‹ De l'influence de la tuberculose sur le caractère, la mentalité et dans l'œuvre de quelques tuberculeux célèbresChapitre 19 sur 21 · ARS · texte numérisé non relu

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Parlant de Léandre, amoureux de Héro, prêtresse de Vénus, et qui se noya dans l'Hellespont, il dit son mélancolique espoir et son aspiration désolée de la mort.

Combien avaient aussi sa force et son courage,

Qui, nul amour n'étant venu pour les saisir,

Mouront un jour d’ennui sans quitter le rivage, Pauvres grands cœurs perdus à qui manque un désir

L'analyse effrénée de soi-même, propre à tous les tuberculeux, explique la presque impossibilité de Jules Tellier à prendre des sujets hors de lui-même. Il n'agit pas selon sa raison, il est conduit par ses instincts et s’y résigne.

La cité de mon âme est dès longtemps troublée,

Les instincts, orageuse et mouvante assemblée, Y luttent et chacun la domine à son tour.

Le meilleur de Jules Tellier nous paraît tenir dans les Reliques, ses poèmes en prose et ses contes. On a rapproché Jules Tellier de Laforgue ; chez l’un et chez l’autre on rencontre la « blague », bien qu'il y ait des différences d'intensité dans ces deux humours : celui de Tellier étant plus estompé, ce n'est pas le ricanement atroce et douloureux de l'Hamlet moderne. Mais n'est-il pas curieux de constater que ce sont deux tuberculeux qui, les premiers, ont trouvé ce mélange unique du rire et du sanglot, ce frisson nouveau ?

Jules Tellier mériterait par sa sensibilité douloureuse d’être appelé comme Corbière « un tendre comprimé ». N'a-t-il pas dit :

Triste et morne et lassé d’avoir trop Lôt vécu, J'ai donné pour parure à mon orgueil vaincu, Un calme si profond qu'on me prend pour un sage.

Parmi ses œuvres en prose, nous retiendrons les notes de «Tristan Noël » et les « Deux Paradis » d'Abd-er-Rhaman.

La première de ces deux œuvres fut écrite à l’âge de 20 ans. Aussi nous faut-il bien noter une fois de plus la correspondance manifeste entre la précocité de l'intelligence et la tuberculose. Chopin, Mozart, que nous n'aurons pas le temps d'étudier, etavec

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quel regret d'ailleurs, furent également à ce point de vue des enfants prodiges.

Dans ces « Notes », composées de .trois chapitres : « Heures d'ennui », « Heures de pensées », « Heures de tristesses », Tristan Noël, étudiant de Caen — ou si mieux aimez, Jules Tellier — se livre à une suite de variations sur le même thème : la mort.

Tristan Noël n’a pas de désir. IL opère sans fin des recherches maladives sur ses sentiments. Un ami lui vient. I] conclut.: «au fond, tous ses bonheurs me blessent au cœur, mais j'ai besoin de le lier à moi ».

Son égoïsme comprend la nécessité de cet attachement. Pour-tant, il est incapable d'amour et en dépit de tout il s'ennuie. Le malheureux possède totalement cet ennui dont Baudelaire a pu écrire, après avoir décrit toute la gamme de nos péchés dans sa fameuse pièce « Au Lecteur » :

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde. Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes, ni grands cris, Il ferait volontiers de la terre un débris,

Et dans un bâillement avalerait le monde.

On lüi dit : « Vous pouvez changer votre nature, la sottise s'alténue par le travail, les mauvais instincts se surmontent par la volonté; soit, mais si je n'ai pas en moi ce qu'il faut de curiosité pour travailler ou ce qu'il faut de scrupules pour vouloir? » Alors, n'espérant plus rien, Tristan Noël s'abandonne à sa tristesse et s'empoisonne. |

Le conte « Les Deux Paradis d'Abd-er-Rhaman » constitue sans doute le chef-d'œuvre de Jules Tellier, et c'est peut-être dans la donnée qu'il développe que se manifeste au plus haut point son inassouvissement et que s’enfle Le plus fort son appel d’une mort totale et sans au-delà.

C'estl'histoire d’un vieux «taleb »quiavaitune confianceabsolue dans le Coran, mais qui depuis l'arrivée des Français, après la prise de Constantinople, perdit la paix de son esprit. Un combat éternel se livre dans son âme. Le soir de sa mort, il fait venir

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tour à tour le prêtre catholique, auquel 1l déclare vouloir embrasser la religion catholique, et l’Iman dont il voudrait la bénédiction : « Et cette nuit-là, par un prodige unique, il eut vraiment deux croyances, absolues toutes les deux, car il ne les comparait plus et ne s'arrêtait plus à leurs contradictions; 1l se contentait de songer séparément à chacune d’elles et d'y adhérer de toutes les forces de son âme. »

Abd-er-Rhaman meurt et deux anges s’empressent autour de lui, s'offrant chacun à lui servir de guide : Raphaël, l'ange des chrétiens; Azraël, l’ange des musulmans.

Le vieillard aura donc droit, tour à tour, aux deux Paradis et le voilà suivant l’ange Raphaël. Sur son trône, il reste longtemps en extase : « Cependant, peu à peu, le ravissement se dissipa et Abd-er-Rhaman ne ressentit plus qu'un plaisir assez terne. IL en vint même à se sentir un peu lassé par tant de musique ; il lui semblait que si on eût interrompu le concert un moment, il en eût joui davantage... C'est le Zabour du saint roi David que les phalanges célestes chantent ainsi en chœur; quand on est à La fin du vieux recueil, on revient tout de suite au commencement; il n’y a pas de raison pour que cela finisse. »

Alors le vieux « taleb » se réjouit à contempler les anges; mais l’immobilité de leurs visages et leur ressemblance entre eux le lassent encore. Abd-er-Rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres. Il alla contempler Dieu et s'en fatigua de même. Cela aussi élait la même chose, toujours la même chose, et d’ailleurs on ne voyait que très vaguement.

