LA VIE ET LES TRAVAUX DE M. BENARD
Le 15 août 1873, M. Renard m’adressait la lettre que l’on trouvera plus loin; le 24 août, M. Renard mourait instantanément à Roufarik, frappé d’apoplexie.
Qu’on permette à un ami, à un compagnon de luttes en faveur de la liberté du travail, de dire quelques mots de l’homme qui, pendant toute sa carrière, ne cessa de combattre pour cette grande cause.
Théodore Renard était né le 13 octobre 1808 à Honfleur. Il eut un bonheur: jeune, il fut envoyé en Angleterre pour y étudier le commerce. Dès l’aube de la vie^ son horizon s’élargit. Il comprit qu’au delà de ^ nos frontières, il y avait des hommes qui pouvaient faire tout aussi bien et même mieux que nous.
De retour en France, en août 1830, au lendemain de la révolution , il fit partie du bataillon des volontaires Havrais qui vinrent à Paris y apporter leur adhésion.
Il repartit ensuite pour l’Angleterre, et il y resta jusqu’en 1849. Il revint alors en France. Il avait acquis pendant cette longue période passée dans les affaires, à Newcastle, une connaissance approfondie de toutes les grandes questions commerciales. Il publia pendant quelque temps une revue spécialement consacrée aux questions de navigation ; il collabora au Journal du Havre ^ et ne tarda pas à entrer à la rédaction du Siècle j dont il j)artageait les opinions politiques et avec laquelle il signa une courageuse protestation contre le coup d’État de 1851. Il a fait partie de ce journal jusqu’en 1 869, et c’est en grande partie à ses efforts qu’est dû l’appui que cette feuille importante a donné à la cause de la liberté du commerce et aux réformes économiques.
11 s’y trouvait cependant à l’étroit pour discuter ces questions qui se présentent sous tant de rapports complexes. Après le traité de commerce de 1860, soutenu par des négociants et des industriels parmi lesquels je m’honore de m’être trouvé,' il fonda un journal hebdomadaire , V Avenir commercial. 11 l’a publié jusqu’en 1866, suffisant, presque seul, pendant sept ans, au labeur que nécessitait cette œuvre.
Il y traita les questions de liberté commerciale , d’industrie maritime, de droit international et de crédit. Il les abordait non-seulement en homme initié à la pratique des affaires, mais encore en homme ayant le sentiment profond du droit, comme le prou-
vent ses articles sur l’inscription maritime qu’il a réunis en un volume dont le titre seul est caractéristique : le Servage des gens de mer (1). II était du petit nombre des publicistes qui entendent les questions maritimes. Il excellait aussi dans les questions de crédit, sur la liberté duquel il a écrit, sous le nom de Karl Steiner, une série d’articles très-remarqués. En 1866, il reçut des représentants de commerce de Lyon une médaille en or, en récompense des services désintéressés qu’il avait rendus à la liberté du courtage.
Quand, à la suite des changements apportés dans l’industrie par le coup de théâtre du traité de commerce, une réaction -se manifesta contre le libre échange, M. Bénard fut le promoteur et le secrétaire général de la Ligue permanente de la liberté industrielle et commerciale.
Appelé à en présider la première réunion, j’en précisais ainsi le but ;
« La liberté commerciale , comme toutes les libertés, a ses détracteurs, et cependant, comme toutes les libertés , elle a plus d’avantages que d’inconvénients.
« Le but de notre association est donc de chercher à faire pénétrer notre croyance dans tous les esprits, pour combattre l’erreur et l’égoïsme.
(4) Paris, Dentu, in-42. — En 1856, il publiait chez Guillaumin un volume intitulé : Lois éoonomigues^ in-i2.
« Ce qui fera notre force, c’est que, nous mettant au-dessus des questions purement d’intérêts privés, nous représentons l’intérêt général, c’est-à-dire les consommateurs que l’on oublie trop souvent.
« Notre bannière doit porter le mot: Indépendance! c’est-à-dire n’avoir pas d’attache officielle... »
Si je cite ces quelques paroles personnelles, c’est qu’elles indiquent que mon amitié pour M. Bénard n’a pas été une amitié passive et que, dans la roule de la vie, nous nous sommes plus d’une fois rencontrés ensemble, entreprenant la même tâche, marchant par la même route, vers le même but.
