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RESTAURATION DES ÉTUDES THÉOLOGIQUES

Activité déployée en Italie pour faire refleurir les études théologiques. Les cardinaux coopèrent de leur personne au travail commun. L’œuvre théologique du seizième siècle se distingue par trois points de celle du moyen âge : \ 0 l’autorité ecclésiastique distribue à chacun sa lâche ; 2° la collaboration, inconnue au moyen âge, est alors pratiquée, parce que les recherches historiques et philologiques ont remplacé les synthèses philosophiques ; 3° la méthode d’exposition et d’argumentation est modifiée.

Ce que l’on connaît le plus généralement, dans l’histoire du Saint-Siège, c’est sa politique, sadiplo-

matie, Or, la papauté, ne gagne pas à être jugée par là, du moins pour ce qui regarde les temps modernes, où elle présente trop souvent le spectacle d’une puissance tour à tour souple et impérieuse qui poursuit toujours les moyens de conserver par la force l’empire des âmes. À la fin du seizième siècle par exemple, si on ne la juge que d’après ses rapports avec les gouvernements d’Espagne et de France, elle a bien mal compris la rude leçon de la Réforme, puisqu’elle croit que cette fois encore la violence triomphera du libre examen. Ainsi, dira-t-on, la papauté, qui a ouvert ce siècle au bruit des conquêtes de Jules II et des fêtes profanes de Léon X, le clôt au milieu des autodafés et des guerres de religion; païenne au début, fanatique à la fin, Rome, après avoir oublié, dans l’ivresse de la Renaissance, qu’elle était chrétienne, dépouille, pour étouffer la Réforme, jusqu’au sentiment de l’humanité. Pie Y s’irrite quand on fait quartier aux huguenots malgré sa défense; Grégoire XIII rend à Dieu de publiques actions de grâce pour la Saint-Barthélemy : mieux valait encore la cour joyeuse du protecteur de Raphaël. Qu’on nous ramène à la Calandria du cardinal Bibbiena !

Pratiqués de plus près, étudiés dans Rome même, les papes de la fin du seizième siècle reprennent leurs avantages; les belles études de M. Léopold

Ranke Pont montré. Sans oublier les ordres ou les conseils sanguinaires envoyés du Vatican, le savant historien y pénètre à la suite des ambassadeurs vénitiens ; il voit Paul IV, Pie IV, Pie V, Grégoire XIII, Sixte-Quint dans leurs cours, dans leurs appartements particuliers ; presque tous ces papes mènent une vie austère, durs pour eux-mêmes, pour leurs courtisans, et non pas seulement pour l’hérétique ; tous ont la ferme volonté de réformer l’Eglise, de justifier sa domination par sa pureté, sa rigueur envers les rebelles par sa charité envers les fidèles. Ils n’inclinent pas tous par nature aux mœurs sévères ; mais dans cette Rome que les victimes de son intolérance croient livrée encore tout entière à la passion de l’or et des plaisirs, il s’est formé un parti de l’austérité, une opinion publique qui oblige les papes mêmes ; car l’heureuse issue du concile de Trente a rendu au catholicisme la confiance en soi ; quand les Romains ont été sûrs que le concile s’achevait sans justifier aucune des craintes qu’il avait causées, et que, sans mortifier leur ambition, sans rien abandonner de leur foi aux hérétiques, il condamnait les abus criants que tout honnête homme réprouvait, libres de soucis et pleins d’espoir, ils ont souhaité le prompt accomplissement de la promesse faite à la chrétienté.

Aussi les papes commencent-ils sérieusement la réforme du chef et des membres ; ils s’interdisent le

népotisme. A leur voix, les cardinaux retranchent de leur faste, les évêques retournent dans leurs diocèses, les moines rentrent dans leurs couvents : on entreprend de bonne foi de corriger les mœurs ecclésiastiques.

Mais en même temps que Rome prenait cette initiative décrite par M. Ranke, elle convia le monde catholique à revenir dans un nouvel esprit aux études religieuses qui avaient occupé le moyen âge. La science, en effet, n’était pas moins que la vertu dans la tradition de l’Eglise primitive à laquelle, en dépit des protestants, elle prétendait se rattacher. On venait de tirer parti contre elle presque autant de l’ignorance de ses membres que de leur corruption; mais il lui suffisait, ce semble, d’un effort de bonne volonté pour recouvrer sa réputation de corps savant : ses universités étaient debout; ses archives contenaient, à la vérité dans un mélange confus et poudreux, les plus précieux débris des siècles passés; des milliers de moines et d’ecclésiastiques parmi lesquels la discipline commençait à refleurir, on pouvait composer, comme jadis, une légion d’ouvriers dévoués à la glorification de la foi par le travail. On essaya. C’est l’étude de cette tentative généreuse que nous allons d’abord présenter. Nous ne nous proposons pas d’énumérer ni d’apprécier les ouvrages qu’elle enfanta. Un jour viendra sans doute où, les philologues moder-

nés examinant l’œuvre totale des érudits du seizième siècle, il leur faudra tenir compte de la réapparition de la science dans l’Eglise catholique. Nous voudrions seulement offrir le coup d’œil de cette activité générale du clergé italien qui commence vers la fin du concile de Trente (et où l’on reconnaîtra un des heureux effets de la célèbre assemblée) pour se soutenir jusque dans les premières années du dix-septième siècle. On s’expliquera par là qu’on doive à la génération italienne qui a succédé aux contemporains frivoles de Luther le Calendrier grégorien et les Annales de Baronio , de même que le retour vers l’austérité explique non seulement la vertu impitoyable de Pie Y, mais la charité de saint Philippe de Néri et l’héroïsme de saint Charles Borromée.

C’est surtout la correspondance d’un cardinal qui nous révélera l’immense travail auquel se soumit alors le clergé d’Italie, pour disputer aux protestants le prestige de la science. On a depuis longtemps fouillé la correspondance des prélats romains, qui ont tenu les secrets de la cour pontificale; mais le cardinal Sirleto dont les volumineux papiers fourniront la plupart de nos documents, et qui attendra peut-être longtemps encore l’étude spéciale qu’il mérite (1), n’a guère été mêlé aux négocia-

(1) Voir, à l'appendice A, les manuscrits de la Vaticane et des

lions du Vatican. Né à Slilo en Calabre (151 4), chargé d’enseigner la rhétorique aux élèves des clercs réguliers de S. Sylvestre à Rome, puis d’élever deux neveux du cardinal Marcello Cervini, nommé gardien de la bibliothèque Vaticane en 1549, protonotaire apostolique en 1555, cardinal le 12 mars 1565, évêque, dans sa province natale, de San Marco d’abord, ensuite de Squillace, jusqu’au jour où il renonce à l’épiscopat pour se vouer uniquement à la science, il meurt le 8 octobre 1585, sans jamais avoir été nonce ou légat, sans avoir, que je sache, rédigé d’instructions pour aucun envoyé du Saint-Siège.

Aussi, bien qu’il ait joui d’une réputation européenne et que, étranger aux factions du Sacré Coh lège, né d’une famille ancienne peut-être, mais alors bien obscure, il ait failli ceindre la tiare, la postérité n’a guère retenu de lui que son nom. Le Dictionnaire deDezobry, si hospitalier pourtant, ne l’a point admis, et dans cette bibliothèque du Vatican où il a goûté les seules joies qu’il n’ait pas dues à la prière ou à la charité, dans cette bibliothèque qu’il a enrichie, sa correspondance, répartie au hasard entre deux fonds., ne figure que pour une très faible partie aux catalogues, et il faut compter

autres bibliothèques de Rome qui contiennent cette correspondance ou qui pourraient servir à la biographie du cardinal.

sur le hasard quand on s’aventure à vouloir la réunir.

Nous dirons plus loin, quels titres s’ajoutèrent à celui de bibliothécaire du Vatican pour mettre Sirleto en relations avec les innombrables érudits qui entendaient rapporter à l’Eglise l’honneur et le fruit de leurs veilles. Auparavant, sans chercher à tracer des portraits, étudions les principaux caractères de cette phalange laborieuse.

On est frappé d’abord de voir qu’elle embrasse des hommes de classes fort diverses, d’aptitudes et de caractères différents , et appartenant à toutes les provinces de l’Italie. On y rencontre, outre les célèbres Baronio et Bellarmino, le jésuite mantouan Ant. Possevino, le servite Ottavio Bagatti (en latin Octavius Pacatus ou Pantagathus) de Brescia, le bénédictin Campanien Benedetto da Uva, le carmélite Lucrezio Tiraboschi, le prêtre vénitien Giuseppe Zerlino , le protonotaire apostolique Pietro Galesini (1) ; puis des personnages demi-religieux, demi-laïques, très pieux d’ailleurs, comme les chanoines Latino Latini et Fulvio Orsini (2), dont on

(t) Un mot seulement sur Zerlino, qui est plus connu par ses écrits sur la musique : à l'occasion de la réforme du calendrier, il composa un livre , De vera anni forma , qu'il envoie à Sirleto avec une lettre conservée dans le ms. 6195 du fonds Vatican, t. I, p. 84. (Sur sa candidature à l'épiscopat, on peut lire une autre lettre du 3 septembre 1583. Ms. 6195 Vat., I, 247.)

(2) A l’appendice B , nous indiquerons des livres ou manuscrits

se demande où, après avoir consacré tant de labeurs aux auteurs profanes, ils prenaient le temps d’étudier les auteurs sacrés. On y trouve même de véritables laïques, Sigone, par exemple, qui, antiquaire comme Orsini, philologue comme Latini, devait encore réserver du temps pour la préparation de ses cours et pour ses querelles avec Grouchy, Robortello, Riccoboni; il réussissait toutefois à composer, outre une Histoire ecclésiastique inachevée et inédite, un commentaire sur Sulpice Sévère, un traité De republica Hebrœorum et une histoire des évêques de Bologne. Un autre universitaire illustre, Pier Vettori, éditait avec l’aide de Sirleto, saint Clément d’Alexandrie.

Les évêques donnent l’exemple : au milieu des occupations multiples qni s’attachaient alors à leur dignité, des luttes pour le rétablissement delà discipline, des conflits de juridiction avec les magistrats séculiers et les abbés, ils ne se contentent pas de suivre et d’encourager les publications utiles à l’Eglise : ils travaillent pour leur compte. L’évêque de Faenza demande à Sirleto des documents (1); l’évêque de Nepi et Sutri confère avec

qui pourraient servir à la biographie fort désirable de plusieurs érudits italiens du temps.

(1) Ms. 387 Rcg(ina ) , c’est-à-dire fonds de la reine Christine au Vatican, p. 396.

le cardinal sur des textes sacrés (1); 1 évêque de Montepulciano, pour faire copier un vieux manuscrit de la Bible dont Sirleto veut collationner les leçons, s’expose à un soulèvement du peuple, qui tient cette Bible pour transcrite de la main de saint Grégoire et qui s’imagine qu’on veut la dérober (2); l’évêque de Monopoli envoie parmi d’autres manuscrits un sermon de Laurent Valia sur l’Eucharistie et correspond avec Federigo Rinaldi, le savant secrétaire de Sirleto, sur l’histoire ecclésiastique (3) ; l’évêque de Vercelli, recueille les matériaux d’une histoire de ses prédécesseurs (4) ; Marcello Sirleto, neveu et successeur du cardinal sur le siège de Squillace, s’entretient avec lui de l’histoire de l’Eglise (5).

On sait d’ailleurs que ce fut un de leurs confrères, Aloysio Lipomano, successivement évêque de Modon, de Vérone et de Bergame, secrétaire de Jules III, légat du Saint-Siège et président du concile de Trente, qui ouvrit par une collection en six volumes in-folio publiés de 1551 à 1560 la vaillante série des hagiographes modernes (6). Entraînés par

(1) Ms. 6195 Vat., I, 55.

(2) Ms. 6192 Vat., I, 31.

(3) Ms. 387 Reg., p. 347; ms. 6792 Vat., p. 177.

(4; Ms. 6192 Vat., Il, p. 316.

(5) Ibid., I, p. 17.

(6) V. Etudes sur la collection des Actes des Saints par les RR. PP

Jésuites Bollandistes par le R. P. dom Pitra , moine bénédictin

l’ardeur générale, des prélats qui, quarante ans plus tôt, n’eussent songé qu’à jouir de la vie, font comme les autres et se mettent en frais d’érudition. Silvio Antoniani, enfant prodige, professeur à seize ans, qui avait débuté dans la vie par des improvisations en verset mérité le surnom depoetino, fût peut-être sous Léon X demeuré jusqu'à la fin un petit badin , bel esprit mondain au collège et homme de collège dans le monde, comme Voltaire le disait de Gresset; sous Pie V, Grégoire XIII et Sixte-Quint, il écrit un grave et touchant traité d’éducation chrétienne que l’on a réimprimé de nos jours, et trente ans de travaux utiles à l'Eglise accomplis sous les yeux des papes, lui ont valu l’honneur de devoir le chapeau en 1599 au suffrage du grave Baronio.

Giovanni Pamfili, moine augustin et sacristain du Palais Apostolique, vient d être nommé évêque de Segni; à lire les lettres qu’il adresse, dans les premiers temps de son installation, au cardinal Sirleto et à Fed. Rinaldi, on croirait plutôt entendre un honnête bourgeois qui achète, après fortune faite, une petite propriété à la campagne et ne fait pas mystère de son bonheur qu’un pasteur qui répondra désormais de plusieurs milliers d’âmes : « Monseigneur Illustrissime et Révérendissime ,

de la Congrégation de France (aujourd'hui cardinal bibliothécaire). Paris, 1850.

)> J’ai traversé Frascati ; le capitaine Tomao m’a » fait les plus grandes caresses, et je lui en suis » fort obligé. A cette heure je suis à Segni, en » bonne santé; l’air me plaît, ainsi que la fraîcheur » du lieu; il y a d’excellent vin, et l’eau de ma )> citerne est plus fraîche que la glace; il yabeau- » coup d’oisons, moins de poulets, parce que durant » la cherté on a manqué de grain et on n’a pas pu » nourrir les poules ; j’espère toutefois qu’au mois » d’août ceux-ci donneront aussi en abondance (1). » Je souhaite toute félicité à Y. S. Illme, que je » prie de se souvenir de moi, si je puis lui être » utile, a Le péché mignon de la gourmandise ne l’empêche pas du reste d’avoir bon cœur et peu d’ambition, car il se ferait scrupule de ne pas payer généreusement aux pauvres marchands leurs succulents fromages, et il ne tient pas outre mesure à quitter ces montagnes « où les gens sont très honnêtes mais peu fortunés. » Mais s’il faut à toute force reconnaître en lui un ecclésiastique, nous le prendrions pour quelque prototype du curé Abbondio de Manzoni, qui ,n’ayant pas rencontré don Rodrigo sur son chemin, est devenu évêque à Fancienneté. Or Pamfili lit Columelle, connaît la géographie comparée de la campagne de Rome, et a

(1) Dieu soit loué ! Une autre lettre nous apprend que l’espérance du digne homme ne fut pas déçue.

composé une Chronique de son ordre, un livre de Y Origine des Cérémonies , un traité sur les Canons des apôtres et les lettres des papes, trois livres des Cérémonies anciennes dans Fadmistration du baptême, du saint Chrême et de l’Eucharistie, deux livres des Exorcistes et de Tandon rite pour chasser les démons, et le cardinal Granveîle Fa compté parmi les savants dont la perte devait affliger 1 Italie (1). Dans la foule des solliciteurs sans cesse éconduits, jamais lassés, qui plaignent le pape de ne pas les connaître, et lui représentent qu’il pécherait gravement s’il ne faisait droit à leurs suppliques, figurent de laborieux explorateurs d’archives qui ne demandent pas toujours des vêtements pour couvrir leur nudité ou un cheval pour ménager leurs jambes , mais quelquefois de quoi rétribuer un secrétaire qui les aide à travailler plus vite.

Rome stimule cet immense labeur : les papes paient les frais des éditions savantes et récompensent les érudits par des pensions et des dignités. Ils accroissent les trésors de la bibliothèque du Vatican, dont l’administration prête sans doute à

(l) Les lettres de Pamfiü sont dans les Mss. 387 Reg., p. 294, 295» 296; 6191 Vat., I, p. 83. Le témoignage de Granveîle est dans une lettre insérée dans le ms. 4104 Vat., p. 92. — V., sur Pamfiü, YApparatus sacer de Possevino; Yltalia sacra de Ughelli ; la Nouvelle bibliothèque ecclésiastique d'Elie Dupin , au tome Ier des Tables.

bien des critiques (1) mais qu’on n’appelle point, comme la bibliothèque de l’Escnrial , le tombeau des livres; les Espagnols en font les premiers la différence (2); Quand Fulv. Orsini voulut vendre ses livres au gouvernement espagnol, un ministre de Philippe II, le cardinal Granvelle, insista auprès du savant pour qu’il attendît plutôt que le pape se décidât à en faire l’acquisition, répétant qu’il voyait toujours avec peine des antiquités ou des livres rares sortir de Rome dont ces curiosités feraient l’école de l’univers ,. pour aller dans des pays où on les goûtait moins, en Espagne par exemple, où les amateurs de bons livres étaient rares et les connaisseurs encore plus (3).

Non moins soucieux de l’avenir que du présent, les papes fondent, peuplent, entretiennent des collèges d’où sortiront des controversistes, des apôtres; il ne leur suffit pas de faire reconstruire les bâtiments de lTJniversité de Bologne et d’installer

(t) Outre qu’alors , comme aujourd’hui, elle ne s’ouvrait que le matin, et qu’il fallait d’assez longues formalités pour y être admis, quelques lettres des administrateurs en révèlent le désordre : ainsi, le 11 avril 1548, Sirleto écrit qu'il travaille à un catalogue des ouvrages grecs ; qu’on ne peut trouver dans la bibliothèque les livres qu’on cherche ni se fier aux titres; que certains ouvrages n’ont jamais été enregistrés. Ms. 6177 Vat, t, p. 119.

(2) V. l’opinion des Espagnols sur les services qu’ils pouvaient attendre de leur bibliothèque royale dans l’Essai sur les origines du fonds grec de l’Escurial de M. Ch. Graux. Paris, 1880, p. 35.

(3) Mss. 4105 Vat., p. 92; 4104 Vat., p. 100 et 204,

la Sapience de Rome dans un édifice que la nouvelle Sorbonne éclipsera peut-être, mais que, jusque-là , un universitaire français ne pourra visiter sans tristesse (1); ils font demander en Grèce, en Allemagne, en Angleterre, chez toutes les nations que l’hérésie ravit à l’Eglise, des jeunes gens assez dévoués au catholicisme pour aller chercher l’instruction dans l’exil et revenir braver le martyre dans leur patrie; ils leur ouvrent des collèges habilement dirigés où les soins mêmes qu’on prend de leur santé, de leur bien-être , de leur dignité, rappellent sans cesse les serments qui font d’eux pour l’Eglise des recrues précieuses (2).

Les cardinaux imitent la libéralité bien entendue

(1) L'Université de Rome est encore aujourd’hui installée dans cet édifice; la bonne tenue, l'heureux aménagement des salles de cours , surtout de la bibliothèque Alessandrina , qui y est logée et qui vient d’être déclarée bibliothèque de l’Université, montrent bien qu'on a tenu compte du vœu sensé émis dans le rapport sur l'exercice scolaire de 1566-1567 par l'archi-bedeau : « Quod architectus quidquam facere non audeat, nisi consultis D. D. Reformatoribus et cardinalibus illustrissimis , ne error in construenda fabrica fiat! » (. Lettera dell’ abbate Gaet. Marini al chiariss. Monsig. Muti Papazurri nella quale s’ illustra il ruolo de ' professori dell' Archiginnasio romano per Vanno 1514. Roma, 1797 Vat., p. 129 en note. » Nous connaissons au contraire une capitale où l'architecte chargé de construire un collège municipal a placé, en dépit du directeur, des salles de classes sur un boulevard sillonné de tramways, réservant pour les réfectoires l’espace le plus silencieux dont il disposât. L’architecte romain qui avait bien voulu entendre raison s’appelait pourtant Ligorio.

