‹ De l'influence de la tuberculose sur le caractère, la mentalité et dans l'œuvre de quelques tuberculeux célèbresChapitre 18 sur 21 · EE · texte numérisé non relu

EE

sable. Et le plus grand des Watteau — il y en a plusieurs — c'est le Watteau de 1717 à 1721, le Watteau des Pas/orales, le Watteau mourant.

Il devient un isolé, un triste, un taciturne, errant avec son génie et son mal à ses côtés. Il s'enfonce en plein rêve. Le mal excite le génie, le génie excite le mal. La vie de ses œuvres est tout intérieure.

L'Indifférent du Louvre le symbolise fout entier. Ce jeune homme au visage égaré, qui passe avec une démarche balancée, effleurant Le sol de ses fins souliers de satin, ce jeune homme dont le bras indécis et gracieux semble semer des fleurs imaginaires, c'est l'art de Watteau, c'est son âme même, écartant avec douceur el chagrin tout le xvn° siècle solennel, tout le xvm® siècle libertin, et enfin toute la vie. « Qu'on me laisse seul avec mes songes, semble-t-il dire, je ne veux rien des hommes, je m'en vais. » Et où s’en va-t-il cet êlre"léger, vêtu de rose et de bleu, doux, négligent et las? Il s’en va vers les paysages de Watteau, vers cette féerie champêtre à la fois réelle et irréelle. Il va chercher l'oubli et le silence, il entre dans la tristesse vêtu des couleurs de la joie.

Dans l'Embarquement pour Cythère, cette merveille unique, nous trouvons toute la synthèse de l'âme de Watteau. Nous ne savons où nous sommes, c'est vraiment Le pays du rêve hors du temps et des lieux. C'est sans joie, sans éclat, sans rires, que les personnages se dirigent vers la galère d'or qui les mènera à l'ile enchantée. On les sent épris d'un infini inconnaissablé et peu à peu tout le tableau dément son titre et nous somme saisis de doute : il y a comme une affreuse douceur dans tout cela.

Quelle est donc la psychologie de ces personnages hors du temps? Les Goncourt en ont dit : « Ils ont des attentions au regard vague, une galanterie platouique, des yeux sans fièvre, des enlacements sans impatience, des désirs sans appétits, des voluptés sans désirs, des audaces de gestes réglées pour le spectacle comme un ballet et des défenses tranquilles et dédaigneuses de hâte en leur sécurité, »

Et pourtant, sont-ils sans passion? Non certes. Mais ils n’en

Ce! robe

possèdent qu'une, toute métaphysicienne, de l'inutilité du geste vers les réalités appelées bonheur. Le bonheur pour Watteau, cest de rêver qu'il y a un bonheur. Sentiment tout moderne que Villiers de l'Isle-Adam a exprimé d'un mot : « À quoi bon réaliser nos songes? Ils sont si beaux! Vivre? Les serviteurs feront cela pour nous. »

Tous ces personnages sont des désenchantés, des oublieux et des blasés avant d'avoir vécu. [ls ne sont même pas émus par l'amour. Ils se frôlent et ne s'étreignent pas. Ils se désirent, mais ils savent bien que le désir est le meilleur de l'amour. Comme l'a écrit le doux Lélian : « Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur. » Et rien de plus profond n’en sera jamais dit. Pour ces personnages qui n'ont pas l'air de croire à leur bonheur, « l'amour est une façon exquise de souffrir », a dit Péladan, et de sentir à travers la créature finie Le frisson de l'infini inattingible qu'elle ne peut incarner que pour un instant. Comment expliquer tout cela sous la Régence, sinon par la maladie de Watteau. Tout dans son œuvre exprime l’inassouvissement. Ces êtres n'auraient qu'un pas à faire pour entrer dans l'infini des songes. Mais leur idéal est de ne plus rien voir, de ne plus rien entendre et de s'isoler dans un pays indéfinissable, et cet idéal est aussi celui de Watteau qui, chez ses personnages, le créait à l'image de son âme.

