ÉLEVAGE DES POULAINS DANS LE MARAIS
dominent pas jusqu'à ce que les organes de la mastication, qui marquent le passage à une autre phase, soient remplacés par ceux plus durs de l'âge adulte qui permettent une alimentation plus sèche et plus nutritive?
Ainsi, désormais, l'esquisse animale est jetée ; il s'agit de l'ombrer convenablement. C'est ce qui arrive par le passage des poulains du Marais dans les écuries et les pâturages de la Gàtine.
LE POULAIN MULASSIER EN GATINE (l.\
La Gàtine est la partie boisée des Deux-Sèvres qui s'étend dans les deux arrondissements septentrionaux du déparlement. Pays très pittoresque dont le sol est argileux ou argilo-siliceux, et, dans quelques contrées, granitique. 11 est coupé par des vallées profondes et très étendues, au milieu desquelles coulent d'innombrables ruisseaux qui entretiennent une végétation luxuriante dans les prairies qui leur servent de bordures. Mille plantes odorantes sont mêlées aux graminées nutritives ut donnent de la sapidité au loin auquel elles servent de condiment. Cette partie du Poitou, où l'agriculture pastorale a régné presque exclusivement jusqu'en 1830, est le berceau de quelques-unes de nos espèces domestiques ; c'est là aussi qu'elles sont restées pures, hors des atteintes des novateurs plus zélés qu'habiles qui ont si souvent tenté de faire table-rase de nos anciennes races animales. L'amélioration des voies de circulation dans ce pav&^dtNfcL viabilité était si difficile, K ^%>
(1) Bocage. £,§>/
l'usage de la chaux dans ce sol froid et argileux, sont en train d'en transformer la culture, en même temps qu'une hygiène raisonnée et mieux appliquée travaille au perfectionnement des animaux qui y vivent.
Amenés à deux ans, par bandes de 8, 10, 12, aux foires de Fonlenay des 21 juin, 2 août et 11 octobre, les poulains sont achetés par les fermiers de la Gàtine, qui en remplissent leurs écuries.
En sortant du Marais, les poulains sont très gras si la saison d'été a été bonne , ou dans un élat moyen d'embonpoint s'ils ont eu à souffrir d'une trop grande sécheresse ou de beaucoup d'intempéries. Aussitôt leur arrivée, ils sont placés dans les prairies fauchées du Bocage, dont 1'éter.due est beaucoup moins grande que celles du Marais, mais qui leur offrent plus d'ombrage et une herbe plus courte, plus fine et plus appétissante. Ils y restent jour et nuit jusqu'à ce que les mauvais temps de l'automne et le besoin de leur engraissement obligent à les rentrer dans les écuries.
Là, pendant les premiers jours, la perte de leur liberté, le frein qui les relient invariablement à la même place les rendent tristes. Le foin très odorant et dur qui garnit le ràlelicr étonne un peu leur palais, habitué à un aliment plus tendre ; ils sont inquiets, hennissent, piaffent, leur corps se couvre de sueur, et ils ne s'occupent guère de manger. Enfin , entraînés par la faim , ils se décident à goûter du festin, et ils ne lardent pas à s'apercevoir que cette nourriture plus sapide, plus variée dans sa composition, vaut bien celle toujours uniforme et un peu fade du Marais. Ils reprennent vile le corps et l'embonpoint qu'ils
LE POULAIN MULASSIER EN GATINE.
avaient perdus. Un picotin d'avoine ou de seigle cru ou bouilli, et mêlé de son, leur est donné 2 à 3 l'ois par jour. Par ce régime, on les voit bientôt retrouver leur fierté, piaffer avec énergie ; mais ce n'est plus de désespoir, ce sont les pas du granger et le bruit du coffre à avoine qui excitent leur joie et leur impatience. Sous ces influences hygiéniques , leur tète se dessèche , les ganglions de l'auge ne sont plus empâtés, les paupières s'ouvrent davantage, le corps s'arrondit , le ventre diminue , le garrot s'élève, l'encolure s'épaissit, les reins se redressent, les articulations s'évident , les longs poils tombent et se lustrent, les crins des membres et de l'encolure deviennent plus soyeux et perdent leur couleur fauve , les saillies musculaires se dessinent par le resserrement du tissu cellulaire qui les entoure; en un mot, l'animal se débarrasse d'une partie de sa lymphe , qui se condense, si l'on peut dire ainsi , cl il grandit tout en conservant la régularité de ses aplombs et l'harmonie dans ses formes. Cette admirable combinaison dans l'élevage produit les plus heureux effets sur les poulains, tout en apportant des bénéfices aux producteurs et aux deux éleveurs du Marais et de la Câline.
