses nouveaux sujets tous rapports avec scs ennemis, et mit l’embargo sur les vaisseaux hollandais dans le Tage. Cet ellbrt despotique pour anéantir le commerce de la Hollande fut un stimulant immédiat à son développemeut; il suggéra aux Hollandais leur expédition aventureuse aux Indes, qui les conduisit à acquérir un immense territoire et à anéantir le monopole des Portugais dans l’Orient.

Pour la première fois, en l’année 1595, des vaisseaux hollandais doublèrent le cap de Bonne- Espérance et se rendirent aux Indes. Les négociants qui avaient supporté

les frais de cette première expédition donnèwnt à leur association le nom de Compagnie des pays lointains. D’autres expéditions suivirent et de nouvelles compagnies se formèrent. Mais l’inconvénient du trop grand nombre de compagnies particulières se fit bientôt sentir, et, en 1602, elles furent toutes réunies en une seule, à la- (|uelle fut accordé le privilège exclusif du commerce des Indes par le cap de Bonne-Espérance et par le détroit de Magellan. La première conquête de la compagnie fut, en 1606, celle de l’ile d’.\mboine, suivie de celle des autres Moluques. Ces conquêtes assurèrent à la compagnie le commerce exclusif des épices, non-seulement en Europe , mais dans les Indes. En 1619, la compagnie s’empara du port de .lacatra, dans l’île de Java, sur les ruines duquel s’éleva la ville de Batavia, et, en 1660, de Malaca, une des plus importantes places des Portugais. Une conquête des plus utiles comme point de relàcbe, fut celle du cap de Bonne-Espérance, qui eut lieu en 1653. La compagnie établit son commerce à la Chine en 1656 par la voie des négociations.

Dès ses débuts, la compagnie hollandaise des Indes occidentales fit des bénéfices considérables. Dans l’année 1605, elle répartit un dividende de 15 pour 100 à ses actionnaires, et l’année suivante, 75 pour 100. Le taux de ces répartitions se maintint sur le pied d’environ 25 pour 100 par an, en moyenne, jusqu’en 1661. Le commerce entre les diverses contrées de l’Orient était une source de grands bénéfices pour les Hollandais. Les produits qu’ils expédiaient en Europe étaient payés avec

DE L’iNDUSrRlE MODERNE.

les profil? de ce commerce el avec de l’argent envoyé d’Europe. Il n’y avait à cette époque que très peu de marchandises qui pussent être envoyées en Orient. Les retours en Europe consistaient en épiceries, principalement le poivre, la cannelle, le clou de girofle, etc.; en drogues : sous ce nom on désignait le sucre, l’indigo, le salpêtre, la laque, etc.; en soies de Chine, de llengale, de Perse; en quantités prodigieuses d’étoffes de coton, surtout du Bengale et de la côte de Coromandel, blanches et peintes; en or, beaucoup plus abondant que l’argent dans ces contrées; en cuivre du Japon ; en étain, plomb, de Siam ; en diamants, rubis, perles, et autres pierreries en petite quantité, et en porcelaines de la Chine et du Japon.

On reprochait à la compagnie d’envoyer tous les ans deux ou trois millions de florins en argent aux Indes depuis plus d’un siècle, et de faire sortir de la république une somme immense de numéraire, reproches adressés, du reste, à toutes les compagnies, et qui se rattachent au système de la balance commerciale. La compagnie exerçait dans les Indes une pleine souveraineté ; elle recevait et envoyait des ambassadeurs, faisait battre monnaie.

En 1621, les Étals généraux accordèrent à une compagnie, dite des Indes occidentales, le privilège du commerce sur la côte d’Afrique , depuis le tropique du Cancer jusqu’au cap de Bonne-Espérance, et sur toutes les côtes de l’Amérique. Cette compagnie eut au début une immense prospérité. La guerre avec les Espa-

INTRODUCTION HlSTOHlOUt.

gnols cl avec les Portugais fut presque l’unique source des premiers bénéfices de la compagnie, qui fui plutôt une société d’armateurs de navires pour la course qu’une compagnie de marchands. En très peu d’années, de 162S à 1636, la compagnie des Indes occidentales avait armé huit cents vaisseaux, tant pour la guerre que pour le commerce, en avait enlevé aux Espagnols et aux Portugais cinq cent quarante-cinq, qu’on estimait avec leur charge à quatre-vingt-dix millions (1). Elle étendit rapidement ses conquêtes sur les côtes d’Afrique et en .Vmérique; elle enleva aux Portugais la partie la plus riche du Brésil. Ces conquêtes et les captures sur mer lui donnèrent de tels bénéfices, qu’elle surpassa un moment la compagnie des Indes orientales, et qu’elle fit des répartitions s’élevant jusqu’à 20, 25 et 50 pour 100. Elle envoyait des bagatelles , comme du corail , du cristal, de petits miroirs, des couteaux, des ciseaux, des haches, de grosses dentelles, des liqueurs fortes, etc. Elle recevait en échange de l’ivoire, des peaux, des gommes, et surtout une grande quantité d’or. Mais la prospérité de cette compagnie fut de courte durée. En 1674, les États généraux annulèrent l’ancienne compagnie, et en formèrent une nouvelle, composée des anciens intéressés et de leurs créanciers. La compagnie se restreignit dés lors à la traite des nègres. Finalement, ses bénéfices se bornèrent aux droits qu’elle exerçait sur le commerce de Guinée et au produit de ses concessions dans l’Amérique.

(I) La richesse de la Hollande. Loodres, 1778, t. l,p. 45.

l)E I.’lM)LSTBIE MODERNE.

Les Hollandais firent leur première apparition au .lapon en 1(500 ; ils restèrent en rapport avec cette contrée après l’expulsion des Portugais cl des Espagnols, mais à des conditions spéciales qui sont restées en vigueur jusqu’à ces dernières années. Pendant deux siècles, le commerce extérieur du Japon a été exclusivement limité aux Hollandais et aux Chinois. Ce commerce était réduit strictement à un seul vaisseau par an pour les Hollandais, et à dix jonques pour les Chinois. Le chifl're dos exportations et des importations était même fixé d’après un tarif du gouvernement.

Les Hollandais, qui s’étaient emparés ainsi peu à peu de tout le commerce de l’Orient, à l’exclusion des Portu- ^mis, devaient trouver bientôt des rivaux redoutables.

Les Anglais entrèrent à leur tour dans la carrière des découvertes. Leurs elforls se portèrent d’abord vers le Nord. Sous le règne d’Henri VH, Cabot découvrit Terre- Neuve et longea les côtes de la Virginie. Durant le règne d’Henri VIH, le commerce anglais s’étendit aux côtes de l’Amérique du Sud. Des marchands créèrent des relations avec l’Orient, dans l’.Vrchipel et dans quelques villes de la côte de Syrie, où ils échangeaient des étoll'es de laine contre les produits de l’Orient, qu’ils acbelaicnl jus(ju’alors des Vénitiens à un prix excessif. L’esprit d’entreprise commerciale faisait des progrès en Angleterre. Une compagnie, dont Cabot fut nommé gouverneur, ouvrit dos rapports de commerce entre la lîussiect l’Anglelcrre, puis avec rindc par les caravanes russes (jui se rendaient en Perse.

Le règne d’Élisabetli devait être favorable au commerce anglais. Lorsque les hostilités commencèrent entre Élisabeth et Philippe, la perspective de nuire au commerce de l’Espagne ouvrit une carrière nouvelle à l’esprit d’entreprise , qui se répandit au plus haut degré dans les classes supérieures. Mais toutes les tentatives de colonisation furent d’abord infructueuses, et, ainsi que le remarque Robertson, au moment de la mort d’Élisabetb en tOOS , cent six ans après que Cabot avait découvert l’Amérique du Nord, et vingt ans après que l’on avait tenté de former la première colonie en Amérique, il n’existait pas un seul Anglais établi dans ces contrées (1).

Enfin , la première colonie permanente s’établit au sud de la Virginie. Cet établissement fut le berceau des colonies de l’Amérique du Nord, tjui devaient atteindre un si prodigieux développement. Les premières tentatives faites pour l’établissement de colonies dans la partie plus septentrionale de la contrée n’eurent d’abord aucun succès; les compagnies qui avaient obtenu des privilèges no témoignaient aucune ardeur. Mais les dissensions religieuses allaient peupler ces régions, jusqu’alors désertes, d’bommes laborieux et entreprenants, acceptant les hasards de la vie de colon, qui leur donnait en même temps la liberté de conscience.

Les fondateurs de la colonie en Virginie avaient été poussés uniquement par l’espoir du gain; mais les co-

(1) Kobertson, Histoire de l'.imrrirjue. Paris, 1828, t. IV, p. I(il.

UE L'INUUSTRIë MOD£K^E.

lonics qni s’élablirenl bientôt dans la Nouvelle-Angleterre étaient principalement composées par des hommes tjiii fuyaient les persécutions politiques et religieuses. Les colons trouvèrent des terrains excellents à profusion. Ils n’avaient pas de rentes à payer, presque pas de taxes ; la prospérité des colonies s’accrut donc avec rapidité. Au début, la liberté la plus entière était laissée aux colons dans leurs transactions avec les autres contrées. Ce ne fut qu’en 1659 que le parlement républiciiin inaugura le système des restrictions, en décrétant que le commerce d’importation et d’exportation des colonies se ferait uniquement par vaisseaux anglais ou par vaisseaux construits dans les colonies. Vint ensuite le célèbre acte de navigation de Charles 11, promulgué en 1660. Par cet acte, certains produits des colonies ne pouvaient être exportés ailleurs qu’en Angleterre.

En 1599, (jiielques spéculateurs de Londres sousciivirent un capital de 30 000 livres sterling destiné à la poursuite d’entreprises commerciales. Le capital était divisé en cent une actions. A la fin de l’année, la société obtint une charte royale qui la constituait, pour (]uinze années, en une corporation dont la direction était remise à vingtquatre membres choisis par les actionnaires dans leur propre sein; ce comité éUiit renouvelé par élection chaque année. Tel a été le début de la célèbre compagnie des Indes, dont la puissance a égalé celle d’un grand État.

L’objet de la société était, au début, strictement limité aux entreprises commerciales ; pour les faciliter, le capital fut augmenté de temps à autre. Les Anglais obtinrent du

Mogol.en 16H, l’autorisalion d’élablir des factoreries dans ses Klats; en retour, la compagnie s’engageait à lui payer un droit d’exportation de 3 1/2 pour 100 de la valeur de tous ses produits. En 1624 , le roi d’Angleterre autorisa la compagnie à punir les gens à son service, soit par la loi civile, soit par la loi martiale : c’est l’origine des attributions gouvernementales de la compagnie. En 1661 , une nouvelle charte lui est accordée, par laquelle ses privilèges sont confirmés, et il lui est en outre permis de faire la paix et la guerre. Le roi Charles II lui cède Bombay en 1688. En 1664, une agression contre Surate est repoussée avec succès par les propres soldats de la compagnie : c’est la première occasion où la compagnie se trouva en collision armée avec un des princes indigènes. L’accroissement du pouvoir politique de l’Angleterre dans l’Inde peut être surtout attribué à un privilège octroyé par le Mogol , en 1652, d’exercer un commerce illimité dans toute la province du Bengale, sans le payement d’aucun droit. Cette licence fut obtenue au coût insignifiant de 3 000 roupies. Un pas beaucoup plus important fut fait en 1765 : le .Mogol octroya à la compagnie la perception des revenus de plusieurs provinces. Ce privilège lui donnait la souveraineté virtuelle de ces vastes contrées.

Les factoreries établies par les Anglais devaient être, au début , de simples entrepôts ; mais elles devinrent bientôt de véritables forts, les employés perdirent le caractère de simples marchands, et il ne s’écoula pas longtemps avant qu’il ne formAt des projets pour monopo-

DE l’industrie MODERNE.

User le commerce de certains districts et pour acquérir des possessions territoriales (l).

L’hostilité des Hollandais lut longtemps un obstacle aux progrès de la compagnie. Chacun des deux pays cherchait à obtenir le monopole du commerce des épices, et la rivalité se changea bientôt en lutte ouverte. Les Hollandais, grAce aux dissensions intérieures do l’Angleterre, régnaient d’une manière presque absolue dans les mers de l’Inde, jusqu’au jour où Cromwell établit l’ascendant des Anglais par la guerre qu’il fit à la Hollande et par la paix (]ui s’ensuivit.

En 1702, un acte du parlement consacra les privilèges exclusifs de la compagnie réunie à une société rivale qui s’était formée. Quoique le commerce de la compagnie eût augmenté, il était peu considérable encore. La moyenne de la valeur des produits manufacturés importés aux Indes pendant les dix années jusqu’en l72/i s’élève seulement à 92 410 livres sterling; la moyenne de la valeur des monnaies exportées annuellement dans les mêmes années s’éleva à 518102 livres; ce qui faisait un total de 017 513 livres, faible somme, eu égard à la richesse et A la population des contrées avec lesipielles la compagnie commerçait. Vingt ans plus tard, pendant huit année.s jusqu’en 1741,1a moyenne de la valeur des produits anglais de toutes sortes exportés par la compagnie dans l’Inde et en Chine ne s’élevait qu’à 157 944 livres jiar an, et dans ce chiffre sont comptées les fournitures militaires, qui

(I) Mae Cullocti, Vomixerciiil fUclimiaiy, p. 538.

INTRODUCTION HISTORIQUE. r>5

étaiont considérables à celle époque (1 ). Comme enlreprise commerciale , la compagnie des Indes élail donc de peu d’imporlance. Mais le moment approchait où les guerres qu’elle eut à soutenir et les conquêtes qui en furent la suite élèveraient sa puissance à un degré inouï pour une société particulière.

Les entreprises maritimes et les conquêtes remplissent presque entièrement la période de l’hisloiro de l’industrie que nous venons de parcourir. Les rapports avec le nouveau monde et avec l’Orient firent une révolution dans l’activité commerciale. Ils développaient considérablement la marine , stimulaient l’esprit d’entreprise. Us donnaient au commerce une étendue cl une importance qu’il n’avait jamais eues dans les grands Liais; ils faisaient surgir des fortunes rapides, et ouvraient un champ vaste aux esprits aventureux. Mais quelle était la situation de l’industrie proprement dite dans les divers Etals de l'Europe, à la fin du xvif siècle et dans la première partie du xviii'? C’est là ce que nous essayerons de retracer.

L’influence des découvertes maritimes ne devait se faire sentir sur l’industrie proprement dite que plus lard, en créant la nécessité des échanges.

L’Espagne ne devint pas industrieuse, elle resta conquérante et guerrière. L’étendue des possessions des

(I) Mac Cullocli, Commère. Diction., p. 5i(î.

DF. I.’INDISTIUE MODERNE.

Espagnols mémo en Europe, la facilité pour eux d’arriver A la fortune, soit par les armes, soit par les emplois, les éloignaient de l’industrie et du commerce, qui étaient entre les mains des étrangers. Les travaux mécaniques, et en général l’industrie, avaient été, sous la domination mauresque, l’occupation des Espagnols restés au milieu des musulmans et méprisés par les descendants des vieux chrétiens qui avaient combattu et chassé les Arabes, et qui regardaient le travail comme une dégradation. L’opinion publique se déclara surtout contre les arts mécaniques, que les Maures exercèrent presque exclusivement. Les nobles qui travaillaient perdaient aussitôt leur privilège de noblesse. La plupart des vêtements des riches Espagnols, dit M. Ch. Weiss, étaient tirés de l’étranger. Ils aimaient à porter des manteaux anglais, des bonnets de Lombardie, des chaussures d’Allemagne. Ils achetaient des lins de Hollande, des toiles de Florence et de Milan.

Les étrangers accoururent de toutes parts pour exercer les métiers dédaignés par les Espagnols. Déjà, vers la fin du xv' et au commencement du xvi' siècle, une foule d’ouvriers provençaux, gascons, allemands, anglais et lombards, étaient établis dans toutes les villes de l’Espagne, et surtout à Salamanque et à Burgos. A la fin du xvr siècle, il y avait à Madrid plus de quarante mille étrangers, Français, Bourguignons, Lorrains et Wallons, qui exploitaient à leur profit les manufactures, et se h.-ltaient de faire fortune pour retourner dans leur pays natal. Une foule de Béarnais et d’Auvergnats se répandaient tous les ans dans les provinces pour faire des briques, de la chaux,

du charbon, pour cultiver la terre, moissonner les blés. Les charpentiers, les maçons, les cordonniers, venaient presque tous de Francç ou d’Italie.

Les Espagnols ne savaient pas utiliser le cuivre qu’ils rapportaient du Chili , de Cuba et de Porto-Rico ; la plupart des instruments et des ustensiles de cuivre dont ils faisaient usage étaient fabriqués h l’étranger. Les Hollandais les achetaient en Allemagne pour les revendre aux Elspagnols. On manquait d'ouvriers capables de façonner le fer de Biscaye, qui est d’une qualité supérieure, et l’on faisait venir l’acier du Milanais ou d’autres contrées étrangères. Quoiqu’il y eût une immense quantité de ruches d’abeilles dans les montagnes de la Castille et des provinces voisines, on tirait de la cire de France, d’Angleterre et de Hollande. Tous les ans on expédiait de Lille et d’Arras des toiles de toutes qualités, du linge de table, du fil à coudre, des rubans de fil de lin, des dentelles, des étoffes de laine, des cuirs tannés et une foule d’autres objets confectionnés dans ces deux villes, et dont la matière première se trouvait en Espagne. On n’avait pas d’imprimeurs pour entreprendre de grands ouvrages. La majeure partie des bréviaires, des missels, des livres de chant, venait de l’étranger. Depuis l’expulsion des Maures, il ne restait plus d’ouvriers pour raffiner les sucres, pour entretenir les canaux et les aqueducs. En 1(»80, il fut constaté que 67 006 Français étaient répandus en Espagne, dont 7000 marchands et 60000 ouvriers; il y avait eu outre un grand nombre de marchands et d’ouvriers italiens et allemands.

OK l’lM)lSTKIK MODER.NH.

Toutefois le pays tout entier ne fut pas atteint de oc préjugé contre l’industrie. Les provinces du nord, la Navarre, la lliscaye et l’Alava, restèrent commerçantes et industrieuses. 11 en était de même en Catalogne, où les ouvriers espagnols étaient nombreux (1).

Les hardis navigateurs portugais ne profitèrent pas longtemps de la |)ersévérante initiative qui les avait conduits aux Indes. Réunis à la monarchie espagnole, et victimes de la politique de Philippe II, les Portugais perdirent une à une leurs positions dans les mers des Indes, où les Hollandais les renifilacèrent.

Les Hollandais furent les premiei's Européens qui profilèrent, dans leurs rapports avec l’Orient, de toutes les ressources commerciales qu’olfraiont ces riches coutrées. Les produits de rOrienl, jadis d’un prix élevé, étaient devenus accessibles à une grande partie du public, par les facilités du transport par mer. Les étofl’es de calicot i)eint, connues sous le nom de toile de Perse ou d’indienne, devinrent à la mode, et les Hollandais en apportèrent des quantités telles, et à un si bas prix, que les gouvernements de France et d’.\ngletcrre, craignant de voir ruiner les manufactures de laine et de soie de leur pays, non-seulement prohibèrent l’entrée des indiennes, mais interdirent leur usage sous les peines les plus sévères. Les Hollandais apportaient en outre des étofl'es de soie, des porcelaines, des épices, du sucre, de l’ivoire, des perles. A cette époque, les vaisseaux européens exportaient en échange

(1) Ch. Weiss, L'Espagne depuis Philippe 11 jusqu'à l'avénemenl des liourbons, l. II, p. 135 et suiv.

(les métaux précieux et quelques matières premiére.s, et revenaient chargés de produits manufacturés par l’industrie alors supérieure des Indiens, et qu’ils vendaient dans toute l’Europe avec un bénéfice énorme. Le souci des gouvernements d’alors d’empêcher la sortie des métaux précieux, les réclamations contre l’exportation que faisaient de ces métaux les compagnies hollandaises et anglaises, sont une preuve qu’ils étaient alors pres(]ue runiipie moyen d’échange avec l’Orient.

Ouelle était à celte épo(|ue la situation du commerce et de l’industrie en France? Les villes n’onl pas occupé en France, dans les derniers temps du moyen dgc et à la renaissance, le même rang qu’en Italie et en Allemagne. Aucune ville ne se signalait d’une luanién! exceptionnelle, à celle époque, par son industrie, son commerce, sa richesse. Tandis que dans les Flandres et en Allemagne les villes faisaient encore partie de ligues pour leur défense mutuelle, qu’elles ne relevaient que d’elles-mêmes , dans leur organisation intérieure , en France l’autorité royale, presque absolue, intervenait dans toutes les questions.

La France voulut aussi profiler des avantages qu’offraient les rapports avec le nouveau monde. Elle prit part aux découvertes maritimes sous François 1”. Des efforts furent tentés sous Henri IV et sous Richelieu pour former des compagnies maritimes, mais avec peu de succès. Dans les premières années du règne de Louis XIV, la France était très arriérée comme nation industrielle et commerçante. Colbert entreprit non-seulement de stimuler les

DE I/INDUSTIUE MODERNE.

branches de l’industrie déjà existantes, mais aussi d’en créer de nouvelles. Par son initiative, par les encouragements qu’il prodiguait, par l’autorité absolue dont il disposait, Colbert fit surgir des manufactures nouvelles; celles de glaces de Venise, de broderies, de tapisseries. Son intervention s’étendait à tout, son activité prodigieuse animait toutes ces créations; mais cette prospérité factice, qui ne puisait pas sa raison d'être dans la nécessité, dans les conditions du temps, disparut avec lui.

Lorscju’on étudie cette face de l’activité industrielle que l’on a nommée avec raison le système de Colbert, il faut distinguer les services immenses rendus par ce grand ministre, en employant un génie supérieur au développement de l’industrie, dans un pays où ces questions avaient jusqu’alors attiré bien peu, ou d’une manière passagère, l’attention des gouvernements. Colbert rendit aussi un grand service à l’industrie fi’ançaise en alliant le sentiment artistique à la production, en protégeant au même degré l’artiste et l'artisan, à condition que ce dernier apportât dans son travail la plus grande perfection. On peut discuter le système réglementaire de Colbert, on peut se demander si c’était bien là un régime normal ; mais on reconnaitra que ce même système existait alors partout en Europe, et qu’il était préconisé par les esprits les plus éclairés et les plus avancés, comme le plus rationnel et le plus propre à développer la richesse d’une nation. Colbert tira le plus grand parti possible des conditions alors existantes ; mais si ces conditions n’étaient pas normales, si les idées régnantes sur les rapports entre

INTBODUCnON HISTORIQUE.

nations étaient erronées, ce n’est pas le grand ministre organisateur qu’il faut en accuser.

A la mort de Colbert, les abus subsistèrent seuls, s’aggravèrent, tandis que l’indifférence à l’égard de l’industrie remplaçait la constante sollicitude qu’il lui avait témoignée. La révocation de l’edit de Nantes lit sortir de France une quantité considérable d’artisans, qui portèrent leur industrie dans les contrées protestantes de l’Allemagne, de la Hollande, de la Suisse et de l’Angleterre.

11 faut le reconnaître, malgré les efforts de Colbert, l’industrie française ne sortit pas de l’état où elle se trouvait, si l’on en excepte toutefois la création de quelques grands établissements et la réunion d’un grand nombre d’ouvriers sous la même direction, ce qui eut une certaine influence sur les progrès industriels. Au moyen :lge, l’ouvrier ou compagnon vivait avec son maître, partageait ses travaux; peu à peu il avait formé des sociétés de compagnonnage ; au XVII' siècle, il vit indépendant en travaillant dans les grandes fabriques. 11 ne faudrait passe laisser abuser cependant sur le nombre de ces grandes manufactures ; elles étaient très limitées, leurs propriétaires ou directeurs obtenaient de la rovauté des privilèges exorbitants. C’étaient en quelque sorte des manufactures royales, qu’on ne peut comparer aux usines de nos jours et ù l’organisation qui les régit (1).

Les protestants, exclus des corporations et restés en de- ' hors des privilèges octroyés par la royauté, avaient généralement adopté le système des manufactures’qui était pratiqué déjà en Angleterre et en Hollande. C’est bien cer-

(I) Levasïeur, llUtoire des clatses ouvrières, l. Il, p. 315.

DF. I.’IMJISTRIK MODEBNK.

laincmenl à celle organisalion nouvelle du travail que les manufacturiers protestants de France dunuil leur grande supériorité sur l’industrie des corps de métiers. .Mais les corporations étaient à celle époque aussi nombreuses que jamais, et la révocalion de l’édit de Nantes ayant éloigné les protestants qui s’élaieul adonnés à l’indiistrie libre et l’avaient fait progresser, des abus nombreux entravèrent de nouveau les progrès de l’industrie, et coinprimcrcnl l’élan donné par l’administration de Colbert.

On s’est habitué à considérer rAngleterre, coniine la nation industrielle cl commciYanle par excellence; il semble que celle grande prospérité ait ses racines dans les siècles qui ont précédé. C’est là nue erreur : l’Angleterre a été, de toutes les nations de l’Kurope occidentale, la dernière à entrer dans le mouvement industriel cl commercial. .lusqu’an temps d'Édouard III, les laines de l’Angleterre étaient envoyées <lans les Flandres, où elles étaient filées et tissées. .\ celle époque, des artisans flamands, appelés par le roi, apportèrent leur imlustrie et enseignèrent leur art aux Anglais. .Sous le règne d’Henri VII, de nombreuses mesures furent prises en vue de réglementer le commerce, mais sans avantage réel. Le long règne d’Flisabetb fut favorable au commerce et à l’industrie. L’Angleterre accueillit les réfugiés protestants des Flandres, des privilèges furent accordés à plusieurs villes manufacturières, et de nombreux actes témoignèrent de l’intérêt que le gouvernement portait au bien-être des populations.

