I. CLOUZOT, LIBRAIRE-ÉRITEI'Rv •2-2 — rie des halles
CONSIDÉRATIONS GENERALES
L'INDUSTRIE MULASS1ÈRE.
L'industrie du Poitou, qui a pour but la production du mulet, est une des branches les plus importantes de la fortune agricole de la France. C'est parce qu'on ne l'a pas assez connue qu'elle a été si souvent attaquée, peu encouragée , et qu'elle eût été infailliblement anéantie, si le cultivateur ne l'avait pas soutenue avec toute l'énergie que met l'avare à défendre son trésor.
Cette industrie sans rivale nous est enviée par le monde entier. Ses produits sont transportés dans tous les pays, et partout la facilité de son acclimatation, sa sobriété, sa résistance à la fatigue, font du mulet une des plus précieuses espèces animales que l'homme ait employée à ses besoins.
A quelle époque remonte la création de cette industrie, ou son importation en Poitou ? On l'ignore, comme on ignore l'origine de la plupart des vieilles industries.
Quelques auteurs vétérinaires, en cherchant l'origine de la race des baudets ou de leur introduction en Poitou et en
Gascogne , font remonter seulement à Philippe V, roi d'Espagne, la date de leur importation dans ces deux provinces de France ; introduction qui aurait été consentie en faveur du roi de France, en vertu d'un pacte que Philippe aurait tenu secret, parce qu'il privait ainsi son royaume d'un monopole qui aidait à la fortune de ses sujets. Mais celle explication est renversée par des documents et des écrits authentiques qui font remonter à une date bien plus reculée l'origine de cette industrie.
Ainsi M. Ayraud, vétérinaire à Fontenay-le-Comte, cite dans sa savante statistique agricole de cet arrondissement de la Vendée un écrit d'Antoine Bernard , datant du xvi e siècle , où il est question de mules tuées au prieuré de Mouzeuil ; ce qui prouve qu'on faisait des mules en Poitou avant le règne de Philippe V.
La citation suivante, extraite du Gallia Christiana, sous la date de 1109, « Nil movit Bernardum loci asperitas, at » lampadis ibi noctu riitilantis splendore, venit ad sylvam » quœ Tyro dieitur, et studiosius peragratam sibi suisaue
» fixam sedem delegit tum exonerato qui sarcinas defe-
» rebat asino cui Pidavino dederat nomen cum suis construxit y> cellulam non nimis sumptuosam vel artificiosam, » établit la renommée des ânes Poitevins dès celte époque. 11 est vrai qu'il est question ici de l'âne de bût. Mais comme pour cet usage, c'est encore la race la plus forte qui convient le mieux, il y a tout lieu de croire que c'est un des ancêtres de notre race actuelle de baudets qui portait les bagages de saint Bernard.
Enfin, nous trouvons dans une publication de M. Beauchet-Filleau, de Chef-Boutonne (Deux-Sèvres), une note
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d'une date beaucoup plus reculée, qui atteste non -seulement l'ancienneté de l'industrie mulassière en Poitou, mais encore sa renommée de supériorité qui était déjà très répandue a cette époque. Voici cette note : Au x c siècle, un prélat italien du nom de Léon s'adressait en ces termes à Guillaume IV, comte du Poitou (1) : « Mitte mihi mulam miràbilem et » frœium pretiosum, et tapetum minibile, pro quo le rogavi » unie sex annos. »
Les choses de l'agriculture ne tenaient pas une assez large place dans les préoccupations des savants, des historiens et des gouvernants, pour que les innovations qui s'y produisaient dans ces temps reculés fussent inscrites clans les livres ou conservées par les légendes populaires. De sorte qu'on est obligé de saisir à la dérobée quelques faits, quelques fragments indifférents de phrases se rapportant aux sujets dont on recherche la généalogie, pour leur assigner une date à peu près certaine.
En 1717, après la création des haras en France, l'industrie mulassière avait une telle importance , qu'elle inquiétait l'intendant-général chargé de l'administration des haras, qui lançait contre elle des règlements prohibitifs pour empêcher son extension, et pour nuire à son amélioration. Il est dit à l'article III du titre VI : « Lss gardes- » étalons ne pourront faire saillir par les bourriquets (2) ou » animaux, aucune cavale au-dessus de 4 pieds, à prendre » de l'extrémité de la crinière, près le garrot, jusqu'à la » couronne, à peine de confiscation de leurs bourriquets,
(1) Euvoyez-moi une mule magnifique, un mois précieux et un lapis admirable, objets que je vous ai demandés depuis plus de six ans.
