A M. MENIER
M.^NUFACÏÜRIER,
MEMBRE DE h.\ CHAAIBRE DE COMMERCE DE PARIS ET DE LA SOCIÉTÉ d'ÉCO-VO.MIE POLITIQUE
Monsieur et Cher Collègue ,
Vous êtes l’un des rares industriels et capitalistes qui ne se sont pas contentés des banalités et des redites qui courent le monde à l’occasion de l’étonnante succession de révolutions qui sont venues bouleverser notre pays à des intervalles de temps aussi courts que réguliers. Vous n’avez pas attribué ces révolutions aux passions haineuses et aux appétits envieux, qui résonnent si bien dans les périodes oratoires» de nos meneurs politiques, qui, hélas! se contentent de regarder la surface des choses , sans chercher les causes secrètes de toutes les commotions que nous avons éprouvées.
Vous avez cherché et vous avez trouvé.
Vous avez trouvé que l’assiette de nos impôts est détestable , que le fisc demande à la faim , à la soif, à la nudité, à l’abri, à tout ce dont l’homme ne peut
se passer, plus qu’il ne demande à la richesse ; vous * avez reconnu que les nouvelles taxes, si péniblement combinées par nos législateurs, devaient infailliblement entraver les progrès de notre industrie , paralyser le travail et nous mener, si l’on n’y prend garde, à une décadence irrémédiable !
A ous avez jeté le cri d’alarme , Monsieur, et vous avez demandé hautement I’Impôt sur le capital.
C’est en étudiant ce remarquable travail que l’idée m est venue de porter mes recherches plus loin et de voir si, à coté de l’impôt qui frappe le pauvre plus que le riche, il n’y avait pas d’autres abus, d’autres violations du droit; s’il n’y avait pas en un mot, par certaines classes de la société , une appropriation continue, mais illégitime, de richesses ou de produits, ({ui ne leur sont pas dus.
J’ai marché sur vos traces. Monsieur, j’ai suivi la voie que vous avez ouverte; permettez-moi donc de vous dédier ce livre, dont, je puis le dire, vous êtes le premier inspirateur.
Je l’ai écrit, ce livre, parce que, du continent américain, comme des villes de la Grande-Bretagne, j’ai entendu des voix sinistres qui nous ont jeté cet avertissement menaçant : Le pauvre devient plus pauvre,
ET le riche devient PLUS RICHE I
J’ai regardé autour de moi, et j’ai vu que si le
pauvre ne devient pas plus pauvre, l’accumulation des richesses se fait infiniment plus vite en haut qu'en bas, et que l’écart entre l’humble avoir du pauvre et la fortune du riche va tous les jours s’agrandissant.
Je vous l’avoue. Monsieur, en présence de ce fait incontestable, j’ai redouté l’avenir, je me suis demandé si la société résistera aux secousses qui naîtraient de cet état de choses.
Et que l’on y prenne garde, ce n’est pas chez nous ’ seulement que ces choses se révèlent : l’Europe entière et l’xVmérique sont travaillées par ce mal.
Laissons d’autres, Monsieur, se complaire dans la répétition des accusations insensées que l’on a jetées à notre génération en 1830, en 1848, et que l’on a renouvelées de nos jours. Vous l’avez dit : ff Tout le mal vient de ce que le capitaliste méconnaît (( les devoirs qui sont corrélatifs des droits du capi- « tal. )) Cherchons sérieusement, sincèrement, et nous trouverons les causes de ces violentes secousses sociales. Ne nous endormons pas dans une fausse sérénité, comme on l’a déjà fait deux fois, dans ce que l’on appelle le triomphe de l’ordre sur le désordre; ne recommençons pas, après chaque révolution, le cycle, toujours le même, des réactions, de la routine et de son ornière. Les hommes et les canons, dont on est si fier, sur lesquels on s’appuie avec tant
de confiance, n’ont qu’un temps; ils s’usent à la
longue, et tout le système s’écroule comme il s’était déjà écroulé.
Ce qu il faut faire, vous l’avez compris. Monsieur, il faut entrer résolument dans la voie des réformes ; il faut appliquer résolument les principes de justice et d égalité qui sont la base de notre droit civil et politique, et sont si souvent violés : il faut que les profits des uns ne soient plus détournés des mains de ceux qui y ont droit, pour aller enrichir les autres; il faut,
comme vous l’avez dit, donner sécurité au capital en l’imposant.
Les économistes se sont longtemps contentés d’exposer leurs principes, et de les vulgariser en en démenti ant 1 excellence et les bons résultats.
Il me semble que le moment est venu où la doctrine doit sortir de sa période d’exposition pour entrer dans celle d’application ; elle doit prendre une attitude moins passive et se faire plus militante ; elle ne doit plus dire ; Faites ceci et il en résultera cela ! L’heure est venue où elle est en droit de dire : Vous devriez faire ceci, et vous faites tout le contraire! Pienez garde! Le pauvre devient plus pauvre et le riche devient plus riche !
N y a-t-il pas quelque chose d’effrayant dans cette accusation portée contre la société? Cela résonne
comme son glas funèbre; car il n’est pas possible d’admettre que cet enrichissement continu d’une part , et cet appauvrissement permanent de l’autre , puissent aller croissant indéfiniment.