Ce ne fut que sous le protectorat de Cromwell,

INTBODl'CTION HISTORIQUE.

que les expédilions des Anglais aux Indes devinrcnl frucliieiises. De ce monienl aussi date la prospérité des colonies et des entreprises maritimes des Anglais. L’.'Vmérique du Nord se développait avec rapidité, et chaque jour de nouvelles conquêtes, de nouveaux privilèges augmentaient la puissance de la compagnie des Indes orientales. Ce fut sous les règnes de Charles 11 et de Jacques II, que rinitiative individuelle des spéculateurs et des marchands anglais développa le germe de celle puissance coloniale qui est devenue une des plus grandes forces de rAnglelcrre.

Mais la contrée était loin d’offrir à l’intérieur le spectacle de la prospérité industrielle. De longues années de guerre civile, jointes à risolemeiit des îles Britanniques, faisaient de rAiigleleri e, à celle époque, un pays de peu de ressources matérielles.

« Si par un procédé magique, dit Macaulay, l’Angleterre de 1685 se présentait devant nos yeux, nous ne reconnaîtrions pas un paysage sur cent, ni une maison sur dix mille. Le propriétaire campagnard ne reconnaîtrait [las ses propres champs ; l’habitant des villes ne reconnaîtrait pas sa |iropre rue. Chaque chose est changée, excepté les grands traits de la nature cl quelques œuvres massives et durables du travail humain (■). »

Aujourd’hui, ajoute l’historien, un sixième de la nation existe dans les villes provinciales de plus de 30 000 habitants. Sous le règne de Charles 11, aucune ville pro-

(I) Macaulay, llitloire d' Angleterre, ni, t. I”.

DE L’INÜUSTHIE MUUERNE.

vinciale ne contenait 30 000 habitants, et quatre villes seulement en contenaient jusqu’à 10 000. Manchester était déjà un siège d’industrie, mais ce n’était qu’une ville de 6 000 habitants. Le coton était travaillé dés celte époque, mais la somme de l’importation annuelle ne sulTirait pas à la consommation de quarante-huit heures aujourd’hui. Leeds était déjà le chef-lieu de la manufacture de laine du Yorkshire, sa richesse avait attiré l’attention du gouvernement: Charles 1" avait accordé à la ville des franchises municipales; mais il parait cependant que la population du bourg entier n’excédait pas, sous Charles II, le chiflVe de 7 000 habitants. La |tluparl des forges du llallamshire étaient réunies dans la ville de Sheflield, (jui avait pris naissance près du château du propriétaire, et qui, sous le règne de Jacques 1", était une place misérable, renfermant environ 2 000 habitants qui étaient des mendiants à demi nus. Il paraît certain qu’à la lin du règne de Charles II, la population de ShelTield ne dépassait pas h 000 habitants. Les couteaux grossiers fabriqués à Shefïield étaient vendus dans toute la contrée ; mais les coutelleries fines étaient faites dans la capitale ou apportées du continent. Ce ne fut que sous le règne de Ceorge I” que les chirurgiens anglais cessèrent d’importer de France les lames d’une finesse excessive, employées pour les opérations chirurgicales.

Birmingham était une ville d’une certaine importance, (juoique la population, en 1685, nedépas.sàt pas 4000 habitants. Les manufacturiers de Birmingham étaient déjà une race active et prospère, lis se vantaient de ce que leur

INTRODUCTION HISIOIUOI E. 65

«luinraillcrie élail liaulemenl eslimce, non pas comme rnaiiitenanlà Pékin, à Lima, üi Bokhara etû Tomboucloii, mais à Londres, et môme aussi loin qu’en Irlande. Les boutonsde Birmingham commençaienlalors à être connus. Mais dans ce lieu où, deux siècles plus tard, les magnifiques éditions de Baskerville parurent pour étonner les bibliophiles de l’Europe, il n’existait pas une seule boutique régulière où il fût possible d’acheter un almanach ou une bible. Un jour de marché, un libraire venait de Litchfield et ouvrait un étalage pendant quelques heures. Ces ressources littéraires suffisaient et au delà aux besoins du jour.

Liverpool était considérée, au temps de Charles II, comme une ville en voie de grands progrès; elle entretenait des relations profitables avec l’Irlande et les colonies à sucre. Mais la population excédait à peine h 000 habitants; la navigation ne dépassait pas 1 400 tonneaux, et le nombre toUd des marins appartenant au port ne peut être estimé au delà de 200.

La position de Londres, relativement aux autres villes du royaume, était au temps de Charles II plus élevée qu'aujourd’hui. La population de Londres est maintenant plus de six fois la population de Manchester ou de Liverpool. Sous Charles II, elle était plus de dix-sept fois supérieure à celle de Bristol ou de Norwich. En 1085, Londres était la capitale la plus populeuse de l’Europe. Le nombre de ses habitants était probablement d’un peu plus de 500 000. Londres n’avait alors dans le monde qu’une seule rivale commerçante, la puissante et opulente ville d’Amsterdam (1).

(I) Macaulay, toc. cic, l. I'% chap. ni.

ÜE L’iNDUSriilE MODERNE.

(il)

Telle se trouvait l’Angleterre à la lin du xvir siècle, cpo(|uc de trouhles, il est vrai. Le règne de Guillaume 111 ouvre une ère nouvelle pour r.Vnglelerre; ses ressources à riulêrieur se développent, son influence au dehors grandit, et son pavillon se montre sur toutes les mers. Comme toujours, au lendemain de grandes commotions, les entreprises de toute nature attirèrent les capitaux et inspirèrent une confiance exagérée. A côté de mesures importantes et sages, telles que la création de la banque d’Angleterre en Uit>4, la conlirmation par le parlement du privilège de la compagnie des Indes, le refonte de la monnaie, les modifications dans les tarifs de douanes, l’accueil aux réfugiés protestants, une quantité d’autres mesures, moins heureuses, furent prises, en vue soit d’encourager et de développer l’industrie, soit de créer des ressources au trésor public. Des droits furent imposés sur le sel, les objets de verre, les porcelaines. La manufacture de laine en Irlande fut découragée par tous les moyens et remplacée par celle du lin. Le système des prohibitions fut encore renforcé.

L’année 1095 vit naître de nombreux projets ; projets de banques, de loteries; projets d’exploitation de mines d’or, d’argent, d’étain, de fer, de plomb, d’antimoine, de sel, etc.; machines pour rechercher au fond de la mer les débris des vaisseaux naufragés; entreprises pour la l»éche des perles, la fabrication de bouteilles de verre, des cuirs, etc.; sociétés pour des manufactures de lin anglais, écossiiis et irlandais, que le roi Guillaume et la reine .Marie

INTRODtJC■rIO^ HISTORIQUE.

lionoraient ilc leur nom, cl uux(|ucllos beaucoup de personnes riches s’intéressaient; fabriques de papier bleu, blanc et brun, qui approchaient de la perfection du papier français, sans toutefois y atteindre. On vit aussi surgir à cette époque des projets de machines pour extraire le charbon des mines ou le plomb et l’étain, pour épuiser les eaux, non-seulement des mines, mais aussi des marais et des contrées inondées. La plupart de ces entreprises n’eurent aucune suite; elles servirent à exploiter la crédulité du public et à enrichir quelques spéculateui’s; mais de toutes ces tentatives, il resta cependant quelque chose, et celle époque peut compter comme le point de départ de l’activité industrielle en Angleterre (1).

Kn Allemagne, l’état de la contrée était des plus misérables lors de la paix de Westphalie. Les deux tiers de la population avaient péri, dit M. Kohlrausch, non pas seuleniciil par le glaive, mais par les contagions, par la famine. La ruine des villes rendait tout progrès lent, sinon impossible. Leur prospérité avait reçu un coup fatal du changement apporté dans le système de commerce ; CO déclin, cependant, n’était (|ue partiel à l'époque de la guerre de trente ans. Peu avant celle époque, un écrivain étranger plaçait encore l’Allemagne au-dessus de toute autre contrée par l’étendue et le nombre des villes, le génie, le talent, l’activité de ses artistes et de fes artisans. Ils se rendaient dans tous les pays de l’Europe. A Venise, par exemple, les plus habiles bijoutiei's, horlo-

(I) Anderson, IIMory of Commerct, t. III, p. 618.

DE I.’INDISTIIIE MODEn\E.

gpis, cliarpenliei’s, élaieni, aussi bien que les peintres, les sculpteurs et les gi'avcurs, en grantl nombre natifs de rAlleniagne (I).

Cette terrible guerre porta un coup mortel aux nombreuses cités libres, jusqu’alors dans un étal llorissant; [dusieurs furent réduites en cendres, d’autres presque complètement dépeuplées, 'foutes ces manufactures, ces établissements divers, qui donnaient l’Allemagne sa supériorité évidente sur les autres nations, étaient, par le manque d’ouvriers ou de ca|>itaux, entièrement désertés et laissés dans un état d’inactivité. A une assemblée des représentants de la ligue hanséati(|ue, tenue à Lubeck en 1630, les quelques cités <iui restaient encore déclarèrent qu'elles n’étaient plus capables de contribuer aux dépenses de la ligue. L’économie et l’industrie auraient pu, peut-être, relever graduellement les villes de l’état de misère où elles étaient tombées, mais leur ancienne prospérité et leur importance étaient perdues à jamais.

Le tableau que l’historien populaire allemand trace de l’état de l’Allemagne, depuis la paix de Weslphalic, est sombre. Il montre les babiludes simples des .Vllemands s’altérant par l’imitation des étrangers, le luxe qui se répand dans la contrée. Il voit l’esprit de nationalité s’effacer par suite des voyages à l’étranger, surtout en Krance, et par l’introduction des modes et des coutumes étrangères, le dédain pour la langue nationale. Le

(I) Ki'lilrauscli, Üie dc'MSihe Oenhichle, 2'' partie, p. 128.

Ipmps de calme, depuis la mort de Louis XIV jusqu’à la "lierre de la succession de l’Autriche, vit les arts de la paix se réveiller, mais ce germe était de nouveau arrêté par des guerres, surtout par la guerre de sept ans (1).

11 csldiliicile de se rendre exactement compte de l’état de l’industrie en Allemagne au commencement du xvTir siècle; les documents mamiuenl pour cette histoire. Toutefois il est démontré que c’est dans ce pays qu’eurent lieu les progrès les plus essentiels dans la métallurgie du fer et dans le travail des mines. C’est dans l’industrieuse et savante Allemagne, dit M. Poncelet, que furent appliqués à la métallurgie ces martinets à bascules, ces grues de manœuvres, ces machines soufflantes, employées dés 1620 dans le Hartz. La métallurgie du fer en .Vlleinagne avait fait assez de progrès pour devenir la seule industrie véritablement classique, en Europe, vers la fin du XVIII' siècle (2).

.Mais en Allemagne l’organisation du travail avait conservé la forme qu’elle avait au moyen Age. La contrée ne profita en rien des éléments nouveaux d’activité et de richesse que les nations occidentales avaient trouvés dans leurs rapports avec le nouveau monde et avec l’Orient. Les gouvernements restaient étrangers à toute question d’industrie ou de commerce. La division du territoire en une innombrable quantité de petites principautés rendait toute action du pouvoir inefficace. L’industrie était limitée aux

(I) Kolilrauscli, loc. cit.

(2 Poncelet, Travaux de la commitsion françaite lur t'indusirie des nations, t. III, 1'* partie, p. il.

DE l.’lNDDSTRtK MODERNE.

besoins ilomcsliques; il n’existnit que pou ou pas d’exportation. Cependant la Saxe fui toujours industrieuse; les foires de Leipsick étaient depuis longtemps célèbres. C’est à Dresde que se firent les premières porcelaines en Europe. Les mines d’argent furent exploit<*es, et les princes protégèrent toujours les arts et l’industrie.

Lorsqu’à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, les protestants français s’expatrièrent en nombre considérable, l’électeur de Brandebourg fit de grands efforts pour attirer les réfugiés dans scs Étals, et il y réussit. La ville de Magdebourg, dit .M. Ch. Weiss, entièrement ruinée par la guerre de trente ans, devint bientôt un centre d’industrie. Les protestants français fondèrent des manufactures de draps, de serge de llouen. La fabrication de la laine et la teinture des étoffes se développèrent rapirlement dans le Brandebourg; avec les manufactures de laine, les protestants réfugiés apportèrent l’art du tanneur, la mégisserie, la dorure, l’orfèvrerie, l’horlogerie, le tissage de la soie, toutes industries dans lesquelles les Français excellaient. Plus que Magdebourg peut-être, la ville de Berlin profita de l’industrie des réfugiés; elle s’agrandit considérablement à cette époque, et devint une cité industrieuse et commerçante (I).

La Hollande profita également de la présence des réfugiés français, et plusieui’s industries, principalement celles du papier et de l’imprimerie, prirent un développement considérable.

( I ) Ch. Wei.«s, HisI, des ri^fugiés pniirsianis de France, 1. 1, p. 155 et fiiiv.

INTllODlïCTlON HISTORIQUE.

Certaines parties de la Suisse, jusqu’alors peu industrieuses, reçurent des protestants français la connaissance des arts industriels, dont plusieurs datent de l’établissement des réfugiés. « Ce furent ces Français, dit mon père dans son histoire du canton de Yaud, qui établirent des chapelleries, des imprimeries, des poteries, des fabriques d’indienne, de cretonne, de bas, des tanneries; d’autres ouvrirent des bouli(]ues, et exercèrent diverses industries qui rendirent la prospérité h Lausanne et la créèrent dans les autres villes. Jusqu’à l’arrivée des protestants français dans le pays de Vaud, le commerce intérieur ne s’y faisait en général qu’au moyen des colporteurs, et toutes les marchandises provenaient do liàle, de Zurich et de l’industrieuse Genève. Mais l’activité dos réfugiés changea ce système de commerce, excita une grande émulation dans toutes les branches de [iroduction et meme dans l’agriculture, (jui reçut de nombreux perfectionnements par l’intelligence de ces paysans français qui, eux aussi, avaient quitté leurs chaumières pour trouver la liberté religieuse dans le pays de Vaud (1).»

Nous arrivons au terme do cette étude historique qui nous a conduit jusqu’au milieu du xvm" siècle. ce moment se ferme pour l’industrie une période longue et uniforme, dont nous avons essayé de retracer les phases principales.

(1) A. Vcrdfil, Histoire rfu canlon de Vaud. I.aiisnnnc, 1851. 2' fdil.. t. U, p. 269.

' DE L’iNDl'STRlE MODERNE.

A la veille des Iransformations qui allaient inau{^iirer une ère nouvelle, on telrouve encore les formes de l’induslrie du moyen âge. Le caractère génériil de l’industrie à cette époque était la tradition, la routine; le travail constituait une sorte de privilège; les corporations formaient une société à part dans laquelle tout artisan ne pouvait entrer; toute concurrence était empêchée, afin de ne pas appauvrir les gens déjà étahlis.

Dans les rapports entre nations, le même esprit se retrouve. Plus une nation devenait homogène, plus elle se centralisait, plus aussi elle s’isolait, élevait des barrières autour d’elle. Les gouvernements considéraient l’industrie de leur pays comme une propriété nationale dont il fallait tirer le meilleur parti au détriment des autres nations. Ils s’efl'orçaient de vendre le plus possible à l’étranger, de lui acheter le moins possible, et d’attirer son argent en échange des produits du travail national.

Ainsi , attirer à soi les métaux précieux ; empêcher l’avilissement des prix par des restrictions à l’intérieur ; prohiber l’entrée des produits étrangers, quelque avantageux qu’ils pussent être pour les consommateurs; défendre aux ouvriers de quitter leur pays de peur qu’ils ne portassent leur art à l’étranger : tels étaient les caractères généraux de ce que l’on a appelé le système mer-' cantile qui a servi de hase à toutes les mesures des hommes d’iîtat pendant plusieure siècles. Ce système avait pris naissance au moyen âge,' où il avait eu sa raison d’être, comme conséquence des conditions sociah^s de cette époque, aloi-sque les villes libres étaient en hostilité

INTRODtCTlON IIISTORKJUE.

avec leurs voisins, que le travail et la richesse étaient un moyen de' lutte, de résistance.

La possession des colonies faisait partie de ce système. Les colonies devinrent pour les grandes nations un sujet de luttes continuelles. Les Hollandais s’emparaient des navires marchands portugais et espagnols ; ce fut même, au début, la source des plus grands bénélices des compagnies maritimes hollandaises. Les Anglais entrèrent à leur tour dans la lice et couraient sus aux navires ennemis chargés de marchandises. Les possessions coloniales étaient considérées comme une propriété dont la métropole disposait à son gré, pour son plus grand avantage. Les colons de l’.Vmérique étaient contraints de vendre leurs produits sur les marchés de l’Angleterre ; ils étaient également forcés d’acheter les produits manufacturés de la métropole. Les produits de l’Europe, naturels ou manufacturés, ne pouvaient être importés dans les colonies anglaises, à moins qu’ils n’eussent été embarqués en Angleterre et sur des navires construits en Angleterre, dont le commandant et les trois (|uarts de l’équipage fussent Anglais. Des entraves de toutes sortes étaient en outre apportées au développement des manufactures dans les colonies. C’était la conséquence du principe général du système colonial, adopté alors par toutes les nations, par lequel les colons ne pouvaient se fournir aux marchés étrangers d’articles manufacturés pour leur consommation.

Lesécritsdes philosophes du xviiP siècle contribuèrent à modifier les idées généralement admises. Ils réclamaient en

DE I.’INDUSTHIE MODERNE.

faveur de la partie la plus nombreuse de la population, victime de ces monopoles, jusqu’alors oubliée, méconnue en quelque sorte, qui semblait n’exister que comme un moyen d’action, un instrument pour les classes privilégiées. Des idées entièrement nouvelles, d’une grande portée sociale, vovaient le jour. La liberté du travail était consacrée par les édits de Turgol; l’industrie n’était plus considérée comme une propriété des corporations, mais comme la propriété commune de tous les hommes. La concurrence, la liberté dans les transactions, étaient proclamées par les économistes le moyen le plus sùr de développer la production et d’enrichir une nation. Adam Smith étal)lissait (|ue dans toute société normalement constituée, il existe un échange incessant de services par la division du travail, depuis le savant qui étudie les lois de la nature justiu’au simple manœuvre. Adam Smith démontrait on outre que le travail productif, fécondé par l’échange, faisait pénétrer le bien-être jusque dans les classes les plus inférieures de la société.

C’était une véritable révolution dans les idées jusqu’alors dominantes. Le travail industriel cessait d’être un monopole pour quelques-uns aux dépens de la plus grande masse des hommes. Le bien-être de tous devenait le proldéme constamment posé, problème que le travail SC chargeait de résoudre.

C’est également à cette époque du xvm' siècle, si . fécond en créations dans tous les ordres, que se trouve l’origine des modilications introduites dans l’économie du travail. Les rapports de l’Europe avec l’Amérique et

INTBODUCTION HISTOBIQl'E. 75

avec l’Orient devenaient plus fréquents, les produits de ces contrées entraient dans l’usapc général. La demande tous les jours croissante de produits manufacturés, nécessitée par les échanges, stimulait les inventeurs, éveillait l’esprit d’initiative, faisait 'sortir l’industrie du régime des privilèges dans lequel le travail semblait devoir rester stationnaire, et du domaine des classes inférieures.

A la veille des inventions qui devaient transformer le mode de travail , la main-d’œuvre en Angleterre était insulTisante à produire les fds pour les tissus, les forêts de la contrée ne suflisaienl plus pour travailler la quantité de fer que le commerce réclamait pour scs échanges. Les artisans habiles de Manchester, de Birmingham et de ShetTield étaient loin de répondre aux demandes incessantes que leur faisaient les marchands, empressés d’échanger ces produits de leur travail contre les richesses de r.Asie et de l’Amérique.

Chose digne de remarque, ici comme toujours, l’industrie reste fille de la nécessité. L’homme ne crée pas les conditions nouvelles, il les subit, en murmurant même te plus souvent. Aussi, tandis que l’Angleterre devait scs machines ingénieuses pour h;Uer, développer la production, aux exigences que lui créaient les échanges avec tes colonies; tandis que ses guerres avec le continent l’obligeaient à chercher au loin les ressources qui lui manquaient de ce côté, la France, dans la nécessité de se défendre contre l’Europe coalisée, trouvait en elle-même des ressources nouvelles créées par la science et l’esprit d’invention.

DE I,’lNDUSrniE MODERNE.

Ces élémenls divei’s qui surgissaient presque à la fois inaugurent une ère nouvelle pour l’induslrie, qui prend dès lors, à juste titre, la qualilicalion de moderne. L’étude de ces conditions nouvelles fera le sujet des considérations généi-alcs qui suivent.

Dans la dernière partie du xviii' siècle, Lavoisier pus^iil les bases des découvertes qui allaient transformer la chimie; Walt prenait sa première patente pour ses perfectionnements de la machine à vapeur, et .Vrkwright obtenait un brevet pour la fllalure par les rouleaux. la même époque paraissaient presque à la fois les édits de Turgot poui raffrancbissemenl du travail elle livre d'Adam Smith sur la nature et les causes de la richesse.

Les événements contiennent le germe des principes et des moyens adoptés par l’industrie moderne. De la chimie nouvelle devait naître des procèdes industriels nombreux; la machine à vapeur perfectionnée rendait la force motrice applicable aux mécanismes les plus variés; la fllalure et le lissage mécanique remplaçaient l’ancien mode de fabrication des tissus et multipliaient la production jadis limitée au travail manuel. Enlin,lcs idées jusqu’alors dominantes faisaient place à des notions plus justes, sur la nature de la richesse et sur les moyens de la développer.

Jusque dans la dernière moitié du xviif siècle, l’industrie était en grande partie soumise au régime des corpo-

DE I/JNDI’STRIE MODEBiNE.

rations; presque limitée au travail domestique, disséminée. Les écliaujjes étaient restreints ; des entraves étaient apportées à la concurrence. Aujourd’hui le travail s’afl'rauchit et se concentre, et la liberté des échanges et la concurrence illimitée ont prévalu en principe. Le rôle du capital dans l’ancienne industrie était peu important, limité généralement aux outils du travailleur et à la matière première, que celui-ci se procurait souvent par ses propres ressources. Aujourd’hui, le capital conduit à des résultats que l’industrie dans sa forme ancienne n’aurait jamais atteints. La science intervient dans la pratique industrielle que l’empirisme dominait. Les agents mécaniques et chimiques réalisent en partie le travail accompli précédemment par l’ouvrier seul. Mais l’industrie de nos jours réclame surtout l’intérét, par le cjiractère d’utilité générale de ses résultats; ses progrès sont intimement liés au bien-être des classes nombreuses.

^ous serions sans excuse d’aborder ces questions traitées par les économistes les plus distingués, et pour lesquelles la discussion semble depuis longtemps épuisée, sf nous n’avions à présenter quelques faits nouveaux. Nous ne prétendons cependant pas que les éléments qui ont surgi de nos jours condamnent les principes de l’économie politique. On verra que les faits confirment, au contraire, les lois générales entrevues déjà au xviif siècle et consacrées par Adam Smith. .Mais notre Ulche ne serait pas remplie, si nous ne présentions quelques considérations sur les points les plus saillants qui caractérisent les conditions nouvelles de l’industrie : telles sont les questions

^;ONSlt)ÉBATIO^S GÉNÉRALES.

(le jiromiés el trorg:iiiisaliondu travail, de consommation, de débouchés, auxquelles la prospérité de l’industrie est intimement liée.

Les outils des artisans de la haute antiquité étaient simples et imparfaits, comme ils le sont encore aujourd’hui dans rinde. L’état d’esclavage ou d’asservissement des travailleurs était peu propre à stimuler l’esprit d’invention et le désir d’accroître le produit du travail. Tout l'ait sup[)oser que c’est dans les refuges du travail libre, les cloîtres et les villes indépendantes, que furent perfectionnés les instruments qui composent l’outillage de l’artisan, et dont les moindres détails, si simples en apparence, sont souvent des prodiges d’invention. Qui n’a été frappé, par exemple, de la complication des vieilles horloges, dans lesquelles on retrouve l’origine des machines les plus compliquées de nos jours (1).

Toutefois, jusqu’à la lin du xviir siècle, les ressources de la mécanitiue, en dehors des outils à la main, ne furent (juc très peu appliquées à l’industrie. Le travail manuel suffisait aux besoins; l’industrie manufacturière appartenait presque exclusivement aux corporations, et les inventions destinées à supprimer la main-d’œuvre ne pouvaient que difficilement prendre naissance au milieu des ouvriers que ce mode de travail faisait vivre.

(I) l'oncclet, Travaux de la commbsion française, l. III.