(2) L’appendice C donnera des détails sur plusieurs de ces collèges.

des papes : dans la séance où d’accord avec Jules III, ils avaient décidé la fondation du collège allemand de Rome, quand il fallut trouver les fonds nécessaires, ils se passèrent de mains en mains, dit Cordara , l’historien de ce collège, une feuille où chacun inscrivit, à la suite du pape, la cotisation annuelle qu’il entendait y affecter, et la somme monta à trois mille soixante-cinq écus. Ceux mêmes qu’une haute naissance, une instruction médiocre, leurs engagements dans les affaires du siècle , leurs goûts fastueux semblaient devoir refroidir pour le renouvellement de la science ecclésiastique, les Hippolyte d’Este, les Ranuce Farnèse, en attachent à leur personne les plus laborieux représentants. Il est vrai qu’on a prétendu qu’Onofrio Panvinio était mort d’une réprimande de cardinal Farnèse, mais en admettant que l’excès de travail ne suffise pas à expliquer la fin précoce de l’infatigable et sagace critique, un antre grand dignitaire de l’Eglise, le patriarche d'Aquilée, je crois, a écrit au cardinal Sirleto une lettre qui prouve non seulement la délicate probité de son auteur, mais l’affection que le jeune savant inspirait aux prélats les plus émineuts; l’auteur de la lettre expose que Panvinio est mort en lui léguant son bien, mais sans doute avec l’intention que le légataire en fût seulement l’administrateur au profit de la mère du défunt, laquelle est très pauvre;

que c’est ainsi que le patriarche l’a entendu et en ces termes qu’il a dicté l’acte d’acceptation; et, faisant honneur à ses devoirs de curateur, il prie Sirleto de vouloir bien remettre à la malheureuse femme une somme que le cardinal devait à Panvinio (1). Ajoutons que les Prose inédite d’Annibale Caro , publiées par le savant et obligeant bibliothécaire du prince Chigi, M. le professeur Cugnoni, offrent des traces de l’intérêt que le cardinal Farnèse prenait aux travaux de Panvinio.

Protéger Panvinio ou Orsini dont la réputation remplissait l’Europe, envoyer des aliments légers au vieux Latini ou écouter complaisamment ses plaintes de malade, c’était déjà beaucoup à une époque où la célébrité n’assurait ni l’aisance, ni les égards des grands ; mais de tout jeunes gens à peine entrés dans les ordres monastiques, et qui ne pouvaient offrir à l’Eglise que leur désir de s’instruire, trouvaient près des cardinaux un accueil obligeant : oc recourait à Sirleto quand un Père provincial , fidèle aux vieux errements, transplantait dans quelque couvent éloigné ses moines trop studieux, et mortifiait leur enthousiasme pour la

(1) Lettre du 20 avril 1568, p. 633 du mss. 6189 Vat. Panvinio était mort le 7. A la page suivante , ou lit une autre lettre touchante sur le même sujet du célèbre médecin Girol. Mercuriale, qui, d'après le patriarche , s'était montré dévoué à Panvinio dans sa dernière maladie.

^science par les fonctions de frères convers ou pis encore (1).

Les cardinaux ne s’en tiennent pas là : ils offrent aux savants défenseurs de l’Eglise non seulement leur protection mais leur exemple; ils ne paient pas uniquement de leurs bourses, mais de leurs personnes. A Trente, plusieurs d’entre eux, dans les courts moments que ne réclamaient point les débats du concile, se réunissaient pour s’instruire, se communiquaient leurs livres rares, offrant au monde le beau spectacle de vieillards que l’approche de la mort ne désabuse pas de la science ; si bien que, comme l’a dit M. Charles Graux dans son Essai sur les origines du fonds grec de VEscurial , on pourrait consacrer un chapitre d'histoire littéraire aux conférences où iis se reposaient de leur rôle officiel.

Si à leur table on cause de théologie, si les Nuits vaticanes que préside saint Charles Borromée entendent de savantes dissertations sur les matières religieuses (2), ce n’est pas par bienséance ni pour faire diversion à de profanes plaisirs : c’est qu’il leur plaît de s’entretenir le soir dans la liberté

(1) V. la lettre d'un moine de Naples, Mss. Reg. 2020, p. 58, et 6190 Vat., p. 514 -, Marcello Sirleto prie aussi son oncle d’aider un autre moine à se faire placer dans un couvent qui possède une école, ou à venir à Rome pour y terminer son éducation. Ms. 2020 Reg., p. 105.

(2) V. Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, t. VII, I™ partie, p. 149-150.

de îa conversation des graves sujets qu’ils ont méthodiquement discutés le matin. En effet, outre les commissions permanentes (1) qui règlent les affaires concernant l’Inquisition , l’Index , les conciles, les évêques, les ordres monastiques, la Signature, la Consulte, l’imprimerie du Vatican et l’Université de Rome, ces deux dernières créées par Sixte- Quint, il y en avait de provisoires qui devaient réformer le Missel, le Bréviaire, le Calendrier (2); toutes ont pour présidents, pour membres actifs des cardinaux. Le cardinal Ànt. Caraffa notamment, fit ou dirigea une édition avec traduction du commentaire de Théodoret sur les Psaumes, une recension de quelques discours de saint Grégoire de Nazianze , du commentaire d’Elie de Crète, de Cassien, une Catena veterum Patrum in omnia sacrœ scripturœ cantica , une édition des Décrétales des papes, une édition avec traduction de la Bible des Septante. Qu’on ne dise pas que , suivant le mot de Beaumarchais, dans ces travaux considérables, les membres moins illustres des commissions ont mis leur talent, et le prince de l’Eglise son nom ! Les lettres adressées à Ant. Caraffa montrent îa

(1) Le terme propre serait : congrégations ; mais sauf dans les cas où l’équivoque est impossible , nous emploierons ce dernier mot dans son autre sens, qui est plus connu.

(2) L’appendice D indiquera quelques documents à consulter sur ces commissions.

part qu’il prenait aux recherches : Fulv. Orsini lui écrit pour lui signaler des leçons fortifiées par les commentaires des Pères qui ont échappé aux commissaires et sur lesquelles il l’engage à réfléchir (1). Le cardinal Montalto qui, étant général des Franciscains avait entrepris, sur Tordre du pape, une édition de saint Ambroise , la continue avec l’aide de plusieurs savants jusqu’au jour où il s’appelle Sixte-Quint ; des lettres qu’il recevait de saint Charles Borromée attestent l’intérêt que tous deux prenaient à cette publication (2). Des cardinaux réussissaient à former des comités d’érudition dans les principales villes de l’Itaîie : Pietro Galesini et l’évêque de Vercelli, dans le diocèse de Milan , travaillent sous l’inspiration de saint Charles Borromée; Pompilio Amaseo et Sigone sous celle de Gab. Paleotti cardinal et archevêque comme saint Charles, à Bologne.

Sirîeto surtout se prodigue , se multiplie. En vain , les papes chargent à l’envi ses épaules des plus lourds fardeaux ; car , préposé à la réforme des ordres monastiques , il lui faut écouter tour à tour le moine qui accuse son supérieur de tyran-

(1) Ms. 2023 Reg., p. 387-388. V. aussi ibid., p. 385, une lettre qui doit être également adressée à Ant. Caraffa.

(2) Documenti Chlgiani concernenti Felice Peretti, Sisto V, corne privato e corne pontefice , dernier article , 4e fascicule du Ve volume de Y Archhio délia Societa Bomana di Storia patria, anno 1882.

nie, et le supérieur qui déclare le moine digne des galères, le visiteur (1), à qui l’abbé ferme la porte du couvent, toute discrète qu’est sa suite, et l’abbé qui excipe de ses dispenses, sans parler des scandales qu’on lui dénonce et qu’il faut réprimer ; protecteur et juge ordinaire de tous les catéchumènes et néophytes, il surveille la rentrée de l’impôt dont les juifs achètent une tolérance précaire, et l’emploi de cet argent au profit des convertis trop pressés quelquefois pour attendre de Dieu le prix de leur abjuration (2); une bonne partie des affaires de la congrégation de l’Index passe par ses mains ; il est membre du conseil supérieur de l’Université, et j’oublie quelques-unes de ses fonctions ; une nuée de solliciteurs l’importune pour obtenir de l’argent ou un appui; son neveu et vicaire Marcello, qu’il tient en respect et en haleine, ne prend aucune décision dans le diocèse de Squiliace sans demander son avis. Sirleto n’en préside pas moins la congrégation de la réforme du calendrier, et y suit sans effort les calculs des mathématiciens Cîavius , Danti , Giglio. Que dis-je? De tous les points du monde catholi-

(1) Le visiteur, dans un ordre monastique, est le religieux chargé de l’inspecter.

(2) Nous nous proposons de publier bientôt, d'après les papiers de Sirleto, quelques documents sur la condition des juifs dans les Etats de l’Eglise à la fin du seizième siècle.

que, les savants lui soumettent leurs doutes, implorent ses lumières, et par leurs remerciements témoignent, non seulement de sa science, mais de sa complaisance : Qu’importe? Ce glouton d’antiquité, comme Manuce appelait Panvinio, dévore, outre les manuscrits du Vatican, les livres ou parchemins qu’il achète aux héritiers des érudits célèbres ou qu’il fait chercher jusqu’en Orient : Filippo Pigafetta, chevalier de Malte, lui envoie de Venise des livres rares écrits en arabe et recueille pour lui des ouvrages grecs sur la théologie (1); Benedetto Manzuolo, agent du cardinal Louis d’Este en France et futur évêque, fra Tomaso de Foligno, Pietro Galesini , s’emploient à lui procurer des calogues ou des livres précieux (2) ; Giovanni Bonafé, chargé conjointement avec Michel Eparcho de visiter les principales abbayes et bibliothèques d’Orient où l’on peut espérer trouver quelque manuscrit rare, lui adresse un catalogue de la bibliothèque de Patmos , et annonce qu’on fait transcrire certains volumes par des copistes mandés de Candie (3). Enfin, Sirîeto ne se contentait pas d’être

(t) Ms. 6191 Vat., il, p. 339.

(2) Ms. 6191 Vat., II, p. 554; 6194 Vat., II, p. 555; 6192 Vat., I, p. 247.

(3) Lettre du 8 avril 1583, dans le ms. 6195 Vat., I, p. 120; Bonafé dit formellement que lui et Eparcho sont chargés de visitare parecchi delli principali monasterii et librarie di quelli paesi, dove posso sperare qualche buon et nuovo libro. D’ailleurs, une trentaine

lin de ces faux bibliophiles dont parlait un jour M. Bersot, qui ne connaissent pas seulement le dos, la tranche et la suscription, mais aussi le contenu de leurs livres : il a réuni des variantes pour la Bible de Philippe II, écrit des dissertations sur la dignité des basiliques de Saint-Pierre du Vatican, de Sainte-Marie-Majeure , traduit du grec des vies de saints.

d’années avant eux , l'évêque d’Anagnia avait été envoyé en Orient par le futur Paul IV, Giov. Piet. Oaraffa, alors doyen du Sacré Collège, pour recueillir des livres, et notamment certains ouvrages dont on lui avait remis la liste. V. des lettres de cet évêque aux cardinaux Ant. Oaraffa et S,a-Severina, dans le ms. de la bibl. Vallicelliana à Rome K, 17, p. 105 et 106.

Les chefs de l'Eglise donnent des marques d'estime et d'affection aux écrivains orthodoxes , mais ne leur assurent aucune liberté . Dénonciations. Tracasseries multiples , formalités interminables. Petites misères et bévues des censeurs. Entraves mises à V enseignement, aux communications littéraires. Doléances des savants orthodoxes.

Le seizième siècle voyait donc le péril de la religion ranimer le zèle pour les études sacrées, qui avait passionné le moyen âge ; mais cette fois ce zèle ne fleurissait plus seulement dans les universités et dans les cloîtres, mais aussi dans les évêchés et jusqu’au Vatican. D’autre part, Rome exerçait, au seizième siècle, une direction bien plus marquée sur la science ecclésiastique. Sans doute, au temps de Grégoire VII et d’innocent III, les théologiens ne travaillaient pas dans l’isolement; l’instruction s’acquérait dans des écoles populeuses, auprès ‘de nombreux maîtres ; les savants professaient tous ; penser , c’était argumenter de vive voix ou par écrit; et, pour ainsi dire, on n’acquérait d’idées que par la controverse. Mais chacun

choisissait à son gré l'objet particulier de son étude ; nulle autorité voisine ou éloignée ne s’occupait de diriger ou de combiner les travaux des théologiens ; Aristote et l’Eglise les enfermaient dans un cercle, mais les y laissaient se mouvoir à leur fantaisie ; et si quelque téméraire en sortait, c’étaient des individus qui, forts de leur génie et de l’appui de la pluralité, l’y faisaient rentrer; Abélard suscitait Saint Bernard, et Béranger, Lanfranc. Mais la puissance des papes grandit dans l’ordre spirituel à mesure qu’elle diminuait dans l’ordre temporel et que le monde catholique lui-même était entamé par l’hétérodoxie ou la libre pensée ; c’est comme une citadelle placée au cœur de l’empire , sous les murs de laquelle les fidèles se replient à chaque fois qu’ils perdent du terrain. Aussi, après l’attaque furieuse de Luther et de Calvin, l’armée catholique se reforma-t-elle à ses pieds. Nous avons montré qu’à la fin du seizième siècle, papes et cardinaux échauffèrent l’ardeur des savants. Ce n’est pas assez dire. Rome ne prétendit certes pas obliger tous les écrivains qui abordaient les matières religieuses à lui demander au préalable son agrément ; car il ne faut pas prendre au pied de la lettre le grief articulé contre un chanoine de Reims, d’avoir écrit de son autorité privée, propria auctoritate (1);

(1) Lettre du chanoine Gentien Hervet à Sirleto des Nones de fé-

mais, pour tous ceux qui offrirent leurs services, elle leur distribua la tâche , coordonna leurs travaux; elle confia les entreprises considérables à la collaboration de nombreux érudits (1). Les membres des commissions dont nous parlions plus haut ne se permettaient guère que des observations respectueuses sur le rôle qu’on leur assignait. Un d’eux, dans une lettre à Sirleto sur diverses leçons d’un texte sacré et sur un manuscrit arabe égaré dont il dit : « Fasse Dieu qu’on le retrouve, si sa gloire y peut gagner 1 » le prie d’intervenir au cas où le cardinal Da Molle (2) voudrait l’employer, et sollicite qu’on le laisse poursuivre ses recherches sur les ordinations hiérarchiques des ministres de l’Eglise catholique : « Votre Seigneurie sait, » dit-il , « de quelle importance est la matière (3). » Orsini

vrier (c’est-à-dire du 5 février) 1577, dans le ms. 6192 Vat., Il, p. 583. — Hervet avait été autrefois employé, chez le cardinal Marcello Cervini , à des traductions des Pères ; il s’était distingué au Concile de Trente. ( Nouvelle biographie générale.)

(1) Ce n’est pas à dire que d’importants ouvrages n’aient pas été alors composés par un seul auteur, par exemple les Annales de Baronio, dont l’auteur put dire à un savant qui lui demandait combien de secrétaires il y avait employés : Torquear calcavi solus.

(2) En latin Amulius. C’était un Vénitien auparavant ambassadeur de sa patrie. Il fut le prédécesseur de Sirleto dans l’administration de la bibliothèque vaticane. Latini demande en son nom , à l’orientaliste Maës, des jeunes gens honnêtes, instruits, versés dans le latin et possédant une teinture de grec. (Non. mai. et id. nov., c’està-dire 7 mai et 13 nov. 1563 des Lucubrationes de Latini).

(3) Ms. 2023 Reg., p. 359.

surmené demandait grâce respectueusement. « Ce matin, de 9 heures à midi, j’ai revu des épreuves, et il me faudra les revoir à nouveau. Outre ce soin, je relis mes notes et celles du P. Antonio sur Josué, les Juges et Ruth, pour qu’on puisse transcrire celles du sieur P. Morin , lesquelles devront passer par les mains de Votre Seigneurie (Sirieto) , et surtout il est nécessaire que je revoie des manuscrits du Vatican pour plusieurs choses dont il n’a pas été tenu compte, et que je communique mes remarques à la commission; enfin que je mette le tout au net pour l’imprimeur. Je ne puis donc, pour tous ces motifs, songer, à plus forte raison travailler, à la traduction des décrets de la Réformation (1). C’est pourquoi je supplie V. S. Ulme de surseoir avec notre Seigneur (le pape) jusqu’à ce que je vous parle de vive voix , ce que je ferai bientôt, et, en attendant, je vous baise très humblement les mains (2). » Même les cardinaux qui, dans les provinces, faisaient exécuter des recherches érudites se tenaient en rapport continuel avec Sirieto, plus spécialement investi à cet égard

(1) Sans doute, des décrets du concile de Trente, qui dans chaque séance solennelle publiait simultanément des décrets relatifs à la foi et des décrets relatifs à la réformation de la discipline et des mœurs.

(2) V., dans l’appendice D, le texte de ce passage que nous traduisons tout entier parce qu’il montre, pour ainsi dire, à l’œuvre, toute une commission du Vatican.

de la confiance du Saint-Siège , et se concertaient avec lui (1). Les auxiliaires qui travaillaient sous leurs yeux prenaient quelquefois directement les instructions de Sirleto, à qui, par exemple, Pompilio Amaseo, après avoir achevé de traduire un ouvrage d’un des Pères, écrit : « Je vous supplie de me faire savoir ce qui me reste à faire, car, à votre premier signai, je serai toujours très obéissant (2). »

Hors de l’Italie, à la vérité, les théologiens ne se mettaient pas si entièrement à la disposition de la cour pontificale. De Paris, de Madrid, de Louvain, on se fût moins aisément concerté avec Rome; puis, les doctrines gallicanes d’un côté, le despotisme ombrageux de Philippe II de l’autre, ne se prêtaient pas à une entente trop étroite. Rome suivait donc de près les publications étrangères, les censurait ou y applaudissait, mais, d’ordinaire, ne les inspirait pas. Toutefois elle en connaissait personnellement la plupart des auteurs , parce qu’au sortir des universités, les futurs théologiens comme les futurs humanistes allaient faire leur tour d’Italie, et,

(1) Ms. 6192 Vat., I, p. 233, dans une lettre de Gab. Paleotti à Sirleto.

