‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 13 sur 14 · ORGON · texte numérisé non relu

ORGON

Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ! Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.

Ici, on le voit bien, pour être conséquent avec lui-même, Tartufe doit le retenir tout aussitôt. Par cette action, qui s'accorde au mieux avec ce qu'il vient de dire et faire, il achève jusqu'au bout le rôle qu'il s'est tracé et que le fourbe sait bien être le plus propre à porter sa dupe aux

dernières extrémités. En effet, Orgon termine la scène par ces paroles qu'il adresse à son flls :

Vite, quittons la place; Je te prive, pendard, de ma succession, Et te donne, de plus, ma malédiction !

Il est aussi de tradition, après la petite scène où Orgon est sorti de dessous la table, que Tartufe, en reparaissant, aille poser son manteau et son chapeau sur une chaise, avant de dire à El m ire :

Tout conspire, madame, à mon ravissement ; J'ai visité a*e l'œil tout cet appartement, etc.

Qu'il jette en entrant son chapeau, d'accord ; il le faut bien, puisqueOrgon doit le saisirpar lesdeux bras au moment où il les étend vers Elmire.

Mais pourquoi quitte-t-il son manteau? Quelle est en cela la pensée de Facteur? Ce ne peut être que de mieux faire comprendre au public le dessein criminel de Tartufe. Mais, en vérité, c'est trop douter de son intelligence, et la scène à cet

égard est bien assez explicite. Dans tous les cas, il y a là, ce me semble, une inconvenance des plus choquantes.

La tradition veut encore, lorsque Orgon dit à Tartufe: 4

Ces discours 11e sont plus de saison :

Il faut tout sur-le-champ sortir de la maison !

que Tartufe, dont l'altitude en ce moment est des plus humbles, relève tout à coup, la tête et regarde Orgon du haut en bas avec dédain, puis, sans proférer une parole, aille au fond du théâtre prendre son manteau, redescende la scène, se place entre ses deux interlocuteurs, et, se coiffant de son chapeau qu'il enfonce jusqu'aux yeux, lui dise enfin :

C'est a vous d'en sortir !

Ce jeu de scène, dans une telle situation, ne vous paraît il pas bien théâtral et bien froid? On le concevrait de la part de Tartufe si, dans une circonstance moins critique, et en présence de

beaucoup de personnes, il avait intérêt à produire sur elles une certaine impression ; mais ici rien ne l'oblige à faire du dramatique et à se poser de la sorte. La ruse d'Elmire vient de renverser subitement tous ses projets, de ruiner toutes ses espérances. Le dépit, l'humiliation, la haine, la vengeance, voilà les sentiments qui remplissent son cœur, et ils sont trop violents pour ne pas faire irruption au dehors malgré lui, quand bien même il aurait dessein de les maîtriser. C'est ce qui ressort clairement du langage plein de passion que Molière lui fait tenir :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître ! La maison m'appartieut, je le ferai connaître, Et vous montrerai bien qu'en vain l'on a recours, Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ; Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure ; Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir.

Assurément il ne faut rien négliger au ihéâtiv

de ce qui peut concourir à l'effet, puisque, en définitive, c'est le but où tendent tous les efforts

de l'acteur, et la mimique ainsi que les jeux de scène y contribuent sans doute puissamment; mais le véritable comédien devrait toujours avoir le courage d'y renoncer, quand les moyens propres à le produire ne sont pas d'accord avec la situation de son personnage et les sentiments

qui l'animent.

S'il est nécessaire, dans cette sortie de Tartufe, pour que sa physionomie haineuse et vindicative, pour que sa parole menaçante, lassent plus d'impression sur les spectateurs, qu'il occupe le milieu du théâtre, n'est-il pas un moyen de l'y faire passer autre que celui indiqué par la tradition? Pourquoi, par exemple, après avoir dit à Orgon sans quitter sa place :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître;

et en accentuant fortement cet hémistiche :

La maison m'appartient.

ce qui doit faire faire à El mire un grand mou-

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vement de surprise, pourquoi n'irait-il pas droit à elle, en lui adressant cet autre hémistiche :

Je le ferai connaître.

C'est à Elmire, en effet, qu'il veut persuader, par ces paroles, que ce qu'il vient de dire est bien la vérité.

Quant à Orgon, dont il a en poche et par contrat la donation de la maison, il n'a pas certes à lui prouver qu'elle lui appartient. De celte façon, et d'une manière plus naturelle, à ce qu'il me semble, Tartufe se trouverait placé entre ses deux interlocuteurs.

On pourra trouver que ces observations et les changements que je propose, portant moins sur le fond que sur les détails du rôle, ne sont que des nuances légères auxquelles il ne faut pas attacher grande importance. A cela il y aurait à répondre que d'abord les divers changements apportés dans les détails d'un rôle peuvent en modifier sensiblement la physionomie et la rendre tout autre;* ensuite, que dans le jeu de l'acteur, soit à l'égard de la conception ou de

l'exécution, entre ce qui n'est point mal et ce qui serait bien, la différence u est souvent que d'une nuance légère. En général, on ne se trompe pas d'une manière tout à fait grossière sur l'ensemble d'un rôle, et jamais, par exemple, il ne viendra à l'idée d'aucun comédien, pas même des moins intelligents, de jouer Tartufe avec les airs dégagés d'un petit-maître. Les traits distinctifs de sa physionomie les frapperont tous; tous ils comprendront parfaitement que celle figure sinistre qui traverse la pièce est mue par deux grandes passions, la concupiscence et l'amour des richesses; que dès lors il faut se montrer très ardent avec Elmire et très hypocrite avec Orgon. Mais pour donner à cette ardeur comme à cette hypocrisie les caractères qui leur sont propres; pour ne pas exprimer Tune avec l'accent passionné d'un amour ordinaire, ou ne pas la faire dégénérer en satyrisme, pour ne pas peindre l'autre avec une exagération et des grimaces telles que Orgon, en en étant la dupe, n'est plus qu'un véritable Cassandre; pour don-

ner enfin une juste idée, par l'amertume de la parole, les éclairs du regard, la violence du gesle, de (ouïes les mauvaises passions qui bouleversent l ame de Tartufe à sa sortie du quatrième acte, sans pour cela tomber dans le tyran de mélodrame, voilà ce qu'ils comprendront moins facilement. En un mot, ce sont les nuances qui leur échapperont. Ce qui leur manquera pour les saisir et les bien rendre, c'est la finesse, le tact, la mesure et le goût; qualités précieuses, qui seules ne font pas le grand acteur, mais qu'il faut indispensablement posséder pour le devenir.

Le rôle de Tartufe est du petit nombre de ceux sur lesquels le comédien, même du plus rare mérite, se consume jusqu'au dernier jour, sans voir jamais ses efforts couronnés d'un plein succès. Chaque fois qu'il le représente, il trouve à faire dans son jeu des additions ou des rectifications importantes. C'est que, en effet, malgré ses profondes et constantes études, toujours quelque trait, quelque nuance, quelque intention

échappe à son intelligence. M «lis cette espèce de lutte, loin de le décourager, est pour lui d'un puissant intérêt. Il est beau de se mesurer avec de si hautes conceptions ; et, ne parvînt-on qu'à les représenter passablement, cette demi-réussite devrait rendre plus glorieux et flatter plus encore l'amour-propre qu'un triomphe complet obtenu dans d'autres rôles.

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