II. — Verbes transitifs employés comme intransitifs
Nous venons de voir que les Gascons donnaient souvent un complément direct à des verbes intransitifs en français; souvent aussi, comme par compensation, ils placent la préposition « à )^ devant les compléments directs de verbes transitifs, qu^ils transforment ainsi en verbes intransitifs. Cette construction est régulière dans le parler gascon; en voici deux exemples que nous empruntons à la Grammaire béarnaise de M. Lespy : « Si negun embadibe a negun biandant » (Si quelqu'un attaquait à un voyageur) ; — ,(( Havem jurât, au nom de Diu vivent, que nous seram fidel senhor et judgeram dreytureramentz au praube com au riche » (Nous avons juré, au nom de Dieu vivant, que nous serons fidèle Seigneur, et jugerons avec droiture au pauvre comme au riche ^). Tous ceux qui ont été élevés dans des collèges gascons ont entendu mainte fois ce dialogue : « Qui appelle-t-on? » — « A toi. »
Vaugelas a signalé ce gasconisme qu'il regarde, nous ne savons pourquoi, comme dû à Pinfluence espagnole. A propos du verbe « croire », il fait cette remarque : « Croire régit un accusatif et non pas un datif. Il faut dire : Croire une personne, Croire un livre, et non pas Croire à une personne et à un livre,
* Fors de Béarn. Cf. Grammaire béarn., p. 388 '^ Serment prêté par Henri IV, le 2 av. i58i. Cf. Gram. béarn,, p. 439.
comme parlent les Gascons et leurs voisins qui ont accoustumé de faire régir le datif à beaucoup de verbes qui régissent l'accusatif. Ce quHls tiennent du voisinage des Espagnols qui^ entre autres choses, ont cela de particulier en leur Langue, qu'ils donnent des datifs à la pluspart des verbes ausquels les autres Langues vulgaires, et mesme les anciennes, à sçavoir la Grecque et la Latine donnent Taccusatif : Comme quand ils disent Matar a un hombre, tuer à un homme, pour tuer un homme; ainsi les Gascons et leurs voisins disent : sentir à Toignon, à la suye, pour sentir Toignon et la suye/ r>
Cette construction est fréquente dans Monluc ; on la trouve également, quoique plus rare, dans Montaigne, Henri IV, du Bartas, d'Ossat, d'Antras, Joseph Scaliger, etc.
— « Lequel nous trouva, à Monsieur de Salcède et à moi. w (Monluc.')
— (( Car il m'aymoict autant qu'<i capitaine de France. » dd.^)
— c( Monsieur d'Assier... que j'aymois plus qu'à moy-mesmes. » (Id.*)
— « Il luy dict que je les avois sauvés et à tous ceux qui estoinct avecques luy. » (Id.^)
— c(Et comme nous retournions aux tendes, les
* Remarques, t. II, p. 388.
aultres soldatz appeloinct aux nostres pioniers gastadours. » (Id.')
— (c Toutesfois ceux du chasteau dominoinct plus les nostres que les nostres à eux. » (Id.^)
— *t Et quelle part ni pourtion a le roy d'Espaigne à Rome^ ni aux terres du pape^ ni en voz maisons, pour fere que Dieu le veuilhe ayder plus qu'à nous. »
— « J'advertis à Monsieur le premier président. »
(id/)
— «... Me remersiarent bien fort et à toute la companye. » (Id.^)
— « Ils ont pensé que le roy fairoit chanceliers à ceux qui se formaliseroient contre de moy. » (Id.^)
— c( Et s'il est hastif, il le surprendra à luimesmes. )) (Id.'^)
— « J'ay esté conseillé qu'il valloit mieulx mescontenter à luy seul que à toute la ville. » (Id.^)
— « D'où nous voyons non seulement aux enfans qui vont tout naifvement après la nature^, pleurer et rire souvent de mesme chose. » (Montaigne.^)
-- T. Il, p. 167.
^ T. IJ, p. 398.
' T. m, p. 417s T. IV, p. 254.
^ Essais, liv. I, chap. xxxviu (édit. i588). Ce gasconisme est corrigé dans l'édit. de ibgb, où on lit « les enfans ».
— « Je trouve qu'on s'amuse ordinairement à chastier (i!w:v enfans des erreurs innocentes. » (Id.^) Peut-être serait-il possible de voir dans « erreurs innocentes » le complément direct du verbe, et d'expliquer : On s'amuse à chastier, dans les enfants, des erreurs innocentes.
— a II vaut mieux que je l'offense pour une fois que à moy tous les jours. » (Id.^)
— « Je ne scay quelle bonne fortune m'en jetta hors très utilement, comme au Syracusain. y> (Id.')
— « Et m'apperçoy que ce Latin me pippe par la faveur de sa dignité, au delà de ce qui luy appartient, comme aux enfans et au vulgaire. » (Id.*)
— « Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que je te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy. » Ud.')
— « Moy, dit-elle, que je parle à toy, ny que je t'escoute à toy. » (ïd.")