(2) Ms. 6192 Vat., H , p. 482. — V. aussi la lettre où Galesini assure que lui et ses collaborateurs de Milan s’appliquent à tenir compte des recommandations identiques de saint Charles Borromée et de Sirleto. Ms. 2023 Reg., p. 179.

tout en s’essayant sur les vieux parchemins du Vatican, faisaient ieur cour aux prélats qui en facilitaient l’accès; plus tard, ils cultivaient de loin ces relations , surtout quand ils avaient besoin que l’on continuât pour eux à Rome les recherches commencées dans des voyages toujours trop courts. D'autres, sur la seule foi de la renommée de Sirleto, l’entretenaient de leurs investigations. Deux de nos compatriotes, les abbés de Saint-André et de Biîly, lui écrivirent plusieurs fois à ce sujet. Mais dans le très petit nombre de Français que j’ai rencontrés parmi les correspondants de Sirleto, — je ne vois guère à ajouter aux noms cités ici que ceux de Génébrard , de Christophe de Cheffontaines qui s’adressent à lui pour solliciter son appui dans des affaires purement personnelles, — - seul le libraire Nivelle, qui bientôt allait se vouer au service de la Ligue, se concerte avec le cardinal pour des publications à exécuter; ou, du moins, l’on voit, par une lettre de l’évêque Van Linden à Sirleto (1), que des attaches indirectes le relient au Vatican.

Parmi les Espagnols, Antonio Agustin, archevêque de Tarragone, qui, pendant un long séjour en Italie, avait réuni chez lui une sorte d’académie philologique. (2), resta toujours en correspondance

(1) Ms. 6192 Vat., I, 318. Van Linden devient en latin Lindanus.

(2) Andrès , Préface, de l'édit des lettres d'Ant. Agustin. Parme,

avec Panvinio et Orsini. Mais une preuve que Philippe II, qui voulait avoir son Inquisition à lui, qui ne se contentait pas pour ses sujets des Index publics à Rome, souhaitait aussi d’avoir ses théologiens à lui , c’est que le principal ouvrage composé sur son ordre, la Bible polyglotte d’Anvers, une des publications qui honorent le plus la théologie catholique du seizième siècle, marque fort peu dans la correspondance de Sirleto. Quoique Sirleto y ait collaboré, il n’existe, du moins à ma connaissance, que quatre ou cinq lettres adressées au cardinal par Arias Montano, qui dirigea l’édition. Or, si l’on y voit, ainsi que nous le montrerons bientôt, que les théologiens du roi d’Espagne se soumettent comme les autres à certaines prescriptions générales de la Cour romaine , dans aucune. Montano ne consulte Sirleto sur la conduite de l’entreprise, et, malgré l’affection et le respect qu’il témoigne pour lui, il ne parle de sa Bible que pour presser le cardinal d’achever la partie dont il s’était chargé (1). Cette réserve frappe encore plus quand on se rappelle que Pie Y, malgré les instances du roi d’Espagne, avait soulevé toute espèce de difficultés et interdit à Plantin de mettre en vente un seul exemplaire avant la décision du Vatican, en sorte qu’il

(1) V. par exemple une lettre du 20 février 1574, ms. 6192 Vat., I, 23.

fallut un voyage de Mootano à Rome et la mort de Pie Y pour que l’autorisation en fût accordée (1). On doit cependant constater que les sujets non espagnols de Philippe II , alors même qu’ils s’emploient à le servir, usent envers Rome de plus de confiance et de condescendance. Ainsi l’imprimeur du roi , le célèbre Plantin, qui, sans avoir, comme Henri Estienne, l’excuse de la persécution privait comme lui la France de ses talents, expose à cœur ouvert devant Sirleto ses projets de travaux; à l’occasion de l’envoi que lui fait le cardinal des lettres de saint Jean Chrysostôme en lui conseillant de les dédier au pape, Plantin annonce qu’il va éditer saint Augustin, et prie Sirleto de lui communiquer les variantes que lui ou d’autres auraient relevées dans les œuvres de ce Père; si Sirleto ou AnL Caraffa ont quelques observations à faire sur les variantes qu’on vient d’imprimer avec le Nouveau Testament, les théologiens de Louvain voudraient le savoir pour en profiter dans une édition prochaine du Vieux Testament ; Plantin va éditer aussi les annotations de Yatable sur le Vieux Testament avec les corrections de ces théologiens ; il prie Sirleto d’écrire sur le Nouveau des annotations analogues dirigées contre les calvinistes ; il médite

(1) V. L. Degeorge, La maison de Plantin à Anvers, 2e édition. Bruxelles, 1878, in-8°, chez Gay et Douce, p. 26 des Documents.

une édition de saint Jérôme, et, dans cette vue, demande si le cardinal peut lui signaler des œuvres inédites de saint Jérôme ou de nouvelles leçons pour les œuvres déjà connues (1).

Les Flamands et les Allemands des bords du Rhin, c’est-à-dire les peuples qui, encore aujourd’hui, fournissent au Saint-Siège ses . plus ardents champions, fournissaient déjà les théologiens les plus intimement unis à la Cour romaine : Peter van Hondt (Canisius), de Nimègue; Jacq. de Pamèle, de Bruges; Yan der Baeken (Lævinus Torrenlius). de Gand, évêque d’Anvers, puis archevêque de Matines; Wiih. van Linden, de Dordrecht, évêque de Ruremonde, puis de Gand; Laur, Surins, qui, né à Lubeck, a vécu trente-six ans dans la Chartreuse de Cologne. Canisius, notamment, engage Sirleto à trouver à Rome des hommes qui travaillent de leur côté aux recherches sur l’histoire ecclésiastique dont s’occupait alors Surius (2). Pamèle soumet à Sirleto l’ordre dans lequel il compte publier Tertullien (3); Surius et lui sollicitent du Cardinal et de son secrétaire des documents relatifs à leurs études. Yan Linden est en correspondance avec Barooio et Sirleto, et, quand il fouille la bibliothè-

(1) Lettre d’Anvers du 9 avril 1575. Ms. 6192 Vat., I, 261.

(2) Ms. 6192 Vat., I, 261.

(3) Ms. 2023 Reg., p. 272.

que de l’Escurial, c’est autant pour le cardinal que pour lui (1).

N’oublions pas d’ailleurs que si les maîtres des universités étrangères, les évêques étrangers, ne sollicitaient pas avec un égal empressement les conseils des cardinaux savants , toutes les nations catholiques étaient représentées, dans la légion des érudits enrôlés au service du Saint-Siège par de nombreux volontaires. Juan Salon, de Tolède, Frère mineur, mis en quarantaine par les moines d’un couvent de Rome qui, chargés de lui donner l’hospilalité, voulaient, par mesure d’économie, lui rem dre la place intenable, n’en poursuivait pas moins obstinément la rédaction du Martyrologe (2); deux autres Espagnols, le poète Pedro Chacon, en latin Ciacconius, en italien Ciaccone, et le jésuite Torres (Turrianus); deux Français, P. Morin, et un auditeur de rote, Séraphin Olivier, plus tard cardinal; le Portugais Ach. Estaço (Statius); l’Allemand Christ. Clavius, se distinguèrent parmi les membres des grandes commissions.

Ce mot même de commissions nous indique encore un nouveau trait par où les études religieuses du seizième siècle se distinguent de celles du moyen âge : la collaboration. Si le moyen âge se soumet-

(1) V. dans le ms. 6193 Vat., II, 423, 455, 501, les lettres des 24 mai et 24 sept. 1579 et du 27 mars 1580.

(2) V. l'appendice D.

tait malaisément à la discipline, c’était par indépendance d’humeur, et aussi parce que la sagesse consistait alors à compter plus sur soi que sur les autres. Pour de semblables raisons, la collaboration ne lui souriait pas davantage. Sans doute, entre les hommes d’une même profession , il établissait des liens étroits que, chez nous, la Révolution a brisés et qu’on a rêvé depuis de renouer en les assouplissant ; mais c’était pour la défense commune qu’on s’associait alors et non pour le travail en commun. Abréger, allonger, continuer l’œuvre d’une génération précédente, qu’elle s’appelât la chanson du Renard , le roman de la Rose ou Notre- Dame de Paris, on s’y mettait de fort bonne grâce; c’était offrir ou imposer ses services à des morts , collaborateurs de composition facile : on se sentait moins de goût pour accepter la coopération des vivants.

Un désir impérieux de gloire possédait-il donc tous les hommes du moyen âge? Un écrivain de talent tenait-il absolument à faire répéter son nom par la postérité, à lui apprendre qui avait droit exclusivement à la reconnaissance, à l’admiration pour telle œuvre utile ou brillante? Non : la modestie, c’est trop peu dire, l’abnégation, n’a pas été, pendant le moyen âge, au-dessus de la piété des auteurs. Plus d’un grand cœur et d’un grand esprit s’est alors proposé, comme ambition suprême, de

passer ici-bas au service des hommes, sous l’œil et pour la gloire de Dieu seul, une vie méconnue, inconnue même. Ceux-là, lorsque le bien public imposait à leur humilité un sacrifice temporaire, se réservaient la joie de mourir inaperçus et oubliés. Quand telle de nos magnifiques cathédrales nous cache encore le nom de son architecte, quand la critique hésite sur le véritable auteur de limitation de Jésus-Christ , quand, à un degré beaucoup plus humble, il est vrai, des milliers de moines qui passaient de leur vivant pour des hommes instruits, bornaient l’effort de leur capacité à transcrire des manuscrits, une autre cause devait se joindre à à l’amour-propre des savants ecclésiastiques, pour les détourner de la collaboration. Du reste, l’école de rénovation catholique du seizième siècle avait ramené la pratique d’une telle abnégation. Si, parmi les écrits anonymes qu’elle a produits, il n’en est point dont l’auteur ait eu autant de mérite à s’effacer que le pieux ascète dont nous rappelions l’immortel ouvrage, que desavants, alors célèbres, consentirent à enfouir leur science, leurs observations sagaces dans des livres collectifs qui ne mentionnaient pas leurs noms, et où, quand on venait à savoir qu’ils y avaient coopéré, il était impossible de déterminer leur part. Quand un volume anonyme, sorti des mains d’un seul homme, obtient l’approbation du public, l’auteur est seul

dans le secret de son talent, mais il jouit sans partage du succès de son œuvre; il a le plaisir de s’entendre louer, en face et de bonne foi, par ses rivaux. Fulvio Orsini et quelques autres correspondants deSirletone pouvaient se flatter d'un tel dédommagement lorsqu’ils laissaient confondre leurs doctes commentaires parmi ceux de confrères moins habiles. Sirleto, qui, disposant des presses du Vatican, et prié en grâce par les imprimeurs de leur confier ses traités manuscrits, en laisse la majeure partie dans ses cartons, prouve assez que le désir de renommée ne le possédait point. Encore ces hommes pouvaient-ils se reposer sur d’autres publications; mais plusieurs, à qui l’estime de leurs plus savants contemporains auraient pu donner l’envie d’éprouver publiquement leur capacité, Federigo Rinaldi, par exemple et son frère Marino, s’astreignaient à ne travailler que pour autrui, et vieillissaient dans les honneurs obscurs des titres de bibliothécaire, de secrétaire, ou, si je puis m’exprimer ainsi, d’érudit consultant.

Mais, pour que des écrivains s’associent utile» ment, s’il faut d’abord que chacun d’eux ait plus de souci de l’œuvre que de lui-même, il faut aussi que la nature de l’œuvre comporte la collaboration. Or le nouveau caractère qu’offrent au siècle qui nous occupe les études dirigées par l’Eglise souffre aussi aisément l’union de plusieurs esprits en vue d’une

même entreprise, que ie caractère des travaux religieux du moyen âge s’en fût mal accommodé. En effet, au temps de Scot Erigène et de saint Thomas d’Aquin, toute œuvre importante était une tentative philosophique, systématique, soit pour expliquer les mystères de la foi par la doctrine péripatéticienne, soit pour relier dans une synthèse, dans un e Somme à la fois chrétienne et logique, les divers ordres de la connaissance humaine. L'autorité des livres canoniques reposait sur une vénération unanime, l’interprétation qu’en donnait l'Eglise sur une confiance générale; le crédit des sciences et des arts se proportionnait à l’estime qu’elle leur accordait. Il fallait donc aux lecteurs, non une patiente énumération de preuves en faveur de dogmes reconnus, mais une forte conception qui en pénétrât la profondeur; or une conception philosophique, un système n’est pas l’affaire d’associés, si bien assortis qu’on les suppose.

Quand le catholicisme entreprit de se défendre contre les protestants, ses apologistes durent satisfaire des besoins différents : les réformés, catholiques fervents hier encore, ne se détachaient pas d’un coup de l’ancienne foi; ils n’arrivaient pas de prime abord à exposer l’esprit de leur symbole, et, pour en appuyer les différents articles, ils feuilletaient les Evangiles ; pour prouver que leur interprétation n’était pas nouvelle, iis compulsaient

l’histoire ecclésiastique. Au fond le débat portait encore sur des problèmes de philosophie, puisqu’il s’agissait de décider si le sens propre suffit à éclairer le jugement de l’homme, si la science des choses divines est une science comme une autre qui progresse par le seul développement de l’intelligence humaine; autrement, de grands esprits ne se fussent- point passionnés pour la discussion; mais ces graves questions se cachaient sous les nombreux dogmes dont on cherchait dans les textes le fondement ou la ruine. Aussi pour réfuter la Réforme, dont chaque adepte objectait aux catholiques une nouvelle superstition dans la foi, une nouvelle innovation dans la discipline, une nouvelle interpolation dans les Ecritures, il fallut que les défenseurs de l’Eglise romaine, tout en demeurant dialecticiens, se fissent historiens et philologues. L’heure présente réclamait donc des oeuvres d’érudition, c’est-à-dire des œuvres qui, comme le prouvent le Dictionnaire de l’Académie, et le nouveau Corpus inscriptionum latinarum , comportent fort bien la collaboration.

Enfin la méthode d’exposition changea : car, avant d’être les adversaires de la Réforme, les théologiens catholiques avaient été plus ou moins élèves de la Renaissance ; puis, le goût public, la nécessité de balancer le prestige que la science et le talent d’écrire avaient valu à leurs ennemis, leur imposaient des connaissances générales et un style,

sinon toujours élégant et pur, du moins facile et clair; les lecteurs qui venaient d’admirer la verve colorée de Luther, et la prose nette de Calvin, n’eussent pas écouté des réfutations écrites dans le goût du treizième siècle; catholiques ou protestants, les controversistes gardèrent bien le droit d’être secs et pédants, mais on ne leur aurait plus' passé d’être aussi volontairement barbares. La forme se modifia donc dans une certaine mesure, aussi bien que le fond. La scolastique ne se rendit pas encore : Ramus sut ce qu’il en coûtait de lutter ouvertement contre elle. Descartes même ne la détruira pas; encore après lui, on aura tant de peine à rompre avec l’ancienne habitude d’esprit, qu’un écrivain aimable, qui n’a pas l’excuse de viser à la profondeur puisqu’il s’en défend comme d’un raffinement, le jésuite Rapin, dissertera sur les causes efficiente, matérielle, formelle et finale de la poésie bucolique; et les

protestants n’auront pas le droit d’en rire trop haut, car à la même heure un d’entre eux dans un sujet qui pour être plus grave ne touche pas plus à la métaphysique, divisera d’après un plan analogue sa discussion académique sur les Index (1). Mais

(lj Disquisitio academica de Papistarum indicïbus librorum prohibitorum et expurgandorum , par Dan. Francke. Lipsiæ, 1684. — Les peintres, quand ils voulaient raisonner sur leur art, avaient autant de peine à se défaire de cette rouille. V. une lettre du Dominiquin

dès l’époque qui nous occupe, les controversistes catholiques s’appliquèrent à être moins inintelligibles aux profanes.

11 leur fallut encore dans leurs travaux sur le texte des livres canoniques, dans leurs traductions de ces mêmes livres, dans leurs recherches sur l’histoire de l’Eglise, de ses institutions, de ses membres les plus illustres , faire preuve de connaissances générales. Au surplus, comment Fulv. Orsini, Latini et d’autres encore, eussent-ils renoncé, en abordant l’antiquité sacrée, aux méthodes d’investigations auxquelles ils s’étaient rompus dans la pratique de l’antiquité profane? Comment Sirleto, que les commentateurs les plus célèbres des écrivains anciens consultaient dans leurs doutes (1), n’aurait-il pas souhaité de voir la Bible ou les Pères illustrés avec autant de soin que les poètes et les orateurs du paganisme ? Aussi reconnalt-on un contemporain des créateurs de la numismatique et de l’épigraphie, un compatriote et un lecteur de

à Franc. Angeloni dans la Raccolta di lettere sulla pittura, scultura, architettura de Bottari, continuée par Stef. Ticozzi, Ier volume.

(1) J. Curterius (Ms. 6194 Vat., I, 25), Théod. Canter (2023 Reg., p. 76), Sambucus (6191 Vat., Il, 448) par la manière dont ils demandent ou font demander à Sirleto des documents sur la littérature ancienne, montrent leur estime pour sa science. Vettori surtout fait souvent appel à son érudition en matière profane (V. ms. 6193 Vat., p. 75; 6190 Vat., p. 151 et 287, et les passages des lettres ou des livres de Vettori cités dans les Anecdota ex Mss. codicibus eruta, IV,

Fulv. Orsini et de Sigone dans Baronio , dont on a pu dire qu’il avait tiré les matériaux de ses Annales , « non pas seulement des bibliothèques, mais des thermes, des arcs de triomphe, des théâtres, des cryptes, des tombeaux, des inscriptions, des monnaies que lui offrait la Ville Eternelle (1). »

Mais pénétrons plus avant : nous avons décrit l’émulation qui, en Italie, entraîne toutes les classes de savants, l’entente qui préside à leurs travaux, la nature des œuvres plus spécialement encouragées ; examinons les conditions dans lesquelles ils travaillent. C’est surtout ici que leur correspondance fournit les lumières particulières que leurs livres ne donneraient pas. Non que dans ces lettres intimes, échangées entre eux ou adressées aux prélats qui les inspirent, des révélations scandaleuses démasquent l’hypocrisie d’incrédules qui vendraient ou achèteraient un zèle sceptique , — car cette correspondance atteste d’un bout à l’autre la piété sincère de ceux qui y prennent part, — mais des conh dences piquantes nous y font connaître les instructions auxquelles les érudits devaient se conformer, le contrôle que subissaient leurs écrits, les comptes qu’ils rendaient à leurs supérieurs, en un mot

(l) Voir la préface de l'ouvrage en trois volumes intitulé : Yeneràbilis Cæsaris Baronii S. R. E. card. bibliothecarii, Epistolæ et Opuscula, Ier vol., p. 35.

les conditions dans lesquelles ils exerçaient leur profession de savants.

On s’imaginerait volontiers que ces conditions étaient assez douces. Que les puissances ecclésiastiques aient alors traité durement les ennemis de l’Eglise, qu’elles ne leur aient épargné ni les supplices, quand elles disposaient de leurs personnes, ni les outrages , quand elles ne pouvaient atteindre que leur réputation, toute l’histoire en témoigne; du reste, elles pourraient répondre qu’elles usaient du droit de la guerre telle qu’on l’entendait alors , et que les protestants n’étaient en reste ni pour les persécutions ni pour les injures. Que, de plus, une jalouse surveillance ait été exercée sur les écrivains catholiques qui se permettaient quelques réserves de détail ou qui prétendaient séparer la religion catholique de la politique ro maine : les Index en font foi (1). Llorente a même prouvé, dans son Histoire de V Inquisition d'Espagne , qu’une parfaite conformité d’opinions, jointe à une vertu exemplaire, ne soustrayait pas aux rigueurs du Saint-Office (2). Mais le groupe d’écrivains dont nous avons dépeint le zèle était tout entier à la

(1) V., par exemple, l'ouvrage précité de Dan. Francke : De papistarum Indicibus F. -N. Zaccaria a tenté la justification des Index dans un ouvrage érudit : Storia polemica délia prohibizione de ’ libri. Roma, 1774. Nous reviendrons sur les Index à un autre égard.

