DES PERMUTATIONS DE LETTRES
Les gens du peuple^ dans la prononciation de certains mots, substituent une lettre à une autre. Nous
indiquerons dans les paragraphes suivants les permutations les plus fréquentes du langage populaire.
I I". <— De la permutation de la voyelle a en e.
Le peuple change le son a en ^ dans les mots suivants, et il prononce :
pour
Belsamine
Clarinette
Déclatrer
Déclatration
Sarbacane
Valériame
Claïrté
D'erache-pied
jFrrière
Serment
Ëpatgneul
CWrette
Ghatrcutier
Tarière
Platne
Verlope
Pernasso
jB'rrhcs
Terir
balsamine.
clarinette.
déclarer.
déclaration.
sarbacane.
valériane.
clarté.
d arrache-pied.
arrière.
sarment.
épagneul.
charrette.
charcutier.
tarière.
plane.
varlope.
pâmasse.
arrhes.
tarir.
Mais quelle est la cause de ce mode de prononciation d'un usage ordinaire chez les gens du peuple? Cette cause doit être attribuée au système de forma-
tion primitive et populaire de notre langue ; c'est un souvenir du changement que subissait fréquemment Va du primitif latin qui en passant dans le français originaire fléchissait en é et en ai.
Voici des exemples de Tune et de l'autre de ces permutations :
Pater a donné
en vieux français
père.
M«ter
mère.
Frater
frère.
Caput
chef.
Capra
chèvre.
Alacrem
allègre.
Amarus
amer.
Gr«tum
gre.
Balare
bêler.
Carus
cher.
Glavis
clef.
Faba
fève.
Latus
le.
ilrmenia
hermine.
Mare
mer.
Mort/ilis
mortel.
Nasus
nez.
Navis .
nef.
Pratum
pre'.
Peccatum
pèche
Pala
pelle.
Qualis
quel.
Necare
noyer.
Auri faber
orfèvre.
Sal
sel.
Talis
tel.
Sacramentum
serment.
Canile
chenil.
Ala
aîle.
Macrum
maigre.
Septimana
sepmame (semaine).
Acutus
atgu.
A mare
atm^r.
Clarus
clatr.
CûTO
chatr.
Fûcere
faire.
fax
faix.
Salarium
salaire.
Axilla
aisselle.
Par
pair.
Panis
pam.
Manus
mam.
Famés
faim, etc.
La permutation de Ya en e, comme le montrent les exemples que nous venons de donner, a lieu fréquemment dans le langage du peuple de Paris. La tendance manifeste à substituer la voyelle e à la voyelle a est ancienne dans les habitudes de la population parisienne. Un auteur du XVP siècle, Geoffroy Tory, remarquait de son temps cette même tendance chez les dames de Paris.
« Les dames Lyonnoises, dit-il, pronuncent gracieusement souvent a pour e. . . Au contraire, les dames de Paris en lieu de a pronuncent e bien souvent, quand elles disent : mon mery est à la porte de Péris où il se faict peter, » en lieu de dire : « mon mary est à la porte de Parts où il se faict paier. » Telle manière de parler vient d'accoustumence de jeunesse. » (Geoffroy Tory, Champ Fleury, 1529, fol. xxxni, verso.)
La prononciation des dames de Paris, à Tégard du dernier mot de l'exemple cité par Geoffroy Tory, a fini par passer dans l'usage. En effet, nous prononçons aujourd'hui payer (péier) comme les Parisiennes au
temps de François P^ De même nous écrivons pays et nous prononçons péi. Pâlsgrâve (Éclaircissement de la langm française, p. 13) remarque qu'au commencement du XVP siècle on prononçait jpafe.
Parmi les mots cités ci-dessus et dans lesquels la prononciation populaire change le son a en é, il s'en trouve plusieurs qui autrefois s'écrivaient de même que le peuple les prononce aujourd'hui. Ainsi on rencontre dans l'ancien français clairté ou ckrté pour clarté, déclairer ou déclérer pour déclarer, chaircutier ou chaircuUier i^onv charcutier, erres pour arrhes.
C'est belle chose voir la clerté du (vin et escus) soleil, (Rabelais, Prologue du liv. III de Pantagruel.)
Quand le soleil luisant recule sa clairté Loin du tropique chaud et tire au capricorne Où son autre carrière absent de nous il borne, Le ciel trouble et couvert nous cache sa beauté.
(Amadis Jamyn, Œuvres poétiques^ liv. I, édit. de 1577, fol. 3 verso.)
Toutes vertus on admire Qui nous honorent le front, Mais celles des grands roys font Plus qu'autres leur clairté luire.
(/rf. ibid,^ fol. 51.)
Ma maison, ô Socrates, n'est point embellie d'ouvrages, ny de peintures, mais tout le bastiment qui y est n'a esté devisé (divisé) que pour une demeure commode à ceux qui sont dedans, suivant ce qu'il m'a semblé que chasque chose demande naturellement ce qui luy est le plus séant et convenable : comme les chambres estans aux lieux les plus forts et les plus seurs appelioient, à mon advis, les choses plus précieuses,
les garnitures de licts et les vases ; la plus seiche partie du logis appelloit le blé, et la plus froide le vin; la plus claire, Touvroir des serviteurs qui ontbesoing declatrté et les outils.
(Estienne de La Boêtie, La Ménagerie de Xenophon^ édit. Feugère, p.l80etl81.)
Comme uneestoilc diffère de l'autre en clairié.
