CONSONNES FINALES
La prononciation française amortissait certaines consonnes finales, qui étaient au contraire prononcées par les Gascons^; les grammairiens en font souvent la remarque, surtout pour f, s, n, d.
proprement parler Gascon, il est Languedocien, mais la prononciation de r double est la même chez les Gascons et chez les Languedociens.
♦ L'Art de bien prononcer et de bien parler la langue françoise, 2e édit., p. 358 et p. 226.
- Les Gascons n'étaient pas seuls à tomber dans cette
K Bien des Gascons oublient d'adoucir le son de... f dans certains mots. Ils prononcent comme les Allemands: neuf fheiiras\ -f)
(( Pendant longtemps, écrit Andry, dans le Midi, particulièrement en Gascogne, on prononçoit Vs finale dans tous les cas-. » Dumas le constate encore un peu plus tard : « Les s font d'abord reconnaître les Gascons au sifflement de , cette consonne finale... pousse seresse sanse secourse, pour vou sere san secour ' . ))
Ils disaient, d'après Villecomte, « vin naimable, main nadroitc, je suisse tout à pousse, plusse, iamaisse''; d'après Féraud, mo-nanfan-ne (pour mon enfant) °. Cette prononciation gasconne, blâmée au xviiie siècle, était la prononciation régulière un siècle auparavant. « On prononce on a, on oupre, on ordonne, comme si l'on escrivoit on-n-a, on-n-ouvre, on-n-ordonne. » (Vaugelas, Reni., t. II, p. 162).
faute; les Français du Nord ne 'réyitaient pas toujours. « Un beau matin, Conrart envoie sa fetnme qui vint dire à Madame de Barie, que M. Conrarfe (elle prononce ainsi à la mode de Valenciennes^d'oU elle est) n'avoit pu dormir de toute la nuit. » (^Tallemant des Réaux, t. III, p. 392.)
* Dumas. La Bibliothèque des enfants, t. III, p. 181.
- Réflexions sur l'usage présent de la langue françoise , p. 460.
^ La Biblioth. des enf., t, III, p. 190. On sait que dans tout le Midi, même à Grenoble, on dit couramment : « le courss » .
'* Lettres modernes ^vec les réponses (lySi), p 464.
^ Dictionnaire gram. de la langue fr., 1761.
Les Gascons prononçaient c final^ comme le montre cette orthographe : ce Languedoque ^ » . On continue à dire : t abaque, estomaque, etc.
Sur d final; nous avons les curieuses remarques de Malherbe, qui voit un hiatus dans ce vers de Desportes :
Fait son nid aux jeunes bocages,
« car on ne peut prononcer ni taux jeunes bocages * . » Cette prononciation était un gasconisme, il le déclare ailleurs à propos de ces autres vers :
A cheval eta pied en bataille rangée.
« Cacophonie^ met-il en note : pié en bataille^ car de dire piet, comme les Gascons, il n'y a point d'apparence ^ »
Pieds nuds, estomach nud, ignorant qu'il estoit
« Il faut dire nu; en disant nu^ il y a de la cacophonie, sinon que vous prononciez en gascon nut ignorant^ comme quand ils disent: mettre pié ta terre^. »
Malgré les efforts de Malherbe, la prononciation
* Dans une lettre de Charles de Monluc. Lettres inédites de quelques membres de la famille de Monluc, publiées par M. Tamizey de Larroque (Auch, 1^90, p. 40).
'Malherbe, t. IV, p. 456.
5 Malherbe, ibid., p. 353.
* Voir plus haut Phon. gasconne, p. 8 1 . ^ Malherbe, t. IV, p. 416.
gasconne « pié ta terre » gagna chaque jour du terrain. En i632, Martin, — en i633, Oudin recommandent de faire sonner le d comme un t dans les expressions : pied en cap, pied à terre, pied aboulie \ Et Duez en i63g : D se prononce dans a pied à terre, de pied en cap' » . Il semble qu'à la fin du xvii^ siècle on soit revenu à Tancienne prononciation française, sans oser bien ouvertement condamner la prononciation gasconne si répandue. « On peut aussi prononcer pié à terre», dit Aisy. Ménage va plus loin : « il faut dire piè à terre, c'est comme parlent les honnêtes gens^ ».
En définitive, la prononciation gasconne Ta emporté sur ce point ; Ménage écrirait aujourd'hui : a il faut dire piet à terre, c'est comme parlent les honnêtes gens )) ; car, « devant une voyelle ou une h muette, d final prend le son de t : gran<i homme, il répond à tout*».
On doit expliquer, d'une manière générale, par l'influence des Français du Midi, comme le remarque fort justement M. Grouslé^, mais en particulier, ajouterons-nous, pour ce qui est du xvi^ et du xvii^ siècle, par l'influence des Gascons, la tendance de la langue française à faire sonner les consonnes
• Cf. Martin, Grammatica lingua (i632), p. 26 ; Oudin, Recherches italiennes et françaises (i633).
- Cité par Thurot, Hist. de la Prononciation ; t. II, p. 109. ' Observations sur la langue fr.; chap. ccxxix.
* Crousié. Gram. de la langue fr., cours supérieur, p. 24. ^ Ibid., p. XVI.
finales^ assourdies « dans le français du Nord^ le véritable français*».
• Dans la remarquable préface de sa Grammaire, M. Crouslé insiste sur l'importance d'une bonne prononciation ; or, parmi les évolutions de la prononciation, l'une des plus considérables est assurément celle qui concerne les consonnes finales. « C'est altérer très sensiblement le caractère de la langue que de multiplier les consonnes finales là où nos aïeux les avaient supprimées. 11 y a une diff^érence frappante entre une langue qui aime à terminer les mots par des sons de voyelles et une langue qui préfère les consonnes. Celle-ci exige plus de vigueur et de netteté dans l'articulation ; mais elle est moins douce, moins atténuée, et l'on y sent davantage l'effort et une certaine affectation d'énergie. C'est donc un nouveau français que l'on fait entendre (rien de moins) en réveillant les consonnes que nos pères avaient amorties. Il n'y a pas lieu de se prononcer entre ce nouveau français et l'ancien ; nous n'avons qu'à observer l'usage ; mais cette évolution de la langue méritait sans doute un moment d'attention. »