DE L’INDUSTHIE MUIItIt.NE

Quelles (|ue soient les raisons qu’on fasse valoir pour expliquer celle slaliilité, celle roulinc, perpétuée pendant des siècles, il n’en est pas moins vrai qu’au xviir siècle, le procédé de filage et de tissage était encore celui de la haute antiquité. Sauf quelques rares exceptions, les engins mécaniques employés pour soulever les fardeaux étaient semblables à ceux généralement employés par les anciens, et transmis de siècle en siècle au moyen âge, on ils servirent à élever ces monuments élancés qui portaient à leur sommet des cloches de quinze à vingt mille kilogrammes. « 11 y a tout lieu de croire, dit M. Poncelet, que les moyens mécaniques pour élever les blocs de pierre au sommet des pyramides d’Égypte, des propylées de Thébes et de Memphis, pour dresser et transporter ces immenses obélisques, colonnes, statues, (jui en ornaient les temples, dilTéraienl assez peu de ceux mis en usage dans les derniers siècles, pour ériger des monuments analogues (1). »

Mais un moment arriva où la main-d’œuvre devint insullisante. En 17(50, les négociants de .Manchester commencèrent à envoyer dans les campagnes des agents (jui fournissaient aux tisserands des fils de lin que l’on tirait en partie du continent; ils livraient le colon en laine (|ui était cardé et filé, soit au fuseau, soit au rouet, dans la famille de l’ouvrier. Les fils de lin servaient à la chainc de l’élüll'e et les fils de coton à la trame. Le rouet travaillait toute la journée dans des milliers de chaumières, mais celte production était de beaucoup insullisanle.

(I) roiicelc(, lue. cil,, 1. III, p. 104.

(:o^slDtll.vrlo^s (:É^ÉRAl.ts. SI

C’csl à ce moment que Hargieavcs, en 1707, invciila la Spinnmg Jenny, raacliinc au moyen de laquelle une seule personne pouvait filer plusieurs fils A la fois. Quelque imparfaite que fût cette machine, elle a peut-être été une des créations les plus extraordinaires de cette époque. C’est dans ce modeste engin imaginé |iar le charpentier de Blackburn (lue je vois une des premières manifestations des principes nouveaux adoptés par l’industrie moderne, et le germe de la grande révolution économique qui se résume ainsi : supprimer le travail manuel, chercher à produire en dehors du travailleur en vue du consommateur.

La spinning Jenny de llargreaves se mouvait par les bras : d’une main l’ouvrier imprimait le mouvement aux broches ou fuseaux en nombre plus ou moins considérable ; de l’autre il soulevait et abaissait une barre de bois qui retenait et laissait échapper alternativement la mèche grossière de coton cardé, qui était attirée et filée par les broches en mouvement. Arkwright remplaça par dos rouleaux la barre de bois que l’ouvrier élevait et abaissait alternativement, puis il imprima le mouvement A sa machine par un moteur hydraulique. Ce fut un grand progrès : la machine à filer était complètement automatisée.

Dès le commencement du xviir siècle, on employait dans les mines de charbon, en Angleterre, une machine d’épuisement connue sous le nom de machine de Nexvcomen ou de machine atmosphérique. C’est la première machine à vapeur qui ait rendu de véritables services à l’industrie. A partir de l’année 1775, Watt et Üoulton fournirent des

DK l.')MlLbrRlE MODERNE.

pompf's dV'puisD lUMit di* 1res grande dimension, (|ni êronomisaienl les trois quarts du combustible que nécessitaient précédemment celles de Newcomen. Dès ce moment, les nouvelles pompes se répandirent dans tous les pavs de mines, et surtout dans le Cornouailles. I.es machines de Watt, qui n’avaient été d’abord, comme celles de Newcomen, que de simples moyens d’épuisement, se transformèrent en pou d’années en moteurs universels, et, dans les dernières années du siècle, les machines à vapeur de Watt remplaçaient dans plusieurs usines les moteurs hydrauliques (1).

Quelle est la part d’intervention de la machine à vapeur dans le travail industriel? .Avec un boisseau de charbon, les machines employées dans les mines du Cornouailles réalisent l’ouvrage de vingt hommes travaillant dix heures. Tu boisseau de charbon ne coûte que t> pences, environ 18 sous. Ainsi, avec 18 sons on fait le travail de vingt ouvriers. D’après d’autres calculs, la force journalière d’un homme égale celle qui est renfermée dans une livre de houille.

En dehors des machines proprement dites, qui impriment le mouvement, il est tout un ordre d’agents ipii jouent un rôle important dans le travail : nous voulons parler des agents chimiques et physiques au moyen desquels la matière brute est transformée ou modifiée. La plupart de ces agents étaient inconnus ou Sans emploi dans l'industrie jusqu’au moment où la science eut montré tout le parti qu’on pouvait tirer de leui's applications.

(I) Arago, Œuvres complètes, t. I, p. 428.

CONSIDi nATIONS GÉiNÊnAI.tS. 85

l’renoMS un exemple. Le sel marin, qui est une des matières les plus répandues dans la nature, n’avait, jusqu’à la lin du dernier siècle, aucun emploi dans l’industrie. Un jour, un savant, un inventeur, Leblanc, trouve le moyen de faire de la soude avec le sel marin : dés lors la production de la soude n’est plus liée comme autrefois à la quantité de plantes marines incinérées, ou à quelques sources naturelles rares et peu productives. Elle devient d’un emploi universel dans l’industrie; son abondance fait du verre un objet commun, le savon n’est plus un objet de luxe; la soude sert dans de nombrcu.ses opérations chimiques. La fabrication de la soude, d’une si grande importance, consiste uniquement, d’après le procédé de Leblanc, à faire réagir l’un sur l’autre de l’acide sulfuri(]ue et du sel marin, à chaufl'er dans un fourneau le mélange du sel modifié par l’acide sulfurique avec de la craie et du charbon, et à les.<ivcr le produit de la calcination. Cette opération ne réclame l’intervention que d’un très petit nombre d’ouvriers; tout le travail se trouve dans l’idée scientifique première ijui a déterminé les conditions du mélange. Le véritable travail dans la fabrication de la soude, qui se répète cependant tous les jouis, consiste donc dans la découverte des procédés primitifs.

Prenons un autre exemple. Jusqu’aux premières années de ce siècle tous les éléments qui composent le télégraphe électrique existaient, épars, isolés, et par cela même, impuissants; réunis par la science, combinés par l’invention, ils se transforment en un instrument qui devient le télégraphe électrique. En quoi

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DE l.'lNDLVriUE MODEI'.NE.

consiste aiijounl’liui ropéialioii de Iransmellic en (|iielques minutes des dépêches d’im point de l’Europe à un autre. Cette opération consiste dans un travail assez semhlalde h celui d’un imprimeur qui compose, ou d’un musicien qui joue un air sur un piano ; celui qui reçoit la dépêche n’a pas plus de peine à la comprendre qu’un musicien exercé n’en aurait à lire sur le papier un morceau de musique. Et cependant la transmission des dépêches par le lélc;;raphe électrique représente comme résulUit un travail d’une importance iinmenst;. Ici encore le véritable travail consiste dans l’invention primitive; il a été obtenu tout entier par la science. L’invention du Iclétçraphe électrique n’est pas l’œuvre d’un homme isolé ; elle est due à un ensemble d’efl'orts, au concours de nombreux savants, do praticiens de génie ; elle est une des plus belles conquêtes de l’esprit scienlilique de nos jours.

Les procédés empiriciues, les arts, ont précédé la science, nous l’avons vu ; et tandis que la pratique réalisait les procédés les plus compliciués, où toutes les ressources d'un art avance étaient en jeu, la science qui explique les phénomènes , qui indique leurs rapports , restait lettre close. Il n’est pas nécessîiire de rechercher bien haut dans l’histoire des exemples de cette séparation de la science et de la pratique. Les Chinois possèdent des connaissances dans les mathématiques, la géométrie, l’astronomie, mais ils n’ont ni physique, ni chimie, ni biologie ; et cependant les Chinois réalisent avec un art vraiment merveilleux des procédés, dont quel-

œ\SIDÊRATIONs' CfiMÉRALES.

qiics-nns sont restés jusqu’à ce jour inimilables (J).

A l’époque du moyen âge, t.indis que les sciences physiques et naturelles étaient stationnaires, ou consistaient dans de vides discussions sur l’interprétation de la philosophie d’Aristote, eurent lieu quelques-unes des belles inventions dont nous jouissons aujourd’hui, eommele papier, l’imprimerie, la gravure, les horloges, la boussole, la poudre à canon, le verre perfectionné, etc. Dans l’antiquité, le travail des métaux, la teinture, les poteries, et par-dessus tout les constructions gigantesques, témoignent des ressources que les arts trouvèrent dans la pratique, en dehors de toutes notions vraiment scientifiques.

Depuis Archimède, qui doit être considéré comme l’auteur des premières notions rationnelles en hydrostatique et en mécanique, jusqu’à Stevin et Galilée, il n’y eut aucun progrès sensible en mécanique. La propriété do l’ambre d’attirer et de repousser les corps légei’s lorsqu’il est frotté, était connue des philosophes grecs; mais ce n’est qu’en l’année 1(300 que commencèrent les recherches et les expériences qui ont fondé la science de l’électricité. Les anciens philosophes possédaient également quelques notions vagues sur la chimie, mais limitées à des spéculations à priori, se basant sur des obsen'alions générales et souvent inexactes des phénomènes naturels : les alchimistes découvrirent et isolèrent un grand nombre de substances chimiques; mais la chimie ne devint une science que dans les mains de Lavoisier armé de la balance.

(i) Voyez M. Lillré, d.ms son Inlroduclion .iiix Sciences occultes de Salvcrlc. 3* édilion.

DF. 1,’lNDüSTRIE .MODFRiNE.

Aujourd’hui les rôles sont changés, la science théorique a mis au service de l’industrie des forces méconnues, ou dont ou n’avait su tirer parti jusqu’alors. La science intervient, en outre, dans les pratiques empiriques les plus anciennes. C’est ainsi que les procédés employés aujourd’hui pour la teinture et l’impression des tissus se sont complètement transformés par l’emploi de moyens nouveaux indiqués par la science, quoi*iue au fond le résultat final, c’est-à-dire l’étoile, soit identique avec celui obtenu jadis par les Indiens, à l’aide de procédés qui remontent à une haute antiquité. Seulement une élolfe venant d'être tissée, qui exigeait plusieurs mois pour être teinte en couleurs variées, peut être préparée aujourd’hui en deux ou trois joure. l*ar les anciens procédés, un établissement considérable pouvait avec peine produire quelques milliers do pièces par an ; aujourd’hui, un même établissement en produit des centaines de mille. Il en est de même de la métallurgie du fer; les procédés en usage pour ouvrer le fer ont reçu de la science des modifications profondes, qui n’ont été possibles que par les connaissances exactes de la composition des minerais et de l’action de l’air dans la combustion.

Les économistes comprennent indistinctement, sous le nom de machines, tous ces moyens de production que nous venons d’énumérer. Le travail ne commence réellement pour eux qu’avec l’intervention de l’ouvrier proprement dit. Ainsi, l'action de l’électricité ou de la vapeur ne constitue pas plus un travail que l’action du feii, du soleil, de la pluie ou du vent. Au point de vue abstrait, rien

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n’e.sl plus vrai, ce sont en effet dos agents naturels : mais le rôle des savants qui ont découvert ou utilisé ces agents ; ce travail scienlifi(|ue soutenu, jamais interrompu, transmis d’une génération à une autre, ne doit-il pas être également pris en considération. En effet, la nature s’estelle montrée plus prodigue envers notre époque? La vapeur a-t-elle acquis certaines propriétés nouvelles? Les lois des propriétés des corps sont-elles devenues tout à coup plus manifestes dans les dernières années du xviii' siècle? Non, ces conquêtes sont le fruit d’un travail scientilique, ingrat souvent, mais qui parfois se manifeste par des résultats d’une portée incalculable (1).

Les machines, les agents physiques et chimiques, dont nous venons d’étudier le rôle dans l’industrie moderne, font partie du capital. Tant d’opinions opposées ont été émises sur le capital, sur le rôle qu’il joue dans l’industrie, sur son efficacité et même sur sa raison d’être, que nous croyons indispensable d’entrer ici dans quelques détails.

Et d’abord, qu’est-ce que le capital? Le capital comprend tous les éléments qui, en dehors du travail humain, servent à la production. Un capital industriel comprend :

(I) Vojex à ce sujet M. Baudrillart (Des rapports de la morale et de l’cronoinie polilviue, Paris, 1860, 11* leçon, p. 2 7).

DE l'iNOLSlRIE MOOEnNE.

SS

le lorrain sur lo(|uel les élaltlissemenls sont placés ; les l)àlimcnls, les niacliinos, les oulils, les coure d’oau ; les nialières qui sei venl à la fahricalion ol sur lesquelles s’exerce le travail. Le capital comprend la nourriture et l’enlrelicn des ouvriers et de leur ramille.

Les liéuéfices de la vente des objets manufacturés ne font partie du capital que s’ils sont employés de nouveau à la production. Si ces bénéfices sont dépensés en luxe, en train de maison, en achat d’objets précieux, ils feront partie de la richesse, mais non du capital.

Il faut distinguer en effet le capital qui est destiné uniquement à la production, et la richesse, qui peut consister dans lies objets enliérenienl semblables, mais qui ne sont pas employés é la production, l’n sac d’argent restant dans une caisse fait partie de la richesse; mais si ce sac d’argent est employé en achat de matières premières ou en charbon, ou en salaires d’ouvriers, il fera partie du capital.

Dans certaines branches de l’industrie, le capital accomplit à lui seul presque toute la production ; le travail humain ne consiste qu’é imprimer le mouvement initial de la machine ou à l’arrêter. Dans un chemin de fer, par exemple, le travail humain n'inlcrvienl que dans la personne du chauffeur ou du mécanicien qui dirige la locomotive, des conducteurs, surveillants, pionniers, ingénieurs, directeurs, etc. Le capital est compris dans la voie ferrée, dans les travaux d’arfs, ponts, tunnels, dans les gares, les locomotives, les voitures, le charbon, etc. Le capital d'un chemin de fer conqu’ond également tout le liavail anlê-

CONSIDÉnATIONS OÈ^ÉnALtS. 89

rieur accumulé, inventions, idées premières, perfectionnements, etc.

L’intervention du capital dans l’industrie s’est exercée graduellement. Le broyeur de grain de l’antiquité résumait presque à lui seul tout le travail, la fileuse au fuseau egalement. Le voyageur à pied se passe de l’intervention du capital, s’il ne traverse pas de pont et ne suit pas de routes; mais il se servira d’un capital s’il voyage en voilure ou en chemin de fer.

Le capital est le fruit de l’épargne; il représente le produit du travail accumulé. Parfois le capital est très restreint, il peut être limité A un outil, un filet, une barque, une cabane; d’autres fois il est considérable, soit qu’il provienne des épargnes d’un seul, soit qu’il résulte de la réunion des épargnes d’un grand nombre de personnes. Dans ce cas, bien même que celle réunion de produits ne soit pas employée immédiatement A la production, elle n’en constitue pas moins un capital par sa destination ultérieure.

Personne ne met en doute aujourd’hui l’elTicacilé des machines dans le travail industriel. Personne ne se plaint de l’abondance des objets manufacturés, ni ne regrette le travail corporel des esclaves de l’antiquité tournant les moulins, ou attelés comme des bêles de somme A des cordages. Tous ces changements ont été obtenus par l’intervention du capital dans l’industrie. Supprimez le capital, abandonnez le travailleur A ses propres forces, il retournera infailliblement aux procédés industriels de l’antiquité.

Le rôle de l’ouvrier .s’est modifié par l’emploi des ma-

9fl DE I.'INDUSTRIE MODERNE.

cliincs; l’ouvrier est devenu en quelque sorte un contremaître, un surveillant, dirigeant le travail de la machine ; on ne réclame plus de lui ces efforts physiques où l’être intelligent disparaissait. La machine à vapeur a remplacé les esclaves de l’antiquité. C’est probablement par cette révolution que le xix' siècle sera compté dans l’histoire industrielle ; il sera le siècle de l’application de la vapeur à tous les efforts physiques un peu énergiques que les hommes partageaient jusqu’alors avec les hêtes de somme, imparfaitement secondées par le vent ou les cours il’eau.

Nous n’apprendrons rien à personne en disant (|ue, loin de diminuer par l’intervention des machines ou du capital, le nombre des ouvi iers employés à la production a augmenté d’une manière générale. Mais le nombre des ouvriers diminue journellement relativement à la quantité produite, et au nombre des usines et des machines.

C’est lè, en eflét, que se trouve le progrès dans l’iiidustrie: produire le plus possible avec le moins de travail possible. On peut même prévoir que dans un temps, encore éloigné il est vrai, les ouvriei's cm|)loyés dans les manufactures seront en nombre insignifiant. Déjà aujourd’hui on peut s’étonner de la faible quantité d’ouvriers employés directement à la filature du coton en Angleterre. En IS5(’», il n’y avait que 37Ù213 personnes employées dans les filatures et les tissages de coton, mettant en œuvre 33Ô03ÔS0 broches et 369 205 métiers. Sur ces 379 213 personnes, 103 882 seulement étaient des hommes audessus de dix-huit ans; le reste se composait de femmes et d’enfants. Ces ouvriers réalisent cependant, avec l’aide

CONSIDÉBATIONS RËNÊRALES. 91

(les machines, un travail qui aurait exigé il y a un siècle quarante millions de personnes. Il est donc à présumer que le nombre d’ouvriers employés dans les filatures diminuera, si le nombre des usines reste stationnaire.

On pourrait dire que, dans ce cas, les progrès de la filature sont un mal pour la classe ouvrière, qu’il faut craindre son développement. Mais ce que l’on ne voit pas, c’est qu’il s’est formé une classe nouvelle de travailleurs coopérant à celte immense production. M. Mac Culloch estime à un million ou un million deux c'ent mille le nombre de personnes recevant une part de salaire de la production du coton en dehors des profits des capitalistes, et M. Baines, comprenant toutes les personnes vivant directement ou indirectement de l’industrie du coton en Angleterre, n’en estime pas le nombre à moins de quatre millions!

11 est dillicile, en effet, de distinguer aujourd’hui entre l’ouvrier dont on veut faire une classe à part, et les agents nombreux qui participent à la production. 11 restera toujours deux éléments distincts, il est vrai, le chef d’industrie ou l’entrepreneur, et les employés de toutes sortes. Aujourd’hui, en Angleten-e par exemple, peut-on établir une distinction entre le clerk ou commis ipii est employé aux écritures ou dans les magasins, et l’employé qui surveille et dirige une machine à imprimer, le blanchiment d’une étoffe ou la fusion d’un minerai, une distillation ou l’aflinage et le laminage d’un métal. Où commence le savant, l’ingénieur ? où finit l’ouvrier ou le contre-maître et même le directeur? Dans ce grand concours de toutes les forces, de toutes les facultés, je ne puis voir

DE l.’lNhlismiE MODERNE.

que (leux élémenls : d’un colé, l’enlreproneur, qui seul ext responsable, qui seul court des risques, qui consacre soit scs propres capitaux, soit les capitaux qui lui sont confiés, qui possède l’autorité; de l’autre, des employés, qui reçoivent une part déterminée sous forme de salaire, qui sont indépendants, peuvent porter où bon leur semble leur activité et ne sont en rien passibles des pertes ou des insuccès.

L’idée enracinée que le travail industriel est destiné à occuper une classe à part et nombi euse, qu’il existe forcément dans la société des producteurs destinés à produire à leur piofit, et des consommateurs oisifs forcés en quelque sorte à consommer ce qu’on leur offre, n’est pas encore sortie de certains esprits, ün voit encore aujourd’hui des écrivains établir sérieusement deux classes distinctes, les producteurs et les consommateui's, comme si, dans une société normalement constituée, ces deux élémenls n’étaient pas nécessairement confondus , cl si chacun n’était consommateur, et en même temps, sauf quelques rares exceptions, producteur d’un travail quelconque.

Sous le régime des corporations , le travail industriel était la propriété d’une classe à part; les membres des corporations bénéficiaient de monopoles, et laissant le marché imparfaitement garni, ils ne se faisaient Jamais concurrence entre eux. 11 ne venait à l’idée de pei’sonnc à celle époque que mettre à la portée de tous des élofles, des ustensiles, des outils, etc., c’était un résultat digne d’attirer l'atlention. Le consommateur était un moyen de prospérité pour l’industrie, et le consommateur étranger

• ü.NS'.DÈnATIONS GÉ.NÉRAUS. 9;j

élail préféré, parce qu’il donnait de l’argent en échange des produits, argent qui, venant du dehore, enrichissait la contrée, disait-on.

Telle n’est plus la manière de considérer l’industrie. Elle n’est plus aujourd’liui le bien d’une classe qui considère le consommateur comme sa chose, sa propriété. L’ouvrier proprement dit, le producteur, n’a pas beaucoup gagné à toutes ces modifications dans le travail; elles n’ont pas été faites pour lui en sa qualité de travailleur ; certaines d’entre elles ont été réalisées au contraire en vue de se passer de son intervention, (l’est à la société tout entière que ces améliorations s’adressent, seulement l’ouvrier, en tant que consommateur, en bénéficie comme tout le monde.

Personne ne prétendra, par exemple, que les chemins de fer aient été établis en vue d’occuper des emplovés ou d’enrichir des capitalistes, ni que le télégraphe électrique ail pour objet l’avantage des quelques rares employés qu’il réclame, ou que l’utilité de l’éclairage au gaz se mesure d’après le nombre d’ouvriers que celte production emploie. Allons plus loin encore : l’industrie de la filature du coton est-elle un bien pour l’Angleterre, en raison du nombre d’ouvriers qu’elle occupe directement'?

Au dire de certaines personnes, tout l’avantage de la filature et du tissage nrécanique du coton consisterait dans le fait que 379 213 ouvrici's sont employés à ce travail et en retirent des salaires; mais ce n’est pas ainsi que doit se comprendre le rôle de l’industrie de nos jours. 11 se trouve dans le fait, par exemple, qu’une livre de colon filé qui,

9li

DE L'iMlESlRiK MODERNE.

en 1780, coûtait 38 sliillings, ne coûte plus aujourd’hui (jue 2 shilliiifîs et demi ; il se trouve également dans le fait (|iie la population prélève sur cette vaste production ce (|ui lui est nécessaire pour sa propre consommation, et que l’excédant est expédié dans les pays étrangers et échangé contre des denrées, des matières premières de toute nature que la contrée ne possède pas, et dont il l'aiidrait se passer sans les moyens d’échange créés par le travail. Pour tout esprit clairvoyant, il est évident que là se trouvent les avantages réels produits par l’industrie moderne, et non pas dans les modifications apportées dans la situation du travailleur.

Il en est exactement de même pour la métallurgie du for. 1/invention de Corl, qui consiste à utiliser la houille dans la fabrication du fer, a-t-elle eu seulement pour effet d’augmenter le nombre des ouvriers jadis employés à travailler le fer? Kst-ce en vertu du nombre d’ouvriei’s (ju’elle emploie que la métallurgie du fer est pour l’Angleterre une source de puissance et de richesse? Personne ne le prétendra. Pour suivre le parallèle avec le coton, nous verrons que le prix des objets en fer, outils, ustensiles de ménage, quincaillerie, etc., a baissé de 50 à 75 pour 100, en Angleterre, depuis 1820 jusqu’en 1857 ; et encore nous n’insistons pas sur les créations de toutes sortes réjilisées au moyen du fer devenu une matière à bon marché , créations qui eussent été impossibles au xvm* siècle à cause de la rareté et de la cherté de ce métal.

Cette inodiûcation dans la situation du producteur n’est pas encore acceptée par tout le monde. On entend, dans

CONSIDÉRATIONS GËNËRALbS. 95

les assemblées, des orateurs dire : t L’ouvrier el le paysan ne s’occupent pas du bon marché; ils ne désirent pas l’augmentation dans la production, qui amène la baisse des prix. Ce qu’ils veulent, ce sont de bons salaires. » Les personnes qui tiennent ce langage admettent évidemment ([ue la production est sullisanlc, qu’il n’y a qu’à la répartir; que d’une meilleure répartition ou d’une élévation de salaire dépend le bien-être des classes laborieuses.

De toutes les erreurs, la plus funeste est justement celle qui admet l’existence d’une classe composée de consommateurs riches, possédant la faculté de répandre le bien-être parmi les classes nombreuses par une sorte de répartition, sous forme de salaire ou sous forme de partage. Le bien-être ne peut avoir sa source que dans l’abondance de la production. On partagerait les propriétés, par exemple, (|ue la somme totale de bien-être dans la contrée n’en serait pas du tout augmentée, à moins que le résultat de ce partage ne fût une augmentation dans la firoduction.

La seule distribution efficace est celle obtenue par le travail productif. Qu’on fa^o le double de vêtements avec le même travail et les mêmes frais par l’intervention du capital, chacun pourra se vêtir convenablement. L’excédant de cette production sera en outre échangée à l’extérieur contre des denrées ou d’autres articles manufacturés dont la contrée manque. Que les denrées, grains, vins, bestiaux ou autres articles manufacturés soient en abondance, la distribution se fait forcément, le bas prix rend les produits accessibles à tous, et

l)i; l.'lNOLbrilIt MOhHt.NE.

l’abondance engendre le bien-êlre. Que, loul au contraire, la rareté des produits se faese sentir sur le niarclié, ces bénéfices des producteurs seront considérables, il est vrai, le sjdaire payé aux ouvriers sera élevé; mais à quoi servira ce salaire élevé, si l’acliat d’un vêtement l’absorbe en majeure partie, ou si la viande, le sucre ou le vin restent, par leur cberté, inaccessibles à la l’amillc de l’ouvrier?