(Calvin, Instit.^ 1187, cité dans Littré, Dict de la langue française^ v® clarté.)
Il estoit presque jour et le ciel sousriant Blanchissoit de clairié les peuples d'Orient.
(Régnier, Discours au roi,épître i.)
Se jadis je fuz de leur ranc, Je déclaire que n'en suys mais.
(Villon, Grand testament, double ballade^ LX.)
Je vous déclaire Que desja espousé l'avez.
(Clément Marot, Colloque d'Erasme^ édit. Auguis, t. IV, p. 345.)
Et le prophète nous déclère :
Nolite fieri sicut equus et mulus Quibus non est intellectus (1).
(Ancien Théâtre français^ édit. Jannet, t. II, p. 11.)
Dans les diverses ordonnances relatives à l'exercice de la profession de charcutier (de 1513 à 1705), ce mot est écrit : chaircuitier et chaircutier.
Et sachies bien cui l'en octroie Le baisier, qu'il a de la proie Le miex et le plus avenant.
Si a erres du remenant.
{Roman de la Rose, édit. Méon, t. I, p. 138, v. 3415.)
(1) Dans les campagnes de la Hante-Marne, ces deux vers se nomment les versets sans a, et Ton prétend qu'accompagnés de certains signes, ils ont le pouvoir d'empêcher une fermière de battre son beurre.
Voulez-vous que du sort les erres je refuse ? [Ancien Théâtre français^ t. VIII, p. 33.) j
Arrha, arrhae, erres ^ denier à Dieu.
(Morel, Thésaurus vocum omnium latinarum, 1622.)
Erre, erres, arre, arres, pièce d'argent donnée pour arres de marché : haec arrha ; bailler les erres d'un achet accordé : contractae emtionis arrham dare.
(Philibert Monet, Inventaire des deux langues française et latine, 1636.)
Bouhours (Remarques nouvelles sur la langue françoise, 2® édit. 1676, p. 449) dit en parlant des mots airrhes et arrhes : <i L'usage a distingué ces deux mots qui ne signifient au fond que la même chose, c'est-àdire des gages. Airrhes se dit dans le propre, donner des airrhes au coche. Arrhes se dit dans le figuré : les arrhes du salut. »
Aubry de Boisregard dans ses Réflexions sur Vusage présent de la langue françoise, publiées en 1689, p. 64, enseigne aussi que « arrhes ne se dit que dans le figuré ».
Furetière (Dictionnaire universel, 1690) écrit arrhes et dit : « A Paris, on prononce erres. »
Il importe de remarquer que certains mots dans lesquels, sous l'influence de la prononciation populaire, Va du primitif latin en passant en français était devenu e, ont repris postérieurement Va du mot latin dont ils étaient dérivés. Par exemple lacnma a donné en ancien français de formation populaire Urme; harpa, (ifTTfi) y herpe; cithara, (Kt^ipa) guitere ; catarrhus (KATetffooç), caterre.
La dame iist à Deu sun présent e sa oblatiun; sun quer (cœur) menne chaldes (chaudes) termes,
(Le livre des rois, p. 3.)
La plore à lermes espandues •Les granz honors qu'ele a perdues.
{Roman de la Rose, édit. Méon, t. H, p. 98, v. 6184.)
Que te vaut donc le corroder,
Le lermoier et le groucier (murmurer).
(Ibid, t. II, p. 129, V. 6872.)
Por la biauté dont tant i voient, Tendrement plorent et lermoient,
{Nouveau recueil de fabliaux et contes anciens^ t. II, p. 35.)
Las ! bon temps j'avoye,
Dont adés lermoye
A moût chaudes lermes.
{Martial de Paris, dans la Ckrestomathie de Bartsch,p. 441.)
Diex erraument li pardona Que de toz ses péchiez plora, L'ors fu bone, et bons li termes Moult vindrent de bon leu les lermes :
Sa paors et sa repentance Nos doit doner grant espérance.
(Bible Guiot, citée par Roquefort, Glossaire de langue romane, v^ Lermes.)
Et boit d'autant, vueille ou non vueille, Tant que la lerme en vient à Tœil.
{Ancien Théâtre français, t. II, p. 433.)
Prince depuis que chantés d'avanture Donés acord, plein chant et fioriture A l'humble fleur des vierges espanie, Et vous orrés à la gloire future Berpe rendant souveraine armonîe.
(Henri de Croye, cité par Roquefort, Glossaire de la langue romane, v» Herpe.)
G'estoit la chançon et la herpe Dont la saincte femme le berse.
(Eustache Deschamps, Miroir de mariage, p. 121.)
... L'un d'eux dist à Jehan Barre qui lors jouoit de la guyterne {i): viens jouer et guyterner avecques nous.
(Lettres de rémission de tannée 1368, dans Ducange, v» Guitema.)
... Dancer, saulter, jouer de la guiterre, (Les Napolitaines^ comédie, 1584 ; Ancien Théâtre français^ édit. Jannet, t. VU, p. 25.)
Une lyre ne leur seroit pas mieux séante, n'y une guiteme. (La Boëtie, Bègks de mariage de Plutarque, édit. Feugère, p. 275.)
Comme Amphion tira de gros quartiers de pierre. Pour emmurer sa ville au son de sa guiterre, (Ronsard, cité par Quincherat, Traité de vérification française, p. 362.)
Le mal du roi (Charles VIII) fut ung caterre ou apoplexie.
(Philipe de Commynes, liv. VIII, chap. xxvii, édit. de 1843, t. II, p. 594.)