(2) P. 402-408 du 2e vol. de la traduction de Pellier.

dévotion du Saint-Siège, travaillait sur son ordre, sous ses yeux et pour sa gloire, et n’ambitionnait que de le servir comme il entendait être servi ; il était d’ailleurs payé de cette abnégation , disons-le bien haut, par l’estime et l’affection des maîtres, car l’octroi de dignités lucratives n’épuisait pas la reconnaissance des cardinaux envers les vengeurs du dogme. Qu’est-ce que les savants pouvaient désirer de plus? Le droit d’écrire librement sur les matières qu’on soumettait à l’appréciation de leur orthodoxie bien connue ? Sans doute cette liberté est plus précieuse encore pour l’écrivain que l’amitié même de ses protecteurs ; mais on aimerait à croire que les Sirleto, les saint Charles Borromée, qui sont assez garnis de bonnes mœurs , j’ajoute de science, pour n’avoir point peur de l’hérésie, doivent garder assez de sang-froid pour ne point la voir partout. A quoi bon la science et la piété, si l’âme n’y gagne ni sérénité ni générosité ? Ces nobles prélats n’éprouveront donc probablement pas pour la foi cette crainte indigne , injurieuse , qui scandalise Joad quand on lui propose de cacher l’arche sainte ; ils assureront aux savants dont ils connaissent les intentions droites l’indépendance que leur profession réclame avant tout.

Mais, sur ce point, l’optimisme a tort : ces protecteurs ont tout assuré à leurs protégés , hors le

bien que les hommes qui pensent préfèrent à tous les autres. Il est vrai que, l’eussent-ils voulu, je ne sais s’ils y auraient réussi. Quand, en 1793, l’Europe entière se précipita sur la France pour y détruire la liberté naissante, ce furent malheureusement les plus despotes des défenseurs de la liberté qui dirigèrent la résistance, sauf à compromettre la pureté et la durée de la victoire : de même , contre les sectes qui envahissaient de toutes parts la chrétienté, ce fut le parti le plus violent qui s’empara du soin de conduire la défense du catholicisme. Sirleto reçut un jour la lettre significative qu’on va lire et qui est signée par un célèbre jésuite :

« Mon Illustrissime et Révérendissime seigneur

et protecteur très respectable en Jésus-Christ,

» Il y a quelques jours , je trouvai dans une » librairie un des livres de Filiarchi (1) qu’on re- » liait pour un religieux, et, afin de ne point faire » de bruit , j’allai deux fois chez le R. P. Maître » du Sacré Palais pour le prier que non seulement » on remédiât à de semblables inconvénients , » mais qu’aussi on voulût bien faire exécuter l’in -

(1) Je ne sais qui était cet auteur suspect, qu’il ne faut pas confondre avec le Filiarchi cité dans les tables de la Nouvelle bïbl. ec clés, de E. Dupin.

» tention expresse de Sa Sainteté, sur l’article du » Manuel dudit Fiîiarchi ; et encore que j’espère » que sa Paternité n’y manquera pas, surtout dans » une affaire qui préjudicie à un ordre religieux (1 ), » à l’âme de Fiîiarchi et au commandement tant » de fois réitéré par Votre Seigneurie Illustrissime » de la part de Sa Sainteté ; néanmoins je vous » supplie humblement de daigner, si ce n’est fait, » ordonner que cela se fasse réellement. Déjà » nous avons su que tous ces livres sont dans les » mains de Fiîiarchi, contrairement à ce que Sa » Sainteté a ordonné et à ce que vous pensiez. » Ainsi, bien qu’en toute patience on ait attendu )> l’effet de cette exécution sans que l’effet soit » venu, le devoir dont chacun est tenu envers la » foi nous forcerait à revenir trouver Sa Sainteté, » si nous ne nous assurions que V. S. Illustrissime » avec le R. P. Maître du Sacré Palais nous fera » faire cette juste grâce, et j’espère que Sa Pater- » nité y gagnera beaucoup de mérite auprès de » Dieu, de même que V. S Illustrissime, pour qui » je demande à Dieu une récompense généreuse.

» De V. S. Illustrissime et Révérendissime,

» Serviteur très humble en Jésus Christ, » Antonio Possevino (2). »

(1) C’est ici le sens du mot religione qui est dans le texte.

(2) Lettre sans date tirée du ms. 2023 Reg., p. 281. Nous en don-

Nulle formule de politesse n’y est oubliée, mais c’est une sommation respectueuse; le corps de la lettre fait songer aux paroles d’Aristide à Humbert dans le Lion Amoureux de Ponsard :

Si tu ne le sais pas, comment l'ignores-tu ?

Si tu le sais , à quoi s'amuse ta vertu ?

Et la conclusion ressemble à celle de Néron commandant à Burrhus de tenir Agrippine prisonnière dans le palais :

Répoudez-m'en , vous dis-je, ou, sur votre refus, D’autres me répondront et d'elle et de Burrhus.

Aussi bien Sirleto ne semble pas avoir toujours attendu des sommations de ce genre pour employer les procédés chers au parti dont Possevino est l’interprète ; car dans son diocèse de Squillace , où son neveu Marcello se conforme religieusement à ses intentions, les hérétiques, assez nombreux en Calabre, ne sont pas plus ménagés qu’ailleurs. Le prince de Squillace, en remerciant le cardinal de lui avoir obtenu de Dieu une faveur par ses prières, ajoute que ce n’était pas la peine de le remercier si chaudement (ringraziare cosi cal -

nerons le texte à l’appendice F. Cette lettre a dû être écrite quand Possevino était secrétaire du général des Jésuites, le P. Evrard Mercurian lequel, élu le 23 avril 1573, mourut le Ier août 1580.

damentè) de ce qu’il a fait pour le service de l’Inquisition, attendu qu’il sait plaire par là à Sirleto , et dès lors il n’aura égard à personne (1). Le 26 octobre 1571, le vicaire écrit à son oncle que la veille Nardo Farese, poursuivi pour hérésie, a subi la torture , que sa déposition et celle de trois autres accusés ont été envoyées à Rome ; il prie qu’on lui expédie des instructions de peur que le tribunal de Squillace, inexpérimenté en pareilles affaires, ne fasse pas tout son devoir (2). Encore Farese en fut-il quitte pour une condamnation à la prison parce qu’il montra du repentir (3) ; mais l’année précédente, Marcello informait le cardinal qu’un relaps venait d’être pendu et brûlé dans le diocèse (4). Lui et son oncle éprouvent pour les condamnés la sincère mais étrange pitié des persécuteurs de bonne foi : « Par la grâce du Seigneur, »

(1) « Non haverô rispetto a persona del mondo. » Lettre du 15 juin 1570, ms. 387 Reg., p. 218.

(2) Ms. 6191 Vat., I, 139.

(3) Lettre de Marcello à son oncle, du 28 nov. 1571, ibid., p. 171. — V. encore une enquête sur deux hommes fort ignorants, un prêtre et un barbier , qui avaient tenu des propos hérétiques , et dont le premier avait été emprisonné. (Lettre du même au même du 11 mai 1569, dans le ms. 6190 Vat., p. 60.) Dans l’appendice F, nous citerons des lettres où Marcello se plaint de l'impertinence des prisonniers pour cause d'hérésie, qui ont le mauvais goût de n'être pas contents de leur sort.

(4) Lettre du même au même, du 10 juillet 1570, dans le ms. 6190 Vat., p. 60.

s'était écrié Marcello à propos du malheureux relaps, « il est mort catholique. Que Dieu lui donne le saint repos 1 » Ils s’efforçent d’être justes : après que Farese eut été mis à la torture, le vicaire jugea qu’on pouvait croire que l’infortuné ne savait rien de plus que ce qu’il avait avoué, puisque, entre autres dénonciations, il avait déposé contre son frère et s’était accusé lui-même (1); certains prévenus ayant donné sur le magistrat enquêteur des soupçons de partialité qu’on reconnut fondés, Marcello le changea (2). Mais ce bon mouvement ne le laissa pas sans remords; tout en déclarant que îe nouvel enquêteur, qui procédait avec douceur, semblait n’agir ainsi que pour obéir à sa conscience, il ajoutait : « Il me semble que dans ces affaires on doit user de plus de rigueur que d’équité, parce qu’elles intéressent l’honneur de Dieu et de la sainte Eglise catholique romaine (3), » et ailleurs dans un latin qui brave non l’honnêteté mais l’humanité, il disait : « In hac re summa pietas esset , fuisse cru delem . Dans cette affaire la perfection de la pitié (ou de la piété), serait d’avoir été cruel (4). » Aussi

(1) Lettre précitée du 26 octobre 1571.

(2) Ms. 6190 Vat., p. 476 et 478.

(3) « A me pare che in queste cause si deve procedere con più rigor ch' equità, perché si tratta dell' honor di Dio e santa Chiesa catolica romana. » Lett. du 2 nov. 1570, ibid., p. 526.

(4) Ibid., p. 534.

peu clément pour les livres que pour les hommes, il ordonnait, dans ses visites diocésaines, de détruire les notes et préfaces d’Erasme dans les exemplaires de Cicéron et de Térence(l).

Sirleto laissait faire, n’entendant pas être suppléé autrement ; un jour qu’encore protonotaire aposto lique, i! envoyait à un correspondant le texte du serment prêté par Othon IV à Innocent III, il l’invitait à remarquer que l’Empereur s’y engageait à extirper l’hérésie (2). Pour saint Charles Borromée, le premier des synodes provinciaux tenus sous sa présidence à Milan nous apprendra comment il comprenait la tolérance envers les hétérodoxes : il y est dit que les curés et les fidèles devront les épier et les dénoncer à l’Inquisition, et les magistrats y sont exhortés à interdire les voyages chez les hérétiques, qu’ils aient pour motifs l’instruction ou le commerce (3).

(1) Lettre du 9 décembre 1568. Ms. 6189 Vat., p. 813.

(2) Fonds d’Urbin dans la bibl. du Vatican, n° 873, p. 263.

(3) P. 1-2 des Acta ecclesiæ Mediolanensis a Carolo, card. a Sancta Prassede archiepiscopo condita , Frederici card. Borromæi archiepiscopi Mediolani jussu undique diligentissime collecta et édita. Mediolani , 1599. — Nous avons dit , dans notre étude sur Muret, p. 224 , note 1, que le duc d’AIbe interdisait aux Flamands tout voyage scientifique qui n'aurait pas Rome pour objet. On finit par établir à ce sujet des règles générales : dans le ms. du fonds Ottoboni 2532, à la bibliothèque du Vatican , on lit un règlement de 1630 qui autorise les inquisiteurs à permettre les voyages en pays hérétiques et leur défend de se faire payer celte permission , tout en déclarant qu'il

Les plus vertueux, les plus éclairés des prélats étaient donc d’accord avec tous les autres dans la conduite de la restauration des sciences ecclésiastiques : en politique, ils acceptent la destruction des hérétiques pour être plus sûrs de la destruction de l’hérésie; aux écrivains qu’ils emploient, ils imposent la même consigne que les plus aveugles partisans de l’Inquisition; outre une soumission absolue en matière de dogme, ils interdisent, conformément aux règles posées dans les Index, toute épithète, toute mention honorifique à l’endroit des hérétiques (1), et décrètent que jamais manuscrit antique et correct n’aura raison contre le sens de la Vulgate. P. Galesini, à propos d’une variante au texte des Psaumes, écrit à Sirleto que lui et ses collaborateurs de Milan viennent de l’écarter, pour ne point faire d’innovation ainsi que Monseigneur Illustrissime (c’est-à-dire son archevêque Borromée) l’a toujours conseillé et que Sirleto l’a rappelé dans une première et une seconde lettre (2).

vaut mieux, avant de l’accorder, consulter la Congrégation (p. 156). En 1599, un arrêté avait rappelé et maintenu la défense d’écrire aux hérétiques. ( Ibidem , p. 163.)

(1) Epitheta honorifica et omnia in laudem hæreticorum deleantur. Règles de l’Index de Clément VIII , qui reproduit ici une prescription antérieure.

(2) « si che non si roleva far novità , corne sempre Monsignor mio

illustrissimo ha consigliato e Lei ne ha ricordalo nella prima et nella seconda lettera scrittami. » — A l'appendice G, nous analyserons une

Par ces mots de conseil et de recommandation, il faut entendre*une prohibition véritable, car Latini nous dit, dans une lettre à And. Maës, que Sirleto s’oppose à la publication des variantes aux textes sacrés que l’on voudrait tirer du Vatican (1), et nous avons cité, dans notre livre sur M.-A. Muret, les misérables excuses auxquelles ce même Maës et Lucas de Bruges durent s’abaisser auprès de Sirleto pour racheter la citation de variantes, qu’ils prenaient pourtant soin de condamner ou de noms d’hérétiques à qui ils n’empruntaient cependant que des assertions philologiques (2). Il est vrai que Sirleto ne crut pas qu’on dût interdire la publication des leçons qui ne toucheraient pas au sens , comme le voulait Franc. Torres, un des membres laborieux des commissions du Vatican (3); c’était s’arrêter en beau chemin.

Auprès de maîtres qui concevaient ainsi la sincérité de la discussion, toute indépendance, fût-ce en matière profane, semblait téméraire; les inno-

lettre curieuse de Bellarmino sur la mesure dans laquelle on est tenu de respecter la Vulgate.

(1) Lett. des Non. de déc. (c’est-à-dire du 3 décembre (1560) dans les Latini Latinii Viterbiensis lucubrationes, recueil posthume. Rome, 1G59 ; le Ier volume comprend les lettres écrites par Latini pour les cardinaux dont il fut le secrétaire ; il est peu intéressant. Le 2e, composé de lettres aux amis de Latini, l'est bien davantage.

(2) V. notre étude sur Muret, Paris, Thorin, 1881, p. 223-227.

(3) Y. une lettre de Latini du 18 août (15 k. sept.) dans les Lucubrationes.

valions pédagogiques, une méthode nouvelle pour commenter le droit romain, l’introduction dans les universités d’un auteur qu’on n’y avait pas encore expliqué, l’union dans l’enseignement, de la philosophie avec la rhétorique, tout devenait suspect; toute réforme dans le domaine de la pensée semblait trahir chez son auteur un esprit de révolte qui appelait un châtiment, ou un esprit d’imprudence qui requérait une admonestation charitable. Muret, le plus goûté des professeurs de l’Université de Rome, apprit à connaître, auprès de la commission cardinalice qui gouvernait les études, l’indulgence irritante de supérieurs pusillanimes qui pardonnent une idée généreuse à condition qu’on n’y revienne pas. Muret y revenait toujours, et c’est son honneur; mais, à chaque fois, ses protecteurs lui liaient doucement les mains (1). Nous avons émis, en écrivant sa biographie, la conjecture qu’ils ne désiraient pas fournir un emploi public à l’érudition théologique qu’il s’était permis d’acquérir tout seul : nous présenterons ici une autre conjecture qui nous semble fort plausible et qui confirme la première. Un certain Jean Rhétius, dans une lettre non datée à Sirleto, raconte qu’il a proposé des traductions du grec en latin à Muret, à J. -B. Gabius, à Fab. Benvoglienti ; il voulait

(1) V. notre étude sur Muret, passlm.

charger le premier du dernier tome de saint Athanase, le deuxième du commentaire de saint Cyrille d'Alexandrie sur les douze petits prophètes, le troisième du commentaire du même sur Ezéchiel; il ajoute : « Ils m’ont donné quelque espoir, mais je vous prie, vous qui avez à bon droit beaucoup d’autorité sur eux, de stimuler encore leur ardeur, de les aider de vos conseils (1). » Je serais fort surpris que Muret n’eût pas suggéré la proposition que lui taisait Rhétius; quoi qu'il en soit, bien qu’on ne possède pas la réponse de Sirleto, ne peut-on pas la deviner, quand on sait que Muret, qui eût tout au moins obéi avec joie, n’a jamais traduit ni commenté aucun Père de l’Eglise?

Pendant qu’un homme qui avait donné pour gage de sa soumission l’apologie de la Saint-Barthélemy se sentait surveillé de si près dans les fonctions qu’on lui avait confiées et voyait repousser ses avances dès qu’il essayait d’en sortir, les défenseurs agréés de l’orthodoxie expiaient par de continuelles inquiétudes l'honneur d’avoir fait accepter leurs services. Une partie des savants dénonçait

(1) « Petii, cardinalis amplissime, ut in sermonem latinum traduceret M. Ant. Muretus ultimum tomum operum S. Athanasii, J. -B. Gabius S. Cyrillum Alexandrinum in duodecim prophetas minores et Fabius Benevolentius ejusdem commentarium in prophetam Ezechielem. Spem præbuere ; sed te rogo, cujus auctoritas apud istos valet plurimum, currentibus, quod dici solet, calcar adde, consilioque juva » Mss. 2023 Reg., p. 414.

l’autre. Le docte évêque Van Linden signalait des passages hérétiques ou malsonnants qui avaient échappé à la censure dans des ouvrages contemporains, et demandait qu’on usât d’une plus grande vigilance à l’avenir; il rappelait qu’il avait indiqué des erreurs de foi dans Osorio, dans Alb. Pighius, dans Paolo Giovio. Le jésuite Franc. Torres dénonce Maës; et Latini , bien qu’il essaie de rassurer ce dernier sans lui cacher que Sirleto est prévenu , bien qu’il joue sur le nom de Torres (en latin, «tison »), ne dissimule pas la crainte que lui inspire le dénonciateur : « A supposer, » dit-il « que ce tison ne me consume pas, je n’espère guère ne point garder la marque de quelque brûlure (1). » Comme si la délation dût passer daus les moeurs des classes cultivées, elle fournissait des thèmes académiques : Franc. -Ant. Doni, dans sa Zucca , s’amusait à composer deux modèles d’avertissement comminatoire à un hérétique (2).

Que n’allait-on pas chercher pour incriminer les intentions des défenseurs attitrés de l’orthodoxie? Dans le manuscrit 3455 du fonds Vatican se trouvent, à partir de la page 263, plusieurs critiques

(1) Lettre du 26 mars (7 k. apr.) 1554 dans les Lucubrationes. V. aussi celle du 18 août (15 K. sept.), ibid.

