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CONCLUSION

L'influence du Vatican a opéré plus heureusement de loin que de près : à Rome, la vie intellectuelle est allée diminuant. — Quand la France s'est piquée d'émulation , c'est la nation tout entière , et non le clergé, qui a entrepris la réforme de la littérature. — D'où venait l'attachement de la France au catholicisme. — Honneur que nos écrivains du dix-septième siècle , laïques ou ecclésiastiques, croyants ou sceptiques , font à la religion. — Que serait-il arrivé, si le souverain pontificat eût été alors accessible aux prélats français ?

Nous avons montré !es heureux effets de la contre-réformation catholique; il convient d’ajouter qu’elle opéra plus heureusement de loin que de près. La ville qui dirigea la tentative de renouveler la littérature et l’art par l’esprit chrétien ne fournit pas les hommes qui essayèrent d’opérer cette rénovation.

Ici, qu’on nous permette un peu de statistique.

A parcourir l’histoire littéraire de Rome dans les temps modernes, on éprouve la même surprise qu’à contempler cette vaste plaine inféconde qui l’entoure : des deux côtés], c’est à peu près la même stérilité. Aucun des trecentisti ne lui appartient. Au seizième siècle, elle ne peut pas plus revendiquer Arioste ou le Tasse que Machiavel ou Guichardin. En vain , son gouvernement se retrempe dans la foi : non seulement les penseurs , Galilée, Vico, Filangieri, Beccaria naissent ailleurs, mais sauf Métastase , les purs littérateurs qui, de 1600 à 1800, consolent l’Italie de sa décadence, Chiabrera , Tassoni , Filicaja , Maffei, Baretti, les Gozzi, Goldoni, Parini , sont tous Lombards, Piémontais, Toscans ou Vénitiens. De même, dans notre siècle pour Alfieri, Monti, Foscolo, Niccolini , Giordani, Manzoni, comme pour les restaurateurs du spiritualisme. Rome semble figurer plus honorablement dans l’histoire de l’art, puisqu’il existe une école romaine sur laquelle la ville Eternelle a exercé une incontestable influence : toutefois, tandis que la plupart des artistes florentins ou bolonais sont nés à Florence ou à Bologne, tandis que tous les représentants de l’école vénitienne sont nés au moins sur le territoire de la Sérénissime République, Bramante et Raphaël sont nés hors des Etats de l’Eglise; et si le meilleur de leurs élè-

ves a vu le jour à Rome, le cas se répéta si peu qu on désigne suffisamment Giulio Pippi en l’appelant Jules Romain. Rome n’eut même pas le triste avantage de produire les promoteurs de la décadence; car Marini comme le Yignole, Maderna et Carlo Fontana comme le Bernin, ont pu lui plaire, mais ils se sont formés dans d’autres Etats italiens. Sans doute, à considérer dans toute son éteudue le domaine du Saint-Siège, on apercevrait quelques auteurs distingués, Caporali, Boccalini ; mais on ne rencontrerait qu’un seul écrivain supérieur, Leopardi. Les arts feraient meilleure figure, représentés par les maîtres de Pérouse et de Bologne (1) et par de grands musiciens, Paleslrina, Pergolèse, Spontini, Rossini, dont le premier et le dernier comptent parmi les hommes de génie; mais ce n’est pas assurément de quoi tenir tête à la phalange des Toscans, j’allais dire des seuls Florentins.