Le maudissez , comme Caïn filz d'Adam, Et rengregez d'ung si rude caterre, Que abismé soit au centre de terre.
(Jean Marot, Exhortation aux princes chrétiens,)
Vous portez cy une fourrure
Et si encore la froidure
N'est point à craindre. — Je me serre
Pour la descente d'un caterre (2)
Qui me chet dessus la poictrine.
(Grevin, Les Esbahis^ comédie, 1560, Ancien théâtre français, édit. Jannet, t. IV, p. 237.)
(1) Dans les anciens textes on rencontre guîterre ou guiterne.
(2) Henri Estienne rapporte que de son temps on prononçait à la cour caterre pour catarrhe» « Les courtisans, dit- il, contrefaiseurs de petites
Mais au XYI* siècle, les savants, écartant la forme populaire et voulant restituer à ces mots Va du primitif latin ont substitué la voyçUo a à la voyelle e, et on a fini par écrire et par prononcer larme, harpe, guitare, catarrhe. Il est arrivé cependant que les tentatives des savants ont été souvent impuissantes contre la tendance populaire à changer a en e. Ainsi, par exemple, au XVP siècle et au XVII* on écrivait asparge et asperge (du latin asparagus). Mais la forme populaire ûwperge a fini par l'emporter et est restée seule en usage dans* notre langue moderne.
bouches, et surtout les femmes de la cour et celles qui croiroient déroger à leur noblesse en prononçant Va, le remplacent par e et disent caiherre et eaiapUsme pour catharre et cataplasme : ils rappellent la demoiselle Savoyenne et son chanter magniliquer qu'elle disait pour chanter Magnificat, pensant éviter la vue de son langage naturel. Gardons-nous de les imiter. »
(Introduction au Traité de h conformité des merveilles anciennes avec les modernes, liv. I, dans Livet, la Grammaire française et les Grammairiens au XVI* siècle, p. 340.)
Au XVII* siècle on écrivait catharre et catherre ; mais on prononçait caterre. Telle est la remarque que font expressément Oudin {Grammaire françoise, édit. de 1648, p. i), Ghifflet (Nouvelle et parfaite (rrammaire française, 1680, p. 194) et Ménage (Observations sur la langue françoise,
1675, p. 286) qui cite les vers suivants de Sarasin ;
L'aurore dans ce temps d'hyver.
Gardant ses fleurs pour d'autres terres, Ne semé plus à son lever Que des rhumes et des catherres, Furetière (Diet, universel, 1690), écrit aussi caterre.
Mais vers la fin du XVII* siècle on écrivait et on prononçait eatarre de préférence à caterre. C'est ce que nous apprend la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), qui enregistre seulement eatarre en faisant remarquer que quelques-uns écrivent et prononcent caterre.
Autrefois on disait sarge au lieu de serge.
« Mais si le lit est couvert de sarge^àe broderie... » (Le menageur de Paris^ t. II, p. 118.)
Yaugelas {Remarques sur la langue françoise, 1647) s'exprime ainsi : « Toute la cour dit sarge et toute la ville de Paris dil serge, lo Mais Thomas Corneille, dans ses notes imprimées en 1687, fait obsei'ver que : « Le père Bouhours a raison de décider qu*à l'égard de sarge tous ceux qui parlent bien disent aujourd'hui serge, et que les gens de la cour s'accordent en cela avec les bourgeois et les marchands. » L'Académie française dit aussi dans ses observations publiées en 1704 sur les Remarques de Yaugelas que : « sarge est un mot hors d'usage et il faut dire et écrire serge. » — Ainsi c'est à l'influence du langage populaire qu'on doit attribuer le changement de l'a en è, qui s'est opéré dans l'orthographe de cemot.
On a dit aussi en vieux français garir, garùon, pour guérir, guérisan.
Tant en retint dunt ses cors puet garir.
{Vie de saint Alexis, XI« siècle.)
Ne set sa garison où querre.
(fioman du Benart, 1. 1, p. 29, v. 767.)
D'une pierre fu le mordens (agrafe), Qui garissoii du mal de dens.
(Romande la Rose, édit. Méon, p. 44, v. 1083.)
La chaussure patricienne ne guarit pas de la goutte des pieds. (Amyot, Œuvres murales de Pluiarque; De la tranquillité de Vâme et repos de l'esprit^ t. XIII, p. 424.)
Et leur disant qu'ils chercbasseut bieu, et que s'ils pouvoient recouvrer d'icelle pierre philosophale , toute petite pièce fust-elle, ils feroient merveilles, romproient les barres des portes ouvertes, gariroient ceux qui n'avoient point de mal...
(Bonaventure des Periers, Cymbahm mundi, dialogue II.)
Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familière en corromproit Tùsage; il fault que ce soit chose qui blece nostre estomach pour le garir : et icy fault la règle commune que les choses se guarissent par leurs contraires; car le mal J guarit le mal,
(Montaigne, Essais, liv. I, chap. xxix.)
Quand il s'en trouveroit quelqu'un de si tendre conscience, à qui nulle guarison ne semblast digne d'un si puissant remède, je ne l'en estimerois pas moins.
(/d„ ibid.t liv. III, chap, i,)
Un auteur du XVI® siècle, Théodore de Beze, en parlant de la prononciation des deux mots qui nous occupent, dit qu'il préfère prononcer gitérir et guérison et non pas guarir et garison comme on le fait généralement de son temps (1).