(2) V., dans la subdivision qu’il intitule Frutti, au n° 52, 3e partie, le morceau qui commence par les mots S’il vostro figliuolo maligno , et le suivant.

de divers ouvrages que le cardinal Gab. Paleotti avait commandés à Sigone pour l’usage des écoles , c’est-à-dire de son Histoire ecclésiastique , de son De republica Hebrœorum , de son édition de Sulpice Sévère; puis viennent des réponses de Sigone et des répliques des censeurs, qui forment une vive et intéressante polémique où Sigone n’est pas seul à se montrer versé dans les littératures antiques. Mais à lire ces critiques, où le mot falsa revient à chaque pas , où le mot absurda est même une fois prononcé, on croirait qu’elles démasquent quelque sacramentaire perfide qui a juré de ruiner la religion sous couleur de la défendre. Sur quelques points, Sigone avait manifestement contrevenu aux préceptes méticuleux de la cour de Rome; je ne. sais pas si, comme on l’en accuse, il doutait réellement que l’Apocalypse fût de saint Jean , s’il rejetait l’authenticité du livre des Machabées ; mais, quoi qu’il en dise, il n’avait pas, dans l'infaillibilité de la Vulgate , la foi que ses chefs réclament, et il consultait librement, ou, comme s’expriment les censeurs, il mendiait les témoignages des écrivains juifs, talmudistes ou historiens. Néanmoins, en admettant qu’il se soit quelquefois rencontré avec des opinions hérétiques et qu’il ait mérité le reproche du critique qui l’accuse de ne posséder que les lettres humaines (il va jusqu’à prétendre que Sigone paraît ne pas avoir lu l’Ecriture), queis étran-

ges griefs on articule contre lui ! M. Giov. Franciosi (1), qui nous apprend que Sigone était si zélé pour la composition de son Histoire ecclésiastique , qu’il en perdait le sommeil , le loue d’y faire naître habilement du récit une démonstration tacite de la vérité de la foi : le censeur en juge autrement; il voudrait des affirmations hautaines, des attaques directes contre les protestants : « Sigone a dit, » s’écrie-t-il avec indignation, « qu’il valait encore mieux être hérétique que d’accuser un hérétique avec de méchants desseins (2). » Il en veut particulièrement à Sigone pour les opinions politiques qu’il lui prête; il l’accuse d’être républicain ! et quand Sigone répond qu’Aristote préfère la république à la monarchie, le censeur riposte par l’opinion d’autres écrivains anciens qui auraient dû le redresser ; il lui dit que sa doctrine est celle dont Buchanan se sert pour soulever l’Ecosse , que les peuples ne sont jamais plus heureux ni plus libres que sous les rois , que Sigone confond avec les tyrans. Il le blâme de compter David parmi les rois qui ont gouverné d’après leur bon plaisir , tandis qu’il a régné d’après les préceptes de la Loi. Nous ne deman-

(1) V. son opuscule sur la vie et les ouvrages de Sigone. Modène,

(2) a Minus ait hæreticum esse quam hæreticum non bono animo ac-

cusare. »

derons pas au critique sur quel verset de la Bible David réglait ses rapports avec Uri et Bethsabée; mais pour ériger Sigone en complice des covenantaires d’Ecosse, en destructeur des trônes , il fallait bien de l’imagination ; de même pour insinuer à deux reprises qu’il semblait approuver le libertinage.

Mais ces critiques méchantes reçurent-elles une sanction? Je ne le pense pas, puisqu’on s’y plaint que Sigone ne marque pas de repentir , et qn’on prie l’autorité ecclésiastique de prononcer ; d’ailleurs M. Franciosi dit que Lorenzo Maffei, chargé officiellement de revoir le De republica Hebrœorum , n’y trouva d’autres erreurs saillantes à reprendre que l’interprétation défectueuse d’un psaume et * l’emplacement inexact assigné à l’autel dans le temple. Mais la manière dont sont présentés les griefs articulés contre Sigone, la peine que celui-ci prend de répondre, prouvent que ces critiques n’émanaient pas du premier venu, et qu’elles n’avaient point paru méprisables. De plus, quand l’esprit d’inquisition règne et que la dénonciation est en honneur, les verdicts favorables ne rassurent qu’à demi : une sentence d’absolution n’est jamais définitive. Après que les reviseurs de YHistoire de Bologne par le même Sigone eurent donné leur approbation, la malignité de certains Bolonais obtint du pape un sursis à la publication de l’ou-

vrage (1). Il aurait fallu un singulier flegme pour dédaigner une dénonciation , quand un cardinal influent, Morone, avait été emprisonné un instant sur une accusation d’hérésie qui, déclarée fausse par l’incorruptible Mich. Ghisleri, ne lui en ferma pas moins à tout jamais le chemin au souverain pontificat. Comment se rassurer dans une ville où Ton allait quelquefois en prison pour le simple fait d’être l’ami d’un accusé (2), dans une ville où l’homme qui, avec Bellarmino, fut le défenseur le plus outré de la suprématie des papes, Baronio, devait subir les mêmes contretemps que Sigone? En effet, quand Baronio eut terminé les annotations que Sixte-Quint lui avait demandées pour le Martyrologe , il vit , malgré l’approbation donnée à l’ouvrage par Van Linden, à qui le pape en avait confié l’examen , malgré l’approbation que le Maître du Sacré Palais avait donnée de son côté, les portes de l’imprimerie se fermer devant lui par l’effet d’une cabale. 11 fallut l’intervention du cardinal bibliothécaire ,

(1) Lettre de Sigone du 12 déc. 1570, p. 70 du livre précité de M. Franciosi.

(2) Les amis de Morone avaient été emprisonnés avec lui. (Amœnitates litterariæ de Schelhorn, 6e vol., p. 587.) — V. aussi la note 1 de la p. 136 *cle l'opusc. de G. Marini, cité ci-dessus, p. 15, sur l'emprisonnement du professeur Franc. Genesius. — V. enfin une lettre à Sirleto, p. 56 du ms. 6792 Vat.

Ant. Caraffa, pour qu’on reprît l’impression (1).

Mais supposons un auteur sûr de désarmer la malveillance par la pureté irréprochable de sa doctrine ou par l’offre de souscrire à toutes les corrections : il est hors de danger, mais non d’ennui. Il va connaître les lenteurs , les contradictions administratives ; il ne descendra pas dans les cachots de l’Inquisition, mais il passera par les bureaux de l’Index. A lui non plus la patience ne sera pas inutile, car la Congrégation ne se hâte qu’à bon escient; il arrive qu’elle laisse solliciter comme une faveur l’indication des fautes qu’elle relève dans un ouvrage ; car si l’on doit reprocher aux tribunaux romains de frapper sans pitié et quelquefois sans discernement, on a tort de croire que d’ordinaire ils frappent avec précipitation ; c’est moins la suppression des formes judiciaires qui les rend si redoutables que le rigorisme implacable de juges consciencieux mais prévenus. Puis les Congrégations de llndex et de l’Inquisition, si nombreux, si laborieux qu’en soient les membres, succombent sous un écrasant fardeau. Quand on prétend citer à sa barre tous les écrits sans exception qu’enfante un siècle où pour cent motifs la tentation d’écrire est plus forte que dans aucun des siècles précé-

(1) V. une lettre de Baronio à Van Linden (1586), à la p. 173 du 1 cr volume des Epistolæ et Opuscula Baronii.

dents, on assume une tâche énorme. Aussi hauteur qui soumettait un manuscrit à l’autorité ecclésiastique devenait un solliciteur qui attendait son tour. Nous avons parlé des chicanes qu’on fit à Sigone pour son Histoire ecclésiastique : il fallut que les Quarante de Bologne et, à leur requête, le cardinal archevêque Gab. Paleotti pressassent Sirleto d’en hâter l’examen (1). L’abbé Alessandro Archirota, de l’ordre du Monte-Oliveto, écrit de Naples à Sirleto qu’un sien ouvrage, vu et contresigné par monsignor Pirrotano, qu’il qualifie de regente , est depuis quinze mois entre les mains du Maître du Sacré Palais; que celui-ci, qui doit le revoir, n'en a pas encore lu une feuille et s’excuse tantôt sur ses occupations, tantôt sur ses indispositions, que lui, Archirota, a payé son imprimeur depuis quinze mois ; il prie donc le cardinal de faire parler au Maître du Sacré Palais pour qu’il en examine quelques feuillets avant Pâques, afin que l’impression puissese commencer; sinon l’imprimeur entreprendra un autre travail et l’auteur en sera pour ses peines et son argent (2). Sirleto paria, et quelques feuilles furent mises sous presse; mais le pape changea le Maître du Palais apostolique, et l’abbé dut écrire derechef au cardinal pour que le nouveau titulaire expédiât

(1) Lettres en date des 2 et 23 févr. 1572, p. 214 du mss. 6191 Vat., lre partie.

(2) Lettre du 26 mars 1583 dans le mss. 6195 Vat., I, p. 96.

la lecture de l’ouvrage, afin doter toute excuse à l’imprimeur (1). Pour obtenir la simple permission de réimprimer un ouvrage qui avait paru avec les approbations régulières, il ne fallait pas moins' attendre ni moins solliciter : un professeur qui avait brillamment enseigné pendant quarante ans le droit pontifical à Coïmbre, et qui, prié de publier son cours, avait dans cette vue abandonné des honoraires de mille ducats et une indemnité annuelle de soixante écus d’or, recourt à Sirleto pour quon cesse de lui faire attendre l’autorisation de rééditer un livre dont la première édition avait reçu l’approbation des inquisiteurs d’Espagne et de Portugal (2). Un archevêque avertit Sirleto qu’il attend toujours la licence promise par le pape de publier un ouvrage qui, ayant dû paraître d’abord à Rome, puis à Venise, puis définitivement à Rome, avait été examiné trois fois, et la dernière fois par Sirleto lui-même ; c’était cet archevêque qui se chargeait de le publier ; l’ouvrage avait plu au pape, et pourtant la licence n’arrivait pas (3).

Quand les malheureux auteurs avaient fait le siège des bureaux locaux , restait celui des bureaux centraux auxquels tout aboutissait, je veux dire de la Congrégation de l’Index : pour

(1) Lettre du 2 juill. de la même année, ïbid., p. 223.

(2) Ms. 2023 Reg., p. 240.

(3) V. ms. 6193 Vat., I, p. 219.

ces sortes d’affaires les Inquisiteurs locaux dépendaient de celte Congrégation et non du Saint- Office (1). S’il était permis de s’égayer quand on traite de l’Inquisition, il faudrait décrire ici les petits désagréments de la fonction d’inquisiteur local, car ces désagréments retombaient sur la tête des écrivains. L’inquisiteur local, placé entre les auteurs et la Congrégation suprême, était responsable vis-à-vis de tous : vis-à-vis des premiers qui accumulaient sur sa table des in-folio hérissés de citations où il devait contrôler tous les passages allégués, examiner toutes les propositions, scruter toutes les intentions, et qui, chacun pour son compte, réclamaient la préférence du premier examen ; vis-à-vis de la seconde, qui tantôt ne lui répondait pas et tantôt lui donnait tort. Lui-même était parfois compromis par des agents trop zélés ; un auteur, Thomaso Thomaï , se plaint dans une lettre véhémente, d’une flétrissure publique qui vient d’être attachée à son Histoire de Ravenne que l’inquisiteur et l’évêque de Pesaro avaient approuvée^); or une lettre antérieure de quelques jours et signée d’un ex-gouverneur de la Ro magne nous explique ce qui s’était passé (3) : après l’approbation donnée par les autorités précitées, l’inquisiteur

(1) V. ms. 6192 Vat., II, p. 640.

(2) Lettre datée de Ravenne, 4 mai 1575 (ms. 6192 Vat., I, 279).

(3) Ibid., p. 286.

de Ravenne, découvrant dans l’ouvrage certaines choses ajoutées contre l’intention de Fauteur et contre l’esprit du livre, avait ordonné à un prédicateur de commander, du haut de la chaire, à tout détenteur de l’ouvrage d’apporter son exemplaire. (On voulait sans doute coller, suivant l’usage, une bande de papier sur ces additions réprouvées). Mais le prédicateur ne s’est- il pas avisé, dit-on, d’ajouter de son propre mouvement que c’était pour qu’on extirpât l’ivraie d’hérésie qui s’y trouvait? L’ex-gouverneur prie en conséquence le cardinal de s’employer afin que le prédicateur reçoive l’ordre de mieux s’expliquer dans la même chaire, car Sirleto peut voir combien les paroles susdites sont infamantes pour un gentilhomme universellement réputé bon catholique. D’autres fois l’inquisiteur local se voyait obligé, mission délicate, d’expliquer à ses supérieurs qu’ils avaient commis un quiproquo; ainsi Fra Marco, inquisiteur de Venise, expose respectueusement que le correcteur romain, personne très docte et zélée , rencontrant dans un livre le nom de P. P. Vergerio a cru qu’il s’agissait de l’hérétique célèbre, alors que Fauteur parlait d’un homonyme de la même famille mais plus ancien qui avait composé un ouvrage fort édifiant (1). Il arrivait aussi que Rome

(1) Lettre à Sirleto du 24 mai 1577, ms. 6192 Vat., II, 640.

expédiât l’ordre d’interdire un livre sans expliquer ses motifs.; grand embarras des inquisiteurs, qui ne savaient que répondre aux questions du public. Un d’eux, pour se mettre en règle avec une prohibition de ce genre, a interdit la vente de deux exemplaires des Horologi greci ; un caloyer de l’ordre de Saint-Basile est venu lui en demander poliment d’ailleurs (civilmente perd) le motif; l’inquisiteur a excipé de ses ordres, mais, sur l’insistance du caloyer, a promis d’en écrire à Rome; il prie donc Siiieto, à la date du 21 mai 1575, de vouloir bien désigner les erreurs contenues dans l’ouvrage (1). Le 11 juin, le patriarche de Venise rappelle à Sirleto qu’avant de partir de Rome il a exprimé le même désir et qu’il attend toujours une réponse (2).

Encore l’inquisiteur se débarrassait-il assez facilement des auteurs et des curieux; mais il se tirait d’affaire à moins bon compte quand les universités ou les gouvernements s’en mêlaient. Un des effets des prohibitions sévères de l’Index était de gêner maîtres et élèves dans le choix des livres scolaires. On avait bien rédigé, sur la demande de l’Empereur, une liste des ouvrages admis à cet usage (3), mais ces ouvrages, peu nombreux, ne

(1) Ms. 6192 Vat., I, 302.

(2) Ibid., p. 314.

(3) Cette liste forme la seconde partie du catalogue intitulé : Ca -

suffisaient pas. On reconnaissait même, bien qu’on désirât fort abolir le renom des écrivains hétérodoxes, qu’on ne pouvait se passer absolument d’eux ; on tolérait donc certains de leurs livres , sauf à les défigurer au préalable et à en effacer leurs noms. Mais il fallait le temps de s’entendre sur la manière de les retoucher, et le monde universitaire s’impatientait. Fra Massimiano de Crémone, inquisiteur de Padoue, informe Sirleto que l’importunité de beaucoup de personnes ( ïimportunita di molti ) l’a poussé à corriger la chronique de Curion, qui ne méritait point cet honneur à cause de ses impiétés et d une partialité pour les empereurs contre les papes qui va jusqu’au mensonge; il apprend avec plaisir qu'Onofrio Panvinio vient de la corriger aussi ; mais il voudrait savoir si on peut permettre la lecture de l’ouvrage avec l’expurgation faite à Padoue ; même question pour l’expurgation des ouvrages médicaux d’autres hérétiques ou suspects , dont l’université de Padoue avait été chargée et qui était presque finie quand Mercuriale a rapporté que le cardinal Paleotti avait présenté à Rome ces livres tout corrigés ; même question pour l’édition des Adages d’Erasme ,

talogus librorum reprobatorum et prælegendorum ex judicio Academiæ Lovaniensis , cum ediclo Cæsareæ Majestatis evulgatus. Valentiæ, typis Joannis Mey Flandri MDU. Mandato Dominorum de consilio Sanctæ Generalis lnquisitionis .

revue et augmentée par l’Université de Paris; Fra Massimiano est heureux de voir que Padoue n’est pas seule à épurer ces ouvrages; il veut seulement pouvoir répondre aux demandes de ceux qui ï obsèdent par trop , car professeurs et étudiants ï importunent à l'excès , et parmi tous les serviteurs du saint Office , il ne croit pas qu'un seul éprouve les ennuis que lui donne cette affaire (1). Sur ce dernier point Fra Massimiano se trompe: partout où la vie intellectuelle garde quelque activité, ses collègues en pourraient dire autant. A Bologne, les réclamations, ou du moins les questions pressantes de l’Université, montent jusqu’au cardinalarchevêque : Gab. Paleotti, demandant à Sirleto si Rome a pris une résolution sur certains livres, ajoute: « A toute heure, nous sommes ennuyés par les étudiants et les professeurs au sujet de ces livres qui sont d’un si grand usage dans les Ecoles (2). » A Venise, c’est la République ellemême, la pieuse, mais indépendante Seigneurie, qui voit d’un mauvais œil l’histoire de sa nation par Giustiniani, après une première épuration opérée par l’inquisiteur local, passer une seconde fois sous les ciseaux ; Fra Marco, le premier correcteur avoue à Sirleto qu’il a déjà écrit si souvent

(1) Ms. 6192 Vat., I, p. 114, lettre du 8 oct. 1574.

(2) Ms. 6191 Vat., II, p. 532, lettre du 23 sept. 1573.

à Rome à ce sujet (1) qu’il craint de lasser; pour* tant les Vénitiens le tourmentent , et il ne peut obtenir de ses supérieurs une réponse péremptoire. Un instant il a poussé un soupir de soulagement parce que ceux-ci avaient fait entendre qu’il vaudrait mieux que la réimpression de l’ouvrage s’accomplît à Rome, mais ils ne concluent pas : il sollicite une décision (2).

Mais pour les auteurs, dira-t-on, la nécessité de ces rebutantes négociations ne revenait que de loin en loin, quand ils avaient terminé un livre ; pendant la période de recherches et de rédaction , point d’escaliers d’inquisiteurs à gravir, point de suppliques à rédiger. — Erreur! sauf de rares exceptions, les écrivains que l’Eglise employait étaient surveillés, comme tous les autres, dans leurs lectures. Jamais Rome n’est allée jusqu’à décréter, comme Philippe II, la peine de mort contre les lecteurs de livres défendus (3) ; mais une bulle du pape du 6 janvier 1559 interdit ces livres même aux prélats, aux légats, aux cardinaux, aux rois et à l’empereur (4). A la vérité une telle pro-

(1) Une de ces lettres antérieures est celle qui nous a fourni le quiproquo sur le nom de P. P. Vergerio. Nous la citerons encore à une autre occasion.

(2) Lettre du 4 juillet 1578, ms. 6193 Vat., I, p. 143.

(3) Ordonnance du 7 sept. 1558, p. 470 du 1er volume delà traduction de Llorente, op. cit., par Pellier.

(4) Ibid., p. 471.

hibition n’a pu être strictement observée (1) ; pour réfuter les hérétiques il fallait bien les lire; de là quelques dérogations permises; mais pour profiter des exceptions, il fallait une demande en règle, et l’autorisation, quelquefois simplement provisoire, était toujours révocable. Paul IY retira même en 1558 toutes les permissions de garder et de lire les livres hérétiques ou soupçonnés d’hérésie ( seu de hœresi suspectos ) accordées à quelque personne que ce fût ( quibusvis personis hactenus concessas) (2).

Parmi les correspondants de Sirleto qui sollicitèrent cette permission, on rencontre les plus marquants des érudits, Arias Montano, Sigone, Baronio. Le premier, en demandant l’autorisation de lire le Talmud , appuie cette requête sur la haine de la chevalerie espagnole contre les juifs et les Maures ; pour être admis dans cet ordre, il faut être noble et net de sang maure ou juif, et c’est, dit Montano, le titre convenable pour être autorisé à se servir de pareils livres (3). Des requêtes de Sigone et de

(t) A la mort de Sirleto, on trouva dans sa bibliothèque trenteneuf ouvrages défendus les uns absolument, les autres jusqu'à correction (V. l'expertise d'Alf. Chacon, ms. 2023 Reg., p. 85). Toutefois, le hasard seul avait probablement sauvé ces volumes, puisqu'une lettre de Pigafetta, un des pourvoyeurs de livres de Sirleto, montre que le cardinal faisait mauvais accueil aux ouvrages de ce genre, quand on lui en envoyait (ms. 6191 Vat., II, p. 353).

(2) Zaccaria (F. N.), Stor. polem. délia prohib. dei libri , p. 146, note 2.

