CONCLUSIONS
De ce qui précède, il est aisé de conclure que le sort des forteresses contemporaines se décidera sur la ligne des forts. On le savait avant le siège de Port-Arthur, mais ce dernier l'a confirmé jusqu'à l'évidence. Deux jours après la chute des forts, la forteresse se rendait.
Cela montre donc bien que les forts constituent la ligne principale de défense et que les lignes intermédiaires et l'enceinte même de la ville n'ont qu'une importance secondaire. Aussi l'auteur a-t-il cherché à préconiser toutes les mesures nécessaires pour réaliser les désirs du professeur Velitckho : « C'est sur la ligne des forts qu'on doit soutenir une lutte acharnée pour Ig^ défense de la forteresse ; c'est là que l'infanterie et Tarlillerie doivent présenter à l'adversaire une résistance décisive. »
Parmi ces mesures, se trouve la proposition d'organiser d'une façon permanente les intervalles entre les foris, c'est-à-dire d'y élever des retranchements avec parapet et fossé extérieur. Cette question n'est pas nouvelle ; elle a déjà soulevé et soulèvera encore de nombreuses discussions. Toutefois, le lieutenant-colonel von Schwarz se croit en meilleure posture que ses devanciers pour discuter cette question et essayer de la résoudre, puisqu'il ne s'appuie pas uniquement sur des considérations théoriques, mais sur les faits eux-mêmes, à moins, comme il l'ajoute, qu'il ne les ait pas compris.
Pour réaliser les mots de Velitckho, c'est-à-dire pour essayer de donner à la ligue des forts son maximum de
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résistance, on peut chercher comment la fortification apportera son aide à l'infanterie et à l'artillerie.
L'un des moyens proposés consiste à défendre les intervalles par des feux croisés des points de soutien et en particulier par le tir de l'artillerie, ce qui a amené à la construction des caponnières d'arrière intermédiaires (de Velitckho) et des flancs casemates (du colonel Miaskobski [']). On espère que les forts pourront ainsi se prêter un tel soutien matériel qu'il en résultera un « rideau de fer » que nul ennemi ne pourra traverser. Des doutes se sont élevés depuis longtemps sur la continuité d'un tel effort et diverses propositions ont déjà été faites pour renforcer les intervalles, entre autres par Totleben, le lieutenant-colonel Velilckho et le lieutenantcolonel Proussak, qui préconisent des lignes de fortification permanente.
On a déjà montré au chapitre IV que, dès les premiers jours de l'assaut, on s'était rendu compte que c'était une utopie de vouloir défendre les intervalles uniquement avec le feu des forts. Celui des caponnières d'arrière était notoirement insuffisant et, dans les terrains accidentés, les feux d'infanterie et d'artillerie ne pouvaient battre certaines zones, même le jour et, a fortiori, la nuit, malgré l'aide des projecteurs, qui ne découvraient pas davantage lesdites zones. L'état actuel de la technique peut seulement, à l'aide de dépenses colossales, permettre de construire dans les forts des abris disposés de telle façon que des feux de flanc d'infanterie puissent battre les intervalles sous « n'importe » quel bombardement et à « n'importe » quel moment.
On a vu également que ni les tranchées, ni les ouvrages temporaires ne sont capables de résister à un assaillant énergique ; que, de plus, un adversaire habile peut
(») Voir Revue du Génie , 1896, t. XII, p. 209.
simuler une attaque pour attirer les réserves de l'assiégé en un point déterminé et le priver ainsi desdites réserves à l'endroit qu'il a fixé pour tenter de traverser les lignes de la défense.
Il semble donc, d'après les exemples des assauts d'août, qu'il est impossible de compter uniquement, pour la défense des intervalles, sur les feux croisés des forts, bien que cette idée paraisse la plus vraie en ellemême pour le moment. Il faut absolument la compléter par la construction entre les forts d'un solide retranchement permanent avec un parapet et un sérieux fossé extérieur.
Ces conclusions sont basées, comme on le sait déjà, sur le rôle joué par le mur chinois non seulement dans les assauts de la nuit du 23 au 24 août, où deux compagnies réussirent à repousser les Japonais, mais encore dans toute la durée du siège. Cet insuccès de l'ennemi eut de sérieuses conséquences, puisqu'elles le conduisirent à un changement radical dans son plan d'attaque de la forteresse. Le conseil réuni le lendemain par le général Nogi se décida à une attaque lente et progressive, au lieu d'essayer de nouveau une percée dont les résultats étaient pourtant si alléchants. Aussi, le 26 août, vit-on apparaître les premiers travaux de siège, qui avaient l'aspect de longs chemins de communication, puis, le i*'*^ septembre, une première parallèle partant des redoutes Panlong déjà entre les mains des Japonais. De là débouchèrent les travaux d'approche sur Kikouan-nord, Ehrlong, Hatchimaki et P.