Mais, au XVII® siècle, la forme populaire a fini par remporter, et depuis cette époque les mots guérir et guérison ont été seuls en usage (2).
Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue fran-
(1) Item contigit ia his yocibus guairir et guairison, qnas pleiique ex-^ trito i proferunt guarir et gviarxMn. Mihi tamen iUa yetustior pronuntiatio magis probatur. (De francieœ ïinguœ rwla pfm^uwUatione, Théodore Beza autore, Genevœ, i5S4» p. 42.)
(t) Dans quelques provinces et notamment dans le Berry, on a eonsenré l'ancienne pronondation et on dit encore ^rtrpour guérir (Glossaire du centre de la France, par le comte Jaubert, v* (farir).
çùise, v" guarir et guérir s'exprime ainsi : « autrefois on disait l'un et l'autre et plus tost guarir que guérir; mais ceux qui parlent' et écrivent bien disent toujours guérir et jamais guarir. » Thomas Corneille ajoute : « M. de la Mothe le Vayer veut que garir soit aussi bon que guérir et qu'il appelle efféminé, et d'enfant de Paris, qui change a en e. On a parlé ainsi autrefois, mais présentement on ne dit plus qu<} guérir et guérism. » {Notes sur les Remarques de Vaugelas, 1687.)
Nous terminerons ce paragraphe par la remarque suivante : les habitudes du langage populaire, au point de vue de la tendance qui porte le peuple à changer dans certains mots la voyelle a en e, ont exercé moins d'influence sur l'orthographe moderne que sur l'ancienne. En effet, dès le XlIP siècle et surtout depuis le XVI® siècle, les mots nouveaux dérivés du latin et que les savants ont introduits dans notre langue , y sont entrés en conservant la voyelle a du primitif latin sans faire fléchir cette voyelle en e comme cela avait lieu antérieurement au XIP siècle, lorsque la langue était le produit d'une formation populaire et spontanée. Par exemple mare avec permutation de la voyelle a en e a donné en français de formation primitive et populaire mer •
Duuc vint errant dreitement à la mer La nef est preste ou il deveit entrer.
{Vie de saint Alexis, X^ siècle.)
Au contraire, les mots marin et m^ritimey empruntés au latin marinus et inaritimus par les savants du
XVI® siècle et calqués entièrement sur le primitif, sont devenus français sans flexion de la voyelle a en e.
(L'alcyon) le porte (son nid) au battement du flot marin. (Montaigne, Essais, liv. II, chap. xu, édit. Leclerc, t. III, p. 85.)
... Loin de l'armée de mer et des places maritimes qu'il avoit en la coste d'Afrique, (/(rf., titt/., liv. II, chap. xxi, t. III, p. 471.)
Sous le rapport de la flexion de Va en e, le langage populaire, par le motif que nous venons d'indiquer, n'a eu surtout depuis le XVI® siècle, qu'une faible influence sur la forme des mots introduits dans notre langue moderne.
S IL -— De la permutation de la voyelle t en e. ]
Les gens du peuple changent la voyelle t en e dans les mots suivants, et ils prononcent :
Dâigence Diligent D^igenter Diminuer DAninution Él^xir Ér^sipèle Gerofle P^grièche Seccatif ^ Kyrielle RAlicule Rigide Crinoline Rach^tique
pour
diligence.
diligent.
dtligenter.
diminuer.
diminution.
élixir.
érysipèle.
girofle.
pigrièche.
siccatif.
kirielle.
ridicule.
rigide.
crinoline.
rachilique.
iE'nutile
pour
mutile.
Critique
. critique.
Critiquer
cntiqùer.
Mume
bitume. .
Arch^tèque
architecte, etc.
Ce mode de prononciation en usage chez les gens du peuple a sa cause dans le système de formation primitive et populaire de notre langue; en effet cette tendance à faire fléchir la voyelle t en e est un souvenir des habitudes traditionnelles de la permutation que subissait la voyelle i du primitif latin qui en français originaire devenait fréquemment e. Ainsi :
Circulus ^
donné
en français
primitif
cercle.
Ltttera
lettre.
Sîccus
sec.
' Ftrmus
ferme.
Tristttia
tristesse.
Vtrga
verge.
Vertus
vertu.
Vtridis
vert.
Ctppus
cep.
Dtluvinm
déluge.
Mmutus
menu.
Mîïiare (1)
mener.
Fmdere
fendre.
Cmerem
cendre.
Mittere
mettre.
Crtsta
creste (crête).
.Trifolium
OTw
trèfle.
(i) La signification toute spéciale du verbe latin nUtuire, menacer, s'est, dans la suite, élargie en celle de ducere ; » minare, dit Papias, ducere de loco ad locum, promovere. » (Scbeler, DieL d'èlymologie françaite, y Mtner,)
Divinus a également donné en ancien français de formation populaire» devin substantif et devin, devine, adjectif.
Seignor, ce dient li devin, Il est escrit en parchemin Que cil a sovent mau matin Qui près de lui a mau voisin
(Homan du Renart, édit. Méon, 1. 1, p. 278, v. 7383.)
Ne voelent pas les deitez
Ne les devines poestez
Q*i ailliez, mostré me l'ont.
{Roman de Troie, dans la Christomathùi de tancien français, par Bartsch, p. 160.)
Une vois devine li dist
Laisast cette oire, autre prensist.
{Roman de Brut, t. II, p. 295, v. 15220.)