(3) Lettre sans date à Sirleto, ms. 2023 Reg., p. 25. Montano fait

Baronio, il semble résulter que l’autorité se chargeait quelquefois de fournir les livres prohibés à ceux à qui elle en permettait l’usage; car Sigone, après avoir chargé le secrétaire de Sirleto de remercier le cardinal d’un jugement bienveillant sur un de ses ouvrages d’histoire , fait observer qu’il dispose de peu de livres, et ajoute : « Tout le monde me dit que je ne ferai rien de bon sans voir les Centuries (1). C’est possible; mais les Centuries sont excommuniées, et je ne saurais comment me les procurer; puis je ne tiens pas à dépenser le peu que j’ai en livres hérétiques. Je vous écris ceci pour que vous en touchiez un mot à Monseigneur Illustrissime (2); » et Baronio prie Sirleto d’obtenir que le cardinal de Pise , grand inquisiteur, non seulement lui permette de lire ce même ouvrage, mais le lui prête (3). Quant aux simples

une demande semblable le 20 fév. 1574, ms. 6192 Vat., p. 23, et dit qu’il se propose de noter dans le Talmud les passages qui lui paraîtraient devoir être expurgés, et de soumettre ces remarques à l’autorité romaine.

(1) L’histoire ecclésiastique composée par Flach Francowitz (en latin Flavius lllyricus) , et désignée sous le nom de Centuries de Magdebourg. Sirleto aida Caselli da Rossano à y répondre (Biographie manuscrite de Sirleto , à la bibliothèque Barberini , sous le n° LII, 36). C’est pour répondre à ces mêmes Centuries que Baronio composa ses Annales.

(2) Lettre datée de Bologne, 20 mars 1579, ms. 2023 Reg., p. 320.

(3) « La prego si degni operar colllllmo e Rm0,Card. di Pisa di farmi dar licentia di posser (sic) tenere e leggere le Centurie e che me siano

amateurs de théologie, on se montrait beaucoup plus difficile, pour ne pas dire inexorable : Sirleto ne voulut jamais laisser lire à Muret l'exemplaire de Zozime, abréviateur d’Eunape et adversaire acharné des empereurs chrétiens, que possédait la Yaticane. II est vrai que Muret ne se tint pas pour battu et fit chercher par de Thou un autre exemplaire (1). Mais de grands seigneurs mêmes n’auraient pas pris si aisément le parti de se passer de la permission : le prince de Bisignano en Calabre en demandait une comme le plus humble des érudits , pour son neveu le marquis délia Valle, et, comme on ne se pressait guère de la lui accorder, il réitérait sa demande dix-neuf mois après (2). On savait, en effet, que la prudente Inquisition ne s'en rapportait pas à l’obéissance des savants et quelle inspectait les bibliothèques publiques et particulières. Arias Montano, dans sa Préface pour l’Index publié à Anvers en 1571 par l’ordre de Philippe II, mentionne des perquisitions de ce genre, et une ordonnance romaine de 1602 confère aux Inqui-

dalV instesso (sic) imprestate. » Lettre du 16 mai 1577, ms. 6192 Vat.f II, p-. 634.

(1) V. les Mémoires de J. -A. de Thou , liv. I et III. — Dans mon étude sur Muret, j’avais dit, p. 231, d’après le Patiniana, que c’était un exemplaire d’Eunape lui-même qu’on lui avait refusé; la rectification a été faite par M. P. de Nolhac, dans la Revue critique.

(2) Lettres à Sirleto du 20 mars 1583 et du 14 oct. 1584, ms. 6195 Vat., I, p. 88 , II, p. 634.

siteurs le droit de se faire remettre les catalogues des bibliothèques privées (1); et comme il était interdit non seulement d’acheter mais de garder les ouvrages proscrits , les savants qui venaient à lire dans un Index la mention de quelques-uns des livres qu’ils possédaient , se hâtaient de solliciter une dispense (2). L’autorisation octroyée , on inquiétait encore quelquefois le savant qui en avait usé : cela arriva pour un auteur à qui I on fit attendre la licence d’imprimer , notamment parce que, dans son livre, il reproduisait mot pour mot des passages de la compilation bibliographique du protestant Conrad Gesner ; or cet auteur avait lu avec permission des cardinaux et Inquisiteurs , non pas même l’ouvrage de Gesner, mais l’abrégé qu’en avait fait Sosias Simler , et s’il se trouvait dans son livre des passages de Gesner, c’était que celui-ci et ses abréviateurs puisaient aux mêmes sources antiques (3).

Enfin les communications littéraires, même entre catholiques, n’allaient pas sans difficulté. Les muletiers, qui faisaient le service du roulage, ne se bornaient pas toujours à exiger des expédi-

(1) Ms. 2532 du fonds Ottoboni, à la biblioîh. du Vatican, p. 155 tergo.

(2) V. des lettres à cet effet adressées à Sirleto , dans le ras. 6191 Vat., I, p. 195, 240; Iï, p. 528.

(3) Lettre du 31 mars 1581, ms. 6194 Vat., I, p. 31.

teurs de livres une permission préalable signée des autorités ecclésiastiques; un prélat dévoué au Saint Siège, Van der Bæken (Læv. Torrentius), le pieux panégyriste de l’assassin de Guillaume le Taciturne (1), ne savait trop comment s’y prendre pour envoyer des livres à Fuiv. Orsini : « Le mal, » disait-il, « est que nous avons peu de facilité pour expédier des livres en Italie, surtout à Rome , parce que les marchands ne veulent pas les mettre parmi leurs marchandises par crainte du sacré Palais ; et la voie de la poste coûte trop (2). »

I! convient toutefois de prévenir une objection spécieuse : oui, dira-t-on, ces gênes multiples paralyseraient des écrivains imbus des opinions de nos jours; mais ces érudits, que vous nous dépeignez pleins de zèle et d’abnégation , devaient les accepter sans murmures, et un joug ne pèse guère quand on le porte de bon cœur. — J’avoue que dans des lettres adressées aux commissaires de l’Index nombre d’auteurs remercient les censeurs qui viennent d’expurger leur ouvrage ou les sollicitent de le corriger, témoin le célèbre Franc. Panigarola, qui priait, pour T amour de Dieu , qu’on fît examiner un de ses livres, de peur de nuire aux lecteurs en voulant leur être utile. Mais, à

(1) V. la pièce ln Laudem Ballasaris Gerardi, fortissimi tyrannicidæ , dans les Poemata sacra de Lævinus Torrentius.

(2) Lettre à Orsini du 14 nov. 1573, ms. 4105 Vat., p. 52.

supposer que la prudence ou la joie d’obtenir enfin une approbation longtemps attendue, n’ait pas, après l’incontestable piété des signataires, quelque part à cette déférence , plusieurs savants dans l’intimité épanchaient, tout en se soumettant, des plaintes amères. Laissons, si l’on veut, Muret, qui confiait à des oreilles sûres son dédain pour ceux qui expurgeaient les Adages d’Erasme (1), sa pitié pour les condamnés tels que Scipion Tetti, de Naples, homme universel à son gré, pour le généreux Paleari brûlé à cause de son indiscrète ingénuité sur les matières de religion , et même pour un écrivain méchant et licencieux qui avait mérité, sinon la corde, du moins le mépris, Nicolô Franco de Bénévent; Muret enfin, dont un ami nous a conservé ces paroles : « Nous ne savons que deviennent les gens ici ; je suis ébahi quand je me lève, qu’on me vient dire : un tel ne se trouve plus , et si l’on n’en oserait parler (2). » Ne rappelons pas l’embarras que tout à l’heure Van der Bæken exprimait discrètement à Orsini; mais écoutons un homme qui, lui non plus, ne pèche pas par excès de tendresse pour l’indépendance en matière de religion, puisque, dans une invective rythmée écrite quelques mois après le supplice de Paleari,

(1) P. 87-88 du 2e Scaligerana , édit, de 1668.

(2) De Thou, Mémoires , liv. Ier.

il lui reproche comme une apostasie d'avoir effacé de son prénom Antonio la lettre T et trahi ainsi sa haine contre la Croix que cette lettre figure (1). Voici comment il ressentait l’ordre de pratiquer, dans les éditions des Pères, la méthode peu fidèle que nous avons fait pressentir à propos de l’infaillibilité attribuée à la Vulgate et sur laquelle nous reviendrons. « J’imagine, » écrit-il à André Maës, «que vous vous attendez à des merveilles sur saint Cyprien; détrompez-vous; j’ai travaillé avec soin et en toute loyauté, summa fide ; j’ai rétabli beaucoup de passages et retrouvé presque un volume de lettres (2); mais je ne puis me déclarer content, car par l’effet, faut-il dire du caprice ou de la prudence de certains? beaucoup de choses ont été, contre l’autorité des manuscrits, conservées, ajoutées même, surtout changées (du moins pour les citations de l’Ecriture) , afin qu’on s’écartât aussi peu que possible de la Vulgate. C’est pour quoi je n’ai même pas voulu queManuce, en l’imprimant fît une mention quelconque de mon nom ; car jamais je ne partagerai l’opinion fort répandue

(1) V. sa lettre du 31 juillet (u kal. Jun.) 1571 et les vers qui y sont joints.

(2) V., sur cette découverte, ses remarques sur saint Cyprien, tirées de ses papiers après sa mort, et publiées avec des notes manuscrites sur des auteurs tant sacrés que profanes , sous le titre de Bibliotheca sacra et profana. On y verra que les supérieurs de Latini interdirent la publication de trois des lettres découvertes par lui.

que c’est une peccadille de cacher la vérité ou de changer une simple lettre. » Il avait, dit-il, préparé des annotations pour illustrer le texte. « Mais je me suis fait grâce de cette peine, pour ne point compromettre ma loyauté avec la méticuleuse prudence de qui que ce soit. J’ai donc appris à mes dépens que c’était folie d’user sa vie dans des travaux où il faut complaire à autrui. Aussi vais-je revenir à la littérature grecque (1). » Latini n’en était ni à son premier mécontentement, ni à sa première plainte. Yeut-on savoir comment il avait accueilli le terrible Index de 1559 où, parmi quelques dispositions exorbitantes, Paul IY mettait en interdit soixante et une imprimeries et défendait de lire tout ouvrage qui en sortirait dorénavant, quelle qu’en fût la matière? Dans une lettre au même Maës, après lui avoir communiqué quelques nouvelles littéraires, il s’interrompait: « Mais à pro-

(1) « Verum tamen mihi fieri satis non potest, quando quorumdam hominum libidine non sat scio an prudentia commissum est ut contra scriptorum codicum fidem nonnulla retenta sint, aliqua etiam addita , plurima vero (quod tamen ad Scripturarum citata passim

testimonia pertinet) immutata Ab eo labore supersedi ne fidem

meam cujusquam meticulosa prudentia vel levissima infirmare posset. Quare meo periculo didici stultum esse in iis studiis ætatem

terere in quibus necesse sit alieno stomacho satisfacere » Lettre

du 13 mars (ni idus mart.) 1562, dans les Lucubrationes de Latini. — Je m’étonne que , même un demi-siècle après la mort de Latini (les Lucubrationes parurent en .1659) , Rome ait permis la publication de cette lettre et de quelques autres du même auteur.

pos, dans quel coin du monde vivez-vous ? Si c’est dans un pays habité, n’avez-vous rien appris du péril qui menace tous les livres? ou bien à quoi rêvez-vous, de vouloir publier de nouveaux ouvrages, à l’heure où on nous interdit presque tous les ouvrages existants? Ou je me trompe, ou parmi nous on ne trouvera de longtemps personne qui ose écrire autre chose que sa correspondance. Il vient de paraître un Index des livres qu’on nous défend sous peine d’anathème : il y en a tant qu’on nous en laisse bien peu, surtout de ceux qui ont été imprimés en Allemagne. Aussi je crois que vous ne devez plus songer à une traduction de Démosthène et aux variantes de la Bible. Faerno (1) ne fait depuis quelques jours qu’émonder et élaguer sa bibliothèque : moi, je compte m’y mettre demain, si je le puis, pour ne rien avoir chez moi qui ne soit permis. Ce naufrage, cet incendie de livres détournera chez vous aussi, je pense, bien des gens d’écrire, et servira de leçon aux imprimeurs pour qu’ils n’acceptent pas tout ouvrage indistinctement. Pour l’amour de moi et de vous-même, regardez vos armoires à livres sans les ouvrir, et prenez garde que les fentes n’en laissent rien transpirer jusqu’à vous (2). »

(1) Homme aimable, érudit et poète latin, neveu de Pie IV. On voit qu'une illustre parenté ne dispensait pas de l’obéissance.

(2) « Quid tibi tandem venit in mentem ut quo maxime tem-

Cette lettre nous en apprend beaucoup sur les sentiments secrets des savants les plus dévoués. Ajoutons que cette fois le mécontentement avait été si général que le pape publia bientôt un arrêt qui adoucissait les dispositions les plus outrées de son Index et retirait l’interdit précité sur les soixante et une imprimeries. Toutefois la satisfaction accordée aux érudits était bien légère, et chaque nouvel Index menaçait les bibliothèques d’un nouveau danger. L’Espagnol Bartolomeo de Valverde, chapelain de Philippe II, qui collabora aux travaux scientifiques du Vatican, demande en 1584 à Sirleto le renouvellement de l’autorisation, dont il a joui en Allemagne, de lire et garder les livres prohibés; il justifie sa demande par des considérations significatives sur le corps des censeurs et sur le sort des livres soumis à leur examen ; il a

pore omnibus pæne libris qui adhue sunt editi , nobis interdicitur , etiam novos publicare cures? Nemo apud nos, ut ego quidem sentio, multis a.nnis reperietur, qui scribere aliquid audeat, nisi si quid inter absentes agendum erit. Prodiit nuper index librorum quos sub anathematis pœna habere prohibemur : ii vero tôt sunt ut paucissimi nobis relinquantur, præsertim eorum qui in Germania sunt ex-

cusi » 7 janv. (vii id. Jan .) 1559. — Malgré des accès d'intolérance,

Latini avait un noble caractère : non seulement la maladie et la vieillesse , qui le clouèrent presque continuellement dans son lit, n’amortirent point son ardeur au travail , mais il gardait sa dignité avec des prélats qui prétendaient tour à tour le traiter comme un ami et comme un inférieur (V. ses lettres du 24 fév. (vi kal. mart.) 1573 et du 25 août (vin kal. sept.) 1578, dans ses Lucubrationes.

appris, dit-il, par des personnes dignes de foi, que parmi les hommes qui préparent la rédaction d’un nouvel Index il s’en trouve de si sévères, de si excessifs qu’en condamnant des ouvrages qu’ils n’ont jamais touchés ( quos nunquam attigerunt ) , ils semblent moins en vouloir à ces livres qu'à ceux qui les étudient ; si donc on ne prend les devants , c'est fait des travaux de plusieurs saints , et, perte lamentable , de tous les commentaires des Juifs ; car le pape , ne pouvant tout voir par lui-même, s’en remet à des examinateurs dont la plupart sont des hommes de rien , qui ne savent pas un mot de grec ni d'hébreu , qui n'ont ni jugement ni talent ; le pis est qu'ils ne reçoivent point d' honoraires pour lire iï innombrables volumes , de sorte qu'afin de se faire valoir et de se décharger d'un labeur qui leur répugne , ils prennent un parti facile et qui leur donne un air de profondeur ; ils déclarent qu'il faut les supprimer. Or, dans leur omnipotence et leur arbitraire , ils ont choisi pour lui donner un prochain assaut la bibliothèque de Valverde , qui entend déjà leurs menaces et conjure Sirleto de la sauver (1).

(1) « Eorum vero quibus hæc cura mandatur, plerique omnes oùôev eic i , nam græcarum et hebraïcarum litterarum sunt prorsus imperiti , nec ullo judicio aut artibus instructi ; accedit, quod caput est, nullo istos salario aut præmio ad perlegendos libros innumerabiles adduci ; itaque ut nomen sibi parent et labore illo quem ingratissime sustinent leventur, quod facilius est et alicujus excellentis sapientiæ indicium præ se fert , dicunt abolendos. Hi quum in

Méditons ce langage; celui qui le tient n’est pas un pamphlétaire protestant, dénonçant à un public avide de scandale l’inintelligente tyrannie des papistes : c’est un catholique espagnol, employé dans les commissions du Vatican , qui demande une grâce à un cardinal , et ce cardinal est l’âme de la Congrégation de l’Index. Le signataire de la lettre ne réclame pas en faveur des droits de la pensée ; il trouve probablement fort bon le principe de la censure; il constate seulement que, par la force des choses , l’application de ce principe qui requiert l’emploi d’une légion de censeurs est souvent confiée à des hommes dénués de l’instruction et de l’intelligence nécessaires à une mission si délicate ; et, de plus, que ces hommes, à qui le pape confie une tâche énorme, une autorité sans contrôle, mais qu’il ne paie pas, lui en donnent pour son argent. Déjà des correspondants de Sirleto, en signalant, sous le patronage, si je ne me trompe, du cardinal Gab. Paleotti, des négligences dans la rédaction de l’Index (1), estimaient que si l’on voulait éviter qu’à l’avenir l’Ordinaire ne se reposât du soin de la rédiger sur les inquisiteurs

summa potestate summam sequantur licentiam et avnrovo^iav , impe-

tum in bibliothecam meam potissimum facturi videntur » Lettre

du 8 avril (vi id. apr.) 1584, dans le ms. 6195 Vat., I, p. 417).

(1) Ce petit mémoire soumis à Sirleto , et qui figure aux pages 246-247 du ms. 6191 Vat., I, me paraît en effet être celui qu'annonce la lettre de Gab. Paleotti, insérée p. 242 du même manuscrit.

et ceux-ci sur l’Ordinaire , si bien que les ouvrages n’étaient examinés qu’en gros, il fallait assigner des honoraires à des hommes honnêtes et instruits qui les liraient en conscience et qu’on punirait au besoin ; mais où trouver assez d’argent pour payer tant de lecteurs jurés , et surtout où trouver tant d’hommes instruits et doués de discernement ? En attendant , les ouvrages des meilleurs esprits subissaient le contrôle souverain de la médiocrité patentée; un commentateur de saint Jean Chrysostôme ou des Psaumes avait pour examinateurs des hommes qui ne savaient ni le grec ni l’hébreu. Dès lors, rien d’étonnant si les justiciables les plus convaincus de la légitimité du tribunal, mais les mieux placés pour connaître les juges, sollicitent le privilège d’échapper à sa juridiction. Le malheur est qu’ils ne stipulent que pour eux-mêmes. On se demande en frémissant, ou plutôt on ne sait que trop ce qui advient des livres dont les auteurs ou les propriétaires n’ont pas l’heureuse chance d’être liés avec Sirleto, et, à vrai dire, on est médiocrement rassuré sur le sort de ceux qui se prévalent de cette bonne fortune.

Il faut donc reconnaître que si les savants qui répondirent à l’appel de Rome trouvèrent au Vatican de nobles exemples et de généreuses récompenses , ils y rencontrèrent aussi un esprit pusillanime et soupçonneux, trop bien servi par les

procédés d’agents médiocres , peu éclairés et surmenés ; que, surveillés, amusés, inquiétés, travaillant sous la menace d’une dénonciation dont le moindre effet, si leurs supérieurs l’accueillaient, était la flétrissure de la mise à l’Index, ils pouvaient bien, à force de résignation chrétienne, poursuivre leurs recherches avec la patience qui suffit aux vastes compilations, mais non pas avec la sérénité d’âme et l’indépendance d’esprit nécessaires aux œuvres vraiment originales.

