III. — Verbes réfléchis
Le gascon, comme l'ancien français, donne la forme réfléchie à une foule de verbes qui sont neutres
' Essais, jv. II, chap. x.
* Essais, liv. II, chap. xii.
' Essais, liv. III, chap. i.
* Essais, liv. II î, chap. ii.
" Essais, liv. III, chap. xii.
* Essais, liv. III, chap. v.
'' Essais, liv. III, chap. ix. Si nous consultons l'édition de iSqS, nous trouvons que ce gasconisme est corrigé partout, sauf dans les deux premiers exemples.
aujourd'hui ; aussi rencontrons- nous chez les auteurs gascons ces anciens verbes pronominaux disparus^ ou à peu près, de la langue du xvi® siècle ; on en trouve même qui paraissent inconnus au vieux français.
S^acomencer est dans Monluc :
— * Et ainsin s'acomensa à appourter quelque peu de bledz et farines à Bourdeaux.^ ï>
S^avorter. — « Le 9 may 1601 ma femme savorta dun enfant qui neust baptême. » {Livre de raison de la famille Dudrot de Capdebosq.')
Se, bâtir. — t Ce pont demeura plus longtemps à se bastir qu'il ne fist a estre ruyné.» (D'Antras.')
Se brûler. — « Et audit Cautères (Cauterets, Hautes-Pyrénées) se brulla un jeune homme ces jours passés. » (Récit de Dom Calmeils, du monastère de Saint-Savin, i6/(4/)
— « il se brulla quelque partie de bas de chausses pour estre un peu difficiles à sécher. » (Id.*)
* T. II, p. 242.
* Publié par M. Ph. Tamizey de Larroque, Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 278.
* Cf. Revue de Gascogne, t. XXXII, p. 40.
» Ibid. Littré cite {Dict,, au mot Brûler, Hist,) ces vers de du Bellay :
Didon se brusie et de son mal enclos Ja la fureur lui saccage les os.
Mais, ici, a se brusler 9 a toute la force d*un verbe
S'enterrer. - f Et au lieu qu^il se doibt enterrer avecques ce grand honneur aquis en grandz peynes et travaulx, il s'enterrera avecques infamie immortelle. B (Monluc.*)
— « que non seulement se sont-il^ enterrés en grand honneur, mais encore. » (Id. . . .')
— « et neanmoingz ils se sont enterrés ou ils vivent en reputtation d'être fils de princes. » (Id.*)
— a et la plus part s'enterrèrent sur les lieux sans aucun fruict de leur victoire. » (Montaigne.^)
Se recommencer, — t La paix a duré cinq ans ; )e ne scay a qui mauldire de ceulx qui sont en cause qu'elle (la guerre) ^'e^/ recommencée. »(Monluc.*)
Montaigne fait un grand usage du verbe réfléchi impersonnel. « A les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils avoient esté bien autres.... » — «Et se pourroit mettre en doubte si. t - « Comme il se faict des autres sciences. » — t Les polices où il se souffre moins de disparité entre les valets et les maistres. ' »
réfléchi, tandis que dans les phrases gasconnes, « se brusler » n'a que le sens de « brusler, prendre feu ». De même dans Furetière : a Les Indiennes se bruslent toutes vives •.
» T. 1, ibid.
* Essais, liv. III, chap. vi.
° Exemples cités par M. Voizard, Op. cit,, p. 109.
Cet emploi impersonnel est généralement regardé comme un italianisme, mais, en ce qui concerne Montaigne, les habitudes gasconnes suffisent à Texpliquer.
b) EMPLOI DBS AUXILIAIRES.
I — Emploi de V auxiliaire t être » pour l'auxiliaire € avoir ».
En gascon, de même que dans tous les parlersde la langue d'oc, de même qu'en italien, le verbe « être » se sert de ses propres temps simples pour former les temps composés : « Sqjr estai » (Je suis été). Les auteurs gascons, fidèles aux habitudes du parler gascon, disent de même : Je suis été, Je fusse été.
— « Et, si le parlement de Bordeaulx et senneschaucées deppendentes d'iceluy fussent esté aussy curieux à les prendre. » (Monluc.*)
— i< En trois mois, tout cella fut esté recuilly. »
(id.')
— t Maintenant je veulx parler de moy mesme, qui ne suis jamais esté cogneu, sinon pour ung homme de peu et de rien. » (Id.')
— « Et mesme, ce fut esté un grand soulagement pour nous, de trouver un bon lict. » (D'Antras.*)
» T. I, ibid.
Voici d^autres exemples où l'emploi de Tauxiliaire être s^écarte davantage de Tusage général ; nous trouvons^ en effets conjugués avec cet auxiliaire, les verbes « Pouvoir, Courir, Sauter, Savoir, Vouloir, Bouger • ; et cet usage est conforme à Tusage gascon.