Mais de bonne heure, sous Tinfluence des Savants, le même mot divinm, calqué entièrement sur le primitif latin, a produit Tadjectif dimn (1), et la forme populaire devin est seule restée en usage comme substantif et dans le sens de qui devine ou qui prétend deviner.
Le mot bas latin divinator, divinatorem a donné en ancien français de formation populaire les deux formes devinaire ou devinere et devineor ou devineur* La première forme devinaire servait pour le nominatif et la seconde forme devineor pour le régime.
(1) Cil a oui il astoient venut eret justes et avironeiz de divines plaies. (Livre de Job à la suite des qtiatre liwres des Rm, p. 475.)
Mathematicus, devineres (devin, astrologue)»
(Vocabulaire latin- français du XIV* siècle, à la suite des Rmarquei sur les patois, par Escallier» p» 466.)
Ses sages devineors^ . {Roman de Êrut, 1. 1, p. 7, v. 120.)
Ne ne crei devineùrs* (Roman de Rou, v. 12658.)
Et fist tuz les enchanturs e les devinurs por déable remuer. Les Quatre livres des Rois, p. 426.)
Mais, depuis que l'usage de la déclinaison à deux cas a cessé d'exister en français, c'est-à-dire vers le XIV* siècle, la langue moderne n'a conservé de ces deux formes primitives devinere et dmneor, que la forme du cas régime devineur.
Au XVI® siècle, les savants voulant, sans doute, reproduire entièrement la forme latine de divinator, divinatriûo^ avaient introduit divinateur^ divitmtrice comme substantif signifiant devin, celui ou celle qui pratique l'art chimérique de prédire l'avenir, et comme adjectif signifiant, qui a rapport à la divination.
Diogène disoit, lorsqu'il avoit esgard aux médecins et gens de justice qu'il ne tî'ouvôit rien plus sage que rhomme; mais que quand il venoit à penser à ces ditnnateurs, nécromanciens et autres de pareille faction, qu'il ne trouvoit rien plus sot.
(Jaques tahureau, Dialogues, Rouen, 15S3, f^ 117.)
Laisse moy l'astrologie divinatrice et l'art de LuUius comme abus et vanitez.
(Rabelais, Pantagruel^ liv, II, chap. vni.)
Jugeant que c'estoit le soleil qui imprimoit ceste température et ceste disposition en la tçrre, de laquelle sourdoit ceste eihdiKiion divinatrice.
(Amyot, Œuvres morales de Plutarque, Des oracles qui ont cessée Lv.)
Il (Julien l'Apostat), estoit aussi embabouyné de la science divinatrice et donnoit authorité à toute façon de prognostics.
(Montaigne, Essais, liv. I, chap. xix.)
Par cette voie se gaigne le crédit des fables divinatrices. {Ibtd., liv. II, chap. XII, édit. Leclerc, t. III, p. 296.)
Divinare a produit, dès les temps anciens de la langue, deviner.
Malement devina de mei, Ki ne sout deviner de sei; S'il de tôt sout dire veir Bien deust sa mort pourvoir.
(Roman de Rou, v, 11791.)
On trouve dans quelques auteurs ce verbe calqué sur la forme du primitif divinare et écrit diviner.
Il semble que tous ceulx qui diffinissent vertu divinent ou sentent aucunement que vertu est tel habit qui est selon prudence.
(Oresme, Eth. cité par Littré Dict. de la langue française, vo Devitipr,)
Je divine.,. Je ne sçay pas diviner que c'est que en adviendra de ces choses, je ne suis pas divineur.
(Palsgave, Y Eclaircissement de la langue françoise, p. 668.)
Montaigne, qui écrit ordinairement deviner, s'est servi cependant une fois de cette forme savante dit?»»er.
Ce tant célèbre art de deviner des Toscans nasquit ainsin. (Montaigne, Essais, liv. I, chap. xi, édit. Leclerc, t. I, P,7^.)
Ainsi les âmes des hommes, quand elles sont libres et desprinses du corps par le sommeil ou par quelque ravissement. divinent, prognostiquent et voyent choses qu'elles ne sçauroient voir meslées au corps.
{/bid., liv. II, chap. xn, t. III, p. 181.)
C'est à deviner... Si la constance s'y feust trouvée. {Ibid., liv. II, chap. xin, t. III, p. 337.)
Il n'est que de deviner en choses faites... comme on dict d'Epimenides, qu'il devinait à reculons.
{Ibid., liv. II, chap. xxx, t. IV, p. 3.)
Mais vers la jRn du XVI® siècle on ne rencontre plus ce verbe écrit autrement que sous la forme populaire deviner.
L'ancien français avait devinement^ mot de formation populaire signifiant prophétie, chose annoncée par un devin (1).
Mais au XVP siècle, les savants ayant introduit le mot divination dérivé directement de divinationem^ ce mot, employé de préférence à devinement, a fini par remplacer ce dernier terme qui, à la fin du XVII® siècle, avait disparu entièrement de la langue (2),
(1) Pur ço cumandad Saûl que Tum H qneist nne femme ki soust de sorcerie qne par son devinement seust cume la bataille se prendreit.
{Les quatre livres des Rois, p. i09.)
(2) Prenons aultre voye de divination. Rabelais, Pantagruel, liy. lU, chap. xiii)... Aussi les anges, les heroes, les bons démons (selon la doctrine des Platonicques) voyans les humains prochains de mort, comme -de port très seur et salutaire, port de repous et de tranquiUité, hors les troubles et soUicitudes terriennes, les saluent, les consolent, parlent ayeoques eulx, et ja commeifcent leur communicquer art de divination {Ibid. liy. ni, chap. XXI.)
