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Hippocrate , ou l’auteur du livre De locis in hornine , a pu dire (1 ) :
« La médecine me paraît être déjà inventée tout entière par rapport aux objets qu’elle enseigne à connaître, et être solidementappuyée quant à ses dogmes les plus importants. » Le témoignage unanime des siècles confirme cette assertion , et l’applique, avec une juste reconnaissance, au Vieillard de Cos , véritable fondateur de notre art.
Sansconnaître lesméthodes compliquées, trouvées après lui par la philosophie , et qui ont servi à réglementer l’étude et la pratique , Hippocrate s’en servit par cette espèce d’intuition anticipée que le génie seul peut donner, et il fournit le modèle avant qu’on songeât à formuler le précepte , de même qu’Homère a précédé de loin les législateurs de l’épopée.
Hippocrate admit dans l’homme des parties matérielles et des causes de mouvement ; il définit très-bien la cause vitale , mais ne s’expliqua pas assez nettement quand il s’agit de la distinguer d’avec l’àme.
Il a reconnu que les diverses espèces morbides doivent être relatives aux différences de leur nature intime ou essentielle, d’où doivent résulter les différences de traitement.
(t) IV 75.
Il a fait voir comment doivent être recueillies et rédigées les observations concernant l’histoire des maladies et les effets des remèdes.
Il a créé la science de la médecine pratique (1).
Il nous a légué sur ces points des ouvrages d'une perfection inimitable.
Tous 1 es médecins qui le prirent pour maître et marchèrent sur ses traces, restèrent dans la bonne voie ; tous ceux qui l’ont méconnu, rétrogradèrent.
Hippocrate est donc , par rapport à la philosophie médicale antérieure à Bacon et à Descartes, la seule lumière qui, réfléchie par Galien et les autres Hippocratistes , laissa dans l’obscurité toutes les parties où elle ne pénétra pas.
Aux temps voisins de Bacon, Bâillon, digne élève de Duret , de Houllier, de Fernel , était le plus illustre représentant de la doctrine de Cos. L’ardeur qui commençait à fermenter portait la majorité des travailleurs principalement vers l'anatomie. Celle-ci prit alors ses glorieux commencements.
Mais qu’était devenue la métaphysique médicale? Elle avait disparu dans les masses ; pour beaucoup d’entre ceux qui se distinguaient de la foule, elle se réduisait presque à rien.
Il fallait une haute intelligence pour bien com-
(t) Harthez, Disc sur le génie d’Hippocrate, p. 8 et 9.
prendre Hippocrate : cela n’était accordé qu’à quelques personnages d’élite, de la force de ceux que je citais tout-à-l’heure. Hors de là, Hippocrate était à peu près comme s’il n’existait pas.
Nous trouvons les causes de cette situation déplorable dans rabaissement général des esprits produit par les systèmes philosophiques alors en honneur.
Platon n’a jamais exercé d’empire sur les sciences naturelles. Platon , par la uature de son talent , se portait plutôt vers les idées morales et religieuses que vers les faits d’observation extérieure. Ses œuvres, manquant du caractère de l’universalité, n’offraient pas l’enseignement systématique et encyclopédique, seul capable de servir de guide au milieu des ténèbres du moyen-àge.
Aristote remplissait ces conditions. 11 avait lié en un corps les membres dispersés dessciences. Il pouvait seul soutenir des gens incapables de marcher sans secours, et on le rencontrait sur toutes les routes. Aristote résuma les travaux de ses prédécesseurs, et les disciplina. Il fallait une règle générale ; elle n’était que là , et on l’adopta. Le positif Aristote était, d’ailleurs, plus à la portée du commun que l’idéaliste Platon.
Aristote proclamait la nécessité de l’observation , et donnait un exemple de ce que peut celle ci, dans son Histoire des animaux.
Malheureusement, à une époque où les communications étaient difficiles, où l’imprimerie n’existait pas , les savants , livrés à leurs propres forces, dans un isolement contraint, ne purent occuper leur activité qu’en eux-mêmes et dans la contemplation.
L’ Organon d’Aristote devint leur livre favori, leur code ; les dix célèbres catégories furent considérées comme contenant virtuellement l'immensité des sciences. L’intelligence, emprisonnée dans ce cercle étroit, y ramena violemment tous les objets^ et, résolue qu’elle était à y tout voir, elle se précipita logiquement dans l’abîme des subtilités.
La médecine subit le sort général ; elle procéda sous forme syllogistique , commençant par l’idée préconçue, pour conclure aux réalités concrètes. Ainsi privée de sou aliment indispensable, l’observation , elle dépérit à vue d’œil.
Dominée par le principe scolastique, qui accordait à la définition préliminaire des choses le pouvoir d’en faire connaître les propriétés, elle établit les causes , les modes de génération des maladies , les indications thérapeutiques, sur des conceptions empruntées à la mauvaise physique ou à la philosophie du temps.
Ce mal avait une double cause : l’une était le dédain des faits , et l’autre une métaphysique qui obscurcissait la raison. Bacon et Descartes ont fourni le remède répondaut à chacune de ces indications.
Bacon a rappelé à la médecine qu’elle devait commencer par l’examen des phénomènes ; en cela, il a seulement répété ce qu’avaient déjà dit Hippocrate et son Ecole.
Mais il a été plus loin : il a deviné les procédés cachés du génie de l’observation , et les a fait connaître, en les soumettant à des règles. Il a, de cette manière, mis ce travail indispensable à la portée des esprits ordinaires : un côté d’Hippocrate , le côté observateur, fut ainsi révélé.
Cela ne suffisait pas. La méthode de Bacon était trop empirique ; elle ne se posait pas un but précis, et plaçait , pour ainsi dire , la médecine , dans la situation d’un homme qui, voulant connaître les objets qui l’environnent, les chercherait et les étudierait dans l’obscurité.
D’ailleurs, l’application de cette méthode était difficile, et exigeait une culture d’esprit plus avancée que celle de l’époque. Il en résulta que, tant que Bacon fut seul, il n’imprima aucun progrès à la science ; celle-ci , malgré les attaques violentes de Bacon contre Aristote, resta inféodée à la scolastique.
Descartes vint bientôt après et eut la gloire d’exécuter cette réforme. En fondant le principe de la certitude première, il apprit à la raison à avoir confiance en elle-même, l’émancipa définitivement et donna un point de repère au travail intellectuel.
La doctrine platonicienne des idées qu'il remit au jour, ses affirmations sur la nécessité de l'ordre dans les phénomènes, ses hypothèses même, parce qu’elles étaient fondées sur cette notion de l'ordre, conduisirent vers la recherche des causes. Descartes , homme essentiellement synthétique, abusa de l’unité , et confondit des objets d’une nature trèsdistincte ; la matière brute et la vie. Toutefois on ne peut nier que son rationalisme n’ait été , pour son siècle, une gymnastique salutaire, d’où la pensée est sortie plus souple et plus vigoureuse. On conviendra aussi que, malgré ses anticipations, ce rationalisme était un acheminement vers la vérité.
En ce moment, tout était favorable au travail scientifique provoqué par Bacon et Descartes. Les causes de la compression et de Tisolement du savant , au moyen-âge , étaient absolument détruites : la liberté avait enfin pénétré dans l’enseignement ; les livres répandaient partout la clarté.
La métaphysique de Descartes, perfectionnée par ses successeurs, fut plus heureusement appliquée aux sciences naturelles ; elle trouva son complément dans Newton, pour l’astronomie et la physique , dans Barthez , pour la médecine.
Dès -lors, ce n’est plus par aspirations, par essais , par systèmes , que l'on procède : on a devant soi la réalité scientifique dégagée de ce qui
n’est pas elle.
La méthode de Bacon trouve un sens déterminé , un flambeau pour se conduire, et de stérile qu’elle avait été jusqu’à cet instant , elle devient tout d’un coup d’une prodigieuse fécondité.
Bacon seul n’aurait rien fondé. Il ne voyait le vrai que hors de lui. Descartes le cherchait surtout au-dedans de nous. Ces deux hommes , quoique venus de points différents, ont pu se rencontrer et être complétés l’un par l’autre. Dans les sciences naturelles , la vérité a deux origines : c’est le vrai extérieur cherché librement , jugé et affirmé par le vrai interne.
« Le commerce mutuel et intéressé de l’expé~ rience et de la raison est la philosophie, dont la fin est d’établir des vérités , c'est-à-dire, pour parler comme Thomas-d’Aquin , de construire des équations entre les idées de l’homme d’une part, et de l’autre les réalités typiques qui sont dans le monde ou dans le non moi de l’esprit (1). »
Descartes est donc le révélateur du génie philosophique d’Hippocrate , comme Bacon a été le révélateur de son génie d’observation.
Barthez, qui résume ces deux hommes , comble la lacune qui les séparait de notre Maître , et nous rend celui-ci entier et plus parfait. Bacon et Descartes épurés et greffés sur Hippocrate , voilà Barthez.
(I) Lordat, Lettre à M. Cousin, pag. 8.
Sans Bacon et sans Descartes , Hippocrate restait toujours comme modèle ; mais les moyens de l’imiter fructueusement , et surtout de le dépasser, étaient interdits au plus grand nombre. Grâce à l’intervention de ces philosophes, grâce surtout à Barthez qui a rendu cette intervention si avantageuse pour nous, une pareille tâche est devenue moins difficile. Le niveau intellectuel s’est élevé , et les esprits médiocres sont mis à meme d’exécuter en médecine ce qui , lorsque l’instruction était plus imparfaite, était réservé à quelques-uns.
Bacon et Descartes ont donc semé du bon grain dans notre sillon : c’est à nous de le faire germer, et d’arracher soigneusement l’ivraie qui a pu s’y trouver mêlée. J’ai cherché à concilier ces deux hommes éminents , et en cela je me suis conformé à l’esprit de mon siècle , qui est de réhabiliter et d’harmoniser.
J'ai choisi dans leurs doctrines les éléments qui m’ont paru utiles pour servir à l’établissement de la philosophie médicale, et j'ai ainsi apporté mon faible concours à ceux qui se sont attachés à donner à nos élèves le goût de cette philosophie.
L’objet de notre science me paraît plus propice que les autres à ce genre d’étude. La psychologie part de faits difficiles à déterminer , à poser , à comprendre : faute de lest, elle est exposée à s’élever trop haut. Le physicien, toujours en contact
avec la matière, est souvent tenté de lui accorder une trop grande valeur et d’abaisser l’esprit outre mesure. Le médecin , placé entre deux , trouve aisément dans l’observation les moyens de rectifier sa pensée , et dans la nécessité des interprétations métaphysiques un préservatif contre la seconde tendance. La médecine , en sachant profiter de ses avantages , doit fournir la première un système général de philosophie complet et irréprochable.
Si cela arrive, comme je me plais à l’espérer, elle aura définitivement accordé le fait concret avec l’idée, et mis un terme aux anciennes et brûlantes querelles du spiritualisme et du matérialisme.
Porter la paix dans les intelligences, est un rôle qui convient essentiellement à une science destinée à consoler, à guérir nos organismes souffrants. Alors on pourra plus que jamais l’appeler l’art salutaire , et elle aura rendu à la philosophie plus de bien qu elle n’en a reçu.