Comme on le voit, ces poulains sont livrés dans les meilleures conditions aux mains du consommateur.
Entrés en Gàtine à la (in de l'été , ces jeunes chevaux sont vendus l'hiver suivant aux trois foires de Saint-Maixent, dans le département des Deux-Sèvres, qui ont lieu le M janvier, les 3 et 23 février. Les Berrichons, les Beaucerons , quelques méridionaux et les étalonniez du Poitou viennent enlever, en 3 heures, les 7 à 800 poulains qui garnissent le champ de foire de cette petite localité. La foire
DE L'INDUSTRIE MULASSIEKE
du 11 janvier notamment est celle où sont représentés tous les types dont se compose la nombreuse population chevaline du Poitou.
Indépendamment des deux variétés Poitevine et Bretonne- Poitevine dont nous venons de parler, et qui constituent la race Poitevine mulassière du Poitou proprement dite , on rencontre aux foires de Fontenay et de Lucon, en Vendée, des poulains Anglo-Poitevins ou Anglo-Normands-Poitevins, qui se distinguent par la sécheresse el la l'orée de leurs tendons, par la légèreté de leur tète, la position horizontale de leur croupe , qui eux aussi sont achetés par des éleveurs de la Gàline pour les livrer à la remonte à l'âge de 4 ans. Ces chevaux sont aujourd'hui exclusivement produits par la Vendée. Ils ne rentrent point dans le cadre de ce travail , nous n'avons donc point à nous en occuper.
Un seul trait suffira pour caractériser el permettre de juger comparativement l'influence de l'hygiène du Marais et celle de la Gàtine sur le tempérament des poulains.
Les poulains qui ont pris naissance dans les Marais , ou qui nés dans la Plaine ont habité le Marais pendant 15 ou 18 mois , sont amenés à la foire par bandes de 8, 10 ou 12 , conduits par un seul homme à pied, ou monté sur un bidet (1). Tous suivent nonchalamment celui qui les précède, sans s'occuper autrement du licol qu'ils portent pour la première fois. La route de 4, 6, 10 lieues qu'ils ont parcourue a usé l'énergie factice donnée par l'alimentation des prairies marécageuses à ces jeunes organisations. Sur le champ de foire, où les poulains demeurent attachés les
(l) Cheval employé au service de la ferme.
LE POULAIN MULASS1ER EN GATINE.
uns aux autres , ils tiennent la tète basse , ont l'air triste , el laissent librement circuler autour d'eux.
Mais à leur sortie des écuries de la Câline, aux foires de Saint-Maixent, c'est une autre affaire. 11 ne faut plus songer à les conduire par bandes. Il n'est pas trop d'un conducteur pour chaque cheval , encore est-il prudent qu'il soit armé d'un bâton pour contenir son ardeur ; souvent on a recours au tord-nez qu'on attache au licol. La roule qu'il a faite en se cabrant, en hennissant, n'a point calmé sa vigueur, ni modéré son énergie , et lorsqu'il est établi sur le champ de foire , il s'agite cl gratte le sol avec ses pieds antérieurs , comme dans la cour de la ferme au moment de la quitter. L'observateur qui a vu ces jeunes poulains le 24 juin , à Fontenay, et qui les retrouve six mois après à Saint-Maixent, ne peut pas croire que ce soient les mêmes. Ils ont grandi de plusieurs centimètres, tout l'organisme s'est tonifié, les formes se sont dessinées en perdant de leur empâtement, le tempérament lymphatique produit par l'hygiène des marais a été remplacé par une constitution robuste, que ne manquent jamais de former les aliments aromatisés et les graines nutritives. 11 est impossible d'être mieux placé pour apprécier l'influence de l'alimentation sur l'économie animale , que de suivre dans leurs différentes migrations les sujets de la race chevaline du Poitou. Elle se façonne comme l'argile , el son moule c'est le sol, c'est l'air, c'est la lumière , se résumant en une seule forme , les végétaux.