Divisum, supin de dividere^ au moyen de son fréquentatif rf/vtsore, a produit en français primitif de formation populaire deviser.
Ne sai porqoi vos devisasse To les mes ne porqoi musasse.
(Dolphatos à la suite du Roman des sept sages de Rome, publié par Leroux de Lincy, p. 159.)
Mais au XVP siècle la forme savante diviser a remplacé la forme populaire deviser, et ce dernier verbe n'est resté dans la langue qu'avec l'acception de s'entretenir familièrement.
Nous avons dit que firmus avait, dans le français de formation primitive et populaire, produit l'adjectif ferme. Conformément à l'analogie qui a fait fléchir Yi latin de firmus en e français ferme, le verbe latin affirmare a donné en vieux français affermer.
U n'y a point d'autre plus noble, ny plus forte et plus excellente cause et puissance qui peust destruire et abolir la divination, si eUe estoit œuvre de Dieu.
(Amyot, Œuvres morales de Plutarque, Des oracles qui ont cessé, XIV.)
Aussi faut-il penser que la divination parloit lors par plus d'organes et de voix. {Ibid. XV.)
Divinatio/ tiopis» devinement, prédiction des choses à yénir« GuiUelmi Morelli, Thesorus voeum omnium latinarum, 163t.)
Devinement, devination haec auguratio, divinatio, etc. (Monet, Inventaire des deux langues française et latine, 1636.)
Indoninatione, divination ou devinement (Nathanaël Duei, Dietionnaire itaHen-françait, 1660.)
Devinement ne se trouve pas dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française publié en 1694 ; divination y figure seul.
Li antif judeu aferment que morz fud li einznez fiz Fénenne, quant nez fud Samuel ki fud fiz à la bonurée Anne. {Les quatre livres des Rois, p. 6.)
Et pourtant on peult bien affermer que qui aime ce throne, comme maintenant fait avez, il aime la foy.
(Jean de Gerson, Sermon prononcé le jour de V Epiphanie 1390; à la suite des Origines littéraires de la France, par Louis Moland, p. 404.)
On a dit affermer pour affirmer pendant tout le cours de rancienne langue, et même au XVI' siècle.
Ce qui aida grandement à faire croire le dire de la mère, laquelle afferma qu'elle avoit conceu les deux enfants (Romulus et Remus), du dieu Mars.
(Amyot, Hommes illustres, Romulus, 6.)
Clitemachus affermait n'avoir jamais sceu, par les escripts de Cameades, entendre de quelle opinion il estoit.
(Montaigne, Essais, liv. II, chap. xn, édit. Leclerc, t. III, p. 139.)
Et peu de gens faillent, notamment aux choses malaysées à persuader, di affermer qu'ils Font vue...
(/Wrf.. liv. III, chap. XI, t. V, p. 50.)
Les propos plus communs qu'il vous plaist m'affermer. C'est que vous n'aimez rien ny ne pouvez aimer. (Desportes, Diane^ liv. II, 18 ; édit. Michiels, p. 79.)
Ce n'est qu'au XVII® siècle qn'afj^rmer a supplanté affermer^ sans doute pour établir une distinction entre affermer, donner à ferme et affirmer, a8surer(l) .
(i) Littré, Dictionnaire de la langv^ française, V* Affirmer,
Minor, minorem a donné en français primitif, menre ou mendre (moindre), pour le nominatif et menor ou meneur pour le régime.
Hennequin qui estoit et est deseagez, orphenes, pupille» et menre d'ans (annis minor).
{Lettres de rémissions de 1377; Ducange, v* Aagiatus,)
Li hoirs moindres d'aaige ne respond pas de heritege jusques il soit aaigies.
{Ancienne coutume de Bourgogne ^ art. 5.)
David demonstreit ke li trebuchemenz des plus granz soit voisdie (trahison, tromperie) des menors,
{Livre de Job h la suite des quatre livres des Rois p. 506.)
Si tôt comme ele ot entendu La reson du frère meneur.
(Rutebeuf, 1. 1, p. 262.)
... A esté trouvé que il seroit grand profit auzdis meneurs, se nous leur voulons donner aage, par quoyque il fussent hors de tutirie.
{Charte de f année 1322, cité par Ducange, v® Aagiatus,)
Au XV* siècle, sous l'influence des savants. Te delà première syllabe de meneur a été changé en i afin de rappeler Yi du primitif mtnorem, et on a commencé à écrire et à prononcer mineur. Au XVP siècle la forme populaire meneur pour mtneur était tout à fait abandonnée et on ne rencontre plus dans les auteurs de cette époque le mot autrement écrit que mtneur.
On a dit autrefois Utanies pour litanies (1).
(1) Du latin, Uianiœ,
La première létanie en trois manières est appelée, en premier, fe'tome gregnour
{Ancien codex manuscrit de saint Victor de Paris^ cité par Ducange, v» Litaniœ.)
Chantz tous divins et sainctes ktanies,
(Charles Fontaine, ks Ruisseaux^ poésies. Lyon, 1585, page 240.)
Cette forme a été en usage jusqu'au XVII' siècle.
Dans l'ancien français, les mots descipleeX descipline, de formation populaire, disciple et discipline, de formation savante , dérivés de discipulus et de disciplina , étaient également employés.
Pylates commanda et dist, • En quel liu que on le meist, Par nuit et par jour le gueitassent, Que si decipk ne Temblassent.
