III. EFFETS LOCALISÉS A DISTANCE DES EXCITATIONS CUTANEES
Gomme intermédiaire aux modifications vasculaires et thermiques qui peuvent se montrer dans un organe éloigné du point primitivement excité, nous rappellerons d'abord certaines expériences de Waller et de Winternitz.
Ils ont observé une sorte de diffusion de l'excitation, de sorte qu'une excitation portant sur un point du bras
(1) Schultze, Ueber die locale Wirkhung des Eises, Berlin, Klin.Wochensch, 1874, et Deut. Arch. f. Kl. med. t. XVIII.
(2) ScHLiKOFF, Ueber locale WirkungderKàlte, Deustch Arch f Kl. med. t. XVIII.
par exemple, i) se produit des modifications dans le segment supérieur et dans le segment inférieur.
Rappelons d'abord l'expérience de Waller (1), qui applique de la glace sur le nerf cubital, au niveau du pli du coude. 11 expérimentait sur lui-même. Il observa que quand les muscles de la région hypothénar furent complètement paralysés, les deux derniers doigts (annulaire et auriculaire) étaient devenus rouges et leur température s'était accrue. Elle était de 36" G. pendant que les trois premiers doigts étaient le siège d'un abaissement notable, leur température n'étant que de 28' G. La température initiale de la main était de 32" G. Gette différence, d'après Waller, est facile à expliquer : par l'application de la glace, le nerf cubital a été paralysé ainsi que les fibres vaso-motrices ; de là la dilatation des vaisseaux correspondants, la dérivation du sang dans ces vaisseaux largements dilatés et, par conséquent, une anémie relative des autres vaisseaux de l'avant-bras et de la main.
Pour Waller, c'est le même phénomène qui se passe dans les deux oreilles d'un lapin dont on coupe d'un côté le grand sympathique cervical, l'afflux du sang est plus grand de ce côté, moindre du côté opposé, d'où élévation de la température dans l'oreille d'un côté et diminution dans l'autre. Les phénomènes qui se sont produits dans l'expérience de Waller sont la conséquence de la destruction physiologique du nerf, il n'en est plus de même dans celles de Winternitz (2).
(1) A Wallfr On the sensory, motory and raso-motory symptoms resulting from the réfrigération of the ulnar nerre. Procedings of Ihe Royal Society of London, 2, XI, 1862.
(2) Winternitz, loc. cit., p. 132.
11 applique un morceau de glace sur le bras, au niveau du coude, et observe presque immédiatement un retrait des vaisseaux du membre situés au-dessous.
En prenant le tracé sphygmographique de l'artère radiale avant l'expérience, puis quelques instants après avoir frictionné le pli du coude avec de la glace, on observe un notable changement dans le tracé. La ligne d'ascension du tracé a diminué des deux tiers de sa hauteur et a subi des modifications qui prouvent que le calibre de ce vaisseau s'est resserré considérablement. Cet effet ne disparaît ensuite que lentement après l'enlèvement de la glace.
Si on renouvelle fréquemment sur le coude des compresses glacées, on obtient encore un resserrement plus marqué et on peut le maintenir presque indéfiniment.
Dans l'expérience de Waller il s'agissait vraisemblablement d'effets directs, Winternitz pense avoir affaire à un acte réflexe. Voici l'expérience qu'il fait pour le prouver ; rapprochée de celle de Waller, elle nous paraît très-démonstrative.
Chez un jeune homme à artères assez larges et trèsélastiques, on prend le tracé de l'artère radiale. Immédiatement après on frictionne avec un petit morceau de glace, et pendant deux minutes, la région cubitale du coude. Un nouveau tracé de l'artère radiale pris immédiatement après démontre qu'il s'est produit un resserrement énergique du vaisseau.
Quoi qu'il en soit, les régions cutanées les plus favorables à la production du phénomène paraissent être celles qui recouvrent les gros troncs nerveux. Une application de glace sur la région sus-claviculaire au niveau du plexus brachial détermine une contraction ra-
pide des vaisseaux du membre supérieur correspondant et que Winternitz constate encore expérimentalement en prenant avant et après le tracé de l'artère radiale. L'effet obtenu varie du reste suivant le degré de l'excitation, mais surtout d'après le degré d'excitabilité du sujet. Il n'est pas nécessaire de dire que nous supposons que les artères sont saines et qu'elles ne présentent pas d'athérome qui empêcherait les modifications de se produire dans leur calibre.