C’était un homme de conviction , qu’indignaient tous les préjugés de quelque part qu’ils vinssent. En même temps qu’il prenait corps à corps les vieilles raisons dont essayent de se couvrir les protectionnistes, il attaquait les erreurs, malheureusement encore si répandues, relatives aux questions sociales.
En \ 868, non-seulement il publia une série de brochures sur le traité de commerce, la marine marchande , la taxe du pain , la cherté du pain , les boulangeries coopératives, mais encore il prit une part active aux fameuses discussions de la salle de la Redoute, ouvertes après ta promulgation de la loi sur les réunions publiques, par un groupe d’écouomisles, sous la présidence de M. Joseph Garnier, pour la défense du capital et de la légitimité de l’intérêt. Quand elles furent ensuite continuées par une série d’orateurs socialistes de toutes nuances, à la grande satisfaction
du Gouvernement d’alors qui voulait effrayer l’opinion publique à la veille des élections. Bénard , qui y fut violemment attaqué , s’y montra plein de résolution et d’énergie.
Je ne saurais mieux terminer cette notice qu’en reproduisant l’extrait suivant du compte rendu de la réunion de la Société d’Economie politique du 5 septembre 1873.
« M. Bénard , dit M. Joseph Garnier (après avoir rappelé sa vie laborieuse et ses qualités personnelles), peut-être parce qu’il était trop économiste, n’avait point été compris dans une nouvelie organisation de la feuille où il avait contribué à maintenir la tradition du bon sens. Il voulut profiter de ses dernières ressources et des forces qui lui restaient pour acheminer ses fils dans la carrière agricole en Algérie. C’est là que la mort est venue le surprendre au milieu de sa famille, à laquelle
il laisse pour héritage l’exemple du travail et du courage.
« M. Lepelletier de Saint-Remy confirme ce qui \ient d être exposé par M. Joseph Garnier, en disant que M. Bénard a toujours montré la plus grande indépendance, et qu il n a pas hésité à sacrifier ses intéi els à ses opinions économiques.
« M. Léou Say ajoute qu’une vie aussi utilement et aussi honorablement remplie que celle de âl. Bénard est en tout point digne d’éloges; qu’elle a droit aux
hommages de tous et aux vifs regrets de ses confrères de la Société d’économie politique. »
Que pourrais-je dire apres ces témoignages d’estime et de sympathie décernés à Bénard ? Je ne puis exprimer ici que les sentiments d’amitié personnelle qui, depuis longues années, m’unissaient à lui.
Quand je reçus, la lettre d’envoi du livre que nous publions aujourd’hui, j’étais bien loin de prévoir sa mort. Il m’avuit souvent parlé de cet ouvrage: nous nous étions longuement entretenus des sujets qu’il traite. Bénard avait l’intention d’y condenser le résultat des travaux et des observations de toute sa vie. C’était le monument qu’il voulait élever à sa mémoire. Il n’a malheureusement pu complètement l’achever. Il destinait évidemment à ce livre une conclusion qu’il n’a pas eu le temps d’écrire et qui devait en résumer l’esprit général. Cette conclusion n’est pas écrite , il est vrai, mais elle ressort de chacune des lignes du livre, de chacune de ses parties.
Bénard ne se contentait pas des apparences des choses. Il creusait les questions , il allait au fond ; il voulait voir non-seulement « ce qu’on voit, mais encore ce qu’on ne voit pas. »
Eh bien ! se posant en face de la société actuelle , il avait vu l’égalité dans les mots, non dans les faits;
les principes de 89 inscrits en tête de nos constitutions, et dans la pratique restant lettre morte.
Parmi ces principes , nul n’a été plus hautement proclamé , dans la nuit du 4 août , que la liberté du travail.
Liberté du travail ! Et que représentent donc les grandes compagnies qui n’existent qu’en vertu de privilèges, de concessions, et qui détiennent entre - leurs mains les-^ voies ferrées et les canaux? — Le monopole de la circulation.