On pourrait répondre qu’à Rome, la perspective du chapeau cardinalice et de la tiare attirait vers l’Eglise tous les talents. Mais, d’abord, est-il juste, est-il avantageux à la religion que, pour de semblables dignités, la nationalité établisse un droit de préférence ou un privilège exclusif? Puis est-il bon, même pour les habitants de cette province favori-

(1) Ajoutons, si l’on veut, Romanelli, Sasso Ferrato, And. Sacchi, artistes de troisième ou de quatrième ordre.

sée du monde catholique, de voir dans les plus hautes charges ecclésiastiques ce qu’avant 1789, notre noblesse voyait dans les gouvernements de provinces : des grâces dues à la naissance et presque des fiefs de famille? La possession du trône de saint Pierre, considérée comme la principale richesse du pays, ne l’a-t elle pas appauvri comme la possession des mines d’Amérique a ruiné l’Espagne? Sur les trente-neuf papes qui ont régné depuis le dernier pontife étranger à l’Italie, Adrien VI, mort en 1523, plus de vingt étaient nés dans les Etats de l’Eglise; mais, à part les papes de la fin du seizième siècle, qui ont réellement agi sur leur temps, combien peu, malgré les vertus de la plupart, intéressent l’historien, quand ils n’ont pas pour eux l’éclat de leurs infortunes! Quel pape, depuis Sixte-Quint, a mérité le nom d’homme supérieur?

La vérité est que la contre-réformation fut dirigée à la fois par un sincère, un ardent désir de réédifier le catholicisme sur les bonnes mœurs et la science, et par une préoccupation méticuleuse de défendre l’orthodoxie et l’honneur du corps ecclésiastique. Or, de ces deux dispositions, la première était de nature à produire, même au loin, une féconde émulation ; la seconde , plutôt propre à intimider, à paralyser les esprits, devait surtout faire sentir ses effets dans les limites de la domi-

nation directe du Saint-Siège. La surveillance ombrageuse de l’autorité ecclésiastique , jointe aux habitudes qu’engendrait dans toutes les classes de la société l’opulence jadis corruptrice, puis simplement oisive et étourdiment charitable d’une aristocratie, explique pourquoi les Etats de l’Eglise ont produit moins d’artistes et surtout d’écrivains que mainte autre partie de l’Italie, et pourquoi les rares écrivains de valeur qu’ils ont fournis marquent plus d’aversion que de sympathie pour l’esprit de leur gouvernement (1). Il s’y conservait une tradition de finesse diplomatique séparée malheureusement du véritable génie politique ; mais la vie intellectuelle allait diminuant, au point qu’on n’y savait même plus se faire honneur de l’esprit des autres ; car c’est à peine si on y réimprimait les classiques italiens. Il va sans dire que je ne parle pas seulement de Boccace ni même d’Arioste, mais de Pétrarque et du Tasse. Encore celui-ci était-il mieux partagé que les autres ; mais pour quatorze éditions romaines de la Jérusalem Délivrée qu’indique un catalogue de 1858, on en compte quatre-vingtsix vénitiennes et trente^deux florentines ; et, sur les quatorze romaines , onze appartiennent au dixseptième siècle ; le dix-huitième n’en fournit que trois; depuis 1782 jusqu’à 1858, on [n’en compte

(1) Tel est, en effet, le cas pour Caporali, Boccalini, Leopardi.

pas une seule (1). Enfin, les érudits qui ont travaillé de nos jours en Italie savent tous que, depuis le commencement de ce siècle, la plupart des bibliothèques des palais et des couvents de Rome ne se sont pas enrichies pour ainsi dire d’un volume.

Ainsi, Rome, qui, en face de Luther et de Calvin , n’avait pas désespéré du catholicisme, Rome qui, sous le feu de l’ennemi , en avait reformé les bataillons démoralisés et les avait ramenés au combat pleins d’une ardeur nouvelle , se contenta bientôt de les diriger de loin , de donner le mot d’ordre du fond du Vatican, sans payer de sa personne sur le champ de bataille. Elle laissa de bonne heure les peuples d’Italie et d’outremont qui lui demeuraient fidèles s’employer à la réconciliation, qu’elle avait prescrite, de la religion avec l'art et la littérature; de sorte qu’elle eût pu s’appliquer le mot de Bossuet, s’accusant de ne point pratiquer le détachement héroïque auquel il avait gagné le maréchal de Bellefonds : « Dieu m’a donné

