‹ De l'influence des moeurs sur la comédieChapitre 12 sur 14 · ELMIRE · texte numérisé non relu

ELMIRE

Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !

TARTUFE

Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame ; et je sais l'art de lever les scrupules. Le ciel défend, de vrai, certains contentements : Mais on trouve avec lui des accommodements.

La scène dans laquelle Tartufe se montre vrai-

ment hypocrite est celle où il s'avoue coupable et se jette aux genoux d'Orgon pour implorer la grâce de Damis. Aussi l'acteur doit-il établir entre cette scène et les autres de son rôle une grande différence.

Il faut ici que l'humilité, la modestie, la résignation du chrétien, soient jouées avec un art infini; il faut que son accent soit doux, pénétrant, pathétique, que les larmes inondent son visage, que son jeu enfin soit exempt plus que partout ailleurs de la moindre exagération. Plus il mettra de vérité dans sa douleur, plus il se montrera hypocrite, plus il rehaussera le caractère d'Orgon en donnant une sorte d'excuse au fanatisme et aux emportements de ce personnage.

La tradition qu'il ne faut pas toujours respecter, surtout quand ce qu'elle a consacré blesse ouvertement la raison et la vraisemblance, la tradition a maintenu dans cette scène un jeu de physionomie tout à fait ridicule : au plus fort de sa colère, lorsque Orgon, pour châtier son fils de son insolence, s'écrie en remontant le théâtre : Un

bâton! un bâton! et dit à Tartufe : Ne me retenez pas, Tartufe en ce moment, loin de faire mine de le retenir, reste immobile sur le devant de la scène, et par sa physionomie exprime le plaisir qu'il aurait à voir Orgon exécuter son projet. C'est là encore un effet comique obtenu aux dépens de la vérité.

On ne saurait admettre que l'homme qui vient d'implorer à genoux et les larmes aux yeux la grâce d'un fils, ne se précipite pas sur son père afin de le détourner de son dessein quand celui-ci demande un bâton pour le battre. Mais dans la pensée même qu'on suppose à Tartufe, qu'il serait charmé de voir administrer à Damis cette correction, il connaît trop bien le caractère têtu de son ami pour ne pas savoir que la résistance en pareil cas est ce qui le pousserait le plus à se satisfaire. En effet, si Orgon avait à sa disposition le bâton qu'il cherche, le meilleur moyen à employer pour qu'il en fustigeât son fils serait assurément de paraître vouloir l'empêcher de s'en saisir, ou de le lui arracher des mains; mais dans la situa-

tion où se trouve Tartufe, un tout autre sentiment dirige sa conduite. Par un artifice des plus habiles, en s'a vouant coupable du crime dont l'accuse Damis, il a déjà su convaincre Orgon de son innocence; il lui a dit :

De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, Et comme un criminel chassez-moi de chez vous; Je ne saurais avoir tant de honte en partage Que je n'en aie encor mérité davantage.

Puis à Damis :

Oui, mon cher fils, parlez : traitez-moi de perfide, D'infaine, de perdu, de voleur, d'homicide; Accablez-moi de noms encor plus détestés; Je n'y contredis point, je les ai mérités, Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, Comme une honte due aux crimes de ma vie.

Maintenant il veut édifier son trop crédule ami

par la magnanimité de son cœur. Il lui demande

SUR LE ROLE DE TARTUFE. 21 j

perdre en l'accusant injustement. 11 le conjure en chrétien de quitter sa colère :

Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas ! J'aimerais mieux souffrir la peine la plus dure, Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure.

Laissez-le en paix. S'il faut à deux genoux

Vous demander sa grâce. . .

Orgon, transporté d'admiration pour Tartufe, de fureur contre son fils, exige que celui-ci se rétracte et fasse des excuses au saint homme. Damis s y refuse. Lui demander pardon ! dit-il :

Qui ? moi ! De ce coquin qui par ses impostures...

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