Ensuite, il entend une grande rumeur lointaine : sanglots et cris de rage. C'était la plainte des chrétiens, morts coupables suivant leur doctrine et que faisaient hurler les tortures d'enfer. Abd-er-Rhaman jouit de la grande tristesse et de la pitié qu'il éprouve, mais cela ne suffit plus bientôt à l’occuper et le morne ennui l'enveloppe.

Tous les bienheureux sont également accablés de la monosonie de leur bonheur. Un sage vieillard lui confie que son unique espérance est dans le néant.

« Car la possession tue le désir, et commencer à jouir c’est

le

finir de rêver. Nous aussi, nous sommes destinés à disparaître, et loin d'accuser le destin, nous le remercions d'en avoir disposé ainsi, de n'avoir pas voulu que nous fussions châtiés éternellement de la niaiserie de notre rêve mystique et de nous avoir réservé pour l'avenir le repos que nous aurions dà lui demander dès l’abord. »

Attristé de ces discours, le vieux taleb appelle Azraël, qui le transporte dans le Grand Jardin des délices, « l'endroit unique qui comble les désirs des sens et tous les rêves de l'âme ».

La vue des houris le charme particulièrement, mais il ne

trouve point aux élus un air aussi allègre qu'il s’y attendait et il pensa qu'ils étaient bien difficiles. Puis, l’eau du, Selsibid l’emplit d'une grande joie et il ne s'inquiéta plus de ce queressentaient les autres. Le soir venu, il se retire dans un pavillon fait d'une perle creuse avec une femme plus belle que tous les désirs et longtemps il jouit de cette vie nouvelle. Mais le dénouement falal arrive et il cherche à s'expliquer l'inquiétude qui l'opprime. « Il lui sembla que c'était de la plénitude même de sa salisfaction que venait tout son mal. Il aurait voulu qu'il lui manquât au moins une chose pour la désirer où pour la chercher, pour connaître encore la volupté de rêver et la ressource d'agir. Mais la jouissance était là implacable et elle supprimait tout à elle seule; elle rendait le rêve impossible et l'action inutile. »

Ainsi, tous étaient tristes au septième ciel; Mahomet luimême, très morne, ne sorlait plus de son palais depuis des siècles.

Et tous les soirs, la voix qu'Abd-er-Rhaman trouvait maintenant lugubrement ironique faisait retentir dans l’immensité du jardin ces paroles invariables : « Voilà le paradis qui vous fut promis en récompense de vos œuvres. »

Abd-er-Rhaman avait au Paradis retrouvé son meilleur ami; ils se livraient au morne plaisir de parler de leurs ennuis. Et comme le vieux taleb regrettait de n'avoir pas cru à toutes les religions pour épuiser tous les Paradis, son compagnon lui explique : « Tu as joui du moins sot des rêves mystiques et du

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plus complet des rêves sensuels, et ni ton extase, ni ton ivresse n'ont été de longue durée. À quoi bon d'autres voyages, si l'ennui suprême est au bout ! Tôt ou tard, tu aurais vu qu'en dépit de tous les rêves d'avenir qu'il a échafaudés, l'homme, après sa vie terrestre, n'est bon vraiment qu'à mourir et que ce n’est qu'un être infini et parfait qui serait capable d’être immortel; lu aurais compris que s'il est parfois amusant d'être en route, il est bien vite ennuyeux d'être au but et que ce qu'il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine, ce n’est pas la fixité de la jouissance, mais l'immobilité du sommeil. »

Abd-er-Rhaman, mais c'est Jules Tellier, lui, toujours lui, dans ses œuvres comme les autres artistes tuberculeux à travers les leurs. La sagesse qu'il veut inculquer à son vieux taleb, c’est celle qu'il souhaitait pour lui même. Si l'au-delà miraculeux n’est que Le séjour d'une vie magnifiée, il aime mieux disparaitre à tout jamais : « J'ai rêvé souvent que ce serait une chose belle, douce et triste qu’une terre où il ferait loujours nuit. » [La compris lui aussi qu'il n’y avait qu'une chose bonne: prolonger indéfiniment la délicieuse ivresse du désir, et il en avait si peu !

IL sentit l'inévitable rancœur qui suit la possession, toutes Les possessions, jusqu’à celle du bonheur.

C'était un être exquis, triste, ironique et las, doux, délicat, silencieux, mélancolique, taciturne, sans volonté.

Sa sensibilité lui causa des tortures. Jamais il ne connut l'équilibre intérieur, [l abusa du rêve et de l'analyse. Son pessimisme, son amour de l'inassouvissement, tout cela lui venait de la tuberculose. Il y eut un parallélisme entre son état physique et les sentiments qu’il exprima, une corrélation entre sa maladie et son œuvre qui en fut l'expression. Et puis, il aima la mort : « J'ai regardé en moi, et j'ai vu que tout m'est impossible, .car ce sont mes sentiments qui font mes actions, et ce n'est pas moi qui ai fait mes sentiments. Puisque nul ne peut être bon ni mauvais et que nul aussi ne peut faire de bien ni de mal, puisque les sentiments sont indifférents et que les actes sont inutiles, tout est vain pour moi, je n'ai plus qu’à mourir. » Et lente, lourde, impénétrable, la nuit est venue.

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