Transportés dans le Berry , en Beauce , dans le Perche, les poulains y sont employés pendant deux ou trois ans aux travaux agricoles , où nous allons quelquefois les chercher pour les ramener en Poitou et en faire des étalons.
MODIFICATIONS, DÉGÉNÉRESCENCE
Si la race Poitevine avait réellement dégénéré depuis l'époque à laquelle on a commencé à s'en plaindre , elle serait détruite aujourd'hui , ou elle aurait complètement perdu sa précieuse qualité de produire les belles mules.
Un préfet célèbre du département des Deux-Sèvres, M. Dupin, la signalait en Tan IX et la faisait dater de trente années au-delà. L'art hippique était encore dans l'enfance, bien que l'administration des haras exislât depuis près d'un siècle. La zootechnie ne reposait pas alors sur les principes fixes qui en ont fait une science positive ayant ses lois, qu'on ne peut impunément enfreindre. C'est pourquoi les observateurs de cette époque ne pouvant s'expliquer la cause du fait physiologique qui se passait dans la race chevaline du Poitou, s'écriaient : La race mulassière dégénère , la race mulassière est perdue ; adieu la mule ! adieu la fortune du Poitou!
Heureusement, il n'en est pas ainsi. On fait aujourd'hui d'aussi belles mules qu'autrefois, elles sont en plus grand nombre, et elles se vendent plus cher.
Nous l'avons dit , l'ancienne race mulassière est née dans les marais des Deux-Sèvres et de la Vendée , qui étaient couverts d'eau 9 mois de l'année. On sait quelle conformation était la conséquence de ces conditions hygiéniques. 11 y a un siècle environ , les propriétaires et le gouvernement ont amélioré ce pays par d'immenses travaux, en desséchant et assainissant une notable étendue de ces marais qurne
MODIFICATIONS, DEGENERESCENCE-
sont plus mouillés que dans les grandes crues el pendant un ou deux mois de l'année, époque à laquelle ils reçoivent les eaux chargées de matières limoneuses et calcaires, qui lui servent d'amendcmens et d'engrais. De sorte que cette même race , que nous avons dite être énorme , matérielle , velue, à pieds larges, sans abandonner son milieu, sans changer d'étalon , est forcément devenue plus légère , moins velue, moins étoffée. Le cheval de trait Poitevin s'est transformé, par le seul fait du changement de sol et de climat, en un fort carrossier ayant plus de distinction que l'ancien type , dont il a conservé néanmoins toutes les autres qualités. Voilà ce qui tout d'abord lit croire à la dégénérescence, qui n'a réellement commencé qu'en 180G, par la création des haras de Saint-Maixent. Celte modification n'est point une dégénérescence, mais bien une transformalion devenue inévitable en raison du nouveau milieu où s'est trouvée la race. Est-ce à dire que cet allégisseincnl a diminué ses qualités mulassières? Non, assurément La jument Poitevine a conservé ses aptitudes , et quoique plus légère souvent que d'autres poulinières, elle donne encore les meilleurs produits.
D'ailleurs , si ce changement était une dégénérescence , il faudrait encore en prendre son parti , car il n'y a point de remède à cet état de choses. Les marais desséchés ne redeviendront pas mouillés , et on ne saurait trouver nulle part , en admettant qu'il y eût avantage , des conditions hygiéniques pouvant ramener la race à son type primitif. Du reste, nous avons vu que le rôle du Marais comme pays producteur a sensiblement diminué , puisqu'il ne fournit que très peu de pouliches , et que les poulains qu'il verse
dans le commerce ont presque tous été achetés dans les plaines du Poitou ou dans la Gàtine.