Nous ne comprendrons bien toute cette grâce qu'en la considérant comme une expression de cette souffrance particulière qui naît du sentiment de l'impossible évasion de l'âme par le désir. La maladie pulmonaire est la seule qui affine à ce point la délicatesse des intuitions, car la maladie du corps crée une exaltation mystique de l’âme dont les produits n'ont rien de débile. IL y à un état d'esprit du phtisique intellectuel qui coordonne toutes les délicatesses suprêmes que le sentiment de sa fin imminente peut conférer à un esprit noble.

Watteau est un précurseur de la tendresse lassée, de la : névrose chaste, du désir de l'impossible dans la volupté momentanée, notions toutes modernes que je voudrais, dit Camille Mauclair, résumer en cette formule : la maladie de l'infini.

D FONTUE

Cette maladie est propre à toute une série d'esprits tuberculeux et ces esprits forment une famille distincte dans les arts. Chacun apporta son poème, mais le décor a été peint une fois pour toutes, et c'est l'Embarquement pour Cythère.

En somme, l'intervention incontestable de la phtisie dans le génie de Watteau a rendu possible le sentiment de labsolu dont ses œuvres sont teintes. |

Samain. — Tout naturellement, Samain nous semble venir à sa place, après Watteau et Maurice de Guérin. À eux frois, ils synthétisent l’état d'âme du phtisique et l'éclairent. Après ce que nous avons dit de l'influence de la plus intellectuelle des maladies sur l’œuvre de ses victimes, il nous apparaît moins étrange de constater une telle parenté spirituelle. Samain exprime en vers les mêmes sentiments que Maurice de Guérin en prose et Watteau dans ses tableaux.

Le rapport entre la précocité de l'intelligence et la tuberculose si manifeste chez les deux artistes précédents paraitrait ici controuvé, si nous ne savions que Samain fit une tuberculose tardive. Il mourut phüisique peu après 40 ans. Ses œuvres datent de ses dernières années et sont bien la traduction de son état.

Le Jardin de l'Infante fut publié en 1893, le poète avait 36 ans. Aux flancs du vase en 1898. Le Chariot d’or et Poly-. phème ne parurent qu'en 1901, une année après sa mort.

Taverny (Figaro, 1908) à écrit : « Il était riche de sensibilité et il devint un poète frêle et délicat; il chantait le silence, la douceur, la nuance; il existait entre Iui et Watteau une communauté de sentiments qui les faisaient admirablement se comprendre. »

Watteau, peintre idéal de la Fête jolie,

Ton art léger futtendre et doux comme un soupir,

Et tu donnas une âme inconnue au désir

En l’asseyant aux pieds de la mélancolie. e

Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses, Les cœurs s’ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.

RTS

La sincérité de Samain est admirable. Il ne peint que des sensations profondément senties et longuement pensées. Sa mélancolie est toute simple et déshabillée des grandes écharpes.

Oh ! garder à jamais l'heure élue entre toutes, Pour que ton souvenir, comme un parfum séché, Quand nous serons plus tard las d'avoir trop marché, Console notre cœur, seul, le soir sur les routes. Samain est le poète des hommes las de la vie, sans l'avoir goûtée tout entière.

Oh ! écoute la symphonie Rien n’est doux comme l’agonie, Dans la musique indéfinie Qu'exhale un lointain vaporeux.

La vie banale le blesse, il aspire à disparaitre : Mon âme est un velours douloureux que tout froisse, Et je sens, dans mon cœur lourd d'ineffable angoisse, Je ne sais quoi de doux qui voudrait bien mourir.

Il confesse son égoïsme :

Seul, il vivait avec son âme pour conquête.

Il n’a plus la force de vouloir, le courage d'espérer :

Je suis trop las d'hier pour commencer demain.

Tout comme Maurice de Guérin, il veut se mêler à la nature, il veut Abîmer son cœur ivre au gouffre ardent des choses.

Le désir de l’inaccessible le poigne comme Watteau.

Baiser de l'infini qui rend pâle un instant... Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant, Toujours l’'héréditaire orgueil des fils d'Icare.

Par moments, il a des sursauts. IL veut combattre à son

tour :

L'âme s’'englue au miel du rêve et de la flûte. La vie est à ce prix : raidis-toi pour la lutte. ttends pas vainement, ton futur,t’appartient.

hi.