Le capital, dont (|uebpies pci-sonnes voient avec eiïroi l’empiétement, représente précisément tout ce qui existe do créations nouvelles dans rindustric ; il leprésente surtout la production à bas prix : c’est par l’intervention du c^apital que l’industrie moderne se distingue de ce qui a précédé. Aussi les personnes qui déplorent cette, intervention croissante retournent-elles de plusieurs siècles en arriére. Le capital représente le travail antérieur, les inventions, les efforts de la veille ou des générations (jui nous ont précédés. Le progrès de l’industrie consiste précisément dans l’extension, tous les jours plus considérable, du capital et dans la diminution du travail humain. Croit-on sérieusement que le travail puisse un jour manquer? et, si cela arrivait jamais, ne serait-ce pas la preuve (|ue tous les besoins sont satisfaits?

Une des conséquences de la concentration des instruments de travail, est la nécessité d’un débouché qui soit en rapport avec la grande |)roducliou. Lors [uc le travail

CONSIDÉRATIONS (lÉNÉRALKS. 97

industriel était limite aux corporations ou à l’industrie domestique, la consommation sollicitait la production; mais aujourd’hui que la production a lieu sur une grande échelle , elle prévient la consommation , souvent même elle la détermine.

L’industrie, dans sa forme nouvelle, s’est trouvée en face des anciennes institutions par lesquelles le travail du pays avait été protégé. L’industrie manufacturière n’était plus soumise, il est vrai, à des règlements; le nombre des ateliers ne dépendait plus des corporations, des maîtrises; chacun avait la liberté d’établir une usine nouvelle à côté de celle de son voisin, d’acheter ses marchandises où cela lui convenait le mieux. Mais celte liberté absolue entre les diverses parties d’un même pays n’existait plus dans les relations avec l’étranger ; les gouvernements des grands Étals, en vue d’encourager l’exportation des produits manufacturés propres à la contrée, prohibaient l’entrée des articles similaires étrangers; ils encourageaient l’exportation au moyen de primes.

Ce système, en vigueur pendant près de deux siècles, a coûté de grands sacrifices aux nations qui l’avaient adopté . Il a été calculé, par exemple, que les encouragements donnés en Angleterre pour soutenir artificiellement l’industrie du lin jusi|u’en 1830, ajoutés et calculés à intérêt simple, produiraient un revenu annuel û peu prés égal à la valeur totale du lin exporté actuellement par l’Angleterre. En 1829, les primes données à l’exportation du lin s’élevèrent à 300000 livres sterling, ou environ la septième partie de la valeur exportée. Ainsi pendant plus

DE l.’l.>DU.STHIE MOÜEHNE.

d’un siècle, fait observer M. Mac Cullocli, l’Anglelerre fournissait des étoffes de lin aux étrangei-s à un prix inférieur à leur valeur réelle. Le résultat de tous ces encouragements a été nul, et l’industrie du lin n’a commencé à prendre pied en .\ngleterre (jue loisqu’on eut aboli les droits sur l’entrée du lin et du chanvre et tjuc l’on eut renoncé <à encourager la culture dans le pays (1).

La possession de colonies auxquelles on pouvait vendre des produits manufacturés , à l’exclusion de toutes les autres nations de l’Rurope, rentrait également dans ce système. Le princi|)e dominant de toutes les mesures prises à l’égard des colonies dans tous les États maritimes de l’Europe était un monopole commercial absolu. Les colons ne pouvaient se fournir aux marchés étrangers d’articles manufacturés pour leur propre consommation. En outre, ils étaient obligés d’exporter les principaux produits de leur sol dans la mère patrie, afin que les fabricants fussent en possession exclusive des avantages de la fabrication. Cela paraissait alors tellement dans l’ordre naturel des choses en Angleterre, par exemple, que lord Chatbam déclarait en plein parlement , que les colons anglais d’Amérique n’avaient pas le droit de fabriquer même un clou pour le fer d’un cheval (2), Lord Sbeflîeld, un homme d’Étatami des colonies, dit Mac Cullocb, exprimait l’opinion de presque, tous les marchands et hommes politiques de son temps, lorsqu’il déclarait que « runi(|uc destination des colonies de l’Amérique ou des Indes occi-

(I) Mac Culluch, Commercial Dictiunaiy, p. 82->,

(3) lùlwarüt, HiUory of ladies, vol. II, p. iSTt.

CONSlDtllATIONS GÉ^ÉRALiS.

(lenliilcs est le monopole de leur consommation et le Iransporl de leurs produits (1). »

Un exemple montrera combien cette politûiue injuste était en meme temps préjudiciable aux intérêts du pays. Kn 18â0, la nation anglaise a payé le sucre de ses colonies 5 millions de livres sterling (125 millions de francs) audc.ssus de ce que les autres nations ont payé pour la même i|uantité de sucre (les droits exceptés). La valeur totale des produits manufacturés exportés cette même année dans les colonies à sucre n’a pas dépassé h millions de livres (100 millions de francs). La nation anglaise aurait donc réalisé un bénéfice d’un million de livres (25 millions de francs), si elle avait pu acheter son sucre où bon lui semblait, en faisant cadeau à ses colonies de tous les articles manufacturés exportés chez elles pendant cette année (2).

Il est peu de personnes qui n’aient vu, dans la possession des Indes orientales et dans le monopole exclusif dont jouissait la compagnie, un immense débouché pour l’exportation des articles manufacturés anglais. Aussi apprend-on avec étonnement que tant que le commerce avec rinde a été monopolisé entre les mains de la compagnie, l’exportation était insignifiante. En 1780, par exemple , la valeur des produits manufacturés anglais exportés dans l’Inde ne formait que la trente-deuxième partie du commerce extérieur de l’Angleterre (3). Par contre, la nation anglaise, par suite du monopole du

(I) Mac CuUoch, (oc. cil., p. 836.

(U) Porter, Progreaof lhe Nations, p. 723.

(.3) M.ir Culloch, loc. cil., p. S 18.

DE l'industrie MUDERNE.

commerce du l!ié que la compagnie des Indes orienlales a conservé jusqu’en 1833 (1), a payé longtemps le thé 1,500,000 livres sterling (2->5 millions de francs) audessus du prix auquel le même thé se vendait librement à New-York ou à Hambourg.

Le grand souci des gouvernements, nous l’avons dit déjà, était de faire pencher la balance commerciale en faveur de la nation; de faire que le chitire de l’exportation dépassât ou au moins égalât le cbilTre de l’importation. Cette opinion erronée était basée sur la croyance que la richesse ou la puissance d’une nation se mesure par la quantité de métaux précieux, or ou argent, qu’elle possède, tandis qu’aujourd’lmi la richesse se mesure par le bienêtre des habitants, par l'aisance du plus grand nombre.

Ce système est condamné sans retour. 11 est démontré aujourd’hui que, dans des conditions normales, le chiffre de l’importation doit dépasser celui de l’exportation : aussi est-il diflicile de comprendre que, dans des tableaux de douanes bien faits, le chiffre de l’exportation puisse être supérieur à celui de l’importation ; c’est en effet dans cette différence en faveur de l’importation que SC trouvent le bénéfice du marchand, le coût du transport pour l’aller et le retour. Quelle que soit l’interprétation à donner à ces faits, il est démontré aujourd’hui que les pays dont la richesse s’accroît tous les jours avec rapidité sont précisément ceux dont l’importation dépasse de beaucoup l’exportation. C’est le cas de l’Angleterre, des États- Unis d’Amérique et de la Suisse.

(I) Mac Culludi, loc. cil.

r.OiNSIDËRATIONS (GÉNÉRALES. 101

Que ceux qui veulent se faire une idée exacte de ce que l’on doit entendre par la richesse d'une nation, parcourent les différentes parties de la Suisse : ils seront frappés de l’aspect de ces villages, de ces maisons , de ces fermes oü l’élégance s’allie à l’utilité; ils seront frappés des soins apportés à la culture des champs, qui ressemblent quelquefois à autant de jardins ; de la propreté des costumes ; ils sauront que tous les enfants apprennent à lire, i\ écrire; que la majorité des habitants est propriétaire; ils apprendront qu’il ne se présente que peu de cas où un habitant n’ait pas le moyen de s’acheter un équipement militaire. Mais il n’existe dans le pays qu’une très petite quantité d’or et d’argent; toute cette richesse produite par le travail se trouve dans l’aisance générale.

L’Irlande est une contrée agricole des plus fertiles. Pendant les guerres de la république et de l’empire, cette contrée fournissait une grande quantité de provisions pour l’armée et pour la marine anglaise; aujourd’hui encore elle exporte jusque dans les colonies. La firande-Bretagne est le grand marché pour toute sorte de produits irlandais : ce sont des bœufs, des vaches, des moutons, des cochons, des provisions salées, du grain, de la farine, du beurre, des œufs, du lin. L’abolition de la douane en 1826 entre l’Irlande et l’Angleterre nous enlève le moyen d’estimer celte exportation depuis celte époque, mais elle est considérable. L’Irlande n’en est pas moins un des pays les plus pauvres, et nous enverrons en Irlande ceux qui veulent avoir une idée de la pauvreté, comme nous avons indiqué la Suisse pour donner une idée de la richesse chez une

DE l/lNDUSrniE MOnEnMv.

nation. Là vous verrez de jjrandes étendues de lei'rain pres(|ue abandonnées; des ruines cjui n’ont pas dix ans de date, ce sont des villa<!:es abandonnés; des maisons de terre, moitié écuries, moitié liabitations humaines. Vous verrez des jçens couverts de baillons, pieds nus : partout la misère, le laisser-aller, le découragement.

Un point de la contrée vous frappera toutefois dans le nord, aux environs de Belfast; vous vous croirez transporté dans quelque ville manufacturière de l’Angleterre ou de l’Écosse ; vous retrouverez l'aisance, l’activité, et vous apprendrez que dans cette partie de l'Irlande on travaille, que les produits du sol ne sufQsent pus pour nourrir une population qui augmente sans cesse.

Nous n’avons pas à rechercher les causes de la pauvreté de l’Irlande ; mais ce que chacun constatera en visitant ce pays, c’est l’absence de travail, l’absence de consommation dans l’intérieur de la contrée, et par conséquent le défaut d’importation. L’Angleterre ferait cadeau à l’Irlande d’un ou deux milliards de monnaie, que les premiers soins des Irlandais devraient être de les dépenser à faire des routes, à construire de bonnes maisons, à acheter des instruments, des machines, à faire venir de l’extérieur toute espèce de produits, à construire des écoles; et lorsqu’ils auraient dépensé tout cet argent à l’acquisition de ces choses utiles, ils seraient riches. Ils n’auraient plus de métaux précieux, mais ils posséderaient un capital productif qui constitue la véiitable richesse.

L’Amérique du Nord doit sa prospérité aux échanges qu’elle a toujours faits de ses produits. Si les Ktats-Unis

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. lOS

s’étaient limités à la production agricole nécessaire à l’en- Irctien des colons, la contrée serait aujourd’liui à peine peuplée. Si les colons avaient employé leur travail A tisser leurs vêtements, à forger le fer de leui’s outils et de leurs machines, une faible partie seulement des terres serait aujourd’hui défrichée. L’Amérique du Nord doit cette prospérité sans égale au débouché immense que ses grains, ses bois, son tabac, ses cotons, ont trouvé en Europe ; mais ce ilébouché n’existait que parce (pie les habitants des l^tats- Unis achetaient à l’Europe toutes sortes d’articles manufacturés.

Le meilleur moyen de développer le travail industriel dans une contrée, est donc de faciliter les échanges, A l’entrée aussi bien qu’à la sortie. Non pas que nous pensions, comme on le fait dire à tort aux économistes, que ce qu’il puisse arriver de plus heureux pour une nation , soit de recevoir tout de l’étranger. Nous ne croyons pas à celte harmonie de la nature qui aurait distribué à chacun des biens particuliers. Nous ne croyons pas non plus que certains climats seulement, à l’exclusion des autres, soient propres à l’industrie, dans son acception la plus large comprenant l’agriculture. L’histoire nous prouve le contraire. Les bords du 'figre et de l’Euphrate dans la plus haute antiquité, les côtes du nord de l’Afrique au temps des Komains, l’Espagne sous les Maures, étaient des contrées industrieuses et fertiles. Les États-Unis d’Amérique étaient au contraire, avant la colonisation par les Européens, des déserts occupés par quelques tribus sauvages.

Quelles sont les richesses naturelles de la Suisse ? Au-

lO'i

I)K L'iNnUSTRIE MODERNE.

cunc ; son loi est une liiUe continuelle conli e les élémeiiLs ! (Juellessonl les richesses nalurelles tic la llollanilc ? Des prairies qui onl été conquises sur la mer. C’est donc bien le travail soutenu , opinnUre, (jui crée la richesse aussi bien sur les hautes montagnes de la Suisse ou dans les plaines de la Hollande, que dans ribilie du moyen Age ou dans l’Espagne fertilisée par les Maures, Aussi ne conseillerons-nous jamais à une nation de ralentir son activité, sous le prétexte que ses voisins travaillent pour elle.

S’il est au contraire une notion juste, en même temps que morale, qui commence à pénétrer dans toutes les classes de la société de nos jours, c’est que le travail est la loi à la(|uellc chacun de nous est soumis. Le travail donne l’indépendance, la dignité; il augmente la part de la vie morale cl intellectuelle par les loisirs qu’il procure. Le travail est honoré chez les nations qui sont à la Icle de la civilisation ; il le leur rend en leur assurant la puissance cl une sorte de domination sur les nations qui le dédaignent.

Ce que nous entendons par riicureuse influence de l’échange ne consiste donc pas à travailler le moins possible en prolitant du travail des autres, mais bien à favoriser par l’échange le développement du li’avail et de la production à l’intérieur.

Beaucoup de personnes persistent encore aujourd’hui à croire que le meilleur moyen de développer l’industrie dans un pays, est d’empêcher la concurrence étrangère, ou, en d’autres termes, d’entraver l’importation des produits étrangers afin d’assurer un monopole à l’industrie du pays et de lui créer ainsi un débouché.

Nous pensons pouvoir démontrer par les faits que c’est là une opinion erronée. L’importation des produits étrangers est au contraire le moyen le plus efficace de développer l’industrie dans un pays. Il suffirait de citer l’exemple de l’Angleterreetdela Suisse: l’Angleterre nepossède une industrie si prospère, que parce qu’elle prend en échange toute espèce de produitsaux nations auxquelles ses articles manufacturés sont vendus. L’Angleterre n’attire pas à elle l’or du monde entier, comme quelques personnes le disent et l’écrivent ; elle ne dépouille pas les nations étrangères qui font le commerce avec elle ; au contraire, elle leur achète tous les ans pour plus de 150 millions de livres sterling de produits de toutes sortes. En 1857, l’Angleterre importait pour une valeur de 187 844 AAI livres sterling. Elle exportait, la même année, pour 146 174 301 livres; excédant en faveur de l’importation 31 670 140 livres que l’Angleterre donnerait par année aux étrangers! Mais elle se ruine, disent les uns. Non, car son crédit prouve le contraire. Elle regorge d’or et d’argent, disent les autres. Point du tout : il y a exactement la moitié moins de numéraire en circulation, dépôts de banque, etc., en Angleterre qu’en France, et comme l’a observé un économiste, il y a beaucoup plus d’or et d’argent dans les contrées méridionales de l’Elurope sous forme d’ornements, de bijoux, qu’en Angleterre.

L’importation représente la monnaie avec laquelle les étrangers payent les produits qu’ils ont achetés. Comment serait-il possible, d'ailleurs, pour une contrée, de payer longtem[)S en métaux précieux les produits manufacturés (|u’elle achète chai|ue année, nu les denrées et ma-

lütf

DK l’industrie MODERNE.

tièr.'s premières dont elle s’approvisionne. L’année 1857, l’Angleterre , par exemple, a importé une valeur de 186 814 441 livres sterling. La valeur de l’or et de l’argent existant en Angleterre, en circulation ou comme réserve chez les banquiers, ou vaisselle, bijoux, etc., est estimée en 1858 à 170 millions de livres sterling par Mac Culloch. L’Angleterre ne pourrait donc, avec les métaux précieux qu’elle possède, payer les produits qu’elle importe en une année seulement. Il est évident qu’une nation ne pourra se créer des débouchés, et développer son industrie et sa marine marchande, qu’à la condition d’accepter en échange les produits naturels aux contrées auxquelles elle vend les produits de son industrie. Si, au contraire, l’importation est entravée, limitée, l’exportation le sera également dans la même mesure; car, on ne saurait trop le répéter, les nations étrangères ne iicuvent payer les produits qu’elles achètent à la France, par exemple, qu’en lui donnant en retour les produits qu’elles ont à leur disposition, et non pas de l’or ou de l’argent, dont la quantité aujourd’hui en circulation ne représente qu’une portion tout à fait insignifiante de la richesse.

Quelques personnes objecteront (ju’il faut se garder d’un excès de production, qui entraînerait la ruine du producteur, un avilissement des prix et l’abaissement du taux dos salaires. Maisce trop-plein tant redouté estmalheureuseraent jusqu’à ce jour une chimère. Peut-on citer en effet une contrée sur le globe où il n’y ait pas encore mille améliorations à apporter au sort des classes nombreuses? C’est à cela justement que l’excédant du produit du travail trouve son

emploi, car, ainsi que le disait d^jà au siècle dernier Adam Smith, la grande multiplication des produits détermine l’opulence universelle qui s’étend jusqu’aux rangs les plus inférieurs du peuple. Les débouchés ne feront jamais défaut, si le producteur a la faculté d’échanger les. produits de son travail contre les produits du travail d’autrui, qu’il soit son proche voisin, ou habitant de l’Inde ou de l’Amérique ; car, nous le répétons, il n’y a pas d’exemple de contrées où il ne manque encore quelque chose, et où souvent même le nécessaire ne fasse défaut. C’est en manufacturant des quantités énormes de tissus de coton et de laine, d’instruments de fer, d’objets de cuivre, que l’Angleterre a vu affluer chez elle les produits des diverses parties du monde ; c’est au moyen de l’échange des produits du travail, que le sucre, le thé, sont à la portée du plus pauvre. Chacun, dans celle contrée, mange de la viande fournie par les bestiaux de l’Allemagne, de l’Irlande, de la Hollande; les oranges ne coûtent pas plus dans les rues de Londres et de Manchester que dans le Midi ; les produits des jardins de la France affluent en Angleterre sur les marchés des grandes villes. Quelqu’un s’alarme-t-il en Angleterre de cette production énorme de fer ou de coton manufacturé? Fabrique-l-on à vil prix? Tous les jours, auconlraire, on crée de nouvelles usines, on ouvre de nouvelles mines, de nouvelles forges ; cliaque jour des leirains sont drainés, des champs sont fertilisés, les machines remplacent les bras, et cependant les débouchés sont tous les jours plus considérables ; la demande et la consommation augmentent sans cesse. Ce sont là des faits que chacun peut constater.

DK l.’lNDl'STRIE MODLRNE.

Mais qu’on suppose que, sous le prétexte île protéger une production naturelle à la contrée, on interdise l’entrée en Angleterre du sucre étranger, du tabac, du thé ou du café, du vin ou de la soie. Que resterait-il de cette immense prospérité de l'industrie anglaise? Peu de chose. L’exportation s'arrêterait; les deux tiers des usines se fermeraient, et l’industrie serait réduite à la satisfaction des besoins de la nation, en meme temps que la marine marchande perdrait de son activité et de sa puissance.

En effet, les nations qui se fournissent aujourd’hui d’articles manufacturés anglais, ne le font que parce que les Anglais leur prennent en échange d’autres produits; et l’exportation des produits manufacturés ne prend un certain développement qu’à la condition que l’importation elle-même s’élèvera à un chiffre important.

La P'rance pourrait presque doubler sa production en grains, en vins, en bestiaux, en lin, en articles manufacturés, sans qu’il y ait excès de production ou avilissement des prix. Pourquoi chacun en France ne mangerait-il pas de la viande, qui est la nourriture normale dans les pays tempérés? La poule au pot de Henri IV signifiaitelle autre chose? On ne doit pas craindre de produire trop de blé, trop de vin, trop de lin, trop de soie, trop de vêtements ; car, outre que la production détermine la consommation, le trop-plein ne sera jamais à craindre si le marché sur lequel chacun est libre d’échanger l’excédant de sa production est le monde entier. Pourra-t-il y avoir jamais avilissement de la valeur des produits, si chacun peut à sa guise échanger l’excédant de la produc-

CONSIIIÉRATJONS GÉ.NÉIULES.

lion? Tel produit, en effet, qui a peu de valeur dans une contrée, par suite de son excessive abondance, en acquiert par l’échange. Tclledenrée, du vin par exemple, qui, à la suite d’une récolte exceptionnelle, n’aura que peu de prix dans le pays même, en acquiert bientôt, si elle peut s’écbanger contre des bestiaux, des laines, des aciers, du charbon, produits de peu de valeur pour d’autres contrées qui en possèdent à l’excès, mais d’une valeur considérable pour le producteur auquel ces objets font défaut parleur rareté.

Notre intention est d’examiner quel est le sort de l’ouvrier dans l’industrie moderne, et quelle part lui est faite dans la production. Ce sujet soulève, il est vrai, des fjuestions délicates ; niais c’est de la science qu’on doit attendre leur solution, et plus ces questions sont susceptibles d’égarer par les passions et les intérêts qu’elles agitent, plus elles réclament l’étude positive et empirique des faits.

Aujourd’hui , toutes les barrières qui protégeaient l’ouvrier contre la concurrence sont tombées; rien ne s’oppose plus à l’excès de production, à l’augmentation exagérée de la population et à l’abaissement du taux des salaires. Toutes les mesures protectrices qui garantissaient l’ouvrier contre lui- même ou rendaient ceux qui l’employaient en quelque sorte responsables de son sort, sont condamnées comme surannées et incompatibles avec les conditions sociales.

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DE L'lM)USTniE MOÜEB.VE.

Nous ne partageons pas la manière de voir de ceux qui, pour défendre ce qui est, ne trouvent d’autres moyens que d’incriminer ce qui a été. Nous croyons au contraire à la raison d’être des conditions sociales aux temps qui ont précédé; elles caractérisaient les besoins du moment; elles Sri sont maintenues, elles ont lutté même jusqu’à ce que les conditions nouvelles les aient remplacées avec avantage. Nous n’établirons donc pas de parallèle entre des époques qui ne peuvent être comparées ; nous nous bornerons à exposer les faits tels qu’on les constate aujourd’hui.

Les économistes admettent que la part qui revient au travail humain, ou à l’ouvrier, est réglée uniquement par la concurrence, en d’autres termes, par l’offre et la demande. C’est bien là en effet le principe scientifique; mais dans cecas, comme dans la pratique, il faut compter avec des éléments accessoires qui modifient les données abstraites. Ce serait donc, ainsi que le dit M. Stuart Mill, méconnaître complètement le cours ordinaire des affaires humaines, que de prétendre que la concurrence exerce en réalité un empire illimité.

L’éminent économiste anglais expose en ces termes son opinion : « La concurrence, dans le fait, n’est devenue à un degré considérable le principe dirigeant des contrats, qu’à une époque comparativement moderne. Le plus loin que nous regardons dans l’histoire, nous voyons toutes les transactions et engagements sous l’influence d’usages fixes ijixvd cuslotn). La raison en est évidente. L’usage est le plus puissant protecteur du faible contre le fort; son seul protecteur, là où il n’existe ni lois ni gouvornement à cette

fin. La cuutilinc est une barrière que, même dans la condition la plus oppressive de l’humanité, la tyrannie est oblii'ée de respecter. Pour la population industrieuse, dans une société militaire agitée, la libre concurrence est un vain mot ; elle ne pourra jamais l’appliquer à son profit ; il y a toujours un maître pour jeter son épée dans la balance, et les conditions seront celles qu’il imposera. Mais bien que la loi du plus fort décide, ce n’est pas l’intérêt, ni en général la pratique du plus fort, de pousser cette loi jusqu'à l’extrême. Tout relâchement tend à devenir un usage, et tout usage à se convertir en un droit. Des droits ayant cette origine, et non pas la concurrence sous aucune forme, déterminent, dans un état grossier de la société, la part de la production dont jouissent ceux qui ont produit (1). »

M. S. Mill ajoute qu’on trouvera souvent dans les états de l’Europe continentale, que les prix et les frais de certaine nature, ou même de toute nature, sont beaucoup plus élevés dans certaines contrées (|ue dans d’autres peu éloignées, sans qu’il soit possible d’assigner d’autres causes, si ce n’est que cela a toujours été ainsi.

L’usage, queM. Stuart Mill fait intervenir si judicieusement, et qui, plus qu’on ne le croit, gouverne les hommes dans les sociétés même les plus démocratiques, l’usage, disons-nous, explique comment les salaires se maintiennent à un taux assez uniforme, et comment toute facilité étant laissée à la hausse des salaires, leur abaissement ren-

(I) J. Stuart Mill, Principles of PoiUical Economy, 4* édition, 1857, t. I, p. 293.