Mais il est une autre cause qui , en allégissant la race Poitevine mulassière, a véritablement produit sa dégénérescence , je veux parler du dépôt d'étalons de Saint-Maixent. A son début , un grand nombre de propriétaires , séduits par la beauté et par la nouveauté des étalons Anglais et Anglo-Normands qui étaient envoyés en station dans les trois départements du Poitou, leur livrèrent leurs juments. Ces croisements avec nos poulinières Poitevines donnèrent des produits décousus , sans harmonie , des bâtards de toutes formes, hauts de taille et grêles de membres que le commerce rejetait, et qui , accouplés avec le baudet , firent des mules de nulle valeur. L'administration des haras n'avait pas compris que dans le Poitou l'élève du cheval était l'accessoire , et que la production de la mule était le but principal des efforts du cultivateur; ou bien, car j'aime à la croire assez soucieuse des intérêts poitevins , elle pensait que les métis Anglo- Poitevins pouvaient faire des mules aussi bonnes que les Poitevins purs. Ces deux erreurs, qui dirigèrent sa conduite, firent naître chez nos éleveurs intelligents , et promptement désenchantés , une opposition tenace que rien n'a pu faire fléchir. Les prétentions des haras à diriger la production chevaline dans notre pays devinrent si menaçantes pour l'industrie mulassière , par le grand nombre des stations d'étalons entretenues dans les Deux- Sèvres , la Vienne et la Vendée , que tous les amis de la prospérité du Poitou s'en inquiétèrent, et combattirent cette administration qui venait ainsi mettre le trouble dans notre industrie la plus précieuse.
MODIFIFICATIONS, DÉNÉNÉRESCENCË.
A l'époque où le préfet Dupin (an IX) signalait au ministre la dégénérescence de notre race, Napoléon écrivait, au bas de son rapport, qu'il fallait placer 30 chevaux mulassiers à Saint-Maixent.
Mais les officiers des haras qui furent chargés d'appliquer celle mesure , se gardèrent bien de choisir en Poitou les plus beaux types de la race; ils allèrent en Picardie, où ils firent choix de 17 chevaux pris parmi les plus légers, et qui furent envoyés au dépôt d'étalons de Saint-Maixent. Les femelles issues de ces étalons , et qu'on accoupla avec le baudet, donnèrent des mules médiocres, de sorte que le pays rejeta encore ce nouveau cadeau de l'administration.
Les insuccès dont toutes ces tentatives d'amélioration étaient suivies, confirmaient le cultivateur dans cette idée, que la race Poitevine, créée par le sol et le climat, était la meilleure mulassière et qu'il devait rejeter toute espèce de croisement.
Les hommes qui ont été à la tête du haras de Saint- Maixent auraient dû s'apercevoir de bonne heure de cette vérité, et diriger dans ce sens la haute mission qui leur était confiée. Ils se seraient épargnés cette apostrophe, que leur lançait en 1835, du haut dj son immense renommée, l'honorable Jacques Bujault. Elle démontre bien les tendances de cette administration à cette époque , et aussi l'importance qu'attachait à les réfuter notre illustre compatriote. Il disait dans sa lettre à tout le monde, après avoir parlé de l'abâtardissement de la race par les croisements : « Il faut , pour remonter notre cavalerie , 5,000 » chevaux, ce qui fait un total de 3,000,000 de francs. Le » Poitou, par ses mules, les fait rentrer en France. Nous
» achetons des chevaux en Allemagne, des bœufs en Suisse, » des cochons partout; le Poitou seul exporte ses mules. » Mais ce qui maintient celte industrie , c'est que nous en » partageons les bénéfices avec le consommateur, sans » nous connaître, sans nous voir; sans contrat, nous avons » formé le pacte le plus durable , parce qu'il est fondé sur » des intérêts réciproques. Rien de bien, rien de mal ne » sera fait chez nous à cette industrie , sans que l'est et le » midi de la France y gagnent ou y perdent. »
Bujault, dont le langage Rabelaisien ajoutait à la force de ses arguments; Bujault, dont les attaques étaient d'autant plus véhémentes que son patriotisme seul les dictait, ayant appris que le directeur du haras de Saint-Maixent, dans un rapport au préfet, en 1834, lui parlait de remplacer la race Poitevine par la race Normande, s'écriait : « Faire » de la race Normande une race mulassière , c'est la plus )> burlesque folie qui soit entrée dans la tête d'un homme. » Celte race, ajoutait-il, « s'appellera la race du Directeur.»