Conditions toutes différentes dans lesquelles écrivirent nos théologiens du dix-septième siècle. Nos bénédictins . L’exemple des Bollandistes prouve que tout grand travail scientifique est une œuvre de liberté. Licences prises avec les textes par les commissions du Vatican au seizième siècle; insuffisance de leurs connaissances . Elles n’en avaient pas moins relevé le prestige de Rome , ramené la controverse sur un terrain plus favorable au catholicisme , réveillé le zèle des diverses nations catholiques. Les Bollandistes, et surtout notre Congrégation de Saint-Maur , ont surpassé leur œuvre, mais en la continuant.

Combien les savants ecclésiastiques français du dix-septième siècle travaillèrent dans des condi» tions préférables ! Certes , de leur temps , la presse n’est point libre. L’histoire intérieure de la France est alors pleine , en effet, d’arrêts du Parlement, de décisions des assemblées du clergé ou de la Sorbonne, de mandements d’évêques, lancés contre des livres qui traitent de matières religieu-

ses ; on procède à des perquisitions domiciliaires, on brûle des ouvrages par la main du bourreau ; pour imprimer les Lettres Provinciales, il faut déjouer les ruses de la police ; Richelieu enferme Saint-Cyran, et Ant. Arnauld n’échappe que par l’exil. Mais le droit d’ordonner les poursuites contre les auteurs ou les livres n’y est point le monopole d’un tribunal spécial, tout puissant et irresponsable. Au lieu d’index qui perpétuent ia mémoire de la condamnation, une fois prononcée, des arrêts isolés dont le temps peut effacer le souvenir ; au lieu de la Congrégation de l’Inquisition, des autorités distinctes qui se limitent mutuellement. Puis, toutes ces autorités sont nationales ; l'accusé a pour juges des compatriotes , quelquefois des concitoyens : garantie, sinon de bienveillance, au moins d’exacte information. Enfin, les autorités ecclésiastiques doivent compter, non plus, comme en Italie, avec de petits princes ou des républiques d’une puissance plus apparente que réelle à qui l’intérêt commande bien des complaisances pour un voisin redoutable (1), mais avec un

(t) Les papes réussirent au seizième siècle à asseoir définitivement leur pouvoir dans les Etats de l'Eglise, qu’ils agrandirent même par l’adjonction de Bologne, d’Ancône, de Ferrare. D’autre part, les Médicis ne pouvaient rien refuser aux papes qui venaient de leur concéder le titre de grands ducs. Venise avait besoin de l’appui du Saint Siège contre les. Turcs ; et la formidable puissance qui, de l’Escurial , gouvernait Milan et Naples, se gardait de limiter

Richelieu ou bien avec le roi qui a marqué le début de son gouvernement en arrachant au Saint-Siège un acte de réparation publique. Enfin, dernière différence qui explique en partie les autres et, mieux que toutes, assure aux écrivains une certaine indépendance : le génie de la France repousse la théocratie. A Rome, même sous les papes sévères, le peuple croupit dans une dévotion grossière (1) à laquelle il est d’autant plus attaché, que, grâce à elle, il vit dans les fêtes et la paresse ; le bourgeois a payé de ses deniers un des nombreux offices de la cour pontificale ; le grand seigneur espère le retour du népotisme ; chaque classe croit avoir intérêt au maintien de l’absolutisme ecclésiastique. Le grand public ne lit pas les livres sérieux , d’autant que comme le métier le plus pénible à apprendre est celui de

l’autorité ecclésiastique, par la simple raison que dans ses Etats elle l’exerçait indirectement.

(I) En 1587, le frère Felice mourut en odeur de sainteté. Le peuple accourut se disputer ses restes; tous les habits du moine furent déchirés par dévotion ; on lui coupa la barbe ; on détacha môme du cadavre des morceaux de chair à la tête et aux pieds ( Gli fü per divotione stracciata tutta la vesta , lagliata la barba e levatigli sino i pezzi délia carne délia testa e dei piedi. — P. 182 recto du ms. G., IV, 108, de la bibliothèque Chigi). On peut croire là-dessus le narrateur, qui n’est pas un esprit fort , car il ajoute : « Fra Felice fut si beau mort que ses pieds qui, de son vivant, étaient pleins de calus et de crevasses, semblaient n’avoir jamais touché la terre, tant ils étaient blancs , nets et polis. » A la mort de Pie V , la foule avait aussi voulu , par dévotion , s'emparer de ses cheveux et de sa barbe.

penseur , personne ne veut l’exercer : à Rome , comme dans toute l’Italie, qui, sur bien des points, imite la ville des papes , la jeunesse des Universités voyant cette profession peu honorée par ses . parents, témoigne aux maîtres qui l’enseignent le peu de cas qu’elle fait de leurs services (1). Aussi, comme la nation ne s’intéresse pas aux savants, elle les laisse seuls en face des tribunaux romains, sans qu’ils puissent même compter sur l’assistance des corps sacrés auxquels ils appartiennent ; car, devant des papes qui humilient au besoin les cardinaux, l’épiscopat italien n’est rien, même avant l’époque où un évêque napolitain dépeindra vivement, au jugement d’un bénédictin français, le rabaissement où on tient ses confrères, les bassesses auxquelles on les soumet , les pensions (à payer) dont on les accable , les jugements canoniques qu'on leur ôte au profit de Rome (2). Parmi les ordres monastiques dont tant de membres figurent dans la correspondance de Sirleto , aucun n’offre de ^ physionomie distincte , excepté la Compagnie de Jésus ; presque toujours , dans les lettres

(1) V, notre étude sur Muret, passim , et dans le Perroniana , p. 252, les raisons pour lesquelles Du Perron déclare que mieux vaut être professeur en France avec 300 écus d’honoraires qu’en Italie avec 800.

(2) Lettre de Mich. Germain du 2 oct. 1685, p. 135 du 1er vol. de la Correspondance de Mabillon et de Montfaucon avec l’Italie, publiée par M. Valéry.

de Religieux, il faut regarder à la signature pour reconnaître si elles émanent d’un franciscain ou d’un auguslin , d’un disciple de saint Benoît ou d’un sectateur de saint Dominique ; aucun ordre , sauf la Compagnie de Jésus, ne possède une autorité propre ; il semble que la réputation des hommes célèbres qu’ils renferment ne rejaillisse plus sur eux et que ceux-ci ne leur empruntent plus aucun appui.

La nation française, au temps de Louis XIV, préférait, il est vrai, à l’interprétation de l’Evangile par le sens propre , les décisions de l’Eglise catholique , et dans le souverain pontife elle respectait le symbole de l’accord de seize siècles sur les points fondamentaux; mais elle estimait que les définitions du souverain pontife, en constatant la vérité, ne dispensaient pas de fournir des preuves. Sur des articles essentiels même, elle ne se lassait pas d’écouter les savants docteurs qui croyaient apporter quelque lumière nouvelle; de plus, elle réservait à la libre discussion d’importants problèmes, ou, poussant plus loin encore sa liberté, les tenait fermement pour résolus par une autre réponse que celle que Rome y proposait; et comme une instruction plus solide, une éducation plus sérieusement chrétienne, avaient formé, dans les diverses classes de la société, un public capable de suivre les discussions, les laïques prenaient sous leur sau-

vegarde la hardiesse orthodoxe des théologiens. Ce public, lisant pour s’édifier, non pour se distraire, se laissait surtout ravir à l’attrait de la vertu ; une doctrine, fût-elle au fond peu propre à le séduire, l’ascendant de mœurs austères, surtout s’il s’y joignait le prestige de la persécution, le gagnait, sinon à elle-même, du moins à ses défenseurs. Un des partis qui disputaient sur la grâce put donc, par le nombre de ses adhérents ou par l appui de la Cour, devenir prépondérant et molester ses adversaires : il ne les écrasa pas, il ne les réduisit point au silence 5 car c’est l’indifférence générale et non la persécution qui décourage les penseurs. Louis XIV jettera au vent les cendres des solitaires de Port-Royal ; il n’arrachera pas des cœurs la vénération inspirée par leurs vertus.

Aussi nos célèbres écrivains ecclésiastiques de cette époque respirent-ils de tout autres sentiments que leurs prédécesseurs italiens. Qu’on lise leurs ouvrages, ou qu’on les surprenne dans l’intimité, on sent qu’on a affaire à des hommes libres. Ils n’ont pas toutes nos opinions, mais ils s’expliquent avec une franchise qui, pour ne pas exclure les ménagements commandés par de pieux scrupules ou par les convenances du temps, ne montre pas moins leur pensée entière. Us ont adhéré à la doctrine qu’ils soutiennent en connaissance de cause. Jusque dans leurs réticences, le lecteur comprend

que c’est la charité, non la peur, qui leur ferme la bouche, qu’il y a des concessions qu’ils ne feron t pas. On les voit forts de leur conscience , de l’estime publique, de l’autorité particulière dont jouissent leurs corps respectifs : Bossuet s’appuie sur l’épiscopat français, sur la Sorbonne, comme les ministres de nos jours sur le Parlement, et qui toucherait à Mabillon aurait toute la congrégation de Saint-Maur sur les bras. Dans un commerce sûr, les caractères se tempéraient; la pieuse discrétion des uns, modérait la malicieuse clairvoyance des autres, tout en apprenant d’elle à oser ouvrir les yeux. C’est ainsi que, dans la compagnie du caustique Michel Germain , Mabillon s’enhardissait à blâmer le probabilisme et le népotisme. En public même, nos simples moines ne cédaient pas en courage à leurs évêques : à l’heure où Bossuet faisait condamner par l’assemblée du clergé ce qu’il appelait dans sa langue énergique les ordures des casuistes , le même Mabillon mécontentait la cour de Rome en prouvant que la plupart des corps dont elle tirait les ossements des Catacombes pour les distribuer aux fidèles, n’avaient été ni des saints ni des martyrs. Parmi les livres qui devaient, selon lui, composer la bibliothèque d’un théologien, il inscrivait hardiment des commentaires ou des traductions qui figuraient dans l’Index, et il renvovait au Bellum papale de Thomas James les lecteurs

curieux d’apprendre comme quoi la Bible de Clément VIII n’était pas celle de Sixte-Quint. Son confrère, Bernard de Montfaucon, s’inquiétait à l'idée que l’autorité allait peut-être priver les savants du Dictionnaire de Bayle : « Il est à craindre, écrivaitil, que le Dictionnaire de Bayle ne passera pas (1). » Il n’était pas jusqu’aux jésuites que l’indépendance générale ne gagnât par instants; le père Rapin, à ses heures, disait comme les autres son mot franc sur le Vatican (2).

Sincérité, telle fut donc la devise de nos savants ecclésiastiques du dix-septième siècle. Ils estimèrent que la vérité est toujours respectable, toujours utile. La congrégation de Saint-Maur surtout faisait profession delà dire; elle l’aimait assez pour s’élever au-dessus des petits intérêts de couvent; car, sans s’effaroucher du nom de dénicheur de saints qu’on venait de donner au janséniste Launoy, elle approuva malgré les réclamations de quelques-uns de ses membres, qu’on n’inscrivît dans le recueil

(1) Sur le plan de bibliothèque proposé par Mabillon, v. son Traité des études monastiques , à la fin. Sur le mot de Montfaucon, v. la Corresp. inédite des bénédictins de S.-Maur, publiée par M. Alph. Dantier. Paris, impr. impér., 1857, lettre du 31 décembre 1693, à la p. 112. Disons toutefois que le chapitre général de la Congrégation de S.-Maur défendit, en 1654 et en 1660, la lecture des livres jansénistes (Hist. de Mabillon et de la Congrégation de S.-Maur, par Em. Chavin de Malan. Paris, 1843, p. 320.

(2) V. notre thèse sur Rapin , p. 166-167.

des saints bénédictins que les personnages dont les titres seraient irrécusables. Publiaient-ils les œuvres des Pères, ils se faisaient une règle inviolable du respect des manuscrits, quand ils les trouvaient d’accord, se reconnaissant uniquement le droit de choisir, lorsqu’ils y rencontraient des leçons différentes; peut-être même allaient-ils un peu loin quand ils proscrivaient absolument toute conjecture (1); mais quel excès fut jamais plus pardonnable que celui-là? Composaient-ils un ouvrage historique, ils rejetaient les documents apocryphes. Ils prétendaient écrire, non pour des fidèles crédules auprès de qui on a facilement raison, privés qu’ils sont du droit d’écouter les répliques des adversaires , mais pour ces adversaires mêmes. Ils attendaient le triomphe de la foi d’une exposition loyale de la vérité. C’est grâce à la modeste fierté que donne la conscience de s’être toujours respecté, que les bénédictins ont dû non seulement d’avoir enrichi notre langue d’un glorieux proverbe qui atteste leur patience au travail , mais d’avoir composé, pour l’honneur de l’Eglise et de notre patrie, des ouvrages impérissables (2), ce n’est pas assez

(1) « Hanc legem inviolabilem nobis esse voluimus nullam in textum conjecturam unquam admittere. » Préface de l'édition bénédictine de S. Ambroise. Paris, 1686.

(2) Annales et Acta Sanctorum Ordinis Benedictini , Gallia chris tiana , Art de vérifier les dates , Histoire littéraire de la France, éditions des Pères, etc.

dire, d’avoir créé une science nouvelle, la diplomatique.

Quand nous expliquons par un motif de cette nature la supériorité de l’œuvre théologique des Français du dix-septième siècle sur celle des Italiens du seizième, nous n’ignorons pas combien de tels problèmes sont complexes ; sans doute, il convient d’ajouter que, dans le domaine de la science, les derniers venus ont chance de surpasser leurs devanciers, que la grandeur politique de la France élevait le cœur de ses enfants, tandis que l’abaissement de l’Italie humiliait les siens; enfin, que la logique n’explique pas tout, et que la nature, pour produire des esprits éminents, ne s’embarrasse pas toujours de nos théories, sure que nous saurons bien ensuite les accommoder à ses caprices. Il n’en reste pas moins qu’à laisser de côté de rares exceptions, les ouvrages durables ne s’élaborent que dans de bonnes conditions morales. En veut on une preuve? Quand, parmi les jésuites belges, il se trouva des hommes assez vaillants pour affronter la colossale entreprise des Acta Sanctorum , qui seule mérite d etre citée après l’œuvre de nos bénédictins, que toutefois elle n’égale pas, ici encore l’indépendance d’esprit, compagne inséparable de la véritable science, traça, sans préjudice pour la foi, la règle de leur critique : malgré des clameurs qui, à demi encouragées au Vatican, leur coûté-

rent vingt ans de démarches, deux voyages à Rome, et, pendantseptans, uneinterruption presque totale de leurs travaux, ils refusèrent de déférer à l’étrange prétention des carmes, qui faisaient remonter l’ordre du Carmel au prophète Elie (1); dans un moment où l’on pouvait craindre que le Saint Siège ne conclût en imposant silence à la véracité des Bollandistes comme à la folle vanité des carmes, Daniel Papebroch, qui dirigeait alors la composition des Acta, s’écriait, dans une lettre à un confrère député à Rome : « Plaise à Dieu que l’univers n'apprenne pas cette infamie de la cour romaine!... Si Rome condamne nos livres, les jansénistes pourront dire que tout se fait là-bas par l’intrigue et la corruption.... Si la Congrégation (de l’Index) ne veut pas que nos Actes l'aident à corriger les erreurs, elle obtiendra sans peine que nous préférions ne rien écrire plutôt que d’écrire des impostures. Mais elle n’empêchera pas que les hérétiques, en publiant l’histoire de ce conflit, ne triomphent de notre infamie, d’autant plus justement que mon exemple prouvera mieux que les papistes ne souffrent pas d’être repris ni désabusés (2). »

Ne répétons pas à ce sujet le mot de Léon X :

(1) Dom Pitra , op. cit., p. 95.

(2) Lettre du 23 novembre 1643. On en trouvera le texte latin dans le même ouvrage de dom Pitra, p. 204-205.

« Querelles de moines ! » Sans doute, dans les fréquentes disputes des ordres monastiques, un des partis s’éprenait parfois d’un zèle subit pour des droits dont il faisait d’habitude assez bon marché, comme quand un autre jésuite, Théophile Raynaud, pour se venger d’un arrêt lancé sur ses livres par des inquisiteurs dominicains, défendait contre eux la mémoire de Reuchlin et d’Erasme, victimes, d’après lui, de leur ignorance et de leurs calomnies, et, à propos de six exemplaires de ses ouvrages quon avait saisis en Italie, s’écriait : « Comme si le souverain pontife concédait à ses ministres le droit de voler (1)î » Mais lors même qu’aucune rivalité n’était en jeu, les Bollandistes n’admettaient pas que Rome eût toujours nécessairement raison : ils encoururent de ce chef, en 1695, un décret de condamnation de l’Inquisition espagnole sur lequel, trois ans après, Rome, appliquant la politique réprouvée par Dan. Papebroch, ordonna aux juges et aux accusés de se taire à jamais. L’historien moderne des Bollandistes déclare qu’ils avaient donné prise à la critique par cer-

(l) « Quasi sumraus pontifex det administris suis facultatem furandi ! (De immunitate auctorum Cyriacorum a censura. » Ces Cyriaci , autrement dit ces potentats, sont les dominicains. Th. Raynaud écrivit sous le pseudonyme de Petrus a Valle Clausa cette diatribe que l’on trouvera au 20e et dernier volume de ses œuvres in-fol., p. 267 et suiv. Cracovie, 1669).

tains côtés faibles : « LJ Apparatus des Propylées de Mai sur la série des papes traitait trop cavalièrement certains conclaves. Les traditions des Eglises n’obtenaient pas un assez juste degré d’autorité. Les légendes des bréviaires, sans en excepter celui de Pie Y, étaient censurées avec trop peu de ménagement. » Il attribue même à certains égards leur indépendance d’esprit à l’influence de nos écrivains ecclésiastiques : « Papebroch, par ses liaisons trop confiantes avec les liturgistes français , n’admettait pas assez strictement la bulle de saint Pie Y. Il la regardait presque comme une innovation qui tranchait sur la conduite des papes antérieurs ; il réclamait, même après cette bulle, pour des églises particulières, fussent-elles de simples collégiales* le droit exagéré de remanier et fabriquer le Bréviaire pro arbitratu sno (1).

Nos bénédictins d’autrefois, moins timides que nos bénédictins d’aujourd’hui, auraient accepté sans trop de remords la responsabilité de la hardiesse des Bollandistes ; et, interrogés sur la méthode scientifique des théologiens de Pie Y et de Grégoire XIII, que certains voulaient perpétuer, ils auraient peut-être confessé tout bas, à quelque

(1) Dom Pitra, op. cit., p. 96-100. — De plus, Papebroch était d’accord avec Mabillon sur la légèreté avec laquelle Rome attribuait à des martyrs et à des saints tous les corps des Catacombes (Chavin de Malan, op. cit.).

ami discret et pieux, que, près du Vatican, on pouvait bien être bon chrétien, à l’intolérance près, mais qu’il était fort malaisé d’y devenir un véritable savant.

Rome aurait-elle donc dépensé inutilement tant de zèle? Nous ne le pensons pas. Sans nous engager dans une étude de l’érudition italienne en matière ecclésiastique, nous résumerons quelquesunes des conclusions auxquelles il nous semble que cet examen conduirait : si nos assertions paraissent vraisemblables, on conviendra que l’ardeur des commissions du Vatican ne s’est point consumée en pure perte.

Tout d’abord, il est un point sur lequel, aujourd’hui encore, nous leur devons notre estime et notre reconnaissance : la réforme du calendrier. En même temps que leurs savants calculs fixaient d’une manière plus canonique l’époque de la grande fête chrétienne, ils effaçaient les effets, ils prévenaient les conséquences ultérieures d’une grave erreur astronomique, et par là rendaient à la science un important service. Puis ce fut un spectacle propre à réjouir les coeurs catholiques que de voir, d’une part, toutes les nations attachées à l’ancienne foi s’empresser d’accepter une vérité qui les troublait momentanément dans leurs habitudes, et d’autre part, les hérétiques s’obstiner dans un atta-

chement mesquin pour un système vicieux qu'ils n’avaient pas su corriger.