(l) Sur les édit, de Dante, de Pétrarque, d'Arioste, V. le Manuale Dantesco de M. G. -J. Ferrazzi, la Bibliografîa ariostesca du même, et le Catalogo dei codici petrarcheschi delle Bibliotheche Barberina , Chi giana, Corsiniana, Vallicelliana , Vaticana, e delle edizioni petrarchesche esistenti nelle biblioteche pubbliche di Roma , publié par M. Enr. Narducci. Turin-Rome-Florence, Erm. Lœscher, 1874. Sur celles du Tasse, v. l'édit, donnée par M. Guasti , de la biogr. du Tasse par Serassi.

cela pour vous, et vous en profitez mieux que moi, pauvre canal, où les eaux du ciel passent et qui à peine en retient quelques gouttes. »

Ces eaux du ciel fécondèrent surtout la France. Encore faut-il remarquer que le meilleur effet de l’influence de Rome sur notre patrie fut de piquer celle-ci d’émulation; car, chez nous, la réforme intellectuelle s'opéra surtout par une voie différente. Rome procède, — on l’a vu plus haut, — par voie de mandements officiels et de censures : des théologiens ou des laïques dûment autorisés, promulguent les obligations morales et religieuses des auteurs; ceux-ci s’en informent et y satisfont avec une exacte et stricte docilité; quant aux œuvres qui ne remplissent pas les conditions exigées, on les supprime ou on les retouche. Nous avons montré que la France emprunta plus d’une fois ce procédé; mais le lecteur a pu voir qu’elle ne l’employait pas avec la même confiance, qu’elle a relativement peu produit de ces catéchismes de l’écrivaimet de l’artiste, et qu’elle a montré encore moins de goût pour les éditions expurgées. Chez nous , c’est dans leur conscience de plus en plus épurée que les auteurs ont trouvé les règles de leur conduite, et ils les y ont cherchées spontanément; laissant à leurs confrères étrangers l’attitude de justiciables qui ne veulent point se brouiller avec les tribunaux, ils prennent pour eux celle de

chrétiens qui s’interrogent sur leurs devoirs. Sur ce point d’ailleurs, ils ne font que se conformer à l’exemple que leur donnent toutes les classes de la société; car, tandis qu’en Italie c’est l'Eglise seule qui travaille à réformer la nation, en France c’est la nation tout entière, sans distinction de laïques et d’ecclésiastiques, qui travaille à se réformer elle-même. A la vérité, un autre peuple catholique, celui de l’Espagne, ne voulait pas moins énergiquement le maintien de la foi ; mais il entendait par là l’extirpation de l’hérésie plutôt que la correction des mœurs ; voilà pourquoi il stimulait le zèle de l’Inquisition. Au contraire, les Français du dix-septième siècle, également sûrs de leur attachement à l’orthodoxie et de leur volonté d’acquérir les vertus chrétiennes , n’éprouvaient pas le besoin de recourir à la théocratie, cette dictature religieuse, et de mettre, si je puis ainsi parler, la littérature en état de siège.

D’où venait donc cet attachement des Français aux principes de la contre-réformation? C’est qu’à l’Inquisition près , à laquelle ils étaient bien résolus à fermer leurs portes , ils n’y trouvaient rien qui pût les choquer. Au contraire , dans l’Europe du Nord, l’esprit puritain jugeait l’œuvre du concile de Trente insuffisante, et dans l’Europe méridionale, en Italie surtout, deux classes d’hommes, les épicuriens et les mystiques , la jugeaient