{Roman du Saint-Graal, publié par Francisque Michel, v. 583.) •
Parmi cez choses entendet cil ki alcune foiz sent droitement par com grant humiliteit li disciples doit parleir à sonmaistre, se il li maistres des païens proieuet si humlement ses disciples de ce ke il par auctoriteit lur precheiuet.
{livre de Job^ à la suite du livre des Rois, p. 476.)
Encor viendra tout à tens Teure
Que li maufé (diables) noir comme meure
Les tendront en lor desciplinesl
(Œuvres de Rutebeuf, édit. Jubinal, 1. 1, p. 109.)
Aussi te di que le cop besse Por recevoir la descepline De componcion entérine.
{/Wd. t. Il, p. 212.)
E la tue discipline castiat mei e la tue discipline mei enseignerat. (Liber pscUmorum^ p. 20, XII« siècle.)
Toutefois dès le XrV* siècle les formes savantes disciple et discipline avaient prévalu et l'orthographe de ces mots n'a plus varié.
On rencontre dans Tancien français les deux formes diligent et déligent.
Car par ce en seront-ils plus diligens, (Le Ménagier de Paris, L II, p. 62 et 63.)
Soient les maistres deligens de veoir les tiltres et enquérir de leurs possessions. (Ordonnance de Charles YI» sur les eaux et forêts, du l«'mars 1388 dans la Collection des ordonnances des rois de France, t. VII, p. 776, § 29.)
Si la forme populaire déligent a cessé de figurer dans
l'écriture dès le XV' siècle pour faire .place à la forme savante diligent, cependant l'usage de prononcer déligent a persisté longtemps ; il existait encore au XYIP siècle, comme nous l'apprend M"' Buffet dans les termes suivants : « Bien des gens de province disent : il est déligent et déligenter les affaires ; il faut dire : diligent et diligenter les affaires, en faisant sonner l'i. > (Nouvelles observations sur la langue française» 1668, p. 33 et 135.)
M"^ Buffet remarque aussi que de son temps certaines personnes parlant bien conservaient encore la vicieuse habitude de prononcer rédicule et rédiculement au lieu de ridicule et ridicfdement. (Ibid., p. 49.)
L'Académie française, dans la dernière édition de son Dictionnaire publiée en 1835 a adopté le mot^^-
sipèk en faisant observer qu'on disait autrefois érysùpèk, ce qui était conforme h l'étymologie (i pu(7iVfX«ç,) C'est à l'influence de la prononciation vulgaire de ce mot qu'il faut attribuer le motif qui a pu déterminer l'Académie à adopter une orthographe qu'elle reconnaît vicieuse. Tous les dictionnaires modernes, littéraires ou scientifiques, protestent contre ce choix singulier.
Le Dictionnaire de l'Académie autorise l'emploi de la forme populaire gêrofle ; en effet, au mot girofle le Dictionnaire s'exprime ainsi : « plusieurs écrivent et disent gérofle. »
Carina a donné en bas latin cavEna et en français primitif carEne. Au XVP siècle, les savants, pour conformer le mot à l'orthographe latine de carina, avaient changé eniVe de carène et écrivaient cartne. C'est sous cette forme que ce mot se trouve dans Robert Estienne (1) et dans Calpin (2). Nicot (3) et Cotgrave(4) donnent carine ou carène , Guillaume Morel (5) carine, Natanaël Duez (6) carène. Depuis le milieu du XVIP siècle, cette dernière forme, c'est-à-dire la forme populaire, est la seule que l'on rencontre et l'orthographe de ce mot n*a plus varié.
(1) Dictionnaire françois-latin, 1839.
(2) Ambrosii Calpini dictùmnarium, y* Carina, Lugduni, 1878.
(3) Threêûr de la langue française ancienne et moderne, iOOd.
(4) Dictionnaire français -anglois, 1611.
(8) ThMOurus vocum omnium latinarum, 1622.
(6) Dictionnaire françois-italien, 2* partie, 1659.
Ainsi, comme on peut le remarquer parles exemples que nous venons de donner des mots affirmer y mineur ^ lUanies, disciple^ discipline, diligent, l'influence de la prononciation populaire qui au commencement de notre langue avait fait fléchir l't des primitifs latins en e français ne s'est manifestée sur la forme de ces mots que lors de leur première formation. Ces mots, refaits par les savants, n'ont plus varié dans leur orthographe.
S ni. — - De la permutation de la voyelle $ en t.
Quelquefois, le peuple change dans la prononciation de certains mots e en î ; il dit, par exemple :
Rtmouleur pour rémouleur ;
Rimoulade — rémoulade;
Mîlisse (eau de) -* m^îsse;
Ltcher — lécher;
Ltcheur — kcheur;
Ltchefrite — Wchefrite, etc.
Ici encore c*est au souvenir des anciennes habitudes de notre langue primitive qu'il faut attribuer cette tendance populaire à substituer, dans le cas que nous indiquons, une voyelle à une autre. En effet Ye de certains primitifs latins est devenu i en passant dans l'ancien français de formation populaire. Ainsi :
Géra a donné en vieux français être ;
jFbur — ivoire;
JFbrius — tvre ;
Decem — dix;
Scx — six;
Mercedem — merci;
Tapetum — tapis;
iFccksia — église ;
r(emonem — ttmon;
Nenetia — Venise ;
Alesia — Ah'se, etc.