Il est vrai que l’Inquisition, sauf le jour où elle se mêla de venger l’honneur de Josué , accorde aux astronomes une liberté qu'elle refuse aux historiens et aux philologues : c’est l'esprit critique qu’elle redoute et énerve, non l’esprit géomé trique. Or, dans les commissions du Vatican, on s'occupait surtout d’histoire et de philologie. Aussi ne reconnaît on que trop, dans les Annales de Baronio, dans les éditions des Pères publiées à Rome durant la même période, les fruits de cette préoccupation aveugle d’assurer le triomphe de l'orthodoxie, qui conduit à mépriser toute vérité inutile, à haïr toute vérité gênante, et qui inspire une étrange faiblesse pour le contraire delà vérité quand la foi paraît y trouver son compte. Comme les théologiens de Rome regardent plus au nombre qu’à la qualité des preuves et croient devoir défendre les légendes avec la même obstination que les articles de foi , Bellarmino ne se rassure pas sur la brillante souplesse de sa dialectique, ni Baronio sur l’étendue de ses lectures; ils n’abandonnent point sans un serrement de cœur les document les plus discrédités, du moment où ils y trouvent un argument favorable; et combien de fois ce sacrifice est au-dessus de leurs forces ! Nous n’énumérerons pas les pièces apocryphes que les

théologiens du Vatican acceptèrent comme authentiques : ce serait refaire une œuvre accomplie depuis longtemps par la polémique entre les protestants et les catholiques. Nous préférons montrer en prenant pour exemple l’édition de saint Ambroise préparée en partie, nous l’avons dit, par Sixte-Quint , l'idée singulière qu’on se faisait au Vatican des devoirs d’un savant chrétien. Notre tâche sera facile, grâce à la loyale édition des bénédictins qui, après s’être étonnés dans leur préface des libertés prises par les éditeurs de Rome, les spécifient dans leur énumération des variantes (Laissons de côté la rectification perpétuelle des citations de la Bible : nous avons signalé la partialité de Rome pour la Vulgate). Les philologues du Vatican appliquent d’une manière originale l’excellente méthode qui consiste à expliquer un auteur par lui-même : au lieu de citer au bas des pages les passages où saint Ambroise revenant sur sa pensée, la présente avec plus de clarté, ils remanient le texte, transportent les phrases à l’endroit où elles leur paraissent le mieux placées, changent l’ordre des paragraphes, reculant la fin de celui-ci, avançant la fin de celui-là (1). Le

(1) V. dans l'édit, des bénédictins, col. 298-299 du 1er vol., et en vingt autres endroits. Encore ne parlé-je point de petites transpositions comme celle-ci. Saint Ambroise avait écrit : « lntra in alta præcordia; lotus egredere de corporis tui exteriore vestibulo. » L'édi-

traité De interpellatione Job et David formait quatre livres : ils en font deux ouvrages séparés, dont ils composent l’un avec le premier et le troisième livre, l’autre avec le deuxième et le quatrième, puis rajustent les parties violemment rapprochées. Ils réparent les négligences de saint Ambroise : le saint a-t-il , dans un résumé des cérémonies de la Pâque juive, omis quelque détail traditionnel, ils le rétablissent (1). Ils intercalent dans le texte de petites gloses historiques : saint Ambroise ayant dit que Loth avait jeté les yeux sur la région du Jourdain parce qu elle était fertilisée par ses eaux, ils introduisent quelques mots pour rappeler qu’il en était ainsi avant le châtiment de Gomorrhe et de Sodome (2). Ils éclaircissent les passages obscurs en les corrigeant : de peur qu’un lecteur superficiel ne prenne pour un blasphème une allusion elliptique aux promesses du serpent qui trompèrent le premier homme, ils changent les

tion romaine renverse l’ordre des phrases, sans doute d’après ce principe logique qu’avant d’entrer dans un lieu où on n’est pas , il faut sortir du lieu où on est (Ibid., col. 174).

(i) On lisait dans saint Ambroise : « Et patres nostri festinantes manducabant Pascha , succincti lumbos et pedes suos calceamentorum induti vinculis, et tanquam corporeum onus déponentes, ut essent parati ad transitum. » Les éditeurs romains écrivent : « Succincti lumbos tanquam corporeum onus déponentes, et pedes suos calceamentorum induti vinculis, » puis ajoutent les mots suivants : « et baculos in manibus tenentes. » Ibid., col. 198.

.(2) Ibid., col. 286.

mots : (( Et hoc fefellit quia homo sicut dii » en ceuxci : « Et fefellit dicens : eritis sicut dii (1) ». Us suppriment les idées bizarres: dans la deuxième apologie de David 5 l’auteur, après avoir accepté sans contestation le récit de l’occasion qui enflamma le roi pour Bethsabée, le déclare tout à coup, au chapitre VIII, invraisemblable, et l’interprète comme une allégorie, contradiction choquante que les éditeurs romains épargnent à leurs lecteurs en omettant le passage. Ils n’hésitent toutefois pas à prêter une absurdité à saint Ambroise, pour effacer une prétendue irrévérence : on est assez surpris de lire dans leur recension qu’un arrêt biblique ainsi conçu : « Ils reviendront à la quatrième génération, » s’explique par la perfection du nombre trois ; mais saint Ambroise avait expliqué l’arrêt par la perfection du nombre quatre ; ce sont les théologiens romains qui lui attribuent une sot* tise pour faire réparation à la Trinité (2). On conçoit qu’une méthode si hardie et si naïve avait besoin du secours de l’Index pour empêcher la confrontation avec des éditions plus sincères qui auraient démasqué tant de pieuses infidélités (3).

(1) Ibid., col. 174.

(2) Livre II, chap. III, du traité De Abraham.

(3) Les licences prises au témoignage de Latini avec le texte de saint Cyprien n'empêchaient pas les théologiens de Rome de déclarer, dans le titre de leur édition, qu'elle était corrigée summa fide , conformément à de très vieux manuscrits.

Que serait-il arrivé, si l’Inquisition avait pu étendre sa juridiction sur toute l’Europe et tenir tous les manuscrits des Pères sous les verrous de la Vaticane ?

Pourtant ce n’est pas en vain qu’on emploie des hommes tels queVettori, Sigone, Orsini , Latini , Manuce, même quand on fait fréquemment violence à leur intégrité de savants. Latini, par exemple, a bien pu refuser au dernier moment son nom à l’édition de saint Cyprien, où on avait imposé des changements arbitraires; mais il n’en a point retiré les heureuses corrections qu’on lui avait permis d’y apporter et les textes inédits qu’on l’avait laissé y insérer; M. Wilhelm Hartel, qui s’est chargé de l’excellente édition du même Père pour le Corpus scriptorum ecclesiasticorum publié par l’Académie de Vienne, déclare la recension romaine fort supérieure dans l’ensemble à celle d’Erasme (1).

11 est vrai qu’il manquait, à la plupart des collaborateurs du Vatican , autre chose encore que l’esprit critique, je veux dire la connaissance du grec. Le zèle pour cette langue s’était fort amorti dans la deuxième moitié du seizième siècle (2i),

(1) V. le 3e vol. de cette collection, 3e partie, p. lxxix-lxxxi.

(2) Pour ne parler que de ritalie , v., sur le délaissement du grec dans les universités , notre étude sur Muret , p. 261-264. Ajoutons que Gab. Faerno , qui a composé des commentaires estimés sur les

puisque, sans compter les inquisiteurs subalternes dont la dangereuse ignorance en grec comme en hébreu dévastait les bibliothèques, au dire de Valverde, plusieurs des érudits romains les plus célèbres ne connaissaient que les éléments de la langue de saint Basile et de saint Jean Chrysostôme. C’était le cas de Latini, qui ne s’cn risquait pas moins, à l’aide d’un lexique, à comprendre la pensée des auteurs, et, dans les endroits difficiles, invoquait l’aide de Girolamo Mei , élève de Vettori(1). C’était le cas de Baronio, qui recourait, en pareille occurence, à P. Morin, à Jacq. Sirmond (2), à Aloïsio Lollini(3); c’était peut-être aussi, du moins les protestants l’affirmaient, le cas de Bel* larmino, qui, quoi qu’il en soit, ne cite les Pères grecs que d’après des traductions (4). J’impute à cette grave lacune l’abandon d’un projet longtemps caressé par les papes et qui avait dicté les offres brillantes faites à Manuce. On sait que, pendant

classiques latins , ignorait le grec , du moins si le témoignage de Muret, son contemporain ( Variæ Lectiones , XV, 17), doit être préféré à celui de Ghilini (Teatro d’uomini letterati. Venise, 1647).

(1) V., en tête des Lucubrationes de Latini, la préface de Domen. Magri.

(2) Ce célèbre jésuite fut appelé à Rome, en 1590, pour servir de secrétaire au général de son Ordre , Aquaviva , et resta dix-huit ans en Italie.

(3) Niceron , Mémoires , 27e vol.

(4) Hallam, Histoire de la littérature de l’Europe pendant le quinzième , le seizième et le dix-septième siècle, liv. II, chap. II.

huit ans, sous Pie IV et Pie V, Manuce travailla dans Rome au service du saint Siège; les papes s’étaient proposé de frapper un coup d’éclat en dotant le monde chrétien des Pères de l’Eglise grecque qu’on n’avait encore publiés, pour la plupart, que dans des versions latines. Or durant ces huit années, combien Manuce en publia-t-il ? Pas un seul. Il n’édita, lui aussi, que des traductions de quelques ouvrages isolés ; des commentaires de Théodoret sur les Psaumes, un traité de saint Jean Chrysostôme , quelques discours ou traités de saint Grégoire de Nysse. Encore , soit qu’on rougît de l’avortement d’un si beau dessein, soit que l’effort de la traduction coûtât trop, on délaissa complètement, dès la troisième année, la littérature sacrée des Grecs. 11 est vrai que les éditions savantes souffrirent à Rome du temps que Manuce dut consacrer à des publications d’ordre purement disciplinaire, vu qu’il y imprima quatre fois le Bréviaire romain , dix fois les décrets du Concile de Trente, huit fois, soit en latin soit en italien , le Catéchisme selon le même concile. Mais les Pères de l’Eglise latine n’y perdaient pas trop, puisqu’il y édita, outre saint Cyprien , les lettres de saint Jérôme avec ses traités polémiques, et Salvien (1).

(i)Ces détails sont tirés d'Ant.-Aug. Renouard , Annales de l’im -

L’ignorance du grec eut une conséquence plus fâcheuse : le grec ayant été d’abord la langue officielle de l’Eglise, étant resté celle de la moitié des fidèles, puis, après le schisme, d’une partie importante de la chrétienté, conserve les plus vieux monuments de la religion et l’histoire de peuples qui, même après Photius, ont tenu une grande place dans son histoire. Aussi Baronio a-t-il eu beau se faire traduire les pièces essentielles, toute une partie de son œuvre se ressent de l’insuffisance de ses études linguistiques.

Mais, malgré ces réserves, il faut convenir que l’ardeur au travail et la force de volonté sont choses si belles que, même sans être dirigées par l’esprit critique et soutenues par des connaissances suffisantes, elles produisent parfois des œuvres étonnantes : le mot ne paraîtra pas trop fort, je pense, pour la compilation de Baronio. Il n’y faut chercher ni profondeur de pensée, ni élégance de style, ni impartialité, et pourtant appellera t-on une œuvre ordinaire ces Annales dont la rédaction fut préparée par vingt -neuf ans de recherches ou

primerie des Aide, 3e édit. Comme Plantin a souvent imprimé pour des érudits romains, j'ai consulté la liste de ses publications dans le livre de M. Léon Degeorge : La maison Plantin à Anvers (2 e édit.). On n’y trouve, pour une période de près de trente ans, d'autres éditions de textes grecs sacrés que celles du Nouveau Testament , des lettres de saint Ignace Théophore, de deux traités de saint Jean Chrysostôme, des Psaumes de David et de quelques écrits d'Epiphane.

de professorat et poursuivie pendant dix-neuf autres années, sans que d’éminentes dignités aient plus ralenti la diligence de l’auteur qu’elles ne diminuaient sa modestie ? Les douze premiers siècles de l’Eglise, c’est-à-dire l’histoire presque entière de la majeure partie de l’ancien monde durant une période dont une moitié s’écoule dans la barbarie, forment la matière dont Baronio a rempli douze volumes in-folio (1). 11 en a traité l’exposition d’original, d’après les chroniques, les lettres, les bulles du temps, souvent sur des documents inédits qu’il a découverts à la Vaticane, et dont la minute ou le superflu a commencé la richesse de la bibliothèque Vallicellana fondée pour les oratoriens par son maître, saint Philippe de Néri. C’est pourquoi aujourd’hui encore l’ouvrage est indispensable à quiconque veut approfondir l’histoire ecclésiastique. Sans doute, ne regardât-on qu’aux points de faits, Baronio se trompe fort souvent; mais quand Lucas Hoîstein, pris au mot, eût gagné sa gageure en le convainquant des huit mille erreurs dont il l’accusait, il resterait un autre compte à faire : celui des faits oubliés, épars, perdus dans

(1) Dans la meilleure édition, celle qui parut à Lucques au siècle dernier avec des suites composées par des continuateurs inférieurs à Baronio, l'œuvre propre de celui-ci s'étend jusqu’au dix-neuvième volume inclusivement, à cause de la critique de Pagi qui la suit pas à pas.

les livres de vingt peuples divers que Baronio a retrouvés et replacés à leur date, celui des manuscrits dont il a révélé l’existence et le contenu. L’auteur des Annales ecclésiastiques ne fut point un homme supérieur, mais son ouvrage est de ceux qui honorent le siècle qui les a vus naître, à plus forte raison l’école qui les a produits.

A un degré moins élevé, la puissance de travail se trouvait chez Alfonso Chacon, l’auteur des Vies des papes et des cardinaux , chez Onofrio Panvinio, chez Ant. Possevino, à qui l’on doit les vastes nomenclatures intitulées : Apparatus sacer et Biblio theca selecta de ratione studiorum . Le même Possevino mériterait une mention particulière pour ses aptitudes variées. Mais rappelons-nous que nous avons promis d’offrir un coup d’œil d’ensemble plutôt que d’apprécier le talent des individus; et hâtons-nous de montrer les fruits que le catholicisme recueillit des labeurs que Rome venait de diriger.

Tout d’abord, un point capital fut acquis pour lui : au bruit de la Réforme, Rome s’était réveillée et réhabilitée; la cour des papes, que, depuis Pétrarque jusqu’à Luther, tant de voix éloquentes avaient flétrie comme un foyer de scandales, et que, bientôt après, de malins récits devaient peindre comme un foyer d’intrigues, avait dépouillé à la fois toutes ses habitudes funestes; la vertu et la science y avaient été remises simultanément en

honneur, et, en somme, son érudition chrétienne faisait assez grande figure pour continuer, sans trop d’infériorité apparente, l’érudition profane de la Renaissance. Dès ce moment, les catholiques furent moins embarrassés, quand les protestants leur jetaient les noms d’Erasme et de Mélanchthon ; ils cessèrent de rougir de leur capitale religieuse.

Les protestants mêmes furent frappés de ce réveil ; et, pour preuve, je ne citerai ni l’éloge que plusieurs d’entre eux ont fait de quelques théologiens italiens, ni la peine que d’autres se sont donnée pour ruiner la réputation d’œuvres embarrassantes, mais un fait curieux sur lequel Hallam (1) donne des détails intéressants et dont il ne s’explique pas la cause. Il constate une faute de stratégie commise vers la fin du seizième siècle par les controversistes protestants : de la polémique sur l’Ecriture sainte, à laquelle ils avaient de bonne heure limité le débat, ils revinrent alors, dit Hallam, à la polémique sur les Pères de l’Eglise et sur la tradition, où les catholiques trouvaient manifestement plus d’avantages; car le protestant même, pour qui l’Eglise catholique est fort peu semblable à l’Eglise primitive, doit s’attendre à voir cette dissemblance diminuer à mesure qu’il accepte des autorités plus éloignées des temps

(1) Op. cit., tome III, chap. II.

apostoliques. Mais cette faute, n’est ce pas l’habileté des théologiens romains qui amena les protestants à la commettre? En multipliant, dans une époque amoureuse d’érudition, les travaux sur l’histoire ecclésiastique et la patrologie, ils ont fini par donner aux réformés une invincible tentation de feuilleter encore les vieux docteurs ; le goût de la controverse a fait le reste, et un jour la Réforme s’est surprise à discuter avec acharnement le sens où, quatre cents ans après Jésus-Christ, les commentateurs prenaient les paroles de l’institution eucharistique. Or, en acceptant la discussion sur ce point, les protestants, outre qu’ils s’exposaient à des objections plus redoutables, compromettaient un de leurs principes fondamentaux par l’importance qu’ils attachaient à des opinions humaines sur l’interprétation de l’Evangile. Du coup, la doctrine protestante, qui avait fait tant de progrès dans la voie de la négation depuis la mort de Luther, se trouvait presque ramenée au point où il la maintenait encore lors de sa rupture avec le pape. Succès éphémère, dira-t-on. Hallam ne juge pas si méprisable un succès dont l’éclat détacha de nombreuses âmes de la Réforme et ramena Casaubon et Grotius à des opinions presque catholiques ; il me semble que Hallam a raison.

Voici, d’ailleurs, un effet plus durable de la restauration des études théologiques à Rome. Bientôt

les catholiques des divers pays s’appliquèrent à la seconder. Les recherches historiques substituées au pur dogmatisme du moyen âge, la méthode de collaboration inaugurée au Vatican furent reprises dans les autres nations orthodoxes; car les Bollan distes d’Anvers, en rédigeant leur volumineuse collection, ne font que recommencer, dans de plus vastes proportions, l’œuvre du Martyrologe qui avait tant occupé les commissions romaines; nos bénédictins sont, dans beaucoup de leurs ouvrages, des continuateurs d’Orsini, de Lalini, de Sirleto; si TOratoire n’a donné qu’à la France des Massillon, des Malebranche, plus tard des Daunou, il n’en a pas moins été fondé et illustré d’abord en Italie; enfin, quand les jésuites couvrent l’Europe de leurs maisons d’éducation, ils appliquent en grand les procédés de pédagogie alors nouveaux et opportuns, qu’ils ont essayés dans leur collège romain. En Italie même, l’érudition, telle du moins qu’elle pouvait s’y maintenir, resta sous le patronage de l’Eglise : Crescimbeni jouit de la protection des papes et mourut jésuite ; Leone Aîlacci, Tiraboschi, Lanzi appartinrent à la même compagnie; Muratori, Gaet. Marini portaient l’habit ecclésiastique; Angelo Mai et Mezzofante siégaient dans le sacré collège; il y a quelques années à peine, le Père Secchi écrivait dans une modeste chambre du collège romain un des plus savants livres de

notre siècle sur l’astronomie; et un barnabite, le père Bruzza, figure, après M. de Rossi, parmi les explorateurs actuels des Catacombes, où ils avaient été précédés par un hardi contemporain de Baronio et d’Orsini, Ant. Bosio.

L’œuvre des théologiens italiens de la fin du seizième siècle n’est donc pas morte entièrement avec eux, et leur zèle, quoique insuffisamment éclairé, mérite un souvenir.

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