— (1 Et si la grande porte eust été ouverte, nous /eussions peu entrer dedans. » (Monluc.*)
— tt M. de Briquemaur, gouverneur, avoict envoyé six Suisses. . . lesquelz n'estoinctpeu réentrer dedans »
(Id.*)
— « Et jaçoit. Monseigneur, que je n'aye jusquMcy
fait tant, ne si bien travaillé, que je sois peu parvenir jusqu^au feste de telle félicité. » (Belleforest.')
— € Je suis bien marri que je ne me suis pu trouver sur le port à votre arrivée. » (Henri IV.*)
— t Une panie de ceulx qui gardoient la porte y estiont courus. » (Monluc.*)
— t Je m'y trouvis mon valet de chambre et mon palefrenier qui esioinct sautés après les capitaines. « (Id.*)
— c II luy dict que je les avois sauvés et à tous ceux qu' estoinct avecques luy et ne m'esiois pas sceu sauver moy-mesmes. » (Id.')
« T. II, p. 379.
' Mémoires et histoire de l'origine, invention et autheurs des choses, etc. (Paris, \biG), Epistre,
* Lettres missives, t. V, p. 337.
— • Je me suis voulu descharger avec vous de la distribution de la dicte somme. « (Henri IV.*)
— « Il (Monglat) n'est pas voulu partir sans lettre de moy. » (Id.*)
— « Les mineurs n'étaient jamais bougés de moi. » (Monluc.*)
— I Car vous ne serié^ bougé de la court. » (Id.*)
II. — Emploi de V auxiliaire « avoir • pour V auxiliaire f être ».
— « Monsieur de Sarade en faizoict tousjours reposer une trouppe au bord de la rivière, où ilz s'avoinct faict fère ung peu de feu. » (Monluc.*)
— < J'envoyai de mesmes scavoir nouvelles de ceux qu^estoinct à l'Hostellerie et au palais et trouvarent qu'à la mesme heure tout avoict vuydé. t (Id .•)
III, — Emploi du verbe « aller » comme auxiliaire.
Les Gascons remplacent souvent le passé défini par rinfinitif, précédé du verbe « ana » (aller), qui joue le rôle d'un véritable auxiliaire. Ils diront, par
* Lettres missives, t. VII, p. i5i.
* Lettres missives, t. V, p. 5o8.
^ T. II, p. 287.
« T. II, p. 195.
43o LE GASCON DANS LA LANGUE FRANÇAISE.
exemple, « ba béni 2> (littéralement : il va venir), pour « Il vint p . C'est ainsi qu'on trouve : « Ban se espaurir » (Ils vont s'effrayer, c'est-à-dire. Us s'effrayèrent*), c La raube que ponabe va arder. 9 (La robe qu'elle portait va prendre feu, c'est-à-dire, La robe prit feu.*)
Cet emploi cdu verbe anar à titre d'auxiliaire devant l'infinitif, dit M. P. Meyer, est d'un usage très fréquent dans les ouvrages en langue d'oc. Le même fait existe dans les autres langues romanes, mais non point avec la même fréquence ni avec la même nuance. ' > Nous avons souvent constaté cet usage chez les écrivains gascons du xvi^ siècle.
— € Une heure après ces deux despêches, me va souvenir que... (c'est-à-dire il me souvint que). > (Monluc.*)
— 4 La seconde nuit, nostre patiente, qui n'en dormoit pas une heure, ^e va souvenir que son médecin étoit allé à la messe. » (D'Aubigné.*)
— « Ainsi qu'ils estoinct tous à la messe, va entrer en l'Esglise un homme tout en chemise. ^ (Marguerite d'Angoulême. ')
* Histoire Sainte (publication de la Société des bibliophiles du Béarn, 1876-1877), t. II, p. i58.
• Ihid.y t. I, p. 222.
' Cf. Revue de Gascogne ^ t. IX, p. 46.
* T. II, p. 397.
' Aventures du baron de Fœnestej p. 2 1 3 .
^ Heptaméron, Prologue.
— « Et soudain que le Niveau eut fini son propos, voicy la Sauterelle qui d'une grande vitesse se va eslever. » (B. Palissy.*)
— « Soudain qu'ils m'eurent apperceu, ils me pont eslire juge, pour juger de leur différent. » (Id. ')
Ces exemples suffisent pour montrer que cette tournure n'a rien de commun avec la construction, si fréquente au xvi® siècle, du verbe aller, suivi d'un participe présent.
C). — REMARQUES SUR l'eMPLOI DE CERTAINS MODES.