Ce premier insuccès inspira à l'ennemi un tel respect pour le mur chinois que, même après s'être emparé de Hatchimaki et de F, c'est-à-dire, en réalité, de tous les ouvrages de l'intervalle, il ne se décida même pas à l'attaquer de nouveau. Il développa ses attaques progressives non seulement contre les forts, mais encore contre le mur lui-même, dont il s'approcha à 12 et à 26 m, et
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commença en décembre contre ce dernier une guerre de mines.
Une autre conséquence de la présence du mur chinois fut de permettre de ne laisser dans Tintervalle qu'une garnison réduite au minimum et de reporter une bonne partie de la réserve générale sur des positions plus importantes telles que la montagne Vysokaia.
On ne peut donc nier que ce retranchement, même sans fossé extérieur, recula de quatre mois la percée des Japonais et aida indirectement à maintenir Vysokaia entre les mains des assiégés jusqu'en novembre. Les avis des défenseurs de Port-Arthur étaient unanimes à ce sujet.
C'est pourquoi le lieutenant-colonel von Schwarz, après avoir montré, par la description des combats et la citation de messages téléphonés officiels, la possibilité pour l'ennemi de traverser un intervalle uniquement défendu par les feux croisés des forts ainsi que par des tranchées et des ouvrages temporaires, exprime la ferme idée de doter ledit intervalle d'une ligne de solides retranchements permanents.
Faut-il en organiser dans toutes les forteresses et dans chacun des intervalles de celles-ci? La question est des plus complexes ; sa solution semble dépendre des forteresses elles-mêmes et du rôle qu'elles sont appelées à jouer. Or, sur ce sujet, les avis sont très variables. Pour un même auteur, ils changent même avec l'époque de ses écrits.
Le professeur Engman, dans ses Aperçus defortificor tion permanente de 1896, définit ainsi le rôle des forteresses : « Avec le moins de forces possible et en consacrant le plus de temps, retenir le plus grand nombre d'ennemis possible. » En 1900, le même auteur dit : « Le rôle d'une forteresse est de donner la possibilité de défendre un point stratégique donné avec le moins de forces possible, en y consacrant le plus de temps pos-
sible et en retenant le plus grand nombre d'ennemis possible. » En6n, dans une dernière édition de 1906, revue par le colonel Zoubarev, on trouve ces mots^ : « Défendre un point stratégique donné avec le moins de forces et le plus de temps possibles contre des forces supérieures de l'ennemi. » On voit donc que dans Tespace de dix ans, le rôle des forteresses a été dé6ni d'une manière différente par un même auteur et, qui plus est, ces déânitions successives comportent toutes des formes conditionnelles.
Le professeur Velitckho, dans son ouvrage sur la Z><?fense des royaumes, de igoS, s'exprime ainsi sur le rôle des forteresses, qui sont, « la garde de points stratégiques importants sur le théâtre principal de la guerre avec le but, dans la plus large mesure possible, d'approprier aux opérations tant défensives qu'offensives (par des manœuvres) les armées de campagne ». Cette définition paraît bien meilleure, mais on y rencontre encore ce fâcheux mot « possible » et il faut expliquer ensuite ce qu'on entend par « manœuvres ».
Il semble bien que les forteresses ont existé de toute antiquité et qu'elles existeront toujours avec un seul et même but, « défendre fermement un point donné ».
La forme des forteresses changera, de même que leurs dimensions, leur armement, leur garnison, leur fortification. Leur rôle pourra varier : toutes elles auront une importance soit au point de vue politique, au point de vue commercial et parfois au point de vue stratégique ; mais, si elles existent, il faudra toujours les « défendre fermement ».
De sorte qu'on est en droit de définir ainsi leur rôle : approprier à une défense ferme un point donné jusqu'à la fin de la guerre.