excessive : « La façon particulière dont l’Italie » avait conçu de bonne heure le royaume de Dieu » et la voie qui y conduit, l’étonnante liberté d’es- » prit avec laquelle elle traita (au moyen âge) le )> dogme et la discipline, la sérénité quelle sut » garder en face du grand mystère de la vie et » de la mort, l’art merveilleux qu’elle mit à ac~ » corder ensemble la foi et le rationalisme , son » indifférence pour l’hérésie formelle et les témé- » rités de son imagination mystique, l’élan d’amour » qui l’emporta parfois jusqu’au plus haut idéal » chrétien ; enfin et toujours , l’angoisse qu’elle » ressentit en présence de l’Eglise de Rome, et le » droit qu’elle se donna d’en dénoncer sans pitié )> les faiblesses , d’en flétrir les violences , d’en » tourmenter les ambitions, — tout cela c’est la » religion de l’Italie, la religion de Pierre Damien, » d'Arnaud de Brescia, de saint François, de Joa- » chim de Flore, de Jean de Parme, de fra Sa- » limbene, de sainte Catherine de Sienne, de fra » Giordano, deSavonaroîe, deContarini etd’Ochino. » Mais c’est aussi la religion de Dante, de Barbe- » rino et de Pétrarque, de Giotto, de fra Angelico » et de Raphaël , d’Olimpia Morata , de Vittoria » Colonna et de Michel-Ange (J). » De là à l’égard

(1) V. une brochure de M. Em* Gebhart, Introduction à l’histoirs du sentiment religieux en Italie depuis la fin du treizième siècle jusqu’au concile de Trente . Paris, Berger- Le vrault et Cie, 1884, p. 2.

des rigoristes, qui, comme nous lavons vu, prévalurent dans la seconde moitié du seizième siècle , une hostilité ou une indifférence qui explique leurs alternatives de sévérité impitoyable et de tergiversations*

La pluralité des Français n’avait de goût ni pour le puritanisme, ni pour le mysticisme, ni pour l’épicurisme. Ils approuvaient le concile de Trente d’avoir maintenu contre les protestants l’invocation des saints, les images, les pompes religieuses, puisqu'il était convenu que tout hommage s’adressait finalement à Dieu; ils l’approuvaient, par amour pour la tradition et pour la discipline , d’avoir maintenu dans l’Eglise un gouvernement monarchique et hiérarchique, pourvu que le clergé national n“y perdît rien de ses privilèges, ni leur roi de sa prérogative; enfin ils reconnaissaient au catholicisme l’avantage de s’accorder avec le sens populaire et l’équité naturelle, en défendant contre les partisans de la prédestination le libre arbitre et la justification par les œuvres; car, peu soucieux de l’égalité devant la loi, ils tenaient fort à l’égalité devant Dieu ; ils prenaient déjà pour résumé de la théorie des rapports de l’homme avec Dieu les trois mots fameux que leurs descendants ont adopté comme symbole politique. D’autre part, leur esprit net ne se choquait pas des définitions précises qiq bannissaient de la foi le caprice ; l’extase leur sem-

blait une faveur qu’il ne faut pas désirer témérairement , et ils croyaient que quand un élan de l’âme la rapproche de son Créateur, elle doit profiter de cet heureux moment pour lui exposer ses besoins, au lieu d’aspirer à s’abîmer en lui. Quant à transformer Jésus-Christ en Dieu des bonnes gens, qui ne serait mort pour nous qu’afin de nous léguer le droit de vivre à notre guise, ils n’y songeaient pas; convaincus que l’Evangile n’enseignait pas l’art de jouir de la vie , ils se fussent indignés de la phrase célèbre qui eût peut-être médiocrement scandalisé Fra Salimbene , le joyeux franciscain : « Le premier miracle de Jésus-Christ fut fait pour égayer un repas de noce dans une petite ville de Galilée. » Le droit du simple fidèle à user des plaisirs terrestres ne leur paraissait point le dispenser d’acheter son salut par la résignation et la pénitence.

La France n’avait donc aucun sacrifice à faire pour accepter la contre-réformation.

