‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17eChapitre 10 sur 38 · LE BUT, LES LIMITES, LE PLAN DE CETTE ETUDE · texte numérisé non relu

LE BUT, LES LIMITES, LE PLAN DE CETTE ETUDE

I. — Depuis le xvf siècle, jamais peut-être les études sur la langue française ne furent plus en honneur que de nos jours.

Les origines de notre langue ont été débrouillées avec soin ; on en a suivi pas à pas les modifications incessantes ; on a découvert les lois de ce vieux langage qui avait paru si longtemps barbare, ou du moins livré au caprice des écrivains ; enfin, pas un grand auteur des trois derniers siècles dont la langue et le style n'aient été le sujet de travaux considérables : il semble donc, au premier abord, que tout ait été dit sur la langue française. Cependant si l'on veut, délaissant les vues d'ensemble, descendre dans le détail,

que de questions intactes, de cantons inexplorés !

Au xvf siècle, notre langue, encore en voie de formation, sans contours arrêtés, sans règles bien fixes, se pliait aisément aux goûts et aux humeurs particulières de chaque écrivain ; de sévères grammairiens ne l'ayant pas encore enfermée dans les mailles innombrables d'une syntaxe des plus compliquées, elle subissait docilement toutes sortes d'influences. Parmi ces influences , les unes venaient du dehors, de l'Italie surtout et de l'Espagne ; les autres , nées sur notre sol même, étaient dues à la vie si puissante alors des parlers provinciaux.

Ce que fut l'influence italienne, comme aussi ce que notre littérature a emprunté à la littérature espagnole, nous le savons ^ Mais l'influence des parlers provinciaux, quelle en

* Les écrits d'H. Estienne nous renseignent assez bien sur la nature de l'influence italienne ; l'influence espagnole fut plus littéraire et peut-être plus profonde, comme l'a remarqué M. Brunetière : (( Aucune autre littérature, pas même l'italienne, n'a plus souvent ni plus profondément agi sur la nôtre, ne s'y est mêlée

plus intimement (Revue des Deux-Mondes, i^'" mars

1891. L'Influence de V Espagne dans la littérature française). ,

a été la portée? Quels en ont été les résultats? Cette influence, pourquoi ne pas l'étudier ? C'était l'un des rêves formés par M. A. Darmesteter de provoquer sur chacun de nos dialectes des travaux qu'il se proposait avec joie de diriger et de réunir un jour dans une savante et lumineuse synthèse.

Or, de tous les parlers provinciaux, celui qui a le plus marqué son empreinte au xvi^ siècle sur la langue française, c'est sans contredit le gascon. Les causes de cette influence sont multiples.

La Gascogne, on le sait, fut avant tout une terre de soldats. Le château de la Misère, qu'un Gascon a dépeint dans un fameux roman d'aventures, n'a jamais existé sans doute ^ ; mais dans ces manoirs qui couvraient le sol un peu maigre de la Gascogne, si le courage et la noblesse d'âme habitaient presque toujours, rarement on rencontrait la fortune ; les enfants étaient nombreux, le patrimoine modeste. Aussi, quand sonnait la dix-septième année, quelquefois avant, les cadets quittaient le logis paternel , montés sur un cheval d'Espagne, riches seulement de leur ardeur aventureuse et de leur confiance

^ Théophile GsiUiier. Le Capitaïiie Fracasse (chap. I).

superbe ^ C'étaient de rudes soldats que ces soldats gascons, la meilleure part des troupes qui combattirent en Italie. Mêlés aux hommes des provinces du Nord de la Loire, aux « Français », comme ils disaient, ils conservaient précieusement , — et pour cause^, — leur langage sonore, non seulement dans les camps, mais encore à la Cour.

* (( Et en ceste oppinion, mondict paire me donna quelque peu d'argent et ung cheval d'Espaigne pour m'en aller en ladicte compaignie ; et, sans y fere long séjour, je me mis en chemin pour exécutter mon dessein, remettant à la fortune l'espérance des biens et honneur que je debvois avoir. » (Commentaires de Biaise de Monluc, I, p. 41.)

L'histoire de B. de Monluc est l'histoire de presque tous les gentilshommes gascons de ce temps, des de Thermes, de Bellegarde, d'Aussun, de Caudale, d'Estissac, etc., de tous ces d'Artagnans historiques.

2 Si les Gascons s'exprimaient en gascon et non en français, ce n'était pas seulement par amour du pays, c'était souvent aussi par nécessité. Il arriva plus d'une fois que nos cadets de Gascogne débarquèrent à Paris, si ignorants de la langue française, qu'il leur était impossible de se faire entendre. D'Aubigné en cite un exemple curieux : (( La noblesse de vostre pays (de la Gascogne) est fort heureuse à se faire valoir et à paroistre. J'estois ces jours chez un orfèvre au bout du Pontau-Change ; un gentilhomme bien couvert s'arresta devant la boutique d'un orfèvre et demanda : (( Es bous

N'est-ce pas en gascon qu'au sortir du conseil royal où il avait emporté d'assaut la permission de livrer bataille, Biaise de Moulue répondait aux seigneurs qui le questionnaient : « Hares y harem aux pics et patacs^)) ?

Les Gascons n'étaient pas seuls à se servir du vocabulaire gascon ; entraînés par l'exemple, les Français leur empruntaient plus d'un mot, plus d'une tournure. On copiait le soldat gascon jusque dans son accent, et Brantôme nous dit pourquoi. Il nous apprend, en effet, que voyant les Gascons honorés pour leur bravoure d'une estime et sans doute aussi d'une paye particulière, ceux qui n'avaient pas eu la chance de naître au pays de l'Adour,

favre? » Le Parisien ne l'entendant pas, je respondis pour lui. Il redoubla : s'il feroit bien un cachet? Cela accepté, il mit pied à terre et je demourai à la boutique pour leur servir de truchement, parce qu'il venoit tout bourru de Gascogne. » [Aventures du baron de Fœnesle, pp. 252-253).

* Commentaires, t. I, p. 255. Locution gasconne dont l'équivalent français serait : Maintenant nous allons frapper d'estoc et de taille.

Cf. dans les Historiettes de Tallemant des Réaux les paroles prêtées à la femme du maréchal de la Force : (( Monsou, dounas de la sibade à la caballe, » t. I, p. 251.

(( natifs de Saint-Denys en France ou d'ailleurs » se faisaient passer pour Gascons. Ils plantaient fièrement leur casque sur la tête, et « faisant quelque peu de mine » s'écriaient : Cap de Diou ^ .

Bientôt le gascon gagna le cœur de la France ; il s'implanta au Louvre, dans cette Cour qui déjà, au xvf siècle, était regardée comme l'arbitre du beau langage. Avec Henri IV et ses courtisans, le gascon fut connu plus ou moins de toute la noblesse française. « Ce qui nuisait alors à l'afifermissement de la langue, dit E. Jung, c'était, outre l'invasion des mots étrangers, Tindépendance des dialectes intérieurs, se ressemblant et pourtant très distincts ; aucun n'avait une domination durable, et chacun, selon les temps, usurpait une suprématie passagère. Après la victoire d'Henri IV, les seigneurs gascons et béarnais qui grossissaient son armée le suivent au Louvre : voilà la langue engasconnée^. » En vain Malherbe protestera-t-il pendant trente ans; il mourra,

* Brantôme, t. VI, p. 211.

Sur ia réputation militaire des Gascons, voir le livre de M. Durrieu : Les Gascons en Italie.

^ E. Jung. Henri IV écrivain (thèse). Appendice, p. 291.

avec le regret de n'avoir pu mener à bien son entreprise de « dégasconner » la Cour ^ ; c'était le temps « où régnèrent les Gascons » selon le mot de Vaugelas^.

Ainsi donc, prépondérance des Gascons dans les armées, arrivée au pouvoir d'un roi gascon, telles sont les deux principales causes de l'extension si considérable que prit à un certain moment le parler gascon. Il convient d'en signaler une troisième, non moins importante peut-être. La Gascogne ne fut pas seulement une pépinière de soldats ; il y eut aussi, dans cette heureuse contrée, une riche floraison d'écrivains dont quelques - uns comptent parmi les plus illustres de notre littérature. Nous verrons plus loin que la liste fut longue, des Gascons qui écrivirent en langage français : chez tous, même chez les meilleurs, dans combien de pages ne retrouve-t-on pas le souvenir de la langue maternelle ! Les gasconismes se sont glissés jusque dans certaines lettres de d'Ossat, de

• u Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégasconner la Cour et qu'il n'en pouvoit venir à bout. )) Balzac. Socrate chrétien.