J’ai voulu montrer, dans les pages qui suivent, par quelle déviation des principes de droit, d’égalité et d équité, par quel oubli des réglés de l’économie politique , par quelles infractions au principe de la propriété, seule base indestructible de la société, cet état de choses s’est enraciné parmi nous, et avec quelle vertigineuse rapidité nous courons vers un cataclysme social , si nous ne nous arrêtons à temps. Ce qui empire notre mal, c’est qu’il revêt toutes les apparences d’une brillante prospérité. C’est vrai : le • petit nombre prospère, le petit nombre s’enrichit; mais le grand nombre, la multitude s’appauvrit, ou, du moins, l’écart qui existe entre le modeste avoir des uns et la fortune des autres s’élargit de plus en plus.
Quand vous aurez lu ces pages, Monsieur, vous vous direz probablement que j’aurais pu soulever encore d’autres points de discussion , aborder d’autres questions. Je n’en doute pas, mais à chacun sa tâche. Vous avez courageusement ouvert la voie , je vous ai suivi, d autres viendront après nous; car ces questions ne sont pas de celles sur lesquelles on puisse faire silence. Imitons nos voisins d’Outre-Manche; ils savent regarder en face les questions les plus irri-
- lü —
tantes, ils osent les discuter, et résolvent souvent les plus dangereuses. Quant à nous, nous croyons avoir sauvé la société en cachant ses plaies, souvent en les niant, et toujours en défendant de s’en occuper! Le premier soin de nos législateurs n’esl-il pas toujours de s’en prendre aux journaux et aux livres et de leur attribuer tout le mal qui résulte d’institutions vicieuses ?
Il y a quelque trente ans , Monsieur, qu’un savant professeur genevois, M. Cherbuliez, publiait un livre intitulé : « Riche ou Pauvre », livre parfaitement oublié malgré sa valeur incontestable. Voici ce qu’il disait dans la préface : « A mesure que s’effacent et (( disparaissent les anciennes distinctions sociales, « fondées sur la naissance et sur des titres, on (• découvre une autre distinction bien moins fondée, « bien plus vivace et plus permanente, celle qui sé- « pare le riche du pauvre , le capitaliste du salarié. « Cachée auparavant sous la bigarrure des inégalités U conventionnelles, que des lois presque oubliées « avaient établies, et que le préjugé avait ensuite « maintenues , cette inégalité réelle se dessine à nos tf yeux tous les jours plus saillante et plus féconde en « résultats. Comme elle a ses racines dans les bases (( fondamentales de notre ordre social , elle croît et « se développe avec lui, sous toutes les formes de « gouvernement, et en dépit de toutes les amélio-
rations extérieures que reçoit l’édifice construit sur « ces bases encore intactes.
« Quand le raisonnement ne m’aurait pas conduit « à reconnaître la portée de ce fait immense, l’his- « loire contemporaine était là pour m’apprendre le « rôle qu’il avait joué dans les expériences constitu- « tionnelles du dernier demi-siècle , et pour me dé- « montrer que la science des rapports de l’individu « avec 1 association dont il fait partie avait un com- « plément necessaire dans celle des rapports de « rhorame social avec la richesse matérielle.
« Toutefois , pour que la connaissance de ces der- « niers rapports serve de guide au publiciste, il doit « les étudier essentiellement sous le point de vue de « leur influence sur l’organisation sociale. Or, les « phénomènes de la distribution des richesses sont
« les seules qui exercent directement une telle « influence. »
M. Cherbuliez était amené à condamner le mode actuel d’appropriation des produits; c’était une solution désespérante, car elle entraînait le remodellement , si je puis employer ce mot, de la société. Mais sou exposé de notre situation sociale n’en est pas moins remarquable ni moins digne de notre attention.
Dans un ordre d’idées à peu près le même, vous avez dit. Monsieur : « Le même antagonisme se révèle
« entre le capital et le travail, entre la propriété et le « prolétariat, qu’entre la noblesse et le tiers état « avant 1789. Les mêmes causes produisent les « mêmes effets. Les révolutions se succèdent, les bases « de la société semblent ébranlées. Sans les ef- « forts permanents du gouvernement armé pour la « défense de l’ordre public, nous subirions peut-être « de nouvelles crises non moins terribles que celles « de 1871.
« Tel est le mal dans toute sa gravité.
(( Or, il faut y trouver un remède ailleurs que dans (( la force , qui , loin de guérir, accroît l’irritation , « coûte fort cher, et transforme une crise aiguë en «une affection chronique. Et, d’ailleurs, que, par « une cause ou par une autre , la force vienne à faire « défaut , quel sera le sort de la société ? N’avons-nous « pas déjà vu que l’armée tendait à devenir, selon « l’expression du général Trochu , le prolétariat « chargé de garder la richesse ? »
J’ai la conviction qu’il existe un remède autre que celui de M. Cherbuliez , moins héroïque , moins radical et partant plus pratique, c’est le retour à l’application sincère des vrais principes qui sont [partout I faussés , c’est la suppression absolue de tous les abus
I qui détournent au profit du riche une partie des pro-
I duits qui devraient être le lot du'pauvre.
Un éminent armateur et négociant, M. Marc Maurel, membre de la chambre de commerce de Bordeaux, me faisait l’honneur de m’écrire , il y a moins d’un an ; « Il est cependant certain que les lois ont été « faites generalement en faveur de la bourgeoisie, à « preuve, toutes les lois économiques de la Restaura- « tion et du gouvernement de Juillet »
Permet tez-moi d’ajouter que , quel que soit l’aveuglement de nos gouvernants , il n’est pas permis de désespérer d un pays quand on voit des hommes qu occupent une haute position commerciale ou industrielle, comme vous. Monsieur, comme M. Marc
IMaurel et tant d’autres , signaler ainsi les causes du mal qui nous consume.