DE L’INDISTIIIE MODERNE.

contre une résistance presque invinciMc. Les entrepreneurs n’ont pas la faculté de diminuer à volonté les salaires, souvent ils travaillent à perte 'pendant quelque temps , et continuent cependant à payer les mêmes salaires. A la suite de la cessation accidentelle du travail chez leurs voisins, ils pourraient souvent, il est vni, profiter de la concurrence entre ouvrière; ils ne le font [)as. L’industrie, ainsi que toutes les institutions humaines, est d’une organisation plus compliquée qu’on ne le croit généralement. Un fabricant doit pouvoir compter sur la régularité du travail ; s’il profitait de la concurrence que peuvent se faire les ouvriers entre eux, ceux-ci feraient de même, etse rendraient chez le fabricantqui donne les plus forts salaires. 11 n’existe pas, je crois, en .Vnglcterre, d’exemple d’entrepreneurs faisant travailler à vil prix et profitant de la détresse des ouvrière. Leur propre intérêt, la pression de l’opinion publitiue, s’y opposent.

.M. Chadwick, le savant statisticien, s’exprime ainsi au sujet de l’Angleterre ; « Comme il n’est ni possible ni désirable que les salaires des ouvriers (qui sont généralement très réguliers et permanents) subissent les fluctuations des profits du maître, il arrive quelquefois, et cela a été le cas pour l’industrie du coton pendant les deux dernières années, que presque tous les fabricants ont fabriqué et vendu leurs articles pendant plusieurs mois avec une perte sur chaque livre de fil et chaque aune d’étoffe qu’ils ont produites (I). » Kt ce[iendantles salaires

(I) David Chadwick, On Iho Hatc of Wagc', in Manchtster, cIc. I.ondrc?, IS60, p. î).

(.ü.\SII)ÉnATli>.\S CÊ.NÉnAI.tS. 113

n’onl pas baissé. La concurrence illitniléc, le désir du gain cliez les enlrepreneurs et les capitalistes, trouvent un frein dans ces éléments pondérateurs, qui font que, dans leurs rapports entre eux, les hommes ne poussent rien à l’exlrème. Mais la concurrence, l’équilibre entre l’offre et la demande, reprennent tous leurs droits, lorsque, de part ou d’autre, on arrive à l’exagération ; lorsque, soit l’entrepreneur, soit l’ouvrier, abusant de sa position, élève des prétentions injustes.

Les intérêts de l’ouvrier sont garantis par sa pleine liberté individuelle. Il peut à un certain moment refuser son travail, s'il ne le trouve pas justement rétribué ; c’est là son droit. 11 est matériellement impossible, dans ce cas, que des ouvriers puissent travailler longtemps dans des conditions anormales de souffrance ou d’insiiflisance de salaire. La coucurreace n’est plus à craindre pour eux ; leurs réclamations légitimes sont forcément écoutées par l’entrepreneur. Mais si les prétentions des ouvriers sont exagérées, il se trouve toujours de nouveaux venus pour prendre une place enviable qui satisfait aux justes exigences.

Ce sont là, du reste, les principes qui, en Angleterre, régissent depuis plus de vingt ans les rapports entre les ouvriers et l’entrepreneur. Ces questions sont ramenées :'i une discussion d’intérêts entre l’entrepreneur et ses employés. Aussi n’esl-il personne aujourd’hui, en Angleterre, qui voie dans le réglement des rapporUs entre l’entrepreneur et ses employés une question qui puisse trouver sa solution dans (|uel(pie système général, ainsi (|ue cela a été proposé sous diverses formes, surtout en France.

1)1. I.'IMIISMIIE

Oiielqiies lecloursserüiU étonnés peul-èlrc de voir une question considérée comme des plus complexes, nimeiiée A des termes si simples. On esl habitué à entendre sur ce sujet les déclamations les plus exagérées ; les systèmes les plus divei-s ont été proposés; et par-dessus tout, la solution par des mesures arbitraires a été deniaiidco comme si urgente, qu’o i peut être étonné, en elTet, de voir ces redoutables questions arriver à leur solution par la liberté, par l’accord, par l’entente entre les dilTérentes parties. Ces (juestions ont reçu un commencement de soluliïtn en Angleterre, en aidant le progrès dans son libre développement, en facilitant l’accès aux conditions nouvelles pour ceux qui ne bénéficient plus des conditions passées.

L’ouvrier, de nos joui-s, se protège lui-méme ; son individualité doit être fortifiée par l’instruction. Il nourrit sa famille ; les objets de première nécessité doivent être à sa portée par leur bas prix au moyen de l’échange et de la production sur une vaste échelle. Il n’a plus de privilèges à réclamer , mais en même temps ses droits doivent être respectés.

Le plus grand avantage que l’ouvrier ait recueilli des modifications survenues dans la société moderne, se trouve bien certainement dans la position sociale qui lui est faite. 11 faut reconnaître que sous l’ancien régime, une idée d’infériorité, presque de dégradation, était attachée à l’état du travailleur vivant d’un salaire. Ce préjugé s’est perpétué dans certaines contrées peu avancées ; mais il a complètement disparu en Angleterre. Aujourd’hui, dans ce pays.

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(.0>Sll)tRAnüi\S Gfi.NfcllALES. ll.j

comme du reste en Amérique, l’employé de l’Étal qui reçoit un traitement est considéré comme de beaucoup inféi ieur au travailleur (|ui vit d’un travail indépendant, là* sentiment, exagéré d’ailleurs, existe dans toutes les classes, pour toutes les fonctions. Pour ma part, je l’avoue, ce t|ui m’a le plus frappé en Angleterre, et ce (|ui, chez celle nation, est un des caractères les plus saillants de la physionomie des classes ouvrières, est ce sentiment de leur dignité pei’sonnelle, de leur importance, qui existe généralement chez les ouvriers anglais , qui, du reste, comme on le sait, sont aussi inviolables dans leui's maisonnettes qu’un pair d’Angleterre tlans son chiUcau.

L’état actuel des classes ouvrières a été donné souvent comme un exemple des maux cjue pouvait produire l’activité industrielle livrée à elle-même. Pour nous, c’est précisément au milieu de ces grandes agglomérations d’ouvriers, i|ue nous trouverons la preuve que le courant des choses conduit au progrès, à l’amélioration du sort du travailleur ; que l’industrie , dans sa forme nouvelle, par l’emploi des machines et du capital, opère une révolution aussi féconde que celle qui eut lieu au moyen Age, lors(jue le travail cessa d’être le lot des esclaves, et qu’il se développa librement dans les villes. Les faits qui ont servi aux déclamations de quelques écrivains vont nous servir au contraire à démontrer que les progrès de l’industrie sont liés à l’accroissement du bien-être des classes ouvrières et à l’amélioration de leur condition [diysique et morale.

Il est une opinion parfaitement arrêtée dans les esprits

ÜE l’in UL VI RIE MUDEKNE.

en France, c’est que le sort des classes laborieuses esl des plus misérables en Angleterre. Le spectacle de la misère la plus honteuse, la vue de malheureux à demi morts de faim, des troupes d’ouvriei-s sans ouvrage, livides et déguenillés, errant dans les rues; les ouvriers laborieux passant dans les tavernes le temps qu’ils ne consacrent pas au travail ; une partie de la nation soutenue par la taxe des pauvres, c’est à peu prés l’opinion que nous nous formons de l’état des classes ouvrières dans les villes manufacturières de l’Angleterre. Peu de pei'sunnes échappent à ce jiréjugé. L’idée que ces fortunes colossales créées en si peu de temps par l’industrie s’élèvent aux dépens des agents qu’elle emploie ; que les contrastes les plus terribles ne sc trouvent que chez ce peuple ; (lu’à côté de tous les biens réunis sur quelques personnes, se trouvent les êtres les plus dégradés par la misère et les vices ; n’osl-ec pas là ce que chacun admet comme une chose des jilus naturelles. Il n’est certes pas de nation qui ac ce|ite plus volontiers les idées toutes faites que la nation française; peu de personnes cherchent par elles-mêmes, on s’en rapporte volontiers au dire général.

S’il s’agissait seulement de détruire un préjugé qui ne fait que peu de tort à la nation anglaise, il serait inutile de s’y arrêter; mais cette opinion incrimine l'industrie elle-même, devient une arme dans les mains de ceux i|ui considèrent son extension comme un mal, et un argument victorieux contre les exemples que l’on peut tirer de l'état de la rirandc-llretagne.

Four s’expliquer ces contradictions dans la manière de

^.o^sll>f:RATlONS 'f;f;NÊR\r.Es. 1 1 7

voir à CP sujet, il faut se reporter à vingt-cinq ou trente ans en arrière. Il suffît «le consulter les documents de cette époque, de lire les enquêtes ordonnées par le parlement, pour se convaincre que l’Angleterre a présenté en effet un spectacle douloureux, qu’elle a renfermé longtemps dans son sein des misères inouïes qui contrastaient avec sa grandeur et sa prospérité.

L’application générale des machines à la filature et au tissage appela dans celte nouvelle industrie le capital et le travail. Ce fut comme un torrent. Aux premiers arrivés, la fortune ; les nouveaux moyens donnaient sur les anciens une supériorité de prix telle, que la production ne pouvait satisfaire à la demande. De simples ouvriers, au moyen de quelques épargnes, devenaient bientôt des entrepreneurs, et au bout de quelques années, de riches manufacturiers. Les bénétices étaient énormes, pourl«*s fabricants comme pour les ouvriers. De nombreuses usines s’élevaient comme par enchantement ; l’emploi de la machine à vapeur ne limitait plus leur nombre comme les chutes d’eau, et permettait leur réunion sur des points favorables. Les populations rurales, attirées par les bénéfices, accoururent à la nouvelle industrie. Des villages devinrent bientôt des villes populeuses ; des faubourgs doublaient la population des villes. Des milliers d'enfants étaient pris dans les maisons de charité ; le gain du travail des enfants portait les parents à utiliser ce travail aussitôt que possible. Nul frein à cette activité. L’ouvrier doublait son salaire en travaillant autant que possible. Les enfants, sans défense centn; l’épreté au gain de

OK l'iNDlSTKIi: MODKIINK.

ceux dont ils dépendaienl, travaillaient plus (|iie leur faiblesse ne le permettait.

Comment songer à l’instruction do ces enfants ; comment se préoccuper des conditions hygiénitiues fdclieuses dans lesquelles ils se trouvaient, renfermés, agglomérés dans des usines, exposés à une température excessive, respirant un air étoufîaht. Mais lorsque les bénéfices furent descendus à un taux normal par la concurrence, des plaintes se firent entendre, l’attention se [lorta sur l’état des ouvriers de fabrique, et surtout des enfants. La génération qui s’élevait contrastait par son apparence chétive avec la race à laquelle elle appartenait. L’ignorance la plus profonde, la grossièreté des mœurs, faisaient decette classe d’ouvriers une population à part. Son agglomération excessive entretenait les vices, les désordres des grandes villes. Mais le mal se fit sentir dans toute' sa force à la suite de crises commerciales qui arrêtèrent le travail. Le gouvernement dut intervenir. L’acte de 1833 réglementa le travail des enfants. La loi suppléa à l’absence de force et de raison pour résister.

L’acte de 1833 prohibe le travail des enfants au-dessous de treize ans, si l’enfant n’apporte pas un certificat constatant qn’il a suivi une école au moins pendant trente jours ou pendant cent cinquante heures. Un semblable certificat doit être obtenu au commencement de cha(|ue période de six mois. Le travail desenfantspeut être combiné avec la fréquentation des écoles; ils travaillent, dans ce cas, pendant une demi-journée et passent l’autre à l'école. L’était un grand point obtenu. Cependant l’elTet produit par ces me-

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CONSI Df;RAT10NS CÈNÈltALES. 119

sures ne fui pas immédialenient très efTicaee. Ainsi M. Léon.'iril Hunt, iiispeclcur des manufacliires, nous apprend qu’un grand nombre de cerlKicats d’école étaient signés d’une croix, le maître d’école étant incapable d’écrire. Les inspecteurs, tout en se plaignant, étaient obligés d’accepter ces certificats comme conformes h la loi. L’acte de 1 8âA compléta l’acte de 1833, et obligea les maîtres d’école à remplir la minute des certificats de leur main. Enfin, l’acte de 1847, appelé bHI des dix heures, limite Je travail des femmes et des enfants à dix heures par jour; mais il est permis d’employer les hommes un nombre d’heures illimité.

A l’heure qu’il est, grAce à l’elfel de ces mesures, et à l’activité du travail non interrompu, on ne peut méconnaître la prospérité générale dans les centres industriels de l’Angleterre.

« On peut affirmer, ditM. David Chaduick, que le bas prix des provisions et des vêtements uni au taux élevé des salaires, que les facilités pour l’éducation et Inculture mentale, ont mis à la portée des classes laborieuses les moyens d’obtenir plus de bien-être physique {more physical cnmfort) cl les moyens d’obtenir plus de jouissances sociales et intellectuelles qu’à aucune autre période précédente. Pour démontrer ces propositions, dit M. Chadwick, il suffit de parcourir attentivement le taux des salaires payés dans les diverses industries :

* 1° Dans l’industrie du colon, le taux du salaire s’est élevé en moyenne de 10 à 25 pour 100 pendant les vingt années de 1839 à 1859.

l>K l.’lvniSTRIK MODFRNK.

» 2“ Hans l’intluslrie do la soio, l’aufrmenlalinn s'ost êlevôe à 10 pour lÔO (I). *

Kii même temps, le nombre d'iieures de travail a diminué, dans tontes les manufactures de tissus, de soixanteneuf heures par semaine à soixante heures.

Nous l’avouons, ces faits nous ont d’abord étonné ; nous avions abordé cette face de l’étude de l’industrie avec toutes les préventions que pouvait laisser la lecture des écrits de M. de Sismondi et de .M. Léon Faucher; et si nous avons dît nous prémunir contre un entrainement, c’est celui du nouveau converti qui s’aperçoit de l’erreur dans laquelle il était plongé.

Nous ne voudrions pas être accusé d’optimisme ; nous savons que bien peu de personnes échappent à cette tendance de ne voit en Angleterre que les extrêmes de toutes choses ; aucun pays n’a été ou loué ou dénigré autant que l’Angleterre ; mais on ne peut méconnaître et repousser des faits. Ainsi, les salaires ont augmenté, les heures de travail ont diminué, les denrées ont baissé de prix; tous les objets manufacturés, vêlements, etc., ont diminué consnlérablement. Ce sont là des faits positifs, personne ne peut les nier.

On se demande vraiment comment des esprits distingués peuvent encore invoquer d’anciennes déclamations qui avaient peut-être quelque fondement il y a vingt ans, mais qui certes n’en ont plus aujourd’hui. Est-ce qu’à l’heure qu’il est, la population ouvrière employée dans les filatures, les lissages et impressions de tissus, tra-

(I) Oi> llie Hiiffs of lirtÿfj, p. la.

(.0NSlnftnATIO^S OfcNÉRAt.ES. 121

vaillant dix heures par jour, avec le samedi depuis doux heures et le dimanche de loisir, peut être considérée comme dans un état de souffrance ? Est-ce que des enfants qui ne peuvent fréquenter les fabriques avant IMge de treize ans, à moins qu’ils ne passent la moitié de leur temps à l’école, sont condamnés à la dégradation morale et physique ?

Des lois ont été nécessaires, il est vrai, et à la honte des gens à qui l’appAt du gain faisait oublier les lois de l’humanité. Ces règlementsétaient d’autant plus indispensables que partout où ils avaient laissé une liberté absolue, les mêmes abus ont continué. La loi avait oublié les ateliers de teinture et de blanchiment, généralement liés à l’impression des tissus. Prés de vingt ans s’étaient écoulés depuis que des mesures avaient été prises, et lorsqu’on pouvait espérer que l’enfance était suffisamment protégée, on découvre dans quelques ateliers de teinture et de blanchiment que des enfants, travaillant quelquefois quinze et dix-huit heures par jour, sont privés de sommeil, renfermés dans des étuves ou dans des chambres chauffées au delà de ce que la santé peut supporter. On apprend que des malheureuses jeunes filles de dix à dix-huit ans ne prennent que quelques heures de repos sur des amas de pièces d’étoffes; qu’elles passent subitement d’une chambre chauffée à l’excès à une atmosphère humide et glaciale.

Mais, il faut le reconnaître, en général l’effet des mesures prises par le gouvernement a été des plus eOicaces, et l’on ne peut nier (|ue la po|iulation des manufactures, filature.

DE l’industrie MODERNE.

Iis.sage, impression de tissus, ne se trouve à l’heure qu’il est dans l’état le plus satisfaisant. A Manchester, Halifax, Leeds, Bradford, en Angleterre ; Glasgow, en Écosse; Belfast, en Irlande, on cherche en vain le spectacle de ces misères et de ces souffrances auxquelles la lecture de publicistes français consciencieux nous avait préparés ; mais leurs écrits datent de vingt ans, et leurs renseignements de plus loin encore.

f Nous avons changé tout cela, > me disait un manufacturier du Lancashire, à qui j’exprimais mon étonnement. Ce qui frappera tout étranger qui visite queli(ue grand centre manufacturier. Ici que Manchester, c’est le costume des ouvrières le dimanche. Il lui sera dilficile de les reconnaître sous ces vêtements conforlahlcs, identiques avec ceux des femmes de la petite bourgeoisie du continent. Si cet étranger s’enquiert du prix de ces vêlements, il s’étonnera que l’on puisse s’habiller avec si peu de dépense. 11 pourra demander quel est le grand seigneur qui a établi ce parc au centre d’une ville d’ouvriers et de fabriques, et il apprendra que ce grand seigneur est tout le monde, et qu’avec quelques deniers, chacun a la jouissance de ce parc; ou que jardin public, il a été créé par la cotisation des enrichis de l’industrie. 11 pourra encore demander qui habite ces petites maisons à un étage, toutes indépendantes les unes des autres; il apprendra que ce sont des ouvriers. S’il entre dans une de ces maisonnettes, il verra que le gax l’éclaire, que l’eau y arrive. S’il assiste au repas de l’ouvrier, il verra sur sa table de la viande, du pain de première qualité, des

CONSmÊRATIONS r.ÈNÊRAI.ES. 123

pommes de terre, de la bière, du beurre et du fromage.

Une classe nouvelle s’est développée en Angleterre par l’industrie ; elle se retrouve partout où le travail est prospère. C’est pour elle que des villes nouvelles se sont créées ; pour elle que se construisent ces rues bordées de petites maisons où régne l’aisance, où la prospérité augmente chaque jour, et où se développent les forces les plus vives de cette société anglaise qui se répand sur le monde entier, qui le remplit de ses entreprises et de son activité.

Il nous sera permis d’insister sur le régime industriel en Angleterre. Il forme un tout dont quelques parties ne peuvent être détachées sans préjudice pour l'ensemble. L’état des choses en ce pays est donné si souvent en France comme exemple ou comme épouvantail, que l’on ne saurait trop établir les faits dans toute leur réalité. Nous entrerons dans quelques détails sur les moyens d’instruction des classes ouvrières.

En Angleterre, le gouvernement intervient, on le sait, aussi peu que possible dans les affaires (|ui peuvent se régler entre les citoyens. Instinctivement , et avec raison, la nation anglaise considère avec effroi toute intervention de l’État, qui leur parait un acheminement à cette sorte de communisme qui, sous prétexte d’utilité publique, enlève toute individualité, paralyse tout progrès.

Jusqu’en 1833, le gouvernement anglais n’était inter-

DF. l.’l\Dl.STRIK MODERNE.

venu en rien ilans l’éclucalion populaire ; mais celle année, le parlemenl vola une modique somme de 20 000 livres slcrling (500 000 fr.) pour l’érection de bdtimcnls d’école. Ces secours auginenlèrenl inscnsiblemenl dans la suile, mais ils soulevaienl en même lemps des opposilions presque insurmonlables. Ce que l’Étal ne pouvait faire, desparticuliei-s l’onl réalisé. Dès l’année 1821, des institutions semblables au Conservatoire des arts et métiers de Paris, sur une échelle moindre toutefois, s’établirent dans la plu|iarl des villes de l’Angleterre et de l’Écosse. Des athénées, dont les memhres trouvent des bibliothèques, des salles de lecture, des s;illes de cours où enseignent des professeurs, se créaient en même temps. En 1823, fut éU«bli le Mechmiical Institution de Glasgow. La même année, Liverpool en possédait un semblable, Londres également; en 1824, Aberdeen; en 1825, llirmingham ; en 182(5, Drislol. Une fois l’impulsion donnée, le nombre de ces insliluLs se multiplia d’une manière vraiment extraordinaire.

D’après un relevé fait par .M. Hudson, le nombre dos institutions de ce genre, soit scientifiques, soit littéraires, s’élevait dans le royaume uni, en 1851, à 702 ; le nombre des membres coopéraleurs, à 120081; le nombre des volumes contenus dans les bibliothèques, 5 815 516, cl le nombre des salles de lecture, à 408 (I). Toutes ces institutions ont été créées par dos particuliers; elles sont soutenues par des contributions privées.

(I) Thf lliflory (if Ailull rdiiralion, liy F. W. Iliidüon. iSM.

CO.NSIDÊRATIOXS (lÉNÉRALtS. 125

Ün a reproché à ces instiliilions de ne pas répondre tout à fait à leur but primitif, qui était de réunir les ouvriere et de les instruire. Les ouvriers proprement dits en profitent peu, et cela s’explique par leur genre d’occupations. Ce sont surtout les membres de la classe moyenne qui en profitent. J’ai fait la mêtne remarque dans les divers instituts d’Angleterre et d’Écosse que j’ai visités, mais je n’en ai jamais vu de complètement délaissés. Dans beaucoup d’entre eux, les écoles des enfants occupent une partie du local ; le soir, il se fait des cours.

11 ne faut pas juger de l’utilité de ces institutions par le nombre de personnes qui les fréquentent. 11 suffit que quelques personnes en profitent pour qu’elles remplissent parfaitement leur but. Un professeur aura rendu un grand service, si dans le cours de sa carrière il a formé quelques élèves distingués; de même une institution scientifique, une école, une bibliothèque, aura renqdi son objet, si quelques intelligences peuvent s’y développer. L’influence de l’enseignement s’exerce le plus souvent indirectement. New ton, par exemple, n’avait quelquefois pas d’auditeui-s au coui-s qu’il faisait à Oxford : aurait-il fallu supprimer sa chaire, parce qu’elle n’avait pas d’utilité directe? Faut-il mesurer, par exemple, l’utilité des chaires de langues orientales par le nombre des élèves qui suivent ces cours ? Les plus grands hommes de la science n’ont pas toujours été compris et goûtés du public immédiat. D’un autre côté, de grands savants se sont manifestés en quelque sorte accidentellement : Franklin, Watt, Scheelc, .''tephenson et tant d’autres aujourd’hui vivants. Le véritable

Ut L'ilNULSIHIt MUI)tH^E.

rôle des établissements scientifiques est : 1* de permettre à des hommes supérieurs de professer, de travailler, de faire des découvertes scientifiques; 2” de former des élèves. (Test souvent parmi les ouvriers que se trouvent les Watt, les Arkwriglit, les Crampton, les Slephensun, dont le génie naturel pourra se développer aux sources de l’instruction scientifique, et qui rendront au centuple tous les sacrifices bien légers que la société se sera imposés pour soutenir ces écoles de l’industrie. Tous s’accordent, en Angleterre, pour reconnaître l’heureuse influence que ces institutions exercent sur les classes industrielles. Elles ont développé au plus haut degré le goût des connaissances scientifiques, et sont pour beaucoup dans l’élévation de conlre-inaîti es et même de simples ouvrière au rang de chefs d’industrie riches et puissants. Les exemples de celte élévation rapide sont fréquents : il n’est personne ayant visité les contrées industrielles de l’Angleterre et de l’Écosse, qui n’ait entendu citer l’origine à la fois humble et honorable de ces enfants heureux du travail.

On est certes en droit de réclamer pour l’industrie qui enrichit une contrée les moyens de répandre les notions scientifiques dans toutes les classes de travailleurs. On ne peut opposer ici des raisons d’économie, jamais on ne taxera un gouvernement de prodigalité dans cette direction. Tout ce qui tend à développer l’industrie, à l’aider, à la stimuler, ne sera jamais un sacrifice inutile pour l’État.

Ce développement spontané des tnoyeiis d’instruction

CUNSII)ÈKAT10i\S tiÊISËIIAl.ES. 127

en Angleterre est évidemment un symptôme des besoins réels de la nation. Là, rien de forcé, rien qui ressemble à un système général, conçu et mis à exécution par un pouvoir supérieur. Ces institutions soutenues par des souscriptions individuelles expriment donc un besoin, et peuvent être considérées comme l’accompagnement naturel du développement de l’industrie chez nos voisins.

La vulgarisation des notions scientifiques est aujourd’hui un auxiliaire obligé de l’activité industrielle. Le mouvement de progrès continu, qui est un des caractères de l’industrie de nos jours, est loin de s’arrêter. Les résultats prodigieux, inattendus, qui ont rempli notre époque, ne sont peut-être que le prélude de nouvelles découvertes. Si des éléments nouveaux devaient surgir encore, c’est de la science que nous devons les attendre ; c’est dire assez que rien de ce qui peut l’encourager, la faire avancer, ne doit être négligé. Mais l’ére des inventions fondamentales, qui date de la fin du xviir siècle, dût-elle se fermer aujourd’hui, la science ne continuerait pas moins à être l’auxiliaire obligé de l’industrie. L’instruction est par elle-même un assez grand bien, pour qu’il ne soit pas nécessaire d’insister sur le côté tout pratique de son influence. Mais la diffusion des sciences est devenue une nécessité pour les progrès de l’industrie. Des ouvriers qui comprennent les opérations auxquelles ils se livrent, des contre-maîtres fjui dirigent, seront bien su- |)érieiii's à des ignorants empiriques. 11 serait fâcheux sans doute qu’ils fussent de purs savants, des théoriciens cherchant constamment à modifier les procédés acquis ; mais

Ut l.’lNULSlBlt MOUtHNE.

aujourd’hui que l’ouvrier joue un rôle prescjuc tout d'in- Iclligence dans le Iravail, c’est un service à lui rendre, un devoir même pour ceux dont il dépend, de mellrc à sa portée les moyens de s’instruire, la possibilité de s’élever.