Après cette critique, si acerbe et si bien justifiée par la conduite du directeur, il formulait dans le même style son opinion sur ce qu'il y avait à faire : « Il faut prendre les » meilleurs sujets de la race et les accoupler ensemble ; » on ente ainsi franc sur franc. Vous avez, disait-il à l'admi- » nistration, un haras pour 40 bêtes et pour 40,000, rien. » Haras maudit, haras du diable!... Mettez 40 chevaux » mulassiers à Saint-Maixent, et choisissez pour les ache- » ter trois de nos maîtres de haras; faites concourir le » pays au choix des animaux que vous lui destinez!... » Prendre des hommes spéciaux quand il s'agit d'une spé- » cialité, c'est agir avec prudence, bon sens et raison. »
MODIFIFIC ATION'S , DÉGÉNÉRESCENCE.
M. Bouin , vétérinaire du dépôt d'étalons de Saint- Maixent, malgré la réserve que lui commandait sa position, est obligé de convenir, dans un Iravail qu'il publia en 181(3, que les étalons Picards qui ont été importés sont insuffisants, et ne peuvent nullement améliorer la race mulassiére du Poitou.
M. La Fontenelle de Yaudoré, président de la Société académique des Arts et Lettres de Poitiers, savant dont s'honore le Poitou à juste titre, observateur aussi judicieux qu'écrivain habile, demandait, dans une petite notice sur les mules du Poitou, que le gouvernement primât les haras privés et les juments mulassières qui avaient été jusque-là exclus des encouragements. Lui aussi se plaignait de la dégénérescence, et Taisait pressentir, sans la formuler, une accusation contre le haras de Saint-Maixent.
M. Alix Sauzeau, en traitant de la même matière dans une brochure qu'il publiait à l'époque où l'administration créa les haras de Saintes et de Napoléon-Vendée, demandait que le dépôt de Saint-Maixent reçût une destination nouvelle par suite de l'importance que lui enlèvent sa position et sa conduite antérieure. Il réclame, pour y être placés, des baudets des meilleurs types et des chevaux mulassiers.
En parcourant les votes du Conseil général du département des Deux-Sèvres depuis l'année 1800, on fait aisément cette remarque : c'est que, suivant la composition de cette assemblée et selon le mode d'élection qui déférait l'honneur de régler les intérêts du département, les vœux émis sur l'industrie mulassiére lui sont favorables ou défavorables.
Ainsi, de 1800 à 1812, on veut améliorer la race Poitevine mulassiére par le gros cheval, afin de donner suite à
CE L'INDUSTRIE MULASSIÈRE.
l'idée de Napoléon de placer 30 étalons mulassiers à Sainl- Maixent ; el dans le but de remédier à l'abâtardissement qu'on déplore , on propose l'importation d'étalons Picards et Cauchois. En 1801 , notamment, on demande 500 juments Picardes ou Flamandes pour remplacer celles propres à la mulasse, qui avaient été enlevées par les réquisitions.
Plus tard, en 1810, on adresse des félicitations au diieeteur du haras de Saint-Maixent pour les bienfaits que procure cet établissement. Cependant, on constate que 405 juments ont été saillies en 1817 par les étalons du dépôt, et que 286 seulement l'ont été en 1818. Comment concilier cetle grande satisfaction du Conseil général en présence des chiffres fournis par les deux années qui suivent l'émission de son vote?... D'ailleurs, si on compare le nombre des juments saillies par les étalons du dépôt à celui des juments livrées aux haras privés, on voit combien les étalons du dépôt étaient antipathiques au pays qui, peu d'années après, en 1823, livrait 3,500 mules à la remonte. Il faut, pour être juste, mentionner que le haras de Saint- Maixent cherchait bien à gagner la confiance des éleveurs en entretenant dans ses écuries quelques gros chevaux mulassiers Poitevins , et même des baudets , comme en
D'un autre côté, en 1829, le préfet des Deux-Sèvres, voulant sans doute porter le dernier coup à la production de la mule, demanda qu'il n'y eût plus désormais au haras de Saint-Maixent que des chevaux de demi-sang. Les étalons mulassiers, disait-il , étant impropres à l'amélioration et à la production du cheval de cavalerie.