Mais le rêve Le reprend, il regrette les Sirènes et avec quelle nostalgie !

Et le col renversé, les narines ouvertes, Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés..….

Et doucement captif entre leurs bras de neige Le vaisseau descendait radieux dans la mort...

Les sirènes chantaient. Mais le (temps est passé Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines, Où l’on pouvait mourir aux lèvres des sirènes Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.

Il est sans force devant l'amour. Il cède à sa fatalité. Tout de la femme”pour luiÿdevient un piège. Il lui dit :

Rampe au long des buissons, darde tes yeux de flamme. Un regard, et déjà la chair folle s’émeut,

Un sourire, et l'alcool de nos sens a pris feu,

Un baiser, et tes dents ont mordu dans notre âme.

Puisqu'il n'a su résister aux promesses de la volupté, il n’est plus rien qui le retienne pour célébrer la luxure; il pense y oublier la hantise du néant.

Fruit défendu qui fait claquer les dents d’envie.

Luxure, avénement des sens à la splendeur, Diadème de stupre et manteau d'impudeur.

Nudité, jardin rose et divin de la femme, Paradis de la chair qui fait sangloter l’âme.

Frissons d’éternité vibrés par l’éphémère, Fontaine vive où boit en courant la chimère,

Spasme vers l’unité, Noces dans l’absolu. Cité de feu, filtre d’oubli, vrille de fer.

Je te salue, Ô très occulte, à très profonde Luxure, impératrice immortelle du monde.

Mais rien ne le satisfait. Tout le navre. Il réserve son plus grand amour à la mort dont il sait bien qu'elle viendra un jour fermer ses yeux et endormir son âme dans l'apaisement de l'idéal.

Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins, S'agenouillait, des larmes chaudes sur les mains, Et parfois, sœur aimante, aux terrasses nocturnes, La Mort venait baiser ses lèvres taciturnes.

Ainsi son œuvre tout entière, pétrie de langueur, de lassitude, de sentimentalité tendre, de son amour de la mort, de délicatesse efféminée, du désir de l’inaccessible et de la maladie de l'infini, révèle elle aussi les stigmates psychiques de la terrible maladie.

Jules Tellier. — « La vie n'est de soy ni bien ni mal, c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes. » Ainsi parlait Montaigne, et, dans une similitude de pensée, la voix douloureuse de Jules Tellier, mort tuberculeux à 26 ans, répondait dans Tristan Noël, « la vie est un bien », dit l'un, et l'autre, « elle est un mal ». Quelle vie? La mienne ou la vôtre? « La vie en soi n’est rien, ni triste, ni joyeuse, ni stoïcienne, ni épicurienne ; elle est la vie, et en nous elle se fait différente au gré de nos diverses natures. » Et plus loin, il ajoute : « Sans doute, ma vie est un mal. » Qu'est ce qui pouvait justifier cette dernière phrase désabusée dans la bouche de ce tout jeune homme, puisque les Notes de Tristan Noël furent écrites à 20 ans. Nous le savons déjà bien un peu

L'étude de sa vie et de son œuvre nous dira tout le reste et nous y verrons à nouveau la griffe de la tuberculose.

Il était grand, maigre et pâle, aux traits anguleux, avec un regard d’une extrême vivacité. IL fut délicat, nerveux, doux, silencieux et mélancolique. Tout enfant, écrit un de ses camarades, il étonnait son entourage par la gravité de ses réflexions. Toute sa vie, il souffrit d'une sensibilité aiguë, d’une de ces sensibilités morbides, douloureuse jusqu’à la torture.