(2) Anes ou Baudets.
» et de 20 livres d'amende applicable moitié au profil du » dénonciateur, et moitié au profit de la caisse des haras,
» Art. IV. Défenses aux propriétaires des juments au- » dessus de 4 pieds de les mener aux hourriquets à peine » de confiscation des dites cavales, et de 20 livres d'amende » applicable comme dessus, si ce n'est en vertu de per- » mission par écrit du commissaire inspecteur, i
On voit, par ces citations textuelles du règlement des haras, de quelle faveur jouissait à cette époque l'industrie mulassière auprès de cette administration.
Si on ajoute que sous le ministre Berlin la castration des baudets du Poitou fut un instant décrétée, on se fera une juste idée des dangers qu'a courus celte production à laquelle notre province doit en partie sa fortune, et qui porte au loin la supériorité de la France dans la seule branche agricole où elle ne rencontre pas de rivale.
Ces raisons expliquent en même temps le culte du paysan pour cette industrie, qui lui a été transmise en héritage par une longue suite d'aïeux, qui a créé ses relations sociales et commerciales, et qui par-dessus tout est l'agent sur lequel il compte le plus pour édifier sa fortune.
N'est-ce pas en effet les mules qui amènent en Poitou les Béarnais, les Languedociens, les Dauphinois, les Auvergnats, les Piémonlais, les Sardes, les Espagnols, les armateurs de Nantes qui portent au-delà des mers le nom et la spécialité de notre province? n'est-ce pas nos poulains qui vont enrichir la population chevaline de la Beauce, du Perche et du Berry? Les rapports avec ces différentes contrées, avec ces peuples divers sont tout à l'avantage du
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1-roducteur du Poitou qui y trouve un débouché certain pour les bestiaux qu'il élève. L'argent que l'élevage du mulet S entrer en Poitou augmente la fortune de la France, puisque 'a majeure partie des produits sont exportés : les uns .mmédiatement en quittant le Poitou, les autres après avoir séjourne quelques années dans le Midi. Beaucoup d'autres industries, dont les produits sont consommés sur plac n ajoutent rien à la fortune nationale, et n'opèrent que des' déplacements ou des améliorations de position locale tandis que la nôtre apporte réellement en France un mimer aire qu i n'y serait point entré. C'est cette considération la qu, élève la production mulassïére au niveau des Plus hautes questions d'intérêt national Maintenant s, nous l'examinons au point de vue seul de agnculteur du Poitou, nous voyons que cette industrie, dan,
o mfà r,; f aVamageS - ^ S ° brié,é de Ia «"*> ftumti éleveur le moyen d'en avoir un grand nombre
malgie la pénurie de ses ressources fourragères Sa rusticté lui permet de la soumettre a l'âge de deux' ans aux travaux agricoles. Dès cette époque elle travaille sans
e Miguer et elle paie sa nourriture par le travail ; on ne lu. von jamais de ces tares qui, dans l'élève du cheval remplissent les écuries de non-valeurs. Jamais de bêtes '"vendues ; les plus mauvaises trouvant encore des acheteurs L engraissement est facile et dure peu de temps. Au ,efo,s la vente s'opérait aux foires d'hiver plus particule ment; aujourd'hui elle a lieu toute l'année, aussi bien a 1 ecune que sur les champs-de-foire. L'élevage de la mule se subdivise à l'infini, selon les lieux, les usages et 1
méthodes de culture. Ici on fait naître, là on élève , ailleurs on produit et on élève. Celui-ci achète les bêles d'un an et les revend à deux; celui-là élève seulement des mulets entiers qu'il garde jusqu'à deux ans. Cette subdivision de l'élevage, cette variété dans les opérations, donnent la plus grande activité aux transactions, dans lesquelles chacun trouve un bénéfice, et font du Poitou une des provinces les plus favorisées de la France pour son commerce
de bestiaux.
L'histoire de l'industrie mulassière comprend trois branches • 1° L'étude de l'espèce chevaline, qui en Poitou est employée à cette destination; 2° celle de l'âne ou baudet mulassier ; 3° celle du mulet, produit de l'accouplement de ces deux espèces animales.
L'étude de la race chevaline-mulassière du Poitou, par laquelle nous allons commencer, intéresse au plus haut point la zootechnie générale et l'agriculture du pays. La zootechnie verra dans cette étude des faits physiologiques, en suivant pas à pas notre race chevaline dans ses diverses migrations, la puissance des climats et des sols sur la matière animale.