— « Les bestes nous flattent, nous requièrent, et non nous à elles. » (Id.'')
* Essais, liv. I, chap. ix.
- E55flZ5;liv. ï, chap. xiii (édit. i588). La préposition (* à >) est supprimée dans l'édit. de iSgS.
^ Essais, liv. I, chap. XiV (édit. i588). Gasconisme corrigé en 1595.
* Essais, liv. II, chap. xvii.
^ Essais f liv. II, chap. xxxv.
'' Essais, ibid.
' Essais, ibid.
— «La vanjance blesse plus ses enfans qu^elle ne le guérit à luy. » (Id.^)
— <ï II faut . . . eschever aux coups que nous ne sçaurions parer. >^ (Id.^)
— <(. On le pille et à moy par conséquent, jusques à Tespérance. » (Id.^)
— « Les pertes qui me viennent par Pin jure d'autruy . , . me pinsent environ comme à un homme malade. » (Id.*)
— « Nous nous corrigeons aussi sottement souvent qu'aux autres. » (Id.^)
— « .... Qui ne sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous (c'est-à-dire, suivre à vous). »
(id.«)
— « Les occasions qui m'ont guery à moy. » (Id.')
— « Mon vray cœur, La Varanne vient de arriver, qui m'a apporté de vos lettres par où vous me
• Essais, liv. III, chap. v. Le texte de iSgS porte : « La vengeance blesse plus nos enfans qu'elle ne nous guérit. »
' Essais, liv. III, chap. x.
° Essais, liv. III, chap. xii (édit. i588). La préposition « à » est supprimée dans l'édit. de iSgS.
* Essais, liv. IIÏ, chap. xii (édit. i588). Gasconisme corrigé en iSgS.
^ Essais, liv. III, chap. ix (édit. i588). Gasconisme également corrigé en j595.
^ Essais, liv. III, chap. vin.
'' Essais, liv. III, chap. xxxvn (édit. i588). Gasconisme corrigé en 169 5.
mandez que vous m'aimez mille fois plus que moi à vous. » (Henri IV. ')
— « Core ceint tout autour de ses bandes profanes
Encense à Belzebuth. » (Du Bartas.) -
— « Vostre petit nepveu a besoin de accoutremens, qui est fort marry et dolent, longtemps y a ; je vous prie le resjouir et à moy aussi, donnant ordre à toutcecy. » (D'Ossat.^)
- « Le bon consentement des habitants qui me feroient Thonneur de m'aymer et moy aussi à eulx. » (D'Antras.*)
— c( Celuy qui. . . nous trompa à tous deux. . . ne Ta fait que pour vous contenter et à M. d'Ennery . » (J. Scaliger.^)
— « Cela sent son Turc qui mande à ses baschas et capitaines, et puis, estant venus, leur fait trancher la teste. » (Brantôme.^)
— « La seule apréhension que j'ay qu'elle (la charge de Premier Président) ne tombât par nécessité entre les mains d'un homme qui ne m'aime pas plus qu'à
^ Lettres missives, t. IV, p. 983.
- La seconde Sepmaine, me jour (La Loy), p. 344.
^ Lettre du 18 juin i56i, publiée dans la Revue de Gascogne, t. XIII, p. i3o.
5 Lettres françaises publiées par M. Ph. Tamizey de Larroque (Paris, 1881), p. i56.
la Religion catholique et à la justice. » (B. de la Vie.') — (( Vous nous obligerés à tous. » (Georges du
Bourg. ') Desgrouais cite ces vers d^un poète gascon que,
malheureusement, il ne nomme pas'' :
« Ne faut-il pas qu'entre les hommes Le destin les distingue à tous ? »
(( Ce gasconisme, ajoute-t-il, n^était pas inconnu à Molière, car Scapin, contrefaisant le Gascon, parle' ainsi : Comment, tu me traites, à moi, avec cette hauteur*? » Nul doute que, dans ses périgrinations à travers le Midi, Molière n'ait été plus d'une fois choqué par des fautes de ce genre ; il s'en est heu reusement souvenu, le jour où il a mis des Gascons sur la scène.
Les auteurs gascons construisent également, avec la préposition « à » des verbes, aujourd'hui uniquement transitifs, mais qui, dans la langue du xvi*^ siècle, étaient souvent intrànsitifs, comme « fuir, favoriser,
' Lettre de Bernard de La Vie, premier président du Parlement de Navarre ( 1 3 nov . 1 648), au chancelier Séguier . Cf. Revue de Gascogne, t. XII, p. 421.
- Lettre de G. du Bourg, seigneur de Clermont (Gers), gouverneur de l'Isle-en-Jourdain. Cf. Revue de Gascogne, t. XV, p. 83.
^ Gascon, corrigés, pp. 11, 12.
* Dans l'édit. Despois et Mesnard (t. VII, p. 494), on lit : « avec cette hautur ? »
INFLUENCE SUR l.A SYNTAXE. 42 I
étudier, etc. ^ ; ce n'est point là, à proprement parler, un gasconisme.