Lécheur (1) avait deux formes en ancien français, Tune pour le nominatif lechierres, l'autre pour le régime lecheor. Ce mot avait aussi plusieurs sens et si^ gnifiait gourmand, parasite, libertin, galant, amant.
Li kchierres fresmist et tranble, De lecherie esprent et art.
{Roman du Renart, 1. 1, p. 41, v. 1054.)
Tant ert delicieus kchierres Tant ot les volatiles chieres.
{Ramm de la Rose, édit. Méon, t. III, p. 262, v. 20365.)
Mais moult nos menti li kcières.
{Parianopeus de Bbis, t. I, p. 86, v. 2495.)
Li kchierres s'en vout fuir Mes n'out par où...
(Chastoiement d'un père à son fils, VIII, 30.)
Poor ont, s'en la chambre entrast, Que son lecheor n'i trovast.
(/Wd., VIII, 43.)
Où tuit s'esteient assemblé Li lecheor de la cité.
(/6ta.,VI,5.)
(1) Dériyë du bas latin leeator, leeatorem, • Lecator, leccator, catillo, scurra, Gallis (olim) lichard,,, Gloss. Isidorî : Uecator, gulosus (Alibi leno, leeator, mediator). Ungatio : scurra, leeator, vaniloquns. Brito, in synon :
Est epulo, scurra, leccator vel parasitas. »
(Dneange, v" Leeator.)
Quant près furent de la maison,
Si oïrent une chançon
Que un des kcheors chantout.
(/iia., VI, 19.)
Fil h putain, licheor pautonier, Onkes mon peire, Dans Hamaus le guerrier, Ne servit onkes de si povre mestier.
(Roman de Gérard de Vienne, h la suite de celui de Fiera- Dras en provençal, p. 166, publié par Immanuel Bekker,sous le titre : Der roman von Fierabras, provenzalisch. Berlin, 1829.)
Et le pro'udom mist main à un coutel ou à aucune armeure et ocist ambedeux, ce est sa femme et son lechour.
{Assises de Jérusalem^ édit. Beugnot, t. II, p. 218.)
Mais vers le XIV* siècle^ la déclinaison à deux cas qui existait dans l'ancien français^ étant tombée en désuétude, il n'était resté de ces deux formes léchierres et lécheor, licheor ou lécheur que cette dernière, celle du cas régime :
' Qui fiert de puing ou de paume aucun qui est de commune, se n'est glouton ou lecheeur^ etc.
(Aveu de Tannée 1302, cité par Ducange, v» Lecator.)
Cependant peu à peu le mot lécheur a cessé d'être écrit. On ne le voit figurer dans Ips dictionnaires du XVI' siècle non plus que dans les diverses éditions du Dictionnaire de l'Académie française. Quoi qu'il en soit, ce mot rayé de la langue écrite s'est conservé dans le langage populaire, où Ton retrouve tant d'expressions qui appartiennent à l'ancien fonds de notre langue, au français de première formation. Ainsi, le mot licheur, de forme et d'origine plébéienne, garde
dans le langage du peuple son sens primitif de gulosus et sert à désigner celui qui aime à manger et à boire.
Dès les temps anciens de la langue, on rencontre la forme lécher (1).
A cal lieu que chiens kchierent le sang Naboth, il lecherunl le tuen.
{Les quatre livres des Rots, p. 332.)
Mes à tel morsel istel kche,
Chaz (chat) set bien quel barbes il lèche,
(Roman du Renart, édit. Méon, 1. 1, p. 320, v. 8577.)
Au XVP siècle on trouve les deux formes kcher et licher, mais plus souvent cette dernière.
Lambo, lambere, lécher \ lingo, lingere, lécher; delingo, delingere, lécher, mettre la langue sur aulcune chose (Epitoma vocdbulorum a Gutlelmo monachode Vilkh dei, 1529.)
De cent membres et visages qu'a chasque chose, j'en prends un> tantost à leicher seulemeut, tantost à efflorer et quelquefois à pincer jusqu'à l'os.
(Montaigne, Essais^ liv. I, chap. l.)
Lkhety lingere, delingere, lambere. Licher tout entour, circumlambere.
(Robert Estienne, Die. fr. -latin, 1539.)
£t tous les poissons lubriques, comme anguilles, congres, lamproies', ainsi nommés vulgairement parce qu'ils lichent les pierres.
(Traité de VEniretennement de santé, traduit en 1553 par Prosper Calonius, cité dans le Glossaire du centre de la France, par le comte Jaubert.)
(1) De Tancicn haut allemand 7^e<;A4n, en allemand moderne leeken.
Alors le flot qui voit
Que le bord luy fait place, en glissant la reçoit Au giron de la terre, appaise son courage Et, la lichani, se joue à Tentour du rivage.
(Ronsard.)
Cette coupe tant riche Couronné en ce ruisseau Que le saint troupeau liche, Puis d'une main non chiche Vient epandre cette eau.
(Charles Fontaine, Les ruisseaux^ ode XI, édit. de Lyon, 1555, p. 147.)
Delingo, lécher. — Lambo, lapper comme font les chiens en beuvant, licher. — Lingo, licher, succer.
{Ambroiti Calpmi diciûmarium, Lugdunt, 1578.)
Et si je t'assèure bien que j'aymerois encores mieux ne manger que des choux et licher deux grains de sel avecques Diogène.
{Les Dialogues de Jaques Tahureau , édit. de 1583, fo 152 verso.)
Au commencement du XVII® siècle on écrivait indistinctement licher et lécher.
Nicot enregistre lécher, