‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue française: de la fin du XVe siècle à la secondeChapitre 33 sur 37 · II.— Verbes transitifs employés comme intransitifs · texte numérisé non relu

II.— Verbes transitifs employés comme intransitifs

Nous vencHis de voir que les Gascons donnaient souvent un complément direct à des verbes intransitifs en français; souvent aussi, comme par compensation, ils placent la préposition < à 9 devant les compléments directs de verbes transitifs, qu^ils transforment ainsi en verbes intransitifs. Cette construction est régulière dans le parler gascon; en voici deux exemples que nous empruntons à la Grammaire béarnaise de M. Lespy : c Si negun embadibe a negun biandant » (Si quelqu^un attaquait à un voyageur); — « Havem jurât, au nom de Diu vivent, que nous seram fidel senhor et judgeram dreytureramentz au praube com au riche » (Nous avons juré, au nom de Dieu vivant, que nous serons fidèle Seigneur, et jugerons avec droiture au pauvre comme au riche'). Tous ceux qui ont été élevés dans des collèges gascons ont entendu mainte fois ce dialogue : « Qui appelle-ton? » — 4 A toi. »

Vaugelas a signalé ce gasconisme qu^il regarde, nous ne savons pourquoi, comme dû à Tinfluence espagnole. A propos du verbe « croire >, il fait cette remarque : « Croire régit un accusatif et non pas un datif. Il faut dire : Croire une personne, Croire un livre, et non pas Croire à une personne et à un livre,

* Fors de Béarn. Cf. Grammaire béam,, p. 388

* Serment prêté par Henri IV, le 2 av. i58i. Cf. Gram. béarn., p. 439.

comme parlent les Gascons et leurs voisins qui ont accoiistumé de faire régir le datif à beaucoup de verbes qui régissent Vaccusatif. Ce quHls tiennent du voisinage des Espagnols qui, entre autres choses, ont cela de particulier en leur Langue, qu^ils donnent des datifs à la ptuspart des verbes ausquels les autres Langues vulgaires, et mesme les anciennes, à sçavoir la Grecque et la Latine donnent l'accusatif : Comme quand ils disent Matar a un hombre, tuer à un homme, pour tuer un homme ; ainsi les Gascons et leurs voisins disent : sentir à Toignon, à la suye, pour sentir Toignon et la suye.' *

Cette construction est fréquente dans Monluc ; on la trouve également, quoique plus rare, dans Montaigne, Henri IV, du Bartas, d'Ossai, d'Antras, Joseph Scaliger, etc.

— « Lequel nous trouva, à Monsieur de Salcède et à moi. » (Monluc.*)

— <( Car il m'aymoict autant qu'à capitaine de France. » dd.')

— (( Monsieur d*Assier... que j aymois plus qu*j moy-mesmes. » (Id.*)

— « Il luy dict que je les avois sauvés et à tous ceux qui estoinct avecques luy. » (Id.*)

— « Et comme nous retournions aux tendes, les

* Remarques, t. II, p. 388.

aultres soldatz appeloinct aux nostres pioniers gastadours. » (Id.*)

— tt Toutesfois ceux du chasteau dominoinct plus les nostres que les nostres à eux. ^ (Id.*)

— * Et quelle part ni pounion a le roy d^Espaigne à Rome^ ni aux terres du pape^ ni en voz maisons, pour fere que Dieu le veuilhe ayder plus qu'à nous. »

(id.')

— c J'advertis à Monsieur le premier président. »

(id/)

— a ... Me remersiarent bien fort et à toute la companye. ^ (Id.*)

— « Ils ont pensé que le roy fairoit chanceliers à ceux qui se formaliseroient contre de moy. t (Id.^)

— « Et sHl est hastif, il le surprendra à luimesmes. i» (Id.')

-^ < J^ay esté conseillé qu^il valloit mieulx mescontenter à luy seul que à toute Ja ville. » (Id.*)

— « D'qù nous voyons non seulement aux enfans qui vont tout naifvement après la nature^ pleurer et rîre souvent de mesme chose. » (Montaigne.*)

* T. Il, p. 167.

^ T. Il, p. 398.

» T. II, p. 403.

» T. IV, p. 254.

^ Essais, liv. I, chap. xxxviu (édit. i588). Ce gasço.msme est corrigé dans l'édit. de i395, où on lit « les enfans ».

— • Je trouve qu^on s^amuse ordinairement à chastier^i/x enfans des erreurs innocentes. » (Id.*) Peut-être serait-il possible de voir dans « erreurs innocentes » le complément direct du verbe, et d^expliquer : On s^amuse àchastier, dans les enfants, des erreurs innocentes.

— K II vaut mieux que )e TofFense pour une fois que à moy tous les jours. » (Id.*)

— « Je ne scay quelle bonne fortune m'en jetta hors très utilement, comme au Syracusain. » (Id.*)

— « Et m'apperçoy que ce Latin me pippe par la faveur de sa dignité, au delà de ce qui lu y appartient, comme aux enfans et au vulgaire. » (Id.*)

— t Ne pense point, luy dit-elle, mon amy, que les douleurs que je te voy souffrir ne me touchent autant qu'à toy, » Ud.*)

— « Moy, dit-elle, que je parle à toy, ny que je t'escoute à toy. » (Id.*)

— « Les bestes nous flattent, nous requièrent, et non nous à elles. » (Id.^)

' Essais, liv. I, chap. ix.

* Essais, liy.] y chsip, xiii (édit. i5S8). La préposition a à « est supprimée dans Tédit. de iSqS.

' Essais, liv. I, chap. xiv (édit. [ 588). Gasconisme corrigé en 1595.

* Essais, liv. II, chap. xvii. ^ Essais, liv. II, chap. xxxv.

° Essais, ibid.

^ Essais, ibid.

— « La vanjance blesse plus ses enfans qu'elle ne lèguent à luy. »(Id ')

— « Il faut . . eschever aux coups que nous ne sçaurions parer. »(Id.')

— « On le pille et à moy par conséquent, jusques à Tespérance. » (Id.*)

— c Les pertes qui me viennent par Tin jure d'autruy . , . me pinsent environ comme à un homme malade. • (Id/)

— c Nous nous corrigeons aussi sottement souvent qa^aux autres. » (Id.')

— • .... Qui ne sent plus ce qu^on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et pense à se suivre, non pas à vous (c'est-à-dire, suivre à vous). »

(id.«)

— « Les occasions qui m'ont guery à moy. » (Id.^)

— < Mon vray cœur, La Varanne vient de arriver, qui m'a apporté de vos lettres par où vous me

* Essais, liv. III, chap. v. Le texte de iSgS porte : « La vengeance blesse plus nos enfans qu^elle ne nous guérit. »

* Essais, liv, III, chap. x.

' Essais, liv. III, chap. xii (édit. i58S). La préposition c à » est supprimée dans l'édit. de iSgS.

* Essais, liv. III, chap. xii (édit. i588). Gasconisme corrigé en iSgS.

" Essais, liv. III, chap. ix (édit. i588). Gasconisme également corrigé en ï SgS.

* Essais, liv. III, chap. via.

' Essais, liv. III, chap. xxxvn (édit. i588). Gasconisme corrigé en iSqS.

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