Aussi nos classiques les plus retenus ont-ils un air de liberté : les éloges qu’ils adressent aux puissances établies, même quand ils sont outrés, portent le cachet de la sincérité; leur réserve en certaines matières est dictée par la conscience. La Bruyère dit que les grands sujets sont interdits à la satire d’auteurs nés chrétiens et Français ; mais l’opinion publique ratifiait cette interdiction, et,

du reste , l’éclat des grandes choses dont on était témoin empêchait de voir bien des fautes ; pour les défauts que l’on apercevait, la chaire, les livres, la scène ne ménageaient point les réprimandes. Mais la biographie de nos grands écrivains ne nous montre point l’Eglise intervenant pour commander l’éloge ou le blâme. A part les Provinciales , qui, en somme, réussirent à se faire lire et admirer par tous^, même par Bossuet , je ne vois guère que le Tartuffe que les pouvoirs publics aient songé à supprimer. Racine, Molière, La Bruyère ont eu bien des ennuis, mais toujours par le fait de coteries, de cabales qui n’intéressèrent point en leur faveur l’Eglise et les ministres. Une fois pourtant, Richelieu se ligua contre le Cid , mais la révolte du public l’avertit qu’il se fourvoyait ; et Boileau , qui félicitait Corneille de sa victoire, loin d'aller la tête en bas rimer dans la rivière , n’endura même pas d’indignités pareilles à celles que subit plus tard Voltaire.

Sans doute, chez nous, le corps ecclésiastique possédait en apparence moins de pouvoir sur les lettres que chez les Italiens ou chez les Espagnols : il lui fallait, même sous Louis XIV, essuyer les malices des railleurs. Que de saillies à son adressedans Boileau, pour ne citer que celui-là !

La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre , et reconnaît l’Eglise.

La Discorde;....

Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes

De même il lui fallait voir circuler les facturas de Port-Royal, et, du moins jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes, les apologies du protestantisme parties de Saumur ou de Charenton. Mais la nécessité de s’observer , de discuter chaque jour contre des adversaires qui pouvaient répliquer, excitait le talent des ecclésiastiques et la sympathie du public. Le clergé orthodoxe dut beaucoup à l’obligation non seulement d’éclipser les estimables controversistes ou sermonnaires huguenots , mais de balancer la gloire des Arnaud, des Nicole, des Pascal. Cette tâche si difficile ne l’effraya point : on sait quels hommes il trouva pour l’accomplir. Bien des nations s’estimeraient suffisamment heureuses, si elles avaient produit, dans tout le cours de leur existence, cinq écrivains ou savants tels que Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Malebranche et Mabillon; et, chez le peuple le plus illustre, ces hommes suffiraient à la gloire d’une génération. A plus forte raison, aucune religion n’a compté parmi ses ministres de pareilles intelligences. Le catholicisme pouvait donc opposer fièrement ces hommes aux hérétiques , pour prouver que l’orthodoxie n’étouffe pas l’originalité des talents. Il pouvait établir, par l’exemple de Fénelon, que la plus tendre piété se concilie avec le sentiment le plus vif et le

plus délicat de la littérature profane et des arts ; il pouvait montrer en Bossuet, Pindare et Isaïe ressuscitant au milieu d’un siècle peu préparé à ce miracle. Enfin, il pouvait affirmer que la soumission au dogme n’implique pas nécessairement la renonciation aux investigations scientifiques et philosophiques, car, sans même citer la Recherche de la vérité et le De re diplomatica , il lui suffisait d’alléguer vingt sermons où l’auteur avait prodigué les vues profondes; on ne doit point, en effet, accorder à M. Ch. de Rérausat que Bossuet soit le sublime orateur des idées communes ; l’évêque de Meaux ne propose sans doute aucun système original sur la nature de l’homme; mais, en pareille matière, originalité n’est-il point synonyme d’erreur, et, tout en admirant Montaigne, Pascal et La Rochefoucauld, qui voudrait souscrire à leurs conclusions? Pour moi, je me défierai toujours de tout penseur qui dédaignera de se résumer en disant que l’homme est un composé de vertus et de vices , et la vie un mélange de biens et de maux. En revanche, si l’on se contente d’observations pénétrantes sur les passions, sur les caractères individuels, quel orateur antique en fournira plus que Bossuet?