Heureusement que cet analhême lancé contre noire race
MODIFIFICATIONS, DÉGÉNÉRESCENCE.
fut entendu des éleveurs et qu'ils se tinrent sur leur garde. Malgré les exhibitions brillantes d'étalons et les excitalions plus ou inoins intéressées, ils n'en persévérèrent pas moins à livrer leurs juments aux baudets cl au gros cheval. Le dépôt de Saint-Maixenl perdit donc île plus en plus de son action, surtout dans les plaines du Poitou. Les quelques stations qu'il entretint désormais étaient placées loin du centre de l'industrie mulassière, dans le nord des arrondissements de Bressuire et de Parthenay, e! dans quelques cantons du département de la Vienne. Ce délaissement est allé toujours en augmentant jusqu'à sa suppression, qui a eu lieu en 1863. En 1849, on institua le haras de Napoléon-Vendée. Là, l'administration vint frapper notre race à son berceau, et aujourd'hui nous subissons tous les désastres que les croisements anglais et anglo-normands lui ont occasionné.
Pour expliquer comment le producteur de la Vendée s'est engagé dans les eaux des haras et a accepté si vite ses étalons, quand ses confrères des Deux-Sèvres et d'une partie de la Vienne les rejetaient avec une persévérance qui rend un juste témoignage à leur sagacité et à leur bon sens, il est utile de coiiq aier leur position respective.
Dans le Haut-Poitou, on élève les juments pour la production exclusive de la mule. Peu importe si, en dehors de relie spécialité, elles n'ont aucune autre aptitude. Le fermier du Marais, ou lias-Poitou, produisait aussi des juments qu'il savait bien être destinées au même usage, mais ce n'était pas lui qui devait les livrer à celle production. De sorte que, le jour où le poulain qu'il venait d'obtenir par le croisement de sa jument avec un étalon de l'Etal lui fui
DE L'INDUSTP.IE MULASSIÈRE.
payé plus cher que son poulain mulassier, il renonça à produire ce dernier, sans se préoccuper du préjudice qu'il causait à l'industrie dont celle race chevaline est la base. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, si quelques sujets d'élite provenant d'étalons anglais ou anglo-normands atteignaient parfois des prix Irès-élevés , il restait dans ses carrés (1) beaucoup plus de non-valeurs que quand il se livrait à la production du cheval Poitevin pur. Aujourd'hui que l'expérience leur a démontré les avantages économiques de l'élève du gros cheval, la plupart des cabaniers délaissent les étalons du haras de Napoléon-Vendée pour revenir à l'ancien type, qu'il regrettent d'avoir abandonné.
L'honorable M. Ayraud, de Fontenay, dans le savant ouvrage que nous avons déjà cité, ne peut s'empêcher de jeter quelques paroles de regret sur les croisements opérés en Vendée, et qui ont diminué l'importance de l'élevage de notre race mulassière, tout en accordant néanmoins des éloges à la superbe race carrossière, qui est en voie de la remplacer sur quelques points, et dont les produits ont conquis une place très-honorable dans la grande famille hippique.
J'ai rapporté avec intention les opinions du Conseil général du département des Deux-Sèvres à différentes époques, ainsi que celles qui ont été formulées par des hommes compétents au sujet de la race chevaline-mulassière, parce que, toutes les fois que ces opinions ont été exprimées isolément par des observateurs judicieux, elles ont eu la même conclusion. Quand, au contraire, elles étaient émises
(1) Parlie de pré-marais.