— « Précipitants par amour et compassion leurs jeunes enfans dans des puiis, ipouvfu/7^ à la loy. » (Montaigne.')
— « Pour vous loger en cette modération ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort. ï (Id.^)
— « Ne crain point de céder ou procéder iniquement pour fuir à une si importune contestation. » (Id.')
— « On peut regretter les meilleurs temps, mais non pas /?//r aux presens. » (Id.*)
— (t Favoriser à son principal estude, c'est s'estudier à soy. » (Id/)
— (( Si le ciel favorise à mes vœux. » (Henri IV. ")
— « ^Q favorise aux grands, les petits ne desdaigne. »
(Du Bartas. ')
— t( Nous avons esté excusables de despouiller
• Essais, liv. I, chap. xiv.
- Essais, liv. I, chap. xx (ne se trouve pas dans le texte de i588).
'" Essais, liv. III, chap. ix.
^ Essais, ibid.
•' Essais, liv. III, chap. m.
" Lettres missives, t. V, p. 234.
" La seconde Sepmaine, me jour (La Magnificence), p. 3Ô9.
ceux que Nature avoit favorisé en cela plus qu'à nous . » (Montaigne.^)
— (c ... Penser gratifier au ciel et à la nature. >>
(id.*)
— « ... Gratifier à quelque dieu souterrain. » (Id.^) Nous mettons encore à part le verbe sentir.
« Sentir à » était regardé comme un gasconisme; Pasquier reprocha cette tournure à Tauteur des Essais, et Sorel la relève également dans Balzac. « On disoit que ce qu'il y avoit à admirer estoit que dans sa mesme Lettre où M. de Balzac leur avoit fait ce reproche, le hazard avoit voulu que lors qu'il entreprenoit de quitter le langage des autres, on trouvoit de quoy luy rendre le change, ayant dit « que ses escrits sentoient beaucoup plus à l'ambre et au musc qu'à l'huyle et à la sueur ~>\ et ayant mis ailleurs « que les paroles des premiers consuls sentoient aux aulx et aux oignons et à la viande mal cuitte » . De vray, c'estoit là des Phrases gasconnes qui s'estoient échappées.* » Sorel et Pasquier ont raison;
* Essais, liv, II, chap. xii.
^ Essais, liv. I, chap. xxx (édit. i588), chap. xxix (édit. i595).
5 Essais, liv. Il, chap. xii (ne se trouve pas dans le texte de I 588).
* Bibliothèque, p. 124. Sorel essaie d'ailleurs de diminuer la gravité de cette faute grammaticale : « Mais c'est peu de chose de mettre un article pour l'autre ; cela pouvoit mesme arriver par une faute d'impression (!) et peut-être l'aura-t-on corrigée aux dernières éditions. »
ces phrases sont gasconnes, mais ce gasconisme est bien différent de celui que nous venons d'étudier. Quand Montaigne dit : « Ces figues sentent au miel», et Balzac: « Ces ouvrages sentent à Thuile », il faut voir dans les mots a miel » et « huile », le complément direct du verbe sentir; ce sont des compléments circonstanciels. Ce gasconisme doit être rapproché de celui-ci : a On sonne à la Messe, On sonne à mort, On sonne à feu » . En français, on dit : « Sonner la Messe, Sonner la retraite. Comme il sonna la charge, il sonne la victoire». De quelque nature, d'ailleurs, que soit ce gasconisme, il est fréquent dans Montaigne, au moins dans l'édition de i588:
— « Je hay à mort de sentir au flateur. ^ »
— « La plus parfaite senteur d'une femme, c'est de ne sentir à rien.^ »
— « Je suis sur le fond du vaisseau qui sent tantost au bas et à la lye. ^ »
— (( Nous disons d'aucuns ouvrages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe.* »
— « Cettuy-ci (Térence) sent bien plus au gentilhomme.^»
• Essais, liv. I, chap. w. (édit. i588), chap, xxxix (édit. 595).
- Essais, liv. I, chap. lv.
^ Essais, liv. II. chap. xxxvii.
* Essais, liv. I, chap. x.
•' Essais, liv. II, chap x,.
— (c II (Guicciardin) en devient lasche, ennuyeux, et sentant un peu au caquet scholastique. ^ »
— c( Democritus, ayant mangé à sa table des figues qui sentaient au miel. S)
— < Elles sentent volontiers à Tasne d^Esope."' »
— « Et ne se void point d'ames ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent à Taigre et au moisi. * »
— « Quiconque met sa décrépitude soubs la presse faict folie, s'il espère en espreindre des humeurs qui ne sentent au disgratié, au resveur et à Tassopi.^ »
— « Et d'une femme jalouse, quelque chaste qu'elle soit et mesnagere, il n'est action qui ne sente à l'aigre et à l'importun. ^ »
— « Et l'action et la peinture doivent sentir au larrecin.' »