^ Vaugelas. Remarques sur la langue française, t. II, p. 225.

ce diplomate gascon que Fénelon n'hésitait pourtant pas à citer comme l'un des écrivains « dont le vieux langage se fait regretter ». C'étaient des incorrections, mais ces incorrections ne déplaisaient, ni dans les livres de Monluc ou de Montaigne; ni dans les poésies de du Bartas, ni dans les billets qu'Henri IV écrivait d'une plume si fine et si alerte. Et alors, qu'arrivait-il? On avait beau crier aux barbarismes, comme le fit Pasquier pour Montaigne ; le grand public qui lisait ne soulignait pas ces tournures étranges et se trouvait tout naturellement porté à les adopter.

De ces expressions gasconnes que Malherbe pourchassa avec tant d'ardeur, quelquesunes, en très petit nombre, résistèrent à toutes les attaques, et obtinrent de la faveur générale leurs lettres de naturalisation ; la plupart , à mesure que «disparaissaient les vieux courtisans qui n'avaient cessé de les employer, devinrent d'un usage de plus en plus rare et finirent par disparaître.

Notre but est de rechercher ce que fut cette influence gasconne, de la retrouver détail par détail, comme on retrouve pierre par pierre toute une construction enfouie sous les décombres.

II. — Mais il importe d'abord de bien préciser ce que nous entendons par « gascon » et de déterminer dans le temps comme dans l'espace cette influence que nous étudions.

Pour nous, comme pour la plupart des philologues modernes , comme déjà pour J. Scaliger, au xvi^ siècle, le gascon est le langage parlé dans ce triangle que forment les Pyrénées, la Garonne et l'Océan*. M. Luchaire en a tracé les limites d'une manière très précise dans ses Etudes sur les idiomes pyrénéens : « Le domaine du gascon, dit-il, embrasse cette partie de la France nettement déterminée qui est comprise entre le cours de la Garonne, les Pyrénées et l'Océan. Mais, à parler très rigoureusement, sa limite ne coïncide tout à fait ni avec la rive gauche du

^ (( Idiotismus Tectosagicus latissime patet ; ejus duae sunt summae differentiae : altéra continetur in vetere Aquitania Csesaris, hoc est intra Garumnam, Pyrenceos et Oceaniim Aquitanicum. Hic idiotismus proprie dicitur Vasconisjiius. (Diatriba de hodiernis Francorum linguis). » M. Chabanneau a reproduit dans un Appendice de la a Paraphrase des psaumes de la pénitence, en vers gascons, » — Maisonneuve, Paris, 1886, — ce passage curieux et peu connu de J. Scaliger.

lO AVANT-PROPOS.

fleuve, ni avec la frontière franco-espagnole. D'une part, en effet, elle suit à peu près le cours de la Garonne depuis Boussens jusqu'à la Réole. Elle déborde sur la rive droite ; 1° dans le département de la Haute-Garonne et de l'Ariège, où elle comprend la partie méridionale et orientale de l'arrondissement de Saint-Gaudens et de tout l'arrondissement de Saint-Girons; 2" dans le département de la Gironde, où elle s'avance jusqu'à la Dordogne. D'autre part, elle ne touche la frontière pyrénéenne que depuis le pic de Brougat (Ariège) où finissent les populations languedociennes du pa3^s de Foix, jusqu'au pic d'Arie (Basses-Pyrénées), où commencent les populations de langue basque. Le gascon est en usage dans neuf départements : Ariège, Haute-Garonne, Tarn-et-Garonne, Lot-et- Garonne, Gironde, Hautes-Pyrénées, Gers, Basses-Pyrénées, Landes. Sur ces neuf départements, trois seulement appartiennent en entier au domaine gascon : Landes, Gers, Hautes-Pyrénées^ ».

Ce dialecte n'a guère pu agir sur la langue française avant les premières guerres d'Italie; alors, en effet, pour la première fois, des

^ Luchçiire. Etudçs sur Içs idtotiies pyrénéens, p. 194.

milliers de Gascons se trouvent mêlés à des milliers de Français dans les mômes armées ; d'un autre côté, la fondation de l'Académie française nous semble marquer la fin de l'influence gasconne. A la mort d'Henri IV, cette influence est sans doute bien compromise ; elle n'est pourtant pas détruite. Les Gascons ne « rognent » plus, mais ils continuent de vivre à la Cour et d'exercer leurs charges, comme sous Henri IV ; très amoindrie si l'on veut , leur influence persiste encore. Elle est définitivement condamnée et comme frappée à mort, le jour où est constitué un tribunal chargé d'assurer l'unité et la pureté de la langue française et de « servir de digue contre le torrent du mauvais usage* ». Nul ne songera d'ailleurs à exiger ici une précision impossible à obtenir ; on a pu dire des mots qu'ils naissent et qu'ils meurent , cela est vrai ; mais si parfois on peut retrouver l'heure exacte où un terme nouveau a paru, qui est capable de dire

* Vaugelas. Préface, p. 49.

L'Académie se proposait « de nettoyer la langue des ordures qu'elle avait contractées, ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais, ou dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants .. )) Hist. de V Académie. Pellisson.

l'heure à laquelle un terme disparaît de la langue ? On s'aperçoit d'abord qu'il est d'un usage plus rare ; plus tard on constate qu'il n'est plus employé; mais à quel moment précis ce mot a-t-il été éliminé et emporté hors du langage courant, personne ne le sait. En résumé, c'est à la fin du xv^ siècle que commence à se faire sentir l'influence gasconne ; c'est au xvf et au commencement du xvn'^ qu'elle est la plus puissante; elle n'est guère plus sensible dans la seconde moitié du xvn' siècle.

III. — Notre étude ainsi limitée, il nous reste à dire comment nous en avons conçu l'exécution.

Tout d'abord, puisqu'il s'agit de rechercher l'influence d'un dialecte sur la langue française, il nous a paru intéressant de savoir au juste ce qu'on pensait, au xvi^ siècle, des dialectes en général, de leur rôle et de leur importance dans le développement de la langue française. Nous étudions ensuite le parler gascon en lui-même ; car, pour retrouver les traces de l'influence qu'il a exercée, n'estil pas évident qu'il faut en connaître les caractères phonétiques et syntaxiques ?

Mais cette influence qui , somme toute , n'est autre chose que le mélange des formes gasconnes et des formes françaises dans le langage parlé ou écrit, cette influence n'aurait pu exister si la langue française n'avait d'abord pénétré en Gascogne, si elle ne s'y était peu à peu développée, si les Gascons, enfin, ne l'avaient apprise assez pour oser s'en servir, trop peu cependant pour l'employer toujours avec correction ; nous sommes ainsi logiquement amené à retracer à grands traits l'histoire de la langue et de la littérature française en Gascogne : histoire intéressante en soi, et pour nous d'autant plus précieuse qu'elle nous fait connaître les auteurs et les ouvrages auxquels est due, pour une grande part, l'extension de l'influence gasconne.

Quelles étaient enfin ces expressions et ces tournures gasconnes que les auteurs gascons, par leurs écrits, comme les courtisans et les soldats, par leurs paroles, répandaient et propageaient en si grand nombre ?

D'une manière générale, comment les Gascons ont-ils modifié la langue française ?

La réponse à cette question forme le point capital et le centre même de cette étude.

D'où cette triple division :

Tel est le plan de notre travail. A ce travail , d'ailleurs, ni l'attrait ni l'utilité ne peuvent faire défaut. N'est-il pas intéressant d'étudier ce que devient à un moment donné la langue française sous l'influence passagère d'un dialecte ; comment elle reçut d'abord une foule d'expressions et de tournures étrangères ; par quel travail elle les élimina bientôt, poussant même à l'excès, jusqu'à l'appauvrissement, son amour de la pure diction? D'autre part, cette étude fera mieux connaître nos grands écrivains gascons, en montrant, d'une façon plus complète qu'on ne l'a fait, ce qu'on peut appeler la couleur gasconne de leurs écrits. Dans leurs thèses sur Henri IV, sur du Bartas, sur Montaigne, MM. E. Jung, Pellïssier, Voizard ont eu à s'occuper de gasconismes ; mais combien de tours, purement et franchement gascons.

AVANT-PROPOS. î^

ont échappé à ces critiques, qui, avec tout leur mérite, avaient le tort en cette rencontre de ne pas connaître le gascon ! Cette étude ne sera pas inutile, si elle éclaire d'un nouveau rayon l'histoire de la langue et de la littérature françaises.

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