MOPIFIFICATIONS , DÉNÉNÉRESOENCE.
au sein du Conseil général, composé d'éléments hétérogènes
et de capacités diverses, elles ont varié, elles ont été oscillâmes , parce que l'intérêt qu'elles voulaient satisfaire était mal défini, mal apprécié, et que celui du rlieval était seul en cause. Comment pouvait-il en être autrement? Là se trouvaient réunis : le riche propriétaire ne connaissant du cheval que celui qu'il utilise pour son service; l'ancien officier de cavalerie , homme de cheval à la vérité, mais qui appelle les mules ignobles et ses ascendants vilaines bêles; et enfin les notabilités scientifiques ou industrielles, qui étaient plus llattées à la vue d'un beau et brillant anglo-normand qu'à l'aspect d'un baudet, tandis que les hommes spéciaux et les agriculteurs éclairés, isolés ou réunis en compagnie scientifique et agricole, n'ont jamais varié dans leurs vo'ux et ont toujours réclamé des secours et des encouragements ayant pour but d'améliorer par elle-même la race du cheval mulassier Poitevin. Aussi, la Société centrale d'Agriculture du déparlement des Deux-Sèvres s'est-elle toujours inspirée de ces idées-là , toutes les fois qu'elle a dit employer des fonds à cetle destination, soit qu'elle achetât des étalons pour les vendre à la criée, soit qu'elle distribuât de fortes primes dans les concours, système exclusivement appliqué depuis vingt ans.
La race Poitevine, allégée par le dessèchement des marais, n'est donc pas dégénérée. Elle s'est modifiée, elle a rapetissé ses contours, mais elle a conservé ses grandes aptitudes mulassières, tandis qu'elle a réellement dégénéré là où les étalons de l'Etat ont été accouplés avec elle.
La nécessité , qui suggère à chaque instant au génie des
so
peuples les moyens de remplacer ceux qui viennent accidentellement à faire défaut ou les ressources qui leur échappent définitivement, a conduit le Haut-Poitou à ne plus compter que sur lui-même pour conserver le monopole de son industrie mulassière. C'est ainsi qu'à l'aide de la jument Bretonne, accouplée avec l'étalon Poitevin , on a formé une sous-race de Plaine et de Bocage, ayant toutes les qualités mulassières de la race primitive, et qui déjà vieille s'entretient par les poulains nés dans la Plaine ou dans le Bocage de parents Poitevins-Bretons , qui vont après le sevrage passer un an dans le Marais et six mois ou un an en Gâtine.
Après avoir fait connaître la part du sol desséché du Marais dans la modification de la race, celle de l'administration des haras dans la dégénérescence, il faut bien reporter au cultivateur la part qui lui revient aussi dans l'abâtardissement.
Si, au lieu de soumettre à l'hygiène générale de la ferme les jeunes bêtes de 2 ans destinées à faire des poulinières, et qui sortent de gras pâturages, il les nourrissait mieux, elles suivraient les mêmes conditions que les poulains du Marais qui sont importés en Gàtine, elles conserveraient la beauté et l'ampleur des formes en même temps que l'énergie et la force que fait espérer leur constitution. Si , au lieu de les faire saillir à deux ans, il les soignait bien pendant leur troisième année, elles s'acclimateraient sans défaillir et elles resteraient grandes et belles. La conception se produisant dans le moment où ces jeunes juments sont en bonne santé, il y aurait moins d'avoilemenls, et, plus tard, moins dp nourrices sans lait, car elles ne seraient
MODIFICATIONS , DÉGÉNÉRESCENCE
mères qu'à 4 ans. Une fois poulinières , si elles ne subissaient pas ces alternatives de bon et de mauvais régime, elles résisteraient mieux aux fatigues inhérentes à leur destination. Ainsi, la saillie prématurée et l'hygiène mal dirigée des poulinières sont les agents les plus puissants de l'avilissement de la race.
Aujourd'hui , le groupe le plus nombreux de la race inulassière est , sans contredit, celui formé de sang Breton et Poitevin. C'est lui qui a la conformation la plus régulière, parce qu'il n'a point subi, ou qu'il a été moins affecté par les causes de détérioration que nous avons signalées pour la pouliche originaire du Marais. La femelle de ce groupe est née sur le sol de la Plaine ou du Bocage, et elle y reste. Elle n'est point exemple de la saillie à deux ans, mais au moins elle la subit, contrairement à celles importées du Marais, dans un moment où l'économie n'a point été troublée, affaiblie par le changement de nourriture, de climat, et par la gourme. C'est pour ces raisons qu'elle résiste mieux à celle intempestive épreuve.
Dans l'examen que nous venons de faire des procédés vicieux ayant amené l'appauvrissement de la race ou qui nuisent à son amélioration, nous n'avons parlé jusque-là que de ceux s'altaquant au côté maternel. Nous devions logiquement agir ainsi, parce que les mauvaises coutumes qui forment la base de l'hygiène et qui président à la reproduction étant suivies par presque tous les éleveurs, il était juste et opportun de s'attaquer tout d'abord aux causes les pi us générales; mais le choix du reproducteur mulassier joue aussi un grand rôle dans ce travail d'avilissement. Exploités par l'industrie privée, les haras sont en général en
Poitou une assez triste entreprise, de sorte que l'élalonnier épargne les frais , modère ses dépenses pour atténuer ses pertes ; tous les sacrifices sont réservés pour les baudets. Encouragé par l'ignorance du producteur, il donne un médiocre intérêt au choix du cheval étalon. Il cherche bien le cheval le plus l'oit, lejiïvs chargé de membres et de crins, qualités qu'il sait devoir plaire à la clientèle, mais il ne donne qu'une attention secondaire aux autres qualités bien plus essentielles que doit réunir le bon étalon. Pourvu qu'un cheval ail 1 mèlrc Go centimètres de taille, la tète et les oreilles longues, la patte large et recouverte de poils, le corps ample et très-développé, il est réputé pouvoir faire un étalon mulassier. Il n'est pas besoin d'expliquer quelle doit être l'influence d'un pareil générateur sur la race.
11 a fallu longtemps , et même on ne peut dire y être encore parvenu qu'avec la partie intelligente des fermiers, pour faire admettre que le cheval Poitevin pur, un peu plus léger que l'ancien type , plus brillant , ayant les tendons plats et larges et un peu moins garnis de crins, avait autant de qualités mulassières que ce dernier. Comme il y a des étapes qu'il faut marquer dans la voie du progrès pour empêcher toute rétrogradation, la Société d'Agriculture de Niort , dans une de ses séances où était agitée la question chevaline mulassière, décidait : « Que le gros che- » val carrossier Poitevin pur ne serait point exclu du » concours d'étalons mulassiers , cl que, du reste , le che- » val inulasssier devait avoir du brillant el de belles allu- » res. » Celle opinion, émise par une Société quia toujours défendu avec énergie l'industrie mulassière contre les em-
MODIFICATIONS, DÉGÉNÉRESCENCE
ploiements des productions rivales , est consignée dans un procès-verbal des séances du 14 septembre 1818. J'insiste sur ce fait, parce que dans le centre même du Poitou , un grand nombre d'éleveurs avaient, dans une louable intention, rejeté des concours mulassiers le carrossier Poitevin. Aussitôt ce vote formulé, les partisans du demi-sang Normand-Anglais , les adeptes de l'école des liaras de cette époque vinrent offrir les étalons du dépôt de Sl-Maixent, et réveillèrent encore une fois la guerre un peu assoupie depuis la mort de Bujault. Puisque vous convenez que l'on peut faire de belles proies avec des carrossiers, disaient-ils, « Prenez ceux du dépôt, ils sont supérieurs aux vôtres. » Oui! leur fut— il répondu : Us sont beaux, trop beaux même, et nous ne voulons pas renouveler les essais qui ont été tentés dans le département, ni continuer ceux qui se font actuellement en Vendée. Une proposition ayant pour but de patronner les étalons de demi-sang fut néanmoins formulée, et, après des débats orageux, les conclusions du rapporteur furent adoptées par la Société d'Agriculture. Elles étaient ainsi conçues :
« 1° La Société émet le vœu que le liaras de Sl-Maixent » devienne un entrepôt de cbevaux mulassiers. »
Et pour qu'il ne subsistât aucun doute dans l'esprit de ceux qui oll'raient avec tant de persistance les carrossiers Normands et Anglo-Normands qui peuplaient le dépôt, elle ajoutait par un autre vote , dans sa séance du 14 septembre 1848 :
« 2° La Société n'est pas d'avis d'employer à l'améliora- » lion de notre race chevaline les cbevaux dont dispose » actuellement le dépôt d'étalons de Sl-Maixent. »