L’esprit religieux ne pénétrait guère moins profondément nos écrivains laïques du dix-septième siècle : c’est lui qui inspire à Corneille et à Racine, non seulement Polyeucte et Athalie , mais

leur conception aussi morale que touchante de l’amour; c’est lui qui retient dans les limites de la bienséance la verve satirique de Boileau, de La Bruyère, et impose des trêves aux rancunes de Saint-Simon ; c’est lui qui élève au-dessus de la curiosité féminine et de l’égoïsme maternel, Mme de Sévigné , cette petite dévote qui ne vaut guère , mais qui sait bien sa religion et ne prendra pas le faux pour le vrai ; enfin, c’est lui qui jette parfois un éclair d’éloquence dans l’aimable prose de Mme de Motteville.

A la vérité, on chercherait en vain cet esprit dans l’œuvre de La Fontaine, du cardinal de Retz, de La Rochefoucauld , et l’on a pu se demander si Molière éprouvait au fond du cœur autant de sympathie pour la vraie dévotion que de haine pour la fausse. Mais, quoiqu’ils se séparent des opinions de leurs contemporains, ces écrivains subissent leurs exigences, et même contractent leurs habitudes. Supposons que les marques de respect qu’ils donnent en passant au christianisme soient toutes de pure forme (1); du moins, on reconnaît dans

(1) Encore me semble-t-il que l’on se presse parfois de conclure sur ce point : ce qui, de nos jours, retient maintes personnes dans l’incrédulité, c’est la vue du nombre d’hommes probes (et, aujourd’hui, on réduit presque la vertu à la probité dans tous les sens du mot) et intelligents qui vivent hors du christianisme. Mais alors comment les écrivains plus ou moins sceptiques dont nous parlons ne se seraient-ils pas sentis ébranlés dans leurs doutes, quand ils se

Molière un des besoins que ses contemporains demandaient à la religion de satisfaire : celui de se fixer sur les véritables devoirs de l’homme; de là, en effet, le procédé par lequel il oppose, dans ses comédies, un travers à un autre, et présente, par la bouche d’un raisonneur, une théorie de juste milieu; il n’ajustait point, sans doute, les traits qu’il prête à ses personnages sur le dessein préconçu de peindre l’avarice ou l’hypocrisie ; il partait de l’observation du monde que son génie fécondait ensuite ; mais, dans le choix de ses modèles et dans les coups de pinceau par où il donne à ses peintures le relief nécessaire, on voit qu’une prédilection le porte à tracer le tableau de nos obligations morales. De là vient encore que, sauf dans les pièces où, à propos du mariage, les mœurs du comédien percent sous la plume du poète, il expose ces obligations avec la sûreté d’un moraliste infaillible, et, ce qui vaut mieux, les fait aimer par la sympathie qu’il inspire pour ceux qu’il y montre fidèles. Pour La Fontaine et pour Retz , j’accorde que le premier n’a jamais médité que pour le plus grand profit de l’art, et que le deuxième, au moins quand il rédigeait ses Mémoires, avait encore l’âme aussi peu chrétienne qu’ecclésiasti-

comparaient à tant de croyants de leur siècle qui les égalaient par le génie et les surpassaient par la pureté des mœurs?

que. Mais, quant à l’auteur des Maximes , il se rencontre avec les croyants de son siècle dans le besoin de réfléchir sur le fond de notre nature , sur les principes de nos actions» 11 ne pratiquait point l’examen de conscience qui implique la résolution de se corriger ; mais il gardait le goût des analyses morales qu’il avait pris dans la société de ses contemporains.

