PREFACE
Bien des siècles avant Chateaubriand, le christianisme avait exprimé la prétention légitime de renouveler non seulement le cœur de l’homme mais son esprit. Saint Paulin et d’autres écrivains de son temps avaient exhorté les poètes à rompre tout commerce avec les muses païennes pour reposer leur tête sur le sein du Seigneur. Déjà une nouvelle école se fondait ; déjà la religion de l’Evangile , rajeunissant l’art comme la littérature, formait, dans les Catacombes, des peintres pénétrés de son esprit, quand l’invasion des barbares vint arrêter ce noble essai de régénération.
Le moyen âge recommença la tentative : il écrivit les chansons de Gestes, 1a, Divine Comédie, et construisit les cathédrales gothiques; mais dans aucune de ces œuvres admirables il ne réalisa la perfection : le chantre de Roland le cède à Homère autant que sa langue sèche et rude au dialecte ionien ; Dante ne nous rend que trop souvent, par le récit de son
voyage à travers le Purgatoire et le Ciel, le sommeil que la sublime horreur de son Enfer avait chassé de nos yeux ; enfin, à supposer, ce qui n’est pas inadmissible, que l’architecture de nos basiliques égale celle du Parthénon, qui comparera les sculptures qui les ornent à celles dont lord Elgin a enrichi le musée Britannique ?
Puis il vint un moment où l’inspiration partie de la Judée sembla épuisée ; le paganisme, sous le nom de Renaissance , aspirait à reprendre la direction des esprits. La Réforme retrempa la foi; mais, parmi les nations qui demeurèrent attachées à Rome, on put craindre que le scepticisme et la dissolution ne frappassent le christianisme de stérilité.
Mais, cent ans après la mort de Luther, une de ces nations, la France, produisit une génération d’écrivains qui, par un effort de génie et de vertu , retrouva la perfection classique et la piété des temps des Pères de l’Eglise. Ainsi , dix-sept siècles après sa naissance, le christianisme déployait une fécondité inattendue, et cette merveille se produisait précisément dans la communion catholique qui, un siècle plus tôt, semblait menacée de mort.
Or, voici l’objet de notre livre : nous ferons voir que cette œuvre si heureusement accomplie par la France avait été tentée quelques années auparavant par d’autres peuples catholiques ; que l’Italie, notamment, pour répondre aux intentions formelles du concile de Trente, s’était proposé de restaurer les études religieuses , de ramener l’esprit chrétien dans
la littérature, dans la musique, dans les arts du dessin , et que jusqu’ici on n’a pas tenu assez de compte d’une entreprise à laquelle ont concouru des hommes tels que Baronio , le Tasse , Palestrina et le Dominiquin. D’autre part, nous expliquerons pourquoi le succès ne répondit alors qu’imparfaitement aux espérances , et pourquoi la France , après s’être associée, dans une certaine mesure, à la tâche de ses coreligionnaires d’outre-mont, a mieux réussi quand elle l’a reprise pour son propre compte.
Dans le cours de ces investigations, qui portent sur toute l’histoire intellectuelle de plusieurs grandes nations durant un siècle entier, nous avons dû laisser échapper plus d’une erreur. Du moins, nous avons fait tout le possible pour éviter les fautes dont la négligence seule est responsable. D’ailleurs, deux considérations atténuaient, à nos yeux, la témérité de notre dessein : un travail antérieur nous avait montré d’assez près le monde de théologiens qui prit l’initiative de la tentative qu’il s’agissait de décrire, et sept mois de nouvelles recherches dans les bibliothèques de Rome nous en ont donné une pratique encore plus intime; puis l’intérêt de la matière paraissait propre à excuser les imperfections de ce livre auprès des critiques plus habiles qui sauront tirer des faits que nous mettons en lumière un enseignement plus solide.
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