Sous le rapport stratégique, l'importance' du point dépendra soit de l'activité manœuvrière de la place, soit de la garde d'un passage obligé ou d'une voie de com-
munication, soit du refuge qu'il accordera aux armées. On y répondra par ses dimensions, son armement ou les formes de la fortification. Cette importance pourra être prévue à l'avance ou se dessiner seulement pendant la campagne, et alors on édifiera les fortifications en temps de paix ou durant la guerre, mais toujours avec cette idée d'une défense ferme. Elle se modifiera peut-être même au cours d'une campagne, ainsi que cela est arrivé pour Liao-yang, qui servait au début de point de concentration des troupes et qui fut dotée de fortifications temporaires. En août 1905, lorsque les Japonais la menacèrent, elle acquit de l'importance comme point arrêtant la marche des armées ennemies. Son rôle de point d'appui, pour Kouropatkine manœuvrant avec ses forces principales contre Kuroki, n'avait plus qu'une importance fortuite et secondaire. Dans tous les cas, elle devait se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Il existe beaucoup d'autres exemples historiques de places ayant servi de points d'appui aux armées, mais ce rôle ne sera pas toujours prévu à l'avance et il sera le plus souvent fortuit et secondaire. Ce qu'on doit exiger d'une forteresse, c'est qu'elle tienne jusqu'à la fin de la guerre et c'est en vue de ce résultat qu'on devra édifier sa fortification. Toutefois, pour son organisation, il est nécessaire d'avoir une idée claire et exacte de son rôle et cela est non moins important pour son gouverneur. Si le maréchal Bazaine avait été pénétré de cette idée et avait compris le rôle que devait jouer Metz, aurait-il pu déclarer que cette place devenait inutile quand le blocus de Paris serait commencé ? Pouvait-on dire de même que le rôle de Port-Arthur serait fini lorsque la concentration des armées de Kouropatkine serait terminée ?
L'organisateur d'une forteresse et son gouverneur doivent donc se dire qu'elle doit tenir fermement un point donné jusqu'à la fin de la guerre.
Ces considérations amènent ainsi l'auteur à la ferme
conviction qu'il faut organiser d'une façon permanente les intervalles entre les forts en y créant : un fossé flanqué, des abris pour les hommes. affectés à les défendre, un parapet avec banquette d'infanterie et emplacements pour canons contre l'assaut ainsi que des passages qu'il sera nécessaire de ménager pour la sortie des troupes ou même pour la traversée des armées de manœuvre. Il est impossible de déterminer à l'avance le type de retranchements à adopter : il dépend de la forme du terrain, de sa nature et des moyens dont on dispose pour le masquer aux vues de l'ennemi. Ce sera donc une question d'espèce pour chaque intervalle.
On sera parfois tenté de ne faire aucuns travaux dans certains intervalles, sous le prétexte que ce ne sont pas des points d'attaque probables par l'ennemi. Il faudra cependant opérer avec beaucoup de circonspection si la nature des lieux eux-mêmes ne conduit pas à une certitude absolue. Les intentions de l'ennemi sont parfois difficiles à discerner et c'est ce qui est arrivé à Port- Arthur, où on avait toujours supposé que les attaques auraient lieu sur le front ouest, tandis qu'elles se produisirent à l'est.
Avec les armées innombrables qu'on mettra en ligne dans les campagnes futures, les points stratégiques dont il a été question n'auront peut-être plus une très grande importance, mais il n'en sera pas moins nécessaire d'avoir des points fortifiés entre lesquels pourront évoluer les armées en campagne, qui seront alors libres et indépendantes dans leurs actions. Avec de bonnes forteresses en arrière et sur les flancs, les armées qui n'auront pas eu le temps de se mobiliser complètement pourront, avec des forces relativement faibles, résister à un adversaire bien supérieur en nombre, sans crainte d'être coupées et détruites. Ainsi le système de fortifications de la presqu'île du Kouantong, organisé convenablement, eût joué dans la campagne un rôle tout à fait
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autre si on avait pu conserver Port-Arthur et la flotte jusqu'à la fin de la guerre. Il en est de même si on avait pu fortifier convenablement Liao-yang, ainsi que les passages en dessous et lantai-kopi.
En terminant, le lieutenant-colonel von Schwarz exprime la pensée que beaucoup de ses lecteurs ne partageront sans doute pas toutes les idées qu'il a émises. Il sera cependant heureux s'il a pu provoquer, pour ses camarades des autres armes et pour tous ceux que ces questions peuvent intéresser, l'étude de celles ainsi soulevées. Il remercie tous ses collègues du siège de Port- Arthur qui lui ont apporté des documents, en particulier le général-major Stolnikov et le lieutenant-colonel Gobiato, de l'artillerie, le capitaine d'état-major Vysoki, et les officiers du génie : colonel Krestinski, capitaines Rodiounov et Dobrov et enfin le capitaine d'état-major Romanovski.
Ingenerny Journal, n° lo de 1907, mentionne que l'académie du génie Nicolas a décerné, en juin dernier, l'un de ses prix les plus importants (5oo roubles), à l'auteur du travail que nous venons d'analyser. Si nous avons réussi à exposer clairement les idées exprimées, nous ne doutons pas que nos lecteurs ne s'associent à nous pour féliciter le lieutenant-colonel von Schwarz de la haute récompense qu'il vient de recevoir.
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Avant-propos v
«Chapitre I J