Or, pour en revenir à la pluralité en qui surtout il faut chercher l’esprit du siècle, ce qui la caractérise, c’est un effort incessant pour se connaître afin de s amender. De nos jours la psychologie est encore en honneur, puisque la critique et l’histoire s’appuient sur elle; mais on lui demande d’expliquer le jeu des facultés, et non plus d’indiquer les souffrances de l’âme. On ne fait plus l’anatomie du cœur humain à la façon du médecin qui dissèque le corps pour apprendre à guérir nos infirmités, mais à la façon du naturaliste qui ne veut que le décrire ou de l’artiste qui ne prétend qu’à le peindre. Au contraire, les écrivains français du dix-septième siècle approfondissent l’âme pour en sonder les plaies.

Aussi, les Pères du concile de Trente, s’ils avaient pu ressusciter pour contempler cette admirable littérature, qui illustrait le catholicisme avec un éclat incomparable , auraient avoué sans peine qu’elle surpassait leurs espérances.

Au moment de conclure sur cette incontestable supériorité avec laquelle la France représente la religion au temps de Louis XIV, une hypothèse s’impose à mon esprit? Que serait-il arrivé , si le Sacré Collège , cessant de regarder à la patrie des sujets papables pour ne plus regarder qu'à leur mérite, une suite de papes français fût montée sur le trône de saint Pierre? On a remarqué que la Rome païenne se trouva fort bien de ne point s’être attachée indissolublement, durant l’époque impériale, aux vieilles familles italiennes, et d’avoir accepté tour à tour pour maîtres des hommes sortis des diverses provinces qu’elle avait conquises, et cela à peu près dans l’ordre où ces provinces civilisées par elle apportèrent à sa littérature défaillante le tribut de leur génie. La Rome chrétienne eût recueilli des fruits semblables d une même politique. Un Bossuet, un Massillon, élus au souverain pontificat, eussent assurément gouverné l’Eglise dans un esprit à la fois plus grave et plus ouvert qui aurait mieux servi les intérêts du catholicisme ; ils eussent assoupi les perpétuelles disputes sur la Grâce, qui finirent par aigrir l’austérité et rétrécir l’intelligence de tant d’excellents chrétiens. Us n’auraient pu, sans doute, empêcher la diffusion des idées philosophiques ; mais j’imagine que la religion représentée par eux eût été combattue avec moins de haine et par une arme moins dangereuse que

celle de la raillerie. Comme dans les pays protestants, le débat sur la révélation se fût poursuivi entre théologiens; ceux dont la discussion eût ébranlé la foi auraient traversé lentement toutes les étapes qui séparent le catholicisme du rationalisme, et ils se fussent peu à peu dépouillés des anciennes croyances, sans se dépouiller de l’esprit religieux; l’Evangile leur eût semblé, comme au Vicaire savoyard, une œuvre à la fois divine et humaine; et, au prix de cette contradiction, ils se seraient ménagé, dans la lecture habituelle de la vie du Christ, une source intarissable de graves enseignements. En acquérant l’habitude de s’intéresser au perfectionnement de la société et à l’avancement de la science sous toutes ses formes, l’individu aurait gardé celle de travailler à sa propre perfection ; la morale ne se réduirait plus dans la pratique à l’accomplissement de certains actes: elle comprendrait encore la lutte quotidienne contre nos défauts, si bien que ce pourrait être encore l’ambition de toute une vie que de parvenir à la vertu. En somme, la France, sans devenir puritaine, fût demeurée sérieuse; elle eût gardé ses qualités brillantes sans compromettre ses qualités solides.

Certes, ce n’est là qu’une hypothèse; mais il est difficile de ne pas se complaire dans cette conjecture, au terme d’une étude qui montre combien, il y a deux siècles, le génie français l’emportait sur

celui des peuples de même race par la force, la gravité, la discipline morale. Heureusement, il a gardé la générosité, la haine de l’hypocrisie, l’aversion pour la servilité, et c’est une part qu’on peut encore lui envier.

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