Liberté du travail ! Et que représente donc cette institution qui seule a droit d’émission et qui n’a cessé d’empêcher la création de banques locales ? — Le monopole du crédit.
Liberté du travail! Et que représentent donc les manufacturiers , les industriels qui font prohiber à la frontière l’entrée de produits similaires; qui, grâce à cette digue , augmentent leurs prix de toute la différence que créent ces tarifs arbitraires; qui, écartant ainsi toute concurrence, condamnent le consommateur à payer plus cher des objets de moindre qualité ! Que représentent-ils, si ce n’est le monopole de la production?
Ce sont ces divers monopoles que Bénard dénonce tour à tour dans les pages qui suivent.
Quoi donc ! les corporations , les jurandes ont été
abolies, et il se trouve encore des gens qui réclament la protection de l’État, qui lui demandent des privilèges pour leur industrie particulière, qui lui de-, mandent la faculté d’ajouter, aux bénéfices réels qui résultent directement de leur industrie, des bénéfices factices. Mais sur quoi sont donc pris ces bénéfices?
Ils le sont sur la fortune publique du pays; ils sont pris sur tous au profit de quelques-uns.
Ceci, c’est non-seulement le « droit au travail » au profit de quelques-uns; c’est bien plus grave : c’est le droit aux bénéfices!
Ce sont ceux-là mêmes qui se montrent les plus âpres à cette curée qui s’indignent le plus haut, et parlent de péril social, quand les socialistes autoritaires, retournant la question, disent : A notre tour, nous demandons la protection et la garantie de l’État !
Mais qui leur en a donc donné l’exemple? qui leur a donc montré que l’État pouvait être un dispensateur de fortune? qui? sinon les protectionnistes de toutes sortes, qui s’appellent ainsi sans doute par anti-
thèse : car loin de protéger quelque chose , ils passent leur vie à mendier des protections !
Ce ne sont pas des protections qu’il faut à l’indusirie : c’est la liberté !
* C’est par la liberté seule que la répartition des richesses se fait d’une manière conforme à la justice:
( car alors celui qui devient riche , le devient en vertu
• de ses propres efforts , de son activité , de son intelli-
I gence , de son initiative, de son habile administration.
Mais si l’État intervient; s’il veut substituer les lois arbitraires aux lois naturelles de 1 offre et de la demande ; s’il veut, à la place des rapports qui résultent de la nature des choses, mettre des rapports factices, il n’arrive qu’à créer des crises , qu à paralyser la production et à restreindre la consommation.
Si l’État aggrave encore son intervention , en protégeant les classes dirigeantes, les classes déjà aisées, au détriment des autres; si, dans la répartition de l’impôt, il frappe le besoin immédiat, au lieu de frapper la différence qui existe entre les ressources et le besoin ; s’il fait supporter les plus lourdes charges à ceux qui ont déjà le plus de difficultés pour marcher dans la vie; alors, il justifie les revendications qui se dressent en face de lui, et il crée ce qu’on appelle le péril social.
Il y a eu une grande parole dite dès le commencement du dix-septième siècle : « On ne triomphe de la nature qu’en obéissant à ses lois. »
C’est en se conformant à cette formule de Bacon que la science moderne a réalisé tous ses progrès. Eh bien! il faut que les hommes d’État, les écono-
mistes, s’en inspirent à leur tour, la prennent pour règle inflexible , s’ils veulent enfin que notre société
arrive à cet « ordre » dont on parle si haut et qu’on définit si peu.
Jusqu à présent, les gens qui ont la réputation d’être d’habiles financiers ont cru qu’ils pouvaient à leur gré régler les conditions économiques d’un pays. Ils ont fait des finances , comme les sorciers faisaient de la médecine. Ils en sont restés aux mots magiques et aux moyens empiriques. Le pays guérit ou dépérit, — au petit bonheur.
A ces expédients, a cette alchimie économique, il est temps de substituer la science réelle, celle qui observe les rapports naturels des choses entre elles et qui en tire des inductions rigoureuses.
Nul n’était plus convaincu de cette nécessité que Benaid. Et nulle part elle n’a été plus v'igoureusement démontrée que dans les pages suivantes.
Menier.
Paris, le 25 décembre 4873.