L'agriculteur du Poitou n'apprendra pas que cette production est le principal élément de sa fortune, il le sait depuis longtemps ; mais il profitera, espérons-le du moins, des conseils qui assortiront de ces études.
TOPOGRAPHIE, AGRICULTURE
Là où s'exerce l'industrie mulassière, là aussi naît ou s'élève le cheval qui est un des agents de cette production,
TOPOGRAPHIE, AGRICULTURE. it
■ car partout où il y a des poulinières livrées au baudet, il y y aussi des juments accouplées avec le cheval. Les femelles qui naissent sont conservées et les poulains sont vendus U est donc indispensable d'examiner la part que chaque contrée prend à cet élevage.
Nous diviserons le Poitou en trois grands groupes qui ont chacun dans la production chevaline mulassière un rôle particulier. L'étude de ces influences ne sera pas la partie la moins intéressante de notre histoire chevaline.
L'élève du mulet a lieu notamment dans tout le département des Deux-Sèvres, dans l'arrondissement de Fontenay dans une partie de la Vienne, de la Charente, et un peu dans la Charente-Inférieure. Il comprend une étendue de territoire dont la circonférence peut être décrite en prenant pour points extrêmes Poitiers , Loudun , Thouars Bressuire, Sainte-Hermine, Fontenay, Saint-Jean-d'Angély' Mansle, Confolens, Montmorillon. Mais si toutes les contrées comprises dans ce cercle irrégulier se livrent à la production du mulet, elles sont loin de jouer le même rôle dans celle du cheval. U n'y a guère que le département de la Vendée et celui des Deux-Sèvres qui concourent à la production de l'espèce chevaline mulassière.
Ces deux départements, qui sont limitrophes dans une grande étendue, ont une composition géologique analogue du moins dans les contrées où s'élève le cheval L'un et l'autre se composent de plaine, de bocage et de marais Nous verrons plus tard le rôle de chacune de ces trois parties dans la production et l'élevage du cheval mulassier.
Le département des Deux-Sèvres est le centre de Fin-
dustrie mulassière et fournit aujourd'hui les 5/6 des sujets de l'espèce chevaline. Son sol est essentiellement calcaire, argilo-calcaire et argilo-ferrugino-calcaire dans les plaines séparées en deux plateaux par une branche des Gévennes qui s'étend du nord-ouest au sud-est. Mais il est une division naturelle formée par la Sèvre qui sert mieux à la description de notre sujet : cette rivière sépare la Plaine du Bocage ou Gàtine, et dans son parcours au-dessous de Niort, elle se divise en deux branches qui laissent entre elles une grande étendue de marais. Dans son parcours, avant de se jeter dans la mer, à Marans, elle reçoit les eaux des immenses canaux qui y aboutissent, et qui sont en train de transformer, par le dessèchement, les terrains marécageux de cette partie du Bas-Poitou, qui s'étend dans la Vendée et un peu dans la Charente-Inférieure.
Dans la Plaine la propriété est très morcelée. L'agriculture est faite par des fermiers qui cultivent depuis 30 jusqu'à 70 hectares. Bien que l'agriculture y progresse, il reste encore beaucoup à faire. On rencontre parfois des différences énormes entre l'agriculture de contrées souvent très rapprochées. 11 est vrai que sur notre sol poitevin on voit changer la nature des terres à de très petites distances. Ici c'est une terre calcaire légère ou forte; là elle est argilocalcaire, ou argïlo-schisteuse ; plus loin elle est argilosiliceuse. De sorte que certaines tentatives d'amélioration, qui réussissent parfaitement chez les unes, n'ont amené que des déceptions chez les autres d'une nature différente où elles ont été appliquées ; et un insuccès, pour le cultivateur qui se décide à regret à modifier son système, le rejette pour longtemps en arrière. Cependant , hâtons-
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nous de reconnaître que la vigoureuse impulsion donnée par J. Bujault, au centre d'une des plus riches contrées du Poitou, a porté ses fruits, et que c'est bien de là qu'est partie la nombreuse phalange qui aujourd'hui éclaire la marche du progrès agricole dans cette province.
Le labourage des plaines légères se fait exclusivement avec les mules ; mais la où la couche végétale est épaisse, et aussi où le cultivateur comprend les bienfaits des labours fréquents et profonds, il y a une ou deux paires de bœufs dans la ferme. Dans les plaines des Deux- Sèvres, on ne sait trop pourquoi on donne la préférence aux bœufs rouges de Salers, quand nos bœufs de Parthenay vont labourer celles de la Saintonge.
Les prairies artificielles forment presque seules les ressources fourragères des plaines à sols calcaires. Sur les coteaux argileux et dans les vallées argilo-calcaires, on trouve cependant des prairies naturelles. Les trèfles, sainfoins, luzernes n'occupent pas une étendue en rapport avec la quantité de bestiaux entretenus dans les fermes. On compte, il est vrai, sur la sobriété de la mule, et on lui assimile trop l'espèce chevaline. Il est peu de fermiers qui possèdent le tiers de leurs terres en prairies, bien que ce soit la proportion nécessaire pour entretenir une tête de bétail par hectare. Quoiqu'on leur répète souvent l'aphorisme de Bujault : « Si tu veux du blé, fais des prés, » ils sont loin de l'appliquer. Ils font du blé, beaucoup de blé, beaucoup trop même eu égard à l'étendue des prairies qui doivent régler la qualité et la quantité du fumier. Nous livuverbns plus d'une fois l'occasion de signaler la légèreté d'esprit du cultivateur, qui ne voit que les faits qui le
frappent par leur simplicité, sans aller chercher au-delà les conséquences. Ainsi, il croit récolter d'autant plus qu'il sèmera davantage, tandis que l'expérience, d'accord avec la théorie, prouve tous les jours que ce n'est pas le blé semé qui fait la bonne récolte, mais bien le blé fumé. Nous parlons ici en général, et nous nous plaisons à constater qu'il y a de nombreuses exceptions à celte règle.
Les plantes sarclées, depuis dix ans, ont pris une honorable place dans les assolements. Les betteraves, là où existent des distilleries, sont cultivées en grand, et les fermiers ne dédaignent plus de remporter, pour un prix modique, les pulpes pressées ou macérées qui font une si excellente nourriture pour tous les bestiaux. Malgré cette esquisse rapide de l'agriculture de la Plaine, où la critique a eu plus à faire que la louange, hâtons-nous de reconnaître qu'un mouvement profond, raisonné, s'opère dans le sens du progrès cultural.
Le Bocage, appelé aussi Gâtine, est situé au nord du département des Deux-Sèvres. Cette contrée très accidentée, couverte de bois, est sillonnée de ruisseaux qui coulent dans des vallées parfois assez étendues, dont le fonds et les versants forment de très riches prairies naturelles. Le sol y est argileux et argilo-siliceux. Les propriétés exploitées par des fermiers ont en général beaucoup plus d'étendue que dans la Plaine. Elles sont divisées en très grandes pièces entourées de bois ou de palissades élevées.
Il y a trente ans, l'agriculture pastorale régnait en souveraine dans ce riche pays , pour lequel s'ouvre le plus brillant avenir agricole. On cultivait le seigle dans une ou deux pièces qu'on laissait s'engazonner après l'enlèvement
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des récoltes, et elles restaient à l'état de prairies naturelles servant de pacages pendant 9 ou 10 années, suivant le nombre de pièces dont se composait la propriété, ou la durée du bail du fermier.
Depuis les travaux de dessèchement et d'ameublissement opérés par les rigoles , les fossés , un peu de drainage , et surtout par l'introduction de la chaux, ce pays a complètement changé d'aspect cultural. En le parcourant aujourd'hui, on est agréablement surpris de trouver ces immenses terres, qui étaient occupées par les ajoncs et les bruyères, couvertes, soit de très beaux froments, soit de trèfles ou de plantes sarclées. Tous ceux qui sont entraînés par leur goût ou par leur intérêt vers l'agriculture tournent leurs regards de ce côlé. La viabilité si difficile, impossible même à certains endroits et à certaines époques de l'année, s'améliore, et tous les jours aussi on constate de nouveaux progrès en Gâtine.
Les bestiaux qui peuplent cette contrée sont tous de qualités supérieures et des races les plus pures. L'éleveur de la Gâtine est le paysan poitevin, qui tient le plus à l'origine des espèces animales qu'il veut entretenir. La Gâtine est le berceau de la race bovine , dite de Parlhenay. Le fermier professe un véritable culte pour ses bœufs, auxquels il épargne la besogne trop pénible en en attelant huit pour faire l'ouvrage de quatre. Souvent on rencontre sur la route le paysan gâtinais chantant et stimulant de la voix huit beaux bœufs qui traînent une charrette vide ou chargée de 5 à 600 kilogrammes d'une denrée quelconque. 11 est vrai que parfois dans la route qu'il doit parcourir il trouve des fondrières, des chemins impraticables qui
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