En même temps que des changements dans le calibre des vaisseaux on observe des modifications thermiques différentes au-dessus et au-dessous du point excité, comme l'a observé Winternitz en plaçant un thermomètre dans l'aisselle et un autre dans la paume de la main. Les ving-t premières minutes sont consacrées à prendre la température normale, ensuite on note le chiffre modifié de cinq en cinq minutes.
Dans la paume de la main on a une série décroissante, dans l'aisselle on a au contraire une série ascensionnelle, comme on peut en juger sur le tableau suivant :
Paume Ai^piip de la main, -^'sselle.
Température normale 33°, 2 36,9
5 minutes après l'application de glace 35°, 2 37.0 10 — — 34",8 37,0
Dans la paume de la main l'abaissement de la température était en général d'autant plus rapide que la température initiale était plus élevée et variait aussi suivant l'impressionnabilité des sujets. L'abaissement mi-
nimum observé par Win terni tz fut de 0",1 et le maximum fut de l'jS G.
Le médecin de Vienne s'est également servi pour contrôler ces résultats d'un instrument qui indique les moindres changements qui se produisent dans les portions de membres (main et avant-bras par exemple) qu'il renferme : C'est le plethysmographe de Mosso, sorte de boîte remplie très-exactement d'eau et munie de tubes indicateurs dans lesquels le niveau du liquide change pour les moindres variations de volume de la partie contenue, en même temps que l'eau dans l'instrument.
Ces résultats, dont on comprend facilement les applications pratiques , ne concernent pas seulement les membres, mais encore la tête, comme il est facile de s'en rendre compte en répétant encore une expérience du même auteur.
Lorsqu'en effet on place de la glace ou des compresses glacées sur la partie antéro-latérale du cou, on peut oberver un abaissement allant jusqu'à un demi-degré sur un thermomètre placé dans le conduit auditif externe.
Les faits sur lesquels l'attention vient d'être attirée sont bien des effets à distance, mais ils procèdent pour ainsi dire du point irrité, et quand bien même il serait absolument prouvé qu'ils se produisent par action réflexe, ils ne présentent pas le même intérêt que quand on ne saisit pas à jsnor? le trait d'union entre l'excitation et les modifications vasculo-thermiques survenues dans un organe éloigné.
Dans ces cas, le point d'application a une grande importance. Lorsqu'il s'agit de produire un effet général sur la circulation, on obtiendra sensiblement le même résultat en irritant le& bras ou les cuisses, ou encore la
peau du thorax, etc., mais dès qu'il s'agit de produire un effet dans un organe éloigné, il en est tout autrement. Les bains de pieds chauds ou froids produisent sur la circulation cérébrale des effets que l'on n'obtient pas par les manulîives.
Mais tout d'abord il s'agit de prouver la réalité de ces actions à distance.
L'expérience de Brown-Séquard et Tholozan (1) en est la meilleure démonstration. Ces expérimentateurs placent une main dans l'eau glacée et constatent au moyen du thermomètre que la température s'abaisse dans la main opposée. Ils ont obtenu le même résultat en mettant un pied dans l'eau à -f- 5** c- et en prenantla température de l'autre. Et inversement lorsqu'on place une main ou un pied dans l'eau chaude, l'autre se réchauffe.
Voilà le résumé de l'expérience de Brown-Séquard et Tholozan, mais on comprend qu'elle n'ait pas toujours fourni de résultats positifs, le thermomètre exigeant un certain temps pour se mettre en équilibre avec la température des tissus, etle resserrement vasculaire pouvant être trop passager pour produire une modification appréciable de température. Mais si l'on explore les changements de volume survenus dans la main avec le pléthysmographe de Mosso, on peut se rendre compte des modifications survenues dans le calibre des vaisseaux, d'après le niveau de laligne d'ensemble. Si ce niveau s'élève, c'est que la main gonfle par la dilatation vasculaire ; si au
(1) Brown-Sequard et Tholozan, Recherches expérimentales sur quelques-uns des effets du froid sur l'homme. Soc. de biol., 1851, et Journal de Brown-Séquard, t. I, 1858, p. 497. — Voir aussi même Journal, t. I, 1858, p. 502-505.
contraire il s'abaisse c'est que les vaisseaux se sont resserrés.
11 était indiqué d'utiliser ce moyen d'étude pour mettre en évidence les phénomènes du resserrement vasculaire réflexe produit dans une main sous l'influence du froid appliqué à l'autre main, c'^st ce qu'a tait M. Franck dans l'expérience suivante.
La main gauche étant placée dans l'appareil, on voit dans la première partie du tracé le niveau général des pulsations s'inscrire au-dessus de la ligne horizontale qui sert de repère.
A un certain moment, un morceau de glace est appliqué sur la main droite, et on voit au bout de 2 secondes 1|2 diminuer le volume de la main gauche. Cette diminution s'accentue peu à peu, atteint un certain niveau, reste à ce niveau une demi-minute, puis s'atténue progressivement. Au bout d'une minute, la main a repris son volume initial.
L'hypothèse d'un acte réflexe ayant son point de départ dans l'impression produite par le froid sur la peau de la main droite, son point de réflexion à la moelle, son point d'arrivée aux muscles vascdaires de la main gauche, satisfait bien aux conditions des phénomènes.
Les données anatomiques permettent en effet d'interpréter ainsi les résultats (1); les différentes phases du phénomène s'accordent avec les données expérimentales connues des actions réflexes.
Il a suffi en effet de l'impression passagère produite sur la peau du dos de la main droite par le contact d'un
(1) Franck, Travaux du Laboratoire de M. Marey,t. I, (nerfs vasculaires de la tête).
morceau de glace pour déterminer un resserrement vasculaire très-appréciable, dans la main opposée.
Il s'écoule entre l'instant de l'impression et le moment où débute le resserrement des vaisseaux accusé par l'inclinaison descendante du tracé, un temps relativement long-, qui ne dure guère moins de trois secondes, et varie au delà de cette limite dans certaines conditions de fatigue des muscles desvaisseaux et d'accoutumance des nerfs sensibles sur lesquels est portée l'impression du froid.
Ce temps qui précède la manifestation de l'acte musculaire dont les vaisseaux sont le siège, se décompose lui-même en plusieurs facteurs ; la durée de la transmission centripète, le passage à travers la moelle, la transmission centrifuge, le temps perdu des muscles lisses. C'est évidemment ce dernier terme qui représente la majeure partie du retard total.
W. Edwards attribuait le refroidissement de la main restée libre, à un refroidissement général du corps. Dans la relation de l'expérience précédente, on a vu que les moyens employés n'étaient pas assez énergiques et surtout que l'effet se produisait trop rapidement, pour qu'il soit possible de songer à l'interprétation d'Edwards,
Ainsi donc l'expérience de Brown-Séquard et Tholozan est des plus probantes. Nous allons chercher un autre exemple connu depuis longtemps en pathologie et que Winternitz (1) a tenté de démontrer^scientifiquement. Si on plonge les pieds du sujet sur lequel* on fait l'expérience, dans un courant d'eau à 8° G. et de 4 centimètres de profondeur, on observe dans l'aisselle et dans l'oreille
(1) Wintermitz, Zoc. cit., p. 142.
les modifications suivantes de la température. D'abord une augmentation dans l'oreille et dans l'aisselle apparaît à la seconde minute, et disparait à la quatrième, après quoi la température reste à son niveau normal dans l'aisselle, mais s'abaisse de deux dixièmes do degré dans l'oreille, dans les, cinq minutes qui suivent. Si on cesse alors le bain de pieds, la température remonte très-lentement et ne revient à son chiffre habituel qu'une heure plus tard.
Voilà le résultat de l'expérience, et il semble bien qu'il s'agit là d'une action localisée à distance. C'est l'opinion de Winternitz, et il cherche à réfuter d'avance les objections qu'on pourrait lui faire. Plus particulièrement, il repousse l'idée d'une action générale, et il pense trouver un argument décisif dans le maintien de la température de l'aisselle. Cette preuve ne nous paraît pas avoir cette valeur, et nous ne voyons pas en quoi les phénomènes observés diffèrent des phénomènes généraux qui suivent les excitations cutanées de moyenne intensité. Comme dans ces cas, le bain de pieds froid a donné lieu dans l'oreille à une élévation passagère de la température, puis à un refroidissement consécutif. Dans l'aisselle, le léger abaissement constaté dans l'oreille a fait défaut. Mais il y a lieu de rappeler ici les recherches importantes de Riegel (1} sur la répartition de la chaleur. En appliquant, dans ses expériences, de la glace sur le ventre des animaux, il obtenait un léger refroidissement des viscères, qui ne s'observait que peu ou point dans les muscles, dans les endroits oii il y a beaucoup de tissu cellulaire, et en particulier dans le rectum, le vagin et l'aisselle.
(1) Riegel. Zur Lehre der Wârmeregulation.
Nous serons donc beaucoup plus réservé sur ce retentissement à distance, qui serait, du reste, fort difficile à interpréter physiologiquement, car on se représente avec peine une excitation de la plante des pieds, transmise au renflement lombaire, remontant tout le long de la moelle, sans produire aucun effet, et allant retentir sur le grand sympathique cervical, en épargnant complètement le centre général vaso-moteur. Pourquoi vouloir créer des lois exceptionnelles pour des faits qui s'adaptent aux lois communes?
Une autre objection est que le manuluve ne produit pas le même effet que le pédiluve. Cela est vrai, mais la raison en est facile à donner. Ce qui est une excitation énergique pour la plante des pieds, n'est plus souvent qu'une excitation sans puissance pour la peau de la main. C'est ainsi que le froid aux mains est supporté assez facilement et que le chatouillement de la paume de la main reste généralement sans effet, tandis qu'exercé sur la plante des pieds il est généralement insupportable au point que la légende, sinon l'histoire, en ont fait une cause de mort. Il ne s'agit là, du reste, que d'une interprétation; sur le fait tout le monde sera d'accord, mais il est peut-être bon de savoir que pour refroidir la tête, il n'est pas indispensable d'agir sur la plante des pieds, et je suis porté à croire que l'on obtiendrait expérimentalement le même effet en employant sur les pieds ou sur les mains le même excitant, le froid, mais plus énergique sur les mains qui sont moins impressionnées
par cet agent.
C'est encore en se reportant à l'effet général produit sur la circulation qu'on expliquera plus facilement com-
ment des bains dé pieds chauds ou froids, des cataplasmes chauds ou des applications glacées sur les reins ou sur le ventre peuvent avancer, accélérer, retarder ou supprimer l'écoulement menstruel.
De telle sorte que la physiologie . expérimentale ne nous fournit guère qu'une seule donnée positive, relativement aux actions localisées à distance : c'est l'expérience de Brown-Séquard et Tholozan. Théoriquement elle est facile à interpréter, il s'agit là d'une irritation périphérique, s' exerçant sur la main, transmise à la moelle cervicale, assez faible pour ne pas s'étendre au loin et produire des effets généraux, assez énergique néanmoins pour exercer son influence sur la partie de la moelle symétrique à celle qui est excitée.
Plus récemment, M. Brown-Séquard s'est livré, avec M. Lombard, à quelques expériences du même genre (1).
En pinçant la peau d'un membre, ces observateurs ont constaté, à l'aide d'un appareil thermo-électrique très -sensible, un abaissement de la température dans le membre correspondant; s'ils pinçaient un des membres inférieurs, ils constataient de plus, en général, un effet dans les membres supérieurs, un abaissement de température dans le membre du côté opposé, une élévation dans celui du côté correspondant.
Il n'y a pas lieu de parler ici, et cela pour plusieurs motifs, des expériences que Schuller a faites sur les modifications particulières que présentent, chez les lapins, les vaisseaux de l'encéphale sous l'influence d'excitations périphériques. Le résultat de ses recherches tendrait à
(1) Browa-Sequard et Lombard. Archives de physiologie, t. I, 1868. p. 688.
établir une sorte d'antagonisme entre la circulation générale et la circulation cérébrale, de sorte qu'en provoquant un resserrement vasculaire dans les vaisseaux de la circulation périphérique, thoracique et abdominale, ceux du cerveau se dilateraient, et inversement ils se contracteraient lorsqu'on déterminerait une dilatation dans les vaisseaux de la circulation générale. Ainsi la pression ou l'application de compresses glacées sur le ventre donneraient lieu à l'injection de la pie-mère qui serait anémiée à la suite d'applications chaudes. C'est le mécanisme de la ventouse Junod, et il faut produire à la périphérie un appel considérable de sang, avant de songer à appliquer cette théorie. Cependant cette congestion par reflux du sang se produit parfois avec une excessive violence, lorsque le froid agit subitement comme dans la douche sur toute la surface du corps. Le premier effet produit est un brusque resserrement des vaisseaux de la périphérie, et par conséquent un refoulement du sang vers les organes centraux. De là vient cette sensation de trop plein dans les régions de la tête, de la poitrine, quelquefois des reins, et les conséquences fâcheuses qui peuvent en résulter. Dans la pratique, on obvie à ce danger de différentes manières connues des premiers hydropathes qui les avaient découvertes empiriquement. On augmentera, par exemple, le tonus vasculaire dans la région que l'on veut garantir par un lavage froid préalable.
Encore une fois, ce ne sont pas là des effets localisés à distance, ce n'est que le résultat de modifications générales de la circulation, dont l'action peut varier dans les différents viscères.