Nous n’avons pas encore parlé du chef d’industrie ou de l’entrepreneur. C’est là un type nouveau qui n’existait pas dans les temps qui ont précédé. Il possède le capital ou il représente le possesseur du capital, et seul il est responsable. La comparaison (ju’on a fait parfois entre un chef d’industrie et un chef d’armée n’est pas aussi prétentieuse »|u’clle en a l’air au premier abord, et après avoir vu et appris beaucoup de choses intéressantes, lorsque j’ai osé avoir une opinion à moi, j’ai trouvé dans le chef d’industrie une des personnalités les plus originales et les plus remarquables de notre époque.

L’industrie est entrée dans la voie des perfectionnements, elle est liée au mouvement scientifique, (jui par sa nature progresse toujours. C’est en favorisant le développement de ces conditions nouvelles que le chef d’industrie augmentera ses bénéfices, et non point en cherchant à restreindre la part de l’ouvrier son semblable, qui, comme lui, a son existence à pourvoir, sa famille à nourrir et à élever. Par l’épargne, l’industriel augmente son capital; par l’accumulation du capital, par un >isage intelligent de tous les agents dont il dispose, il augmente scs bénéfices, dont personne ne cherche à lui nier la légitime acquisition.

C’est ainsi que, commençant avec des moyens limités, de siuqdes ouvrici’s ont créé l’industrie moderne, cl sont

CONSIDÉRATIONS GÊNÉIlALtS. 129

(leveinis île iniissaiils iiiduslriels. C’est ainsi qu’une classe nouvelle s’csl créée, égale par sou importauce aux propriétaires du sol, comme eux possesseur d’une richesse à laijuelle l’ensemble de la population participe en y trouvant des moyens do travail, et par suite d'existence aisée. C’est grâce à l’initiative, à l’intelligence, au travail des industriels des quatre-vingts dernières années, que les inventions d’Arkwright, de Watt, de Cort, de Leblanc, de Girard, ont réalisé au delà de ce que les esprits les plus hardis auraient osé espérer.

Cette classe active, entreprenante, aujourd’hui nombreuse et puissante du Lancashire, du Yorksbire , de Sbeiïield, Birmingbain, Glasgow, a son origine dans les artisans de la fin du xviii siècle, les tisserands, les forgerons, moins nombreux alors, qui, par leurs épargnes et leur travail, sont devenus chefs d’industrie et ont grandi avec elle. Il existe aujourd’hui en Angleterre plusieurs baronnets dont le respectable berceau de famille est la maisonnette où quelques métiers se mouvaient à la main, où le coton se filait au rouet, et qui s’est transformée jieu à peu en une usine où tous les instruments nouveaux étaient successivement appliqués.

Il n’est même pas nécessaire de remonter si haut pour retrouver l’exeriqile de ces fortunes rapides. 11 n’est pas rare d’entendre aujourd’hui des industriels se vanter de ce que leur père était un simple ouvrier fileur, tisseur ou forgeron, iiui s’établit à son compte au moyen de quelques épargnes, et a laissé à ses fils plusieurs usines en pleine prospérité.

UK I.’lXDÜSTRIE MOUKRNK.

Nous nous sommes livré à une sorte d’enquèle sur l’origine de la plupart des grands industriels, ingénieurs ou commerçants de la Grande-Bretagne ; chacun peut refaire aisément une pareille élude, car c’est là souvent le sujet des conversations dans les districts manufacturiers de l’Angleterre. Ou se convaincra que l’immense majorité des grands ingénieurs, des grands industriels, ont été au début de simples ouvriers, de pauvres commis.

On se figure généralement en F’rancc, et c’est un préjugé que M. Léon Faucher a contribué à répandre, qu’en Angleterre le crédit et les capitaux se trouvent concentrés entre les mains de quelques pei-sonnes, dont la possession formerait une sorte de monopole. C’est là une erreur : aujourd’hui les capitaux sont à la recherche de l’intelligence et du travail, et si quelque chose peut surprendre au contraire, c’est la facilité avec laquelle des usines nouvelles s’élèvent, créées, dirigées par des hommes nouveaux, souvent d’anciens ouvriers.

Nous nous trouvons ici en opposition avec les idées généralement reçues en France. L’Angleterre, dit-on, est un pays à institutions aristocratiques, tout doit être sur le même pied; comment cette sorte d’égalité pourrait-elle exister?

L’Angleterre n’a pas fait une révolution égalitaire officielle , il est vrai ; elle n’a pas aboli par décret tout ce qui lui venait dos siècles fiassés, mais c’est cher elle (|ue certains éléments nouveaux ont pris, avec leur raison d’être, leur plus grand développement. Ainsi, on apprendra peut-être avec étonnement qu’il n’cxislo

CONSIDÉRATIONS GÊNÊRAI.KS. 131

1)38 de contrée en Europe où il y ail moins de monopoles qu’en Angleterre, et où l’homme de talent trouve, on dehors de la hiérarchie militaire, administrative ou cléricale, moins de diflicultés pour s’élever. Nulle part le capital n’est plus accessible qu’en Angleterre, parce qu’il n’est pas entre les mains de gens à qui l’État a donné un caractère que le public prend pour ofliciel. Personne en Angleterre ne tourne les regards vers l’État; on n’attend rien de lui. On chercherait en vain, dans celte Angleterre si aristocratique, ces castes de fonctionnaires privilégiés qui monopolisent tout en leurs mains et ferment l’accès aux nouveaux venus, quelque supériorité que ceux-ci possèdent.

On croit assez généralement qu’il est possible de former des contre-maîtres ou des chefs d’industrie, en gardant des jeunes gens pendant deux ou trois ans dans une école. 11 semble que l’obtention d’un diplôme réponde à tout. On forme, il est vrai, des hommes ayant une idée générale de l’industrie et des sciences d’application ; mais lorsqu’ils ont terminé leurs études, ils sont trop vieux pour apprendre la routine d’un genre particulier d’industrie, sorte d’apprentissage indispensable, et le plus souvent ils sont inutiles et restent déclassés. En Angleterre, les chefs d’industrie, les contre-maîtres, les ingénieurs même, se forment par la pratique ; la théorie seconde les connaissances pratiques, et tout en faisant cette sorte d’apprentissage, ils étendent leurs connaissances par les moyens d’instruction répandus partout aujourd’hui. C’est ainsi que se sont formés la plupart des grands ingénieurs de l’Angleterre.

DK l,’l?ll)LSrniE SIODtBNE.

Kii France, chaque père se dit : L’Étal se cliarpera de mes lils, ils seront l'oiiclionnaires. Kn Angleterre au contraire, celui qui a recours aux fonctions de l’Étal est généralement considéré comme incapable, et est placé dans l’opinion beaucoup au-dessous de l’homme indépendant, (jui trouve dans son travail et ses talents les ressources que d’autres demandent à des emplois salariés par l’Étal.

On ne peut s’empêclier d’apprécier celte vie active de la société anglaise, qui trouve dans le travail l’indépendance et celte véritable satisfaction qu’un Anglais, qui connaissait parfaitement la France, m’exprimait un jour en ces termes : « En France, vous êtes gais ; mais nous, nous sommes contents. »

On envie vraiment ces jeunes Anglais de dix-seplà dixhuit ansqui rendent déjà des services, landisqu’en France on maintient indéfiniment la jeunesse dans une espèce de tutelle, et on lui enlève en quehjue sorte le droit d’être quelque chose par elle-même.

En France, une jeunesse laborieuse et intelligente fait l’assaut lie quelques emplois distribués par l’Étal, lorsque l’activité industrielle ou agricole lui olfrirail des ressources illimitées. (Jue de jeunes gens pourraient trouver aujourd’hui l’indépendance et la dignité en exerçant leur activité par les relations avec l’élraiiger. Mais ou ne permet pas à la jeunesse d’oser, et celui qui va au loin chercher la fortune et les moyens de travail, est considéré comme un aventurier.

On dit, assez généralement, que les Français ne peu-

(;0NSll>KHA110NS «iÉNÉIIALES. 133

vent pas réussir hors de chez eux; t’esl là une grande erreur. Les rélugiés proleslanls IVanv-ais ont porté l'aclivilé industrielle et commerciale dans toute l’Europe. Mais la raison de la difficulté pour un Français de réussir hors de chez lui, est son ignorance profonde de tout ce qui n'esi pas son pays. Si son éducation a été très soignée, il coniiaitra parfaitement les langues mortes, l’histoire ancienne, mais il ne saura pas même lire un mot d’anglais ou d’allemand, (jui sont, avec le liv.nçais, les langues au moyen des- (|uelles on se met en rapport avec tous les membres de la société industrielle, et il ne connaîtra le plus souvent, des antres nations, que leurs faiblesses ou leurs ridicules.

lin ne peut méconnaître que des éléments nouveaux sont intervenus depuis moins d’un quart de siècle, par suite des rapports (|ui se sont établis entre lesdilférentes |>arties ilu monde. 11 est un lieu commun qu’on répète sans cesse, qu’il n’y a plus de distances ; que la vapeur et le télégraphe électrique ont rapproché les contrées les plus éloignées. Mais on ne parait pas se douter que ces modifications doivent entraîner des changements considérables dans les relations internationales. Beaucoup de personnes même seraient étonnées d’apprendre que noos assistons de nos jours à une révolution industrielle semblable à celle qui fut la conséquence des découvertes du xv' siècle.

Il se présente aujourd’hui un champ vaste à l’activité des Européens. L’ancien système colonial qui avait pour base la conquête par la violence, la domination territoriale et le monopole exclusif des transactions, a été remplacé en principe par la liberté pour les colonies de faire

V6ti

UE e'inuustrie MUUëR.NE.

le coinnierce avec Uuilcs les nations inilistinilcment (I). Nous voulons ad mettre que les Fran(;ais ne sont pas colonisateurs, mais est-il admissible qu’ils soient, par leur nature, incapables d’entretenir des relations commerciales, d'établir des rap|)orts avec des contrées lointaines, et qu’il faille abandonner ces ressources aux étrangeiî.

Nous ne dirons certes pas à ceux (|ui se trouvent beureux chez eux, de ebereber au loin la fortune, mais nous indiquerons ce but à cette jeunesse embarrassée de l’emploi de ses facultés. Nous montrerons à la jeunesse fiançaise les ressources immenses que les Hollandais, les Américains et les Anglais sont aujourd’hui seuls à exploiter, et qui sont à la portée de tous ceux qui osent. N’est-il pas digne d’une nation comme la France de participer à cette activité industrielle qui s’étend à toutes les parties du globe.

Le rôle de la France dans les événements de tous les ordres qui surgis. ont de nos jours, cl qui impriment à la société un caractère nouveau, est grand sans doute. Mais un pays ne peut, sans danger, compter uniquement sur ses propres ressources, quelque considérables qu’elles soient. Il est une tendance exagérée dans notre pays, de ne juger les étrangers que d’après ce que nous voyons chez nous, et de conserver des illusions qui entravent le véritable progrès. Nous désirerions voir la France sortir de cet

(I) n ii'esl pai* besoin de rappeler que le mol colottie ii'cst en quelcjiic sorte plus applicable aux possessions anglaises. Le CHinada, l'Australie, posscdenl des inslilulions politiques indépendantes. L’Inde sera à son tour constituée sur le même modèle.

CONSIDÉRATIONS OÉNÉRALES. 13À

isolement, de ce dédain pour tout ce qui n’est pas la France, ou n’imite pas la France. L’ignorance de certaines choses est encore prise, chez nous, pour une preuve de supériorité d’esprit et même de goût, et l’on croit réver vraiment en entendant les organes les plus sérieux de l’opinion témoigner de leur indifférence ou même de leur dédain pour des questions d’un intérêt vital.

Depuis trente ans, l’industrie a pris une place considérable dans la société; aujourd’hui, les rapports avec les autres pays sont devenus incessants; les frontières ne sont plus que des barrières fiscales ; des contrées lointaines réclament l’application des conditions nouvelles, et offrent un champ vaste pour l’activité surabondante de toute société prospère. Mais cette révolution a surpris la société de noBjoui-s, et nous nous trouvons avec des différences de langue, de mœurs, d’usages, qui forment une barrière qu’une instruction commune à tous peut seule faire tomber.

Les questions que nous avons abordées dans ces considérations générales sont plus importantes qu’on ne le croirait au premier abord, elles touchent à des intérêts graves; elles font partie de ce que l’on nomme la question sociale, dont la déclamation et l’ignorance ont si étrangement abusé.

Deux systèmes sont en présence, qui interprètent cha-

ni; I.’IMH STRIE MODF.R.M’..

13fl

cun à leur manière les phènoinciies sociaux. L’un ailmel que si l’on abandonne la société A sa libre évolution, on ne peut attendre que misères et souflrances, ct(|u’il appartient aux gouvernements de remédier par des lois à ces maux inévitables. L’autre système, au contraire, admet que, par la force seule des choses, par le courant naturel, il ne peut exister de souffrances dans la société que d’une manière exceiilionnelle et transitoire. Les premiers invoquent l’intervention de l’Klat, soit pour s’opposer à la marche du progrès, soit pour refaire artiliciellement un état social mieux approprié à nos besoins ; ainsi se trouvent réunis des conservateurs qui s’opposent au libre développement du progrès, et des socialistes qui veulent refaire la société. Les uns et les autres emploient les mêmes arguments; les uns et les autres réclament l’appui de l’État, rintorventioinle l’arbitraire contre la liberté. Les partisans de l’autre système réclamentlaliberté, le laisser-faire, tant préconisé au xviii' siècle ; ils puisent leur conviction dans la nature même des choses, dans l’observation des faits ; ils acceptent le courant, soit parce qu’il est inutile de lui résister, soit dans la croyance à une harmonie qui fait ipie chaque chose a sa raison d’être, que les grandes lois qui régissent les sociétés sont immuahles et tendent toutes linalement au bonheur de l’humanité.

Sans partager cet optimisme, on ne peut méconnaître que ce serait à désespérer vraiment de l’avenir de la société, si l’on pouvait supposer qu’elle se laissât entrainer dans une direction fausse. Heureusement il n’en est rien ;

la science, l’élude des laits el de l’histoire le démontrent.

A chaque époque de l’iiistoire, dans toutes les parties du inonde , des sociétés ont existé avec toute l’apparence d’un état normal satisfaisant, quoique placées dans des conditions fort différentes les unes des autres. L’homme ne suliordonne pas uniquement son existence à une question de bien-être , il est vrai, mais cependant il le recherche toujours. Aussi lorsqu’on évoque l’image de la misère et des souffrances dans les siècles passés, on est tout aussi peu dans le vrai que lorsqu’on oppose l’état de la société aux temps passés avec ce qu’elle est de nos jours.

Le progrès de l’industrie et le bien-être qui en est la conséquence ne représentent qu’une seule face de 1a civilisation ; il est des conquêtes morales et intellectuelles plus précieuses pour l’humanité que les découvertes dans le domaine de l’industrie. Ce bien-être tant recherché n’est pas réalisé d’aujourd’hui seulement ; mais il a pris de nos joui’s une autre forme, il nécessite des conditions nouvelles ; l’état normal consiste à les atteindre.

Nous n’avons étudié dans les pages qui précèdent f|ue les questions liées intimement à l’industrie moderne; le rôle des sciences dans l’industrie, le travail dans sa forme nouvelle, l’inlervenlion el l’influence des conditions nouvelles du capital sur le sort des ouvriers et sur le bienêtre des classes nombreuses.

Nous ne devions qu’eflleurer ce dernier point ; notre but n’élail pas d’énumérer les avantages que la société a retirés des decouvertes modernes et de leur application, et ceux qu’on est en droit d’attendre de la libre expan.'iioii

DE L’[NDüSTRIE moderne.

UR

des conditions nouvelles d’échanpe entre nations; ces résultats sont assez évidents par eux-mêmes. Toutefois des événements de nature à modifier les conditions anciennement existantes en France, événements qui consacrent, dansla pratique, les idées préconisées parl’économie politique, ont amené de nouveau l’attention sur ces questions. Le gouvernement français, mû par une louable^ spontanéité, a résolu dansle sens du progrès des questions longtemps en litige. A l’heure qu’il est, les adversaires les plus redoutables comme les plus logiques de ces mesures libérales ne nient pas que les facilités dans les échanges ne concourent au développement de l’industrie ; ils ne mettent même plus en doute que les progrès de l’industrie ne conduisent à ce que l’on appelle la richesse ; mais ils se demandent si tous ces changements contribuent au bonheur des hommes, et s’il est d’une bonne pratique comme d’une bonne morale, de chercher ê stimuler le développement de l’industrie.

Dans ses nouvelles Études sur l'économie sociale publiées en 1837, M. de Sismondi a cherché à démontrer que la forme nouvelle du travail industriel était une source de mi- .sère pour la classe ouvrière. L’illustre écrivain condamne les machines, et oppose à l’état social actuel le régime des corporations du moyen .Ige, au temps des restrictions de toute nature qui empêchaient la concurrence, arguments que l’on croyait cependant vaincus depuis longtemps par les armes de la science tout au moins. Ce plaidoyer en faveur d’une cause perdue semblait oublié, lorsque aujourd’hui même tous ces arguments ont été

CUNSIDÊKATIONS GÉi^iKRALLS.

rejuis un à un, cl opposés aux réformes coinmercialcs à l’ordre du jour. M. de Sisinondi a exposé avec lalenlce que d’autres ont répété sous une forme variée sans aucun changement dans le fond. C’est donc en face des arguments de M. de Sismondi que nous nous retrouvons aujourd’hui.

« L’aisance d’un pays s’accroit-elle avec sou industrie '! se demande M. de Sismondi. Voit-on la maison du pauvre mieux garnie, sa garde-robe plus.étoffée, les provisions de tout genre plus abondantes sous son toit, à proportion de ce que la nation à laquelle il appartient produit davantage? Voit-on les heures de travail de l’ouvrier raccourcies, ses efforts musculaires moins fatigants, son labeur moins monotone et moins ennuyeux, son repos plus tranquille à proportion de ce que le vent , la chute des eaux ou la vapeur font une plus grande partie de son ouvrage (1).* A ces questions nous répondons avec assurance oui. Ces résultats sont obtenus ou bien prés de l’être dans les pays où les conditions nouvelles se sont librement développées ; nous espérons l’avoir montré dans les pages qui précédent. Ceux qui s’opposent aux réformes n’osent pas regretter tout haut l’ancien régime, mais ils s’opposent de toutes leurs forces à ce qui peut nous en éloigner. .

Le\oici ce régime industriel, tel que M. de Sismondi luimême le dépeint : « Les bourgeois s’étaient réservé autant de monopoles qu’ils exerçaient de métiers, et ils recueillaient sur leurs conciloyensics bénélices dcces monopoles ;

(I) Sismondi, £'tndts sur l'rconomie sociale, 1837, t. Il, |>. 281.

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cVst-à-fliri* qu’ils lenaicnl toujours le marché imparfaitement garni, qu’ils vendaient cher et avec de grands hénélices,et qu’ilsmeltaient peu di.'zèle au perl'ectionnemenl de leurs marchandises, qu’ilsétaieut sûrs d’en trouver toujours rêconlement. Ils ne se faisaient jamais concurrence les UNS aux autres, ils ne vendaient jamais à méprix ; ils ne faisaient jamais baisser les salaires par la concurrence, et comme ils n’avaient de pauvres que ceux, en petit nombre, (lu’un accident mettait boi’s d’état de travailler, ils les supportaient eux-mèrnes : cha(|ue corps de métier avait sa bourse, et recouraitrareraentauxliopitaux. Ceux-ci, fondés par des hommes charitables, sullisaient aux besoins de la population ; le nombre d(! lits se trouvait proportionné aux indigents de la génération suivante : on ne s’était jamais aperçu, jusqu’à la révolution , que les secours de la cbarité créassent les pauvres. »

« Ce système, continue Sistnondi, considéré par rapport aux choses, par rapport à la eréationdes riche.sses et selon les régies de la ebrématistique, était sans doute mauvais; il mettait obstacle en même temj)s à l’abondance, au perfectionnement et au bon marché ; mais sous le rapport des personnes, a-t-on bien calculé tous ses effets en le détruisant? »

M. de Sismondi a posé la question sur son véritable terrain. C’est au nom des travailleurs, des ouvriers victimes des empiétements des machines et du capital, qu’il combat le régime nouveau de l’industrie. Nous croyons avoir démontré que ces craintes étaient vaines, et (|ue les classes nombreuses, plus que toutes les autres classes de

CONSIDÉRÂT IONS CÉNÈRAI.I-S. 141

la société, ont gagné à ce régime nouveau, [larce qu’elles avaient plus de progrès à faire.

Nous avons dit déjà (jue les questions de .salaires, de monopoles, de garanties contre la concurrence, étaient doiuiuées aujourd'liui par la (juestion d’abondance de la production, du bas prix des objets de première nécessité, qui mettent à la portée de l’ouvrier tout ce qui concourt à son bien-être.

Il est un fait que l’on méconnaît généralement, et ([ui cependant mérite toute l’attention, car il est un des caractères les plus saillants de l’industrie moderne, c’est (juc les créations parles instruments nouveaux de travail s’adressent surtout aux classes nombreuses. L’industrie moderne n’a rien créé en effet cpii ii’exislàt déjà sous une forme analogue; mais les instruments nouveaux de travail ont rendu accessible à l’ouvrier, (]ui dépend d’un salaire journalier, tout ce ejui jadis n’était acce.ssiblc qu’à quel- (]ues rares privilégiés.

Est-ce là ou non le |»rogrés? Ou bien devons-nous regretter pour l'ouvrier l’ancien régime, alors (|ue le travail n’était pas libre, que la concurrence était prohibée ; ou bien ne voir de perspective, pour l’avenir, que dans l’application de quelque svstéme artiliciel sorti de toutes pièces d’un cerveau humain, systèmes qui tous jusqu’à présent réclament de riiornine, pour première condition, l’abandon de son indépendance et de sa dignité?

Est-il encore nécessaire aujourd’hui de défendre l’industrie dans sa forme nouvelle contre les attaipies de ceux qui, méconnaissant l’heureuse transformation quelle

DE L'l^bliSTRIb MODERNE.

a opércû dans le sort des classes les plus nombreuses, s’écrient que nous marchons au culte des intérêts matériels, que les sentiments nobles et désintéressés font place aux préoccupations les moins élevées, et que les travaux de l’intelligence, les beaux-arts, menacent de disparaître sous cet envahissement des préoccupations matérielles. D’autres, avant nous, ont démontré déjà que les progrès industriels ont au contraire pour conséquence d’émanciper l’homme en le libérant de ces lourdes charges, exigences de sa nature, auxquelles, dans l’enfance de la société, il consacrait tout te qu’il avait de force, qui absorbaient tout son temps, toute son intelligence.

Il n’est plus permis aujourd’hui de vanter l’oisiveté, (|ue l’on croit propice aux travaux de l’esprit, et de l’opposer à l’activité industrielle qui les rendrait impossibles. Dans cette antiquité où les philosophes témoignaient un si profond dédain pour le travail industriel, l’imprimerie eût été parfaitement inutile, le nombre des lecteurs étant des plus restreints. Dans l'antiquité, la vie sociale s’était réfugiée dans une intime minorité; pour quelques philosophes, (juelques poètes, quelques grands orateurs et quelques grands gueiTiers, qui brillent d’un vif éclat dans l’histoire, et resteront d’éternels modèles, on est épouvanté, en songeant à la condition de l’immense majorité de la population réduite en esclavage.

Les découvertes modernes n’ont rien changé aux conditions dans lesquelles vivaient quelques privilégiés. Telle personne pourra se reporter par la pensée à vingt siècles en arriére, et sauf quelques modifications peu importantes

C0.^S11)ÉRAT10^S üt.XtRAI.ES. t/|3

dans la vie extérieure, se ligurer que rien n’est changé autour d’elle. Mais il est toute une classe d’êtres humains qui n’existaient moralement pas, dont la vie, les souffrances ou les joies ne comptaient absolument pour rien, qui aujourd’hui forment une partie importante de la société. C’est à cette classe nombreuse que l’industrie moderne s’adresse surtout par ses productions; que, secondée par la science, elle accomplit une révolution sociale, paciliqudment, sans secousses. C’est en cela (|iic, pour nous, l’industrie est digne de toute l’attention, et mérite une étude approfondie.

Ce serait une tâche matériellement impossible que de réunir en un seul ouvrage tous les détails que comporte l’étude des diverses branches de l’industrie. Ce but a été atteint dans des encyclopédies, dans des dictionnaires. Tel n’est pas le but qu’on s’est proposé ici.

Nous cherchons à grouper dans cet ouvrage les éléments principaux qui constituent les différentes industries; nous voulons surtout faire ressortir les liens qui les unissent, soit entre" elles, soit aux questions plus générales que nous venons d’indiquer. Nous considérerons les brandies spéciales de l’industrie aux trois points de vue suivants :

1’ L’historique du développement de chaque industrie.

2° L’étude des éléments scientifiques ou des procédés.

DE I.’lNDlSTRlE MODERNE.

3“ La pai l des f|uestions économiques, ou des rapporL< (|ui existent entre l’industrie spéciale et les questions générales de production, de consommation, d’échange, etc.

Nous avons indique, dans la préface de cet ouvrage, cc que nous conq)renioris plus |iarticullérement sous la dénomination d’industrie. Noire intention n'a pas été de nous limiter à l’industrie manufaclurière , et quoique nous n’étudiions i)as l’agriculture, nous traiterons cependant des produits agricoles intimement liés à l’industrie proprement dite.

11 sembh', au ()remicr abord, que le champ de l’industrie soit en (|uelque sorte illimité ; il semble que les spécialitL^s qu’elle comprend doivent échapper, par leur multiplicité, à une coordination <]ui permette leur étude sous une forme concise et abrégée. .Mais plus un sujet, quelque vaste qu’il soit, a été étudié dans ses diverses parties, plus il est possible de le présenter sous une forme concise. C’est la marche ordinaire dans les sciences cl leur progrès final, .\lleindre ce but dans cet ouvrage, a été l’objet constant de nos elforls.

DES MÉTAUX PRÉCIEUX

Sous le titre de métaux précieux, nous traiterons de l’or et de l’argent. Ces deux métaux sont unis dans leur histoire ; ils se substituent l’un à l’autre comme monnaie ; ils se rapprochent encore par leur rareté et la similitude de certaines de leurs propriétés.

L’or et l’argent ont été, avec le cuivre, les premiers métaux connus et utilisés par les hommes. Ils étaient employés comme ornements, ils formaient les trésors; ils sont mentionnés souvent comme servant à l’acquisition d’objets ou pour estimer leur valeur, ils étaient par conséquent employés comme monnaie.

D’après les descriptions des auteurs anciens, il aurait existé de grandes quantités de métaux précieux chez les Égyptiens, les .\ssyriens, les Hébreux et les habitants de l’Asie Mineure. Les richesses de Salomon, de Crésus, les trésors qu’Alexandre trouva à Babylone et dans plusieurs contrées tombées sous sa domination, ne laissent aucun doute à cet égard.

Quelle était la source de ces métaux? C’est un point resté obscur. Sous le nom d’Ophir, les historiens désignent des contrées mal définies qui auraient été situées sur les cotes d’Afrique, d’.\rabie et de l’Inde, et d’où l’on aurait

DE l’industrie moderne.

tiré une grande quantité d’or. .Mais la presqu’île de l’Inde ne renferme pas de mines d’or ou d’argent. Ce serait plutôt de parties plus centrales de l’Asie, et même sur le versant sud-est des montagnes de l’Oural, que l’or aurait été recueilli dans ces temps reculés.

MM. Lepechin, Gmelin et Pallas ont visité l’emplacement de ces mines, qui était exploité par un peuple nomade, probablement les Scythes. L’étendue des travaux montre que les anciens travailleurs durent être très nombreux. L’examen de ces restes de travaux prouve que ces mineurs de l’antiquité n’ont connu que les premiers rudiments de l’art des mines, et qu’ils travaillaient avec des instruments très imparfaits. Los minerais riches étaient seuls exploités (1).

Les habitants de l’Inde, dans l’antiquité , possédaient beaucoup de métaux précieux; mais on n’a aucun renseignement exact sur les lieux d’où ces métaux étaient tirés.

Les mines dans le voisinage de la Nubie et de l’Éthiopie produisaient un cuivre cédant de l’or, que les habitants de la contrée savaient extraire. Mais la richesse de l’Égypte en métaux précieux dans les temps les plus prospères provenait sans doute en grande partie du commerce avec les autres nations.

La Thrace et la Tliessalie fournissaient des minerais d’or, et l’Épire de riches minerais d’argent. 11 existait aussi des mines d’argent dans l’Attiijue. Les Romains

(I) Jacob, An Histnrical Inquiry on Precious Ueials, 1. I, p. 43.

I)KS MÉTAUX PRÉCIEUX

trouaient des métaux précieux dans le nord de l’Italie el dans riUyrie.

La grande source de l’argent dans l’antiquité était l’Espagne. Cette contrée fut le Pérou de l’antiquité. Les mines les plus productives se trouvaient dans le sud de l’Espagne. On dit que lorsque les Phéniciens visitèrent pour la première fois l’Espagne, ils trouvèrent l’aident en telle abondance, que pour le transporter, non-seulement ils en chargèrent leurs vaisseaux, mais qu’ils en firent des ustensiles les plus communs, même leursancres. Le travail des mines était alors presque inutile. Le minerai d’argent gisait exposé à la vue, et il suffisait de pratiquer une légère incision pour l’ohtenir en abondance. D’ailleurs, les habitants du pays en ignoraient la valeur. Lorsque ces ressources furent épuisées par l’avidilc des nouveaux venus, le travail des mines devint nécessaire, et il fut imposé aux esclaves (1).

11 serait oiseux de chercher quelle pouvait être la quantité de métaux précieux en circulation dans ces temps reculés, d’estimer le produit des mines, d’évaluer les trésors des États. Rien ne peut conduire à des chiffres de (|uelque certitude, les moyens de comparaison employés par les anciens auteurs ne nous étant que très imparfaitement connus. Aujourd’hui même, avec tous les moyens d’appréciation que nous possédons, les auteurs varient beaucoup dans leurs estimations de la quantité de mé-

(I) Heeren, D« la poltligvs et du commerce det peuples de l'anllquiie, trad. françaiae, t. Il, p. 13. Paris, 1850.

lift - DE L’INDL'STRIE MODERNE.

taux précieux , soit en circulation , soit à l’état d’ornements ou d’ustensiles. Aussi n’insisterons-nous pas sur cette question. Nous renvoyons le lecteur curieux d’étudier ces faits intéressants aux ouvrages spéciaux où la question a été savamment traitée (1).

Au temps de l’empire romain, la question de la possession des métaux précieux acquit de l’importance. Ils constituaient en grande partie la richesse de la ville impériale. Les trésors en or et en argent, qu’on considérait alors comme la véritable richesse, que les princes accumulaient avec une sorte de passion, avaient été enlevés par les conquérants et transportés à Rome. C’est avec ces ressources que les Romains attiraient chez eux les produits du monde connu, pour satisfaire aux exigences de leur luxe. De l’Espagne, de la Gaule, de l’ilalie, de la Sicile, de la Grèce, de l’Égypte, des produits aflluaient à Rome. Il y avait à peine quelque exportation ; ce n’était pas là du commerce. Les contrées les plus éloignées, dit Gibbon,, étaient rançonnées, afin de pourvoir à la pompe et aux raflinements du luxe de Rome. Les fourrures précieuses de la Scythie, l’ambre apporté par terre des rives de la Baltique au Danube, les tapis de Babylone, et d’autres

(1) Heeren, De la politigue el du commerce des anciens. — Jacob, An Historical higuiry into the Production and Consomption of the Precious Metals, 2 vol. Londres, 1831. — A. Boh:kh, Die Slaatshallung der Alhener (Économie politique des Alhcniens), 3' édil. Herlin, 1851. — Dureau de la Malle, Économie politique des Homains. — E. Levasseur, La question de l'or. Paris, 1858. — Micliel Chevalier, Cours d'économie politique, t. III. Paris, 1850. M. Michel Chevalier a résumé dans le troisième vulume toutes les questions qui se rapportent à U monnaie et à la production des métaux précieux.

DES MÉTAUX PHÉCIF.CX

ilt9

produits manufacturés de l’Orient, étaient recherchés par les Romains. L’Inde fournissait la soie, des pierres précieuses, une grande variété de parfums. Les plaintes sur l’émigration des métaux précieux qui servaient à solder ces produits ont trouvé leur écho dans les écrits qui sont arrivés jusqu’à nous (1).

Chez les Romains, les mines appartenaient à l’État. Sous la république, le travail des mines était déjà une peine ; sous les empereurs, il devint la pénalité presque générale. Mais le nombre des mines nouvelles, principalement sur les bords du Danube, nécessita les entreprises privées à condition d’un tribut payé à l’État. C’est ainsi que, sous l’empire, de nouvelles mines furent ouvertes en Dalmatie, en Istrie, en Dacie. Mais l’état d'instabilité, résultat des irruptions des barbares, entravait l’extension de ces travaux. Les mines des bords du Danube furent les premières à souffrir de ces désordres; ce^ influences s’étendirent successivement sur les mines de l’Asie Mineure et de rillyrie. La diminution graduelle de l’esclavage qui alimentait les mines de travailleurs, l’épuisement de plusieurs d’entre elles, et finalement l’absence de sécurité, la rapine, tarirent presque complètement la source des métaux précieux. Ce qui en existait était soustrait à la rapacité des vainqueurs. On ne peut donc s’étonner qu’à cette époque la quantité d’or et d’argent en circulation fût des plus minimes.

Au milieu du vni‘ siècle, les mines de Chemnitz et de

(1) Gibbon, Th» Dteline and Fait of Ih» Roman Empire, t. I, p. 95.

DE L’iNDl'STRIE MODERNE.

Kremnilz, en Hongrie, furent exploitées; elles donnaient de l’or et de l’argent. Au x' siècle, les mines du Harz furent mises en exploitation, mais d’une manière peu suivie. Les mines de Schneeberg, en Saxe, celles de Brixen, dans le Tyrol, d’autres mines en Bohême, en Hongrie, en Espagne, en Suède et en Norvège, fournissaient à l’Europe des quantités assez considérables d’argent (1). Mais ces ressources étaient loin de compenser la diminution des métaux précieux par le déchet, les pertes et l’usure ; la rareté augmenta continuellement. L’extraction moyenne des mines de l’Europe, depuis le viii' siècle jusqu’au xV, n’aurait pas dépassé, d’après M. Jacob, 2 millions de notre monnaie. 11 fallait presque trois fois plus d’argent auxiN”' siècle qu’au viir, pour se procurer le même proiluit; mais l’activité du commerce détermina une pénurie d’argent telle, que jamais les métaux précieux n’avaient eu autant de valÆr que dans les dix premières années du x\T siècle. M. Jacob estime que l’Europe entière, à la fin du XV' siècle, n’avait d’or et d’argent monnayés que pour 34 millions sterling (860 millions de francs), et encore, d’après M. Michel Chevalier, cette estimation serait exagérée. Pendant un espace de deux cent trentesept ans, la Monnaie de Londres frappait si peu de pièces, que la moyenne annuelle ne ferait que 175 000 de nos francs (2). C’est dans ces conditions qu’eut lieu la découverte de l’Amérique.

(!) Dictionnaire universel du commerce {Périt, 1800), art. Mêtai'x pré. ciECX, par M. Levatacur.

(2) Michel Chevalier, loe. cil., t. III, p. 333.

DES MÈrAOX PRÉCIEUX.

On s'est beaucoup exagéré la valeur des trésors que les Kspagnols trouvèrent dans la possession des Mexicains et des Péruviens. Les habitants de ces contrées n’avaient su tirer (jue peu de parti de ces richesses minérales, aux» quelles ils étaient loin d'attacher le meme prix que les conquérants espagnols.

Jusqu’à la découverte des gisements de la Californie, les principales mines du nouveau monde qui ont fourni la plus grande partie de l’or ont été, celles du Brésil d’abord, celles de la Nouvelle-Grenade au second rang, ensuite celles du Chili, enfin celles du Pérou; le Mexique ne venait qu’en dernier lieu. Les mines d’or du Brésil et de la Nouvelle- Grenade restèrent à peu près inexploitées plus d’un siècle après la décoùverte de l’Amérique. Les mines du Brésil n’ont môme été l’objet d’une exploitation étendue qu’au commencement du xvm' siècle. Celles du Chili ont été exploitées les dernières.

Mais c’était surtout par ses mines d’argent que le nouveau monde devait se signaler. Jusqu’au moment de l’invasion du Mexique, l’or seul avait été rencontré en Amérique. Coûtez s’empara de la plus grande partie de l’argent qui existait dans le pays. Les richesses qu’il trouva prouvent que l’art des mines devait être assez avancé avant l’arrivée des Européens. Aussitôt que les Espagnols eurent pris pleine possession de la contrée, ils employèrent les habitants au travail des mines.

Les mines du Pérou étaient exploitées par les Incas, et quoique les minerais d’argent fussent fondus par des moyens imparfaits, la quantité d’argent recueillie par

DE l’industrie MODERNE.

PiiaÎTe fut cependant considérable. Les Espagnols réduisirent les malheureux habitants en servitude, et les amenaient par troupes dans les régions des mines (1).

On ne connaît pas exactement le rendement des mines pendant la première période de leur exploitation ; mais, à dater de l’année 15A6, la production de l’argent du nouveau monde dépassa tout ce que l’on aurait pu attendre. En 15Â5, la célèbre montagne du Potosi fut découverte, et à peu près à la même époque, le procédé d’amalgamation, ou d’extraction de l’argent des minerais par le mercure, remplaça le procédé primitif par la fusion, qui eût été impraticable dans les districts montagneux des mines, complètement dépourvus de combustible (2).

Les mineurs espagnols, dont la réputation datait de l’antiquité, vinrent en foule exploiter les gîtes mexicains, dont quelques-uns étaient déjà connus au temps de la conquête. Il en fut de même au Pérou, des mines de Porco, d’Oruro et de quelques autres, dont on avait seulement exploré la surface sous les Incas. Les minerais d’argent des mines de l’Amérique ne sont pas plus riches que ceux des mines de l’Europe, de Freyberg en Saxe, de la Hongrie, de la Transylvanie ; ils le sont peut-être moins : mais c'est par l’abondance du minerai que les mines du nouveau monde se distinguent de celles de l’Europe.

(1) Jaeob, ioc.cil., t. II, p. 57.

(2) Les mines du Potosi ont été les plus productives de toutes les mines d'argent. Depuis leur découverte jusqu’à l’époque actuelle, elles auraient S>urni, d’après M. Michel Chevalier, 6 à 7 milliards de notre monnaie. (Michel Chevalier, loc. ctl.,p. 19i.)

DES MÉTAUX PRÉCIEUX

D’après M. de Humboldt, la valeur des métaux précieux produits par l’Amérique a été, en moyenne (1) :

De 1(92 à ISOO

Dolldft.

1700 il 1803

Les opérations des mines n’ont pas été conduites avec tout l’ordre et toute l’intelligence désirables. Des sources en nombre considérable empêchent souvent le travail des mines. Des travaux ont été, il est vrai, entrepris pour remédier à cet inconvénient, mais jamais d’une manière à répondre complètement au but. L’eau des sources donne naissance à des lacs et à des chutes d’eau qui sont utilisés pour mettre en mouvement des machines et broyer les minerais. Peu d’années avant la lutte de l’indépendance, ces mines étaient exploitées sur une grande échelle, et non moins de quarante machines pour broyer les minerais étaient en pleine activité.

De 1800 à 1810, le travail des mines était prospère ; mais à cette dernière date, commença la lutte qui se termina par la séparation des colonies de la métropole. Les anciennes familles espagnoles qui possédaient les mines furent proscrites, et à la suite le travail des mines fut interrompu et beaucoup d’entre elles furent abandon-

(I) Euai itir U> Nouvelle-Espagne, S* édit., p. 428. Paris, 1825. — M. de Humboldt a donné un tableau de la fluctiialion du produit des mines de l’Amérique dans cette période.

nées. M. Jacob estime la production moyenne des mines de l’Améritiue, y compris le Brésil, pendant les vingt années jusqu’en 1829, à i 033 838 livres sterling par an, ce qui n’est que la moitié de ce que ces mines produisaient dans les premières années du siècle.

Lorsqu’on 1825, les Anglais obtinrent l’entrée des ports du Mexique et de l’Amérique du Sud, il se forma à Londres (le nombreuses compagnies, en vue de l’exploitation des mines. On vit alors un engouement extrême pour ces projets, qui offraient toutes les séductions pour les esprits. Des sociétés s’organisaient sur des renseignements vagues, prenaient un nom de district de mine, et les actions s’élevaient un chiffre considérable. Celles de ces compagnies qui étaient sérieuses envoyèrent des agents au Mexique, et entreprirent de mettre en exploitation des mines abandonnées; mais elles rencontraient toutes les difficultés réunies : l’état du pays, le peu de disposition des habitanLsà travailler, leur ignorance, leur mauvais vouloirà l’égard des étrangers. Les transports du matériel de la côte jusqu’au district des mines, ordinairement à une grande distance dans l’intérieur, absorbaient un capital considérable. La contrée avait peu de routes praticables; les charrettes étaient à peine connues : il fallait tout porter à dos de mulet. La main-d’œuvre était aussi chère qu’aux États- Unis. Toutes ces causes réunies entraînèrent la ruine complète des compagnies anglaises.

Toutefois, malgré les troubles intérieure, le produit des mines au Mexique a augmenté dans les dernières années. D’après M. Mac Cullocb, la production totale des mines

DE» MÊTADX Pltf.ClECX.

du Mexique aurait été, en 1848, d’environ 21 millions et demi de dollars, dont 20 millions et demi en argent, et, malgré l’anarchie qui règne dans ce pays, la production tend à augmenter.

Le produit des mines du Pérou était estimé en 1850 ù environ 0 millions de dollars, et il n’est pas probable que ce chiffre ait beaucoup varié depuis. Le produit, des mines de la Bolivie est estimé au tiers de celui des mines du Pérou. Les mine» du Chili auraient produit en 1857 5 millions de dollars (1).

Nous avons déjà parlé de la richesse de l’Espagne en argent dans l’antiquité; ce n’est toutefois que dans ces trente dernières années que les mines d’argent de l’Espagne sont devenues de nouveau productives, plusieurs mines importantes ayant été découvertes depuis 1825. A partir de cette époque, l’Espagne fournit des quantités considérables de plomb argentifère. Ce sont des mines de plomb situées dans les royaumes de Murcie et de Grenade, à peu de distance de la Méditerranée, qui ont donné autrefois et qui donnent actuellement une assez grande quantité d’argent. Des procédés nouveaux permettent de retirer avec avantage, du plomb argentifère, des quantités très minimes d’argent qui était négligé jusqu’alors.

La Saxe possède des minerais d’argent assez riches. L’habileté, l’esprit d’ordre et d’économie dans le travail des mines, forment un revenu considérable pour la couronne, à laquelle ces mines appartiennent en majeure partie. En 1854, 362 mines étaient en exploitation. Le

(t) Mac Culloch, loc. d(., p. 1051.

DE I,’lNDUSTBIE MOOERISE.

(lislricl des mines de Frcyberg esl riche en veines d’argent ou de plomb argentifère. La plus riche de ces mines est - celle de Himmelfurst, près de Freyberg.

La Hongrie possède quelques mines d’argent riches et étendues. Celles de Chemnitz et de Kremnitz ont été longtemps célèbres, tant par leur richesse que par l’étendue de leurs opérations.

Les raines d’argent de Konsberg en Norwége sont célèbres. Elles sont situées à 25 milles de Christiania, et sont à environ 1800 à 2000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Ces mines furent découvertes en 1625; elles appartiennent aujourd’hui à la couronne. En Suède, le nombre des mines d’argent a diminué; en 1767, trois mines seulement étaient en exploitation.

En Angleterre, où l’on rencontre tant de riches raines de cuivre et de plomb, métaux que l’argent accompagne d’ordinaire, il n’existe cependant pas de mines d’argent. Aujourd’hui on extrait une assez grande quantité d’argent du plomb argentifère.

En France, les rares mines de plomb qu’on exploite ne couvrent les frais d’exploitation que par l’argent qu’elles fournissent.

Les montagnes de l’Oural et de l’Altaï possèdent des minerais d’argent. Des voyageurs mentionnent également des mines d’argent en Arménie, en Anatolie, dans le Thibet, la Chine, la Cochinchine et le Japon.

11 V a lieu, suivant M. Jacob, d’attribuer à l’empire turc, pour ses provinces asiatiques, une certaine quantité d’argent. C’est aux environs d’Erzeroum que sont situées les

DES MÉTAUX PRÉCIEUX

mines. Cet argent est expédié à Constantinople, d’où il se répand sur le marché général.

L’or est tellement répandu dans les diverses parties du globe, qu’on en rencontre des paillettes dans la plupart des grands fleuves. Le Rhin, l’Ariége, le Rhône, roulent des paillettes d’or d’une grande ténuité. Dans les graviers de ces fleuves, l’or est à un état de division telle qu’il faut de dix-sept à vingt-deux paillettes d’or du Rhin pour un poids d’un milligramme.

L’industrie des orpailleurs existe encore dans la vallée du Rhin; elle est très ancienne. Toute l’alluvion du lit actuel du Rhin contient de l’or, mais pas en quantité suflisanle partout pour attirer les orpailleurs. On recherche l’or dans les petits bancs que forme le fleuve par le remaniement de son gravier, et où se trouvent réunies les paillettes de métal trop disséminées dans la masse. L’ensemble des graviers du Rhin ne contient qu’un kilogramme d’or sur 1 25 millions. Ce second travail du fleuve sur ses alluvions condense le métal, dans le rapport de 1 à 18; mais, malgré cette concentration, il faut remuer et laver sous le courant près de 4000 mètres cubes de sables et gfaviei-s pour obtenir un kilogramme d’or d’une valeur d’environ 3000 francs. La quantité d’or que produit en moyenne la journée d’un homme ne s’élève pas à deux tiers de gramme (1).

Les mines de la Russie ont produit de tout temps de petites (juantités de métaux précieux ; mais depuis 1830,

(1) Michel Chevalier, lo>;. cil., p. 256.

DE l’industrie MODERNE.

el surtout depuis 1840, le produit des mines s’est accru rapidement. La production de l’or des lavages de la Sibérie et des mines de l’Oural, qui s’élevait en 1826 à 3875 kilogrammes, s’est élevé en 1840 à 8736 kilogrammes, el en 1847 à 27 362 kilogrammes. Depuis cette époque, la production a baissé, et pendant les trois années flnissant en 1854, la moyenne de la production de l’or n’a pas dépassé 22 768 kilogrammes par an.

Jusqu’en 1830, la production de l’argent en llussie dépassait celle de l’or; mais la production de l’argent, de 17 000 à 18 000 kilogrammes par an, n’a pas varié depuis (1).

De temps immémorial, l’Afrique a donné de l'or. 11 provient des sables que les naturels lavent. Par les caravanes, il se troque contre les produits de l’industrie européenne ou asiatique, dans les comptoirs que les Européens ont établis ou dans ceux de l’iman de Mascate. Le nom de Côte-d’Or donné h cette contrée, ou de guinée qu’a porté longtemps la monnaie anglaise, montrent que l’Europe tira longtemps de l’or de cette partie du monde.

Les lies de la Sonde produisent de l’or en quantité assez considérable. Les Philippines ont égalemeut des mines d’or en exploitation.

On cortnaît l’iiistoire de la découverte de l’or dans la Californie, quelques mois après que cette coiili éc fut cédée aux États-Unis. Cette nouvelle se répandit bientôt dans la contrée. L’attrait de la découverte de l’or attira une im-

(t) Mac CuUocli, toc. cti.— OtreschLopIT, De l'or et d« l'argent, p. 179.

DES MfiTAüX rRÉCIEl’X. 159

roense populalion, non-seulement des ÉUils-Unis et du Mexique, mais du Chili, du Pérou, de la Chine, des îles Sandwich.

En 1853, 125 000 personnes étaient occupées dans les mines. Les moyens de travail sont très perfectionnés. De nouvelles machines sont employées, ainsi que de nouveaux procédés, tels que le lavage des minerais par une chute d’eau d’une grande hauteur.. Peu de mines nouvelles ont été découvertes; mais les anciennes se sont trouvées beaucoup plus riches qu’on ne l’avait cru d’abord.

Dans l’espace de cinq années et dix mois, jusqu’à la fin de 185.3, la quantité d’or extraite des mines de la Californie est estimée à 260 millions de livres sterling.

On no possède pas d’informations exactes sur la production de l’or en Californie. Mais, d’après les relevés des douanes, on aurait expédié par mer, de San-Francisco, la valeur de 51142 269 dollars en 1856, et 49 340186 en 1857. 11 faut ajouter à ce chiffre de grandes sommes, dont il n’a pas été tenu compte, emportées par des individus retournant au Mexique, aux États-Unis, en Europe et en Chine. D’après les estimations les plus modérées, faites par les ])ersonnes les mieux informées, l’extraction totale de l’or delà Californie, en 1856 et 1857, peut être estimée de 60 à 65 millions de dollars en moyenne ou 350 millions de Irancs (I).

Quelque considérable qu’ait été la production de l’or de la Californie, elle a été égalée et même quelquefois surpassée par celle de l’Australie.

(I) Mac CuUoch, Comm«rcial Dktionary ; Precious Metals, p. 10S4

t)E l'industrie moderne.

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Les gisements d’or de l’Australie étaient inconnus avant 1851; mais ils étaient si riches et l’aflluence des immigrants si extraordinaire, que les champs d’or de Victoria seuls produisirent en 1852 pas moins d'une valeur de 14 866 799 livres sterling. Mais ce fut aussi le maximum de production qui ait jamais été obtenu. En 1858, le produit n’était plus que de 9 685 844 livres sterling. D’après une estimation de M. Khull (de Melbourne), citée par M. Mac Culloch, les gisements d’or de Victoria auraient produit ;

En 1852 1* 866 799 liv. sterl.

11 faut ajouter l’or tiré de Sydney, district de la Nouvelle-Galles du Sud, qui s’élevait en 1852 à 3 millions ; mais il a rapidement déeliné, et aujourd’hui, en 1858, il est très peu considérable.

Dans la première période des travaux, on effleurait les emplacements les plus favorables; on obtenait les plus grands produits avec le moins de travail, et d’un travail fort imparfait. Bientôt l’avantage relatif des exploitations diminue, et l’on cherehe un nouveau moyen d’y suppléer. Dans la seeonde période, on a ajouté le lavage des sables, le broiement des quartz qui renferment le métal, qu’on sépare au moyen de l’amalgame par le mercure (l).

(I) Dupin, Travaux de la Commission franfaise, t. 1, p. 98.

DES MÊTAIX PHÊr.IEUX. 161

Dès 1855, a commencé l’inlroduclion des mécanismes propres à broyer le quartz aurifère. Quelque imparfaits que fussent d’abord ces mécanismes, leur emploi contribua à relever la production de 219à 296 millions de francs.

L’or se trouve pour ainsi dire à l’état natif, tantôt sous forme de petits cristaux, de paillettes, de grains, tantôt en fragments plus ou moins volumineux, que l’on nomme pépites. L’or se trouve aussi souvent en liions ou en veines dans les rocbes quartzeuses; quelquefois il se présente accidentellement dans des gîtes argentifères, comme au Mexique, au Pérou et dans la Colombie. Quelques gîtes de cuivre en renferment une quantité assez forte pour donner lieu à une exploitation.

Ce n’est pas dans les gisements originaires qu’on recherche ordinairement le métal, mais bien dans les terrains d’alluvion formés par la destruction des roches primitives. Les gisements de la Californie se rencontrent au pied des collines, dans les gorges étroites, autour des blocs de rochers sur lesquels ont passe d’anciens torrents. Ces sédiments sont formés de débris charriés sans doute de la sieri'a Nevada, et sont recouverts en partie par les détritus des alluvions modernes (1).

Le procédé le plus ordinaire pour extraire l’or consiste dans le simple lavage des sables aurifères; il est en usage au llrésil, dans la Colombie, au Mexique, en Sibérie, dans les monts Durais, en Californie et en Australie. L’opération consiste à séparer de l’or les matières étrangères par des

(I) D’Orbigny et Gcnlc, (Jcologie appliquée avx arti, p. 387.

DE L’industrie moderne.

lavages répétés; l’or, très dense, se dépose toujours au fond des vases, la terre s’écoule avec l’eau et les graviers, et les pierres sont enlevées à la main.

Dans quelques contrées où les minerais aurifères sont peu abondants, on sépare l’or des matières étrangères en mélangeant les minerais concentrés avec du mercure, qui s’amalgame avec la poudre d’or; on lave l’amalgame, puis on retire le mercure par la distillation.

On sépare aussi l’or par la fusion ; dans ce cas, on fond les minerais avec du plomb et des fondants. On obtient ainsi un plomb aurifère dont on retire l’or par la coupellation.

En Californie et en Australie, on emploie, pour extraire l’or des roches quartzcuses qui le renferment, une machine qui broie, lave et amalgame en même temps le minerai. Cette machine consiste en bassins de fonte auxquels on imprime un mouvement de rotation. On introduit dans les bassins le minerai en morceaux de la grosseur du poing, du mercure et deux boules de fonte d'un poids considérable. Par la rotation, le minerai se réduit en poudre fine; on fait arriver continuellement un filet d’eau, et l’on élève au feu la température du mélange. Les particules d’or tombent dans 1e mercure et s’amalgament. Cette machine Berdan, du nom de l’inventeur, parait olVrir de grands avantages, et permet d’extraire l’or des résidus de lavages ordinaires («)•

Les minerais d’argent donnant lieu à des exploitations

(1) J. Girardin, Leçons de chimie, édition. Paris, 1860, t. I, p. 850.

DES MÉTAUX PRÉCIEUX

suivies sonl l’argent natif, l’argent sulfuré, l’argent antiinonié sulfuré et le chlorure d’argent. Parmi ces minerais, le sulfure d’argent est le plus aliondant : les gîtes d’argent sulfuré les plus célèbres sont, en Europe, ceux de la Hongrie et de la Transylvanie ; viennent ensuite ceux de la Saxe, de la .Norvège et de la Suède. Le Mexique et le Pérou en possèdent d’immenses dépôts. L’argent natif constitue rarement des gisements indépendants; le plus souvent il est associé aux sulfures et aux chlorures d’argent, ainsi qu’à des minerais de cuivre et de plomb. L’argent aniimonié sulfuré, appelé vulgairement argent rouge, se trouve en Amérique, où il forme une partie importante de certains dépôts. Son gisement le plus ordinaire est subordonné aux gîtes d’argent sulfuré. L’argent chloruré, très rare en Europe, existe en abondance au Mexique et au Pérou.

Les procédés d’extraction de l’argent consistent, soit dans l’amalgamation par le mercure, soit dans la fusion du minerai avec du plomb, dont on sépare ensuite l’argent par coupellation, comme cela se pratique pour les minerais d’or pauvres. Le procédé de l’amalgamation est en usage dans l’Amérique méridionale et à Freyberg en Saxe. On fait usage de la fusion avec le plomb à Konsberg en Norvège, et dans d’autres localités de l’Europe.

Le procédé d’amalgamation dit américain est le seul qui convienne, m.algré le haut prix du mercure, pour l’extraction des minerais pauvres dans les contrées déboisées. Il est universellement employé en Amérique. Inventé, il y a trois siècles, au Mexique, il est encore en usage aujour-

1)E l/lNütSmiE MUI)Elt.\E.

d’hui, sans modilicalions essentielles. Ce procédé consiste à inclangcr inlimemenl le minerai luilvérisc avec du mercure, un peu de sel marin et de la pyrite de cuivre grillée. On fait de ce mélange une pâte humide qu’on soumet au piétinement des chevaux. Au bout de plusieurs mois, le mercure a dissous l’argent et forme avec lui un amalgame. On lave la masse piteuse à grande eau. L’amalgame reste au fond des vases, et l’on en retire l’argent, en chassant le mercure par la distillation.

On emploie en général, pour toute l’opération, six à huit parties de mercure pour une partie d’argent à extraire. Ce procédé entraîne une perte considérable de mercure; aussi a-t-on pu dire avec raison (jue l’abondance de l’argent dépendait de l’abondance et du bas prix du mercure.

Le procédé d’amalgamation employé à Freyberg en S;ixe diffère un jieu de la méthode américaine. Le minerai est un sulfure d’argent disséminé dans une grande quantité de pyrites de fer et de cuivre. On le grille dans un fourneau à réverbère, après l’avoir mélangé à du sel marin; le produit de la cideination, réduit en poudre fine, est introduit dans des tonneaux avec un peu d’eau et du fer forgé en plaque; puis, au bout de quelques heures, on ajoute du mercure, et l’on remet les tonneaux en mouvement pendant seize à dix-huit heures. Le mercure dissout l’argent métallique. Cet amalgame n’est pas un alliage pur de mercure et d’argent; il renferme en même temps du cuivre et du plomb. L’argent, séparé du mercure par la distillation, retient environ 28 pour 100 de cuivre et

DES MÊI AIX PIlf.CIEÜX.

to:.

.T pour 100 lie plomb, nickel, arsenic , antimoine et mercure. On le purifie par des fontes successives au contact de l'air; les métaux élrantçers s’oxydent et se séparent à l’état de scories : c’est dans cet état qu’on le livre aux établissements monétaires (1).

Le procédé suivi à Konsberg, où se trouve la mine d’argent natif la plus riche de l'Europe, consiste à fondre le rainerai avec parties égales de plomb; il se forme un alliage qui contient de 30 à 35 pour 100 d’argent. Cet alliage, nommé plomb d’œuvre, est soumis à l’opération de la coupellation, qui sépare l’argent du plomb. Le procédé de la coupellation consiste à fondre dans un bassin évasé le mélange de plomb et d’argent au contact d’un courant d’air. Le plomb s’oxyde, il se transforme en une sorte de scorie, tandis que l’argent s’agglomère en une masse métallique qui est de l’argent pur.

L’antique procédé de la coupellation, qui aurait, penset-on, servi prés de mille ans avant notre ère, a été moditié dernièrement en Angleterre par M. Pattinson. On a observé que dans le refroidissement lent d’un bain de plomb argentifère, l’argent, d’abord également réparti dans la masse en fusion, se concentre dans la partie qui reste le plus longtemps lii|uide. En séparant les cristaux de plomb à mesure qu’ils se forment , on arrive ainsi à concentrer la totalité de l’argent dans une masse de plomb beaucoup moindre, et il n’y a plus alors qu’à soumettre à la coupellation ce plomb très ricbe en argent. Ce pro-

(t) C.irardin, loc. rit., p. 825.

cédé d’extraction de l’argent du plomb est employé aujourd’hui dans presque toutes les mines de plomb de l’Angleterre; de grandes masses de minorais de plomb sont envoyées de l’étranger en Angleterre pour y subir cette opération. Dans ces dernières années, ce procédé s’est introduit et généralisé en Espagne dans les provinces de Murcie et d’Abneria. Une grande quantité d’argent, perdue jusqu’alors, a été extraite de minerais de plomb légèrement argentifères (1).

L’or et l’argent constituent aujourd’hui la monnaie de tous les peuples civilisés.

Différents métaux ont été employés comme monnaie. Dans l’antiquité, le fer était l’instrument ordinaire du commerce chez les Spartiates, le cuivre chez les Romains, et l’or et l’argent chez les nations riches et commerçantes. Ces métaux paraissent avoir été d’abord employés on barres informes sans effigie.

L’or et l’argent offrent toutes les qualités indispensables pour représenter la valeur des objets : inaltérabilité, extrême divisibilité, valeur considérable relativement au poids et au volume, ce qui permet aisément leur transport. L’or et l’argent devinrent bientôt l’expression de la valeur et un moyen de payement et d’échange. Au début, les métaux précieux servaient comme monnaie sans être façonnés, à l’état de barres ou de lingots ; on pesait la quantité d’or ou d’argent donnée en payement. La fabrication des coins indiquant le poids et le degré de pureté de la

(1) Michel Chevalier, Cours d'économie polilique: La motmaie, secl. V, cliap. 1, t. ni, p. 205. Paris. 1850.

DES MÉTAUX PRÉCIEUX

pièce (le métal institua définitivement l’usago de la monnaie.

Le frappage de la monnaie ne lui donne pas une valeur arbitraire; il indique uniquement son poids et son degré de pureté. L’opinion que l’empreinte est le signe de la valeur a été très répandue, mais c’est une erreur aujourd’hui disparue : une pièce d’or ou d’argent ne représente pas une valeur, mais elle est une valeur en elle-même ; elle représente un poids déterminé d’or ou d’argent.

A l’origine, les monnaies semblent avoir eu la poids réel indiqué par leur dénomination. Ainsi le talent était un poids usité par les anciens Grecs, l’ai ou pondo par les Romains, la livre par les Français, le pound par les Anglais et les Écossais ; et les monnaies qui portaient^ les mêmes noms pe.saient précisément un talent, une livre, etc. Mais l’étalon ou le type de la valeur n’est pas resté invariable, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes. En France, la livre contenait, en 1789, 66 fois plus d’argent qu’elle n’en contenait avant 1103. En Angleterre, le pound sterling n’est plus que le tiers du poids d’une livre qu’il contenait en 1300. Dans d’autres contrées, l’altération a été encore plus considérable (I),

A une certaine époque , cette altération des monnaies de la part des gouvernements était une véritable fraude, que l’ignorance du public favorisait; mais l’élévation des prix rétablissait nécessairement l’équilibre, après avoir

(I) M»r Culloch, Commercial Diclionaiy, v" Col^s.

1()8 m; i.’iNDisrniE moderne.

causé néanmoins du trouble dans les transactions. La livre tournois ne pesait, à la fin du xvi' siècle, que la moitié de ce qu’elle pesait au commencement, et cela au moment où l’ai'jjent devenait très commun par l’abondance des mines de l’Amérique (1).

Depuis l’année 1257 jusqu'en 1664, ditM. Mac Cullocli, la valeur de la monnaie d’or était réglée en Angleterre par un édit, ou en d’autres termes, il était ordonné que la monnaie d’or devait être prise comme l’équivalent d’une certaine somme d’argent. De 1664 Jusqu’en 1717, le rapport entre l’or et l’argent n’était pas fixé par l’autorité, et l’argent étant la seule valeur légale, la valeur des pièces d’or variait suivant la valeur relative du métal sur le marché. Mais en 1717, l’ancienne pratique fut reprise de nouveau, et il fut décidé que la guinée serait prise comme étalon. Mais comme en 1717, la valeur de la guinée échangée contre 21 shillings était exagérée comparativement à celle de l’argent (environ 1 ~ pour 100) ; et comme la valeur réelle de l’argent comparée à celle de l’or continua à augmenter pendant la plus grande partie du dernier siècle, l’avantage de payer en or de pi'éférence à l’argent devint plus décidé, et conduisit à l’emploi général de l’or dans tous les payements considérables, et à la fusion ou à l’exportation de toutes les pièces d’argent d’un bon poids.

En 1816, un nouveau système fut adopté en Angleterre : il fut établi par une lui, que la monnaie d’or

(I) Levasseur, La qurtlion de l'or, p. 21. — Encyctopcedia britannica, 8* édit., V" CoiNAUE.

DES PHfcCIEOX. 169

serait seule employée dans les payements de plus de 40 shillings. En outre, le gouvernement retint un droit de 6 ^ sur le monnayage ; la livre de hillon d’argent, qui était jusqu’alors de 62 shillings, fut frappée 4 66 shillings (1).

L’argent cessa d’être en Angleterre un étalon de la valeur; il est devenu un accessoire dans la circulation monétaire, occupant à l’égard de l’or la même place que le cuivre occupe à son égard.

En France, le contraire eut exactement lieu. Avant la refonte des monnaies en 1785, le louis d’or éfait établi dans la proportion de 24 livres seulement, lorsqu’il avait réellement la valeur de 25 livres 10 sols. Ceux qui auraient donc acquitté leui’s engagements en payant avec des pièces d’or au lieu d’argent, auraient donc perdu 1 livre 10 sols par chaque 24 livres. L’or fut pour cette raison presque entièrement banni de la circulation, et l’argent devint presque l’unicjue espèce de monnaie métallique en usage en France (2).

La monnaie de cuivre est en Angleterre de 72 pour 100 au-dessous de sa véritable valeur ; mais comme son émission est exclusivement entre les mains du gouvernement, et que cette monnaie n’a de cours légal que pour une somme inférieure à un shilling, cette différence entre la valeur réelle et la valeur nominale ne produit aucun mauvais effet.

(1) Msc Culloch, toc. cil.

(2) Saj, Couri Wéronornh polUiçvt, t. I, p. 393.

Sans vouloir attacher trop d’importance à la forme donnée aujourd’hui aux pièces de monnaies, on ne peut s’empêcher de remarquer l’immense pro^aès accompli dans la fabrication depuis un demi-siècle. Les gouvernements tiennent à honneur d’.avoir des pièces d’un poids toujours égal, et de nos joui’s le frappage des monnaies est devenu une industrie en progrès par les perfectionnements apportés dans les moyens de frapper les pièces et d’essayer les métaux.

Habituellement les gouvernements ont des agents qui fabri(|uent la monnaie dans des ateliers fournis par l’État. Ces agents se chargent de cette fabrication pour le compte des particuliers, en la prenant à forfait, d’après un tarif réglé par l’autorité. Dans ce cas, les directeurs des bétels des monnaies sont des entrepreneui's d’industrie. C’est là le système adopté en France. En Angleterre, le monnayage s’opère à la charge de l’Etat. Dans ces ileux cas, les particuliers qui ont des matières à faire convertir en monnaie les remettent au directeur qui, dans un bref délai, leur délivre des espèces. Dans les siècles passes, les souverains prétendaient à un droit, le seigneurage, en vertu du(iuel le prince retenait, pour se l’appropiier, telle partie qu’il lui plaisait des matières d’or et d’argent que les particuliers apportaient aux hôtels des monnaies pour les faire convertir en espèces. Aujourd’hui les gouvernements n’exigent des particuliei-s pas au delà des frais de fabrication. L’Angleterre laisse même complètement les frais de fabrication à la charge de l’Étal. En France, ils ne s’élèvent, déchets compris, qu’à I fr.

UES MÉTAUX PRÉCIEUX

50 cent, par kilogramme d’argent, et à ti fr. 70 cent, par kilogramme d’or au titre de 000 millièmes ; c’est donc de 3/4 pour 100 pour l’argent, et environ 2 pour 100 pour l’or. Aux États-Unis, c’est d’un 1,2 pour 100 pour l’or (1).

La monnaie est une marchandise comme toute autre marchantlise ; elle répond à un besoin. Elle sert à échanger un produit quelconque à (juelque moment que ce soit. L’efligie qui recouvre la monnaie n’a d’autre but que d’éviter à chacun une vérification longue et souvent difficile; les gouvernements des différents pays indiquent par une marque ou une effigie que la pièce de monnaie est pure, et qu’elle est du poids convenu.

Dans l’Orient, en Chine principalement, on pèse encore de petits lingots d’or et d’argent donnés en pavement, et on les fait essayer en même temps.

Il n’y a donc rien d’immuable dans la monnaie ; elle peut acquérir ou perdre de sa valeur, c’est-à-dire qu’elle peut représenter plus ou moins de marchandise à un moment donné.

L’importance attachée à la possession des métaux précieux avait été beaucoup exagérée. Toutefois ce n’est pas à dire qu’il soit indifférent pour une nation d’en posséder une certaine quantité, lis sont, en effet, la seule marchandise qu’on puisse à volonté, et à quelque moment

(I) Michel Chevalier, art. Monnaie du Dictionnaire du commerce. Paris, 1860, 13* livraison, p. 686. — Voye* aussi Cours d'économie politique, du même auteur, t. III, seclion 3*.

DE I.’l.NDlIïiTlUE MODERNE.

t|ue ce soit, échanger contre .d’aulres objets dont on peut avoir besoin.

On s’est préoccupé, et avec raison, de la surabondance d’or que les mines nouvellement découvertes en Californie et en Australie pouvaient amener dans la circulation monétaire, et de la liaus.se des prix que cette abondance pourrait déterminer. La baisse subite de la valeur des métaux précieux peut entraîner des perturbations et même la ruine des détenteurs; elle peut déterminer la hausse des objets de première nécessité, et si les salaires restent toujours les mêmes, il est évident qu’ils baisseront dans la même proportion que la valeur des métaux précieux.

La quantité d’or a augmenté, il est vrai; ce métal est devenu plus commun, mais sa valeur a-t-elle réellement beaucoup baissé en rapport avec les autres marchandises?

L’établissement des chemins de fer, l’activité industrielle qui s’éveille dans les contrées qui y étaient restées ju3(|u’alors les plus étrangères, les habitudes de luxe et de bien-être qui augmentent dans toutes les classes de la société, et par-dessus tout l’immense production déterminée chez les nations industrielles par l’emploi des instruments nouveaux de travail; toutes ces conditions nouvelles réunies conserveront à l’or sa valeur par les services qu’il rend, et empêcheront ainsi son avilissement. Aussi est-on tout aussi bien en droit de se demander ce qu’il serait advenu, si les mines d’or de la Californie et de l’Australie n’avaient répondu à ces besoins nouveaux, et combien les transactions auraient été gênées, entravées

Digilized by Cooglc

I)KS MtTAU.X PIlftUKLX.

même, si l’on avait été réduit à la quantité de métaux précieux en circulation il y a quinze ou vingt ans (1).

L’exportation de l’or et de l’argent en Orient a été de tout temps une cause de la rareté des métaux précieux en Europe. M. de llumboldt estimait que, sur le produit entier des mines de l’Amérique au commencement de ce siècle, s’élevant à 43 500 000 dollars, non moins de 25 500 000 étaient envoyés en Asie, 17 500 000 par le cap de Bonne-Espérance, 4 000 000 par le Levant, et 4 000 000 par les frontières russes.

.Mais en 1832 et en 1833 ce courant s’arrêta, et il changea de direction. Depuis lors, il a varié, inclinant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. A l’exception de l’argent payé par la Chine à l’Angleterre pour les 21 000 000 de dollars imposés par le traité de 1842, il n’y eut pas de mouvement bien décidé de billon de l’Europe on Orient et de l’Orient en Enrope, quoique, au fond, l’importation dans cette dernière paraisse avoir dépassé l’exportation. Ce fut certainement le cas pendant les cinq années de 1844 à 1849. Mais depuis 1850 l’écoulement de l’or et de l’argent en Orient a recommencé avec intensité, et depuis quelques années il est plus considérable que jamais. La moyenne de l’exportation des métaux précieux de la Grande-Bretagne pour l’Orient, pendant les sept années de 1851 à 1857, s’est élevée : pour l’or, à 4 700 816 livres sterling; pour l’argent,

(I) Voyei, à ce sujel, l’ouvrage de M. Michel Chevalier ; De la baisse probable de l'or, des conséquences commerciales et sociales qu'elle peut avoir, et des mesures qu'elle provoque. Paris, 1859, 1 vol. in-8.

np. l’industrie moderne.

à47 513 112 (1). On voit, fl’après ces cliitTres, quel’argenf l'orme la plus » ramie pmportion des métaux précieux exportés en Orient.

Il n’est pas aisé d’expliquer celte préférence des Orientaux pour l’argent. Rien ne s’oppose cependant à ce que l’or ne soit appelé aussi à remplacer l’argent en Orient, où il est déjà employé en grande quanlité pour les ornements; et lorsque l’Inde et la Chine seront devenues plus riches et plus commerçantes, l’or sera sans doute employé à son tour dans les transactions. Une baisse de la valeur de l’or relativement à celle de l’argent contribuera surtout à amener ce résultat.

L’exportation continue de l’argent en Orient dans les dernières années a été assez considérable pour concourir, avec l’abondance de l’or, à la substitution de la monnaie d’or à la monnaie d’argent dans les contrées où celle-ci avait été presque constamment en usage, comme c’était le cas en France. Dans cette contrée, en effet, il a été frappé de 1850 à 1857: en or, 2 749 693^91 francs, tandis qu’en argent, il n’a été frappé que 323 659 745 fr. 50 c. (2).

.lusqu’cn 1850, l’Inde lirait de grandes quantités de métaux précieux de la Chine, par suite de l’accroissement considérable du commerce de l’opium. La Chine ne possède pas beaucoup de produits naturels, et à l’exception du thé et de la soie, elle paye surtout avec dos métaux précieux. La quantité de produits exportés de l’Eurojic et de l’Inde

(1) MacCuWoch, Commtrcial Dicliunary, p. 1050.

(2) Leva«»eur, QueUion de l’or. Pari», 1858, p. 105.

DES MftTAEX PRftnEUX. 175

en Chine avait amené de sérieuses difliciiltés commerciales. Mais aujourd’hui les conditions sont complètement changées. La demande du thé et de la soie est devenue si considérable et a tellement dépassé la valeur des produits exportés en Chine, que l’excédant de numéraire envoyé d’Europe a rétabli l’équilibre rompu par l’importation des produits de l’Inde (1).

L’or et l’argent, en Angleterre, employés pour la circulation, les dépôts de ban(|uc, etc., atteindraient, d’après M. Mac Culloch, la somme de 70 000000 à 75 000 000 de livres sterling. En France, les métaux précieux employés pour le même objet s’élèveraient probablement au double de cette valeur, ou de 130 000 000 à lAOOOOOOO de livres sterling.

La somme entière employée dans la circulation en Europe, en Amérique, en Australie, le cap de Ronne-Espérance et l’.Algérie, serait d’environ 500 000 000 de livres sterling. La perte, l’usure, le frai, etc., que subissent les monnaies , seraient de 1 j pour 100 par année, soit 7 500 000 livres sterling (2).

M. Mac Culloch estime (|ue la dépense de métaux précieux dans les arts (c’est-à-dire comme argenterie, orfèvrerie, dorure, etc.), en Europe, en Amérique et en Australie, s’élevait, en 1858, à 15 000 000 ou 16 000 000 de livres sterling, si même elle ne dépasse pas ce chilTre; mais la vingtième partie de cette somme serait obtenue

(1) Mac Culloch, (oc. c<(,, p. 1055.

(2) Mac Culloch, loc. cil.

DK L’INDLSTKIE MODEKNE.

par la fusion d’ancienne ai genterie , l’incinéralion de fds dorés, de cadres de tableaux, etc. Ce serait donc 12 000 000 de livres sterling que les mines fourniraient annuellement aux arts.

M. Mac Cullocli estime à h livres sterling par personne la quantité d’or et d’argent en Angleterre existant sous forme de bijoux, montres, etc., ce qui donnerait un total de 88000 000 de liv. sterl. Ajoutant pour l’Irlande 12 000 000, on arriverait à 100 000 000 de livres. Mais il est reconnu que les contrées méridionales de l’Europe possèdent une beaucoup plus grande quantité d’or et d’argent sous forme de bijoux et d’ornements que l’Angleterre.

En résumé, M. Mac Culloch estime que la consommation de métaux précieux employés annuellement dans les arts, joint à l'augmentation île la circulation, l’usure, etc..

s’élève à :

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