Il s’est dépeint d’une façon navrante dans son discours à la Bien-Aimée: « Plusieurs espérèrent en moi dans mon enfance; mais ils espéraient encore que dès longtemps je n'espérais plus. Le vent, en s'engoufirant dans la cheminée, me disait des

chansons lugubres pleines d'un mystérieux ennui. A l’âge où d’autres jouent à la balle, j'ai grandi taciturne, occupé de chimères, sombre, et à l'âge où d'autres commencent à songer à leurs cousines, il se trouva que j'avais tant rêvé que le rêve avait comme usé mon âme. Si bien que le jour où je pus enfin posséder les objets souhaités, je n’en jouissais plus, ayant épuisé à l'avance, en y rêvant, tous les plaisirs qu'ils m'auraient pu donner. »

Jamais il ne connut l'équilibre intérieur. Lors de la préparation d'une licence à Caen, sa tristesse s’accentue et son découragement. Il se croit « fini ». Un de ses camarades lui demande chaque jour quand il se suicide ; un autre lui dit qu'il a toujours l'air de se succéder. ,

Ce fut un pessimiste. L'abus du rêve et de l'analyse, c'est là tout Tellier. Tout est vain est le leit motiv de sa pensée.

Il avoue son égoïsme extravagant. « Pas de sensation qui ne soit subjective, pas de jugement qui ne soit relatif, pas de sentiment qui ne soit intéressé. Je ne vois que moi quand je crois voir les choses, je ne sais que moi quand je crois savoir Le vrai, je n'aime que moi quand je crois aimer les êtres! Eh quoi! toujours moi! ne pourrai-je sortir de ce moi maudit et voir au dehors”? L’être est une prison. » :

Dans ce passage, ne croit-on pas entendre un cri de la souffrance de Pascal, mort phtisique lui aussi? Comme il appartient bien aux tuberculeux ce mal de vivre formé de l’éternelle antinomie entre le rêve et la réalité! Il ne faut pas s’y tromper. Le pessimisme de Tellier n'est pas que cérébral, il tient aux sources mêmes de son être, à toute sa physiologie troublée par la maladie, à sa sensibilité anormalement développée. 11 porte en lui l'impuissance d’être heureux. [1 s'accorde comme Watteau, Maurice de Guérin, Samain, l’exquise volupté amère de souffrir. À cela s'ajoute la hantise de la mort.

O mort, qui fais qu’on vit sans but et qu'on est las Et qu'on rejette au loin la coupe non goûtée,

Mort qu'on maudit d’abord et dont on ne veut pas, Mort qu'on appelle enfin quand on l’a méditée.

Lis RE

Cette sensation de la fuite des choses, cette obsession de la mort, donnaient un goût de cendre à tout ce qu'il portait à sa bouche. Et devant une telle inaptitude à vivre, ce n'est point la mort qui est un mal, mais bien la vie. Il se croit condamné, il l'est en effet. Son état périclite petit à petit. Professeur dans divers lycées (Langres, Constantine, Moissac), il demande de plus en plus des congés pour raisons de santé.

Pendant sa dernière année, la vie parut s’éclairer pour Jules Tellier. Sa tristesse diminua ainsi que sa hantise de la mort. Ce n'était déjà plus Tristan Noël. IL voyage en Algérie, en Espagne, avec Raymond de la Tailhède. Il est en pleine euphorie terminale. [Il rentre à Toulouse, le triste hôpital reçoit l'amant de la Bien-Aimée. Il ne fallut que douze jours à la maladie pour être victorieuse.

Nous allons retrouver dans son œuvre, d'une façon tout aussi poignante, ce que nous avons extrait de sa vie. Son premier recueil, Les Brumes, dont le contenu plus tard fut fondu dans Les Reliques, comprend cinquante pièces. On n’en trouverait pas une qui n'ait pour thème la tristesse de Tellier ou son désir de

la mort.

Se Je ne pris point garde | Que ce beau jour d'automne était triste à mourir.

Ailleurs, il s'écrie :

La nuit qui va tomber m'absorbe et me confond, Et je traine. — O destin! faites qu’enfin je dorme ! Comme en un soir d'hiver où plus rien n’a de forme, Sans souci du soleil et sans penser au vent,

Le vide et sombre ennui d’un squelette vivant.

Dans sa « Chanson sur un thème espagnol » se retrouve son amour de la mort :

Viens par surprise, Ô mort, en mon âme ravie, Et ne m'avertis pas en me faisant souffrir, De peur qu'il ne suflise à me rendre la vie, Du bonheur que j'aurais en me sentant mourir.

C'est le genre qui nous vaut ce gongorisme, ce qui ne nuit en rien à la sincérité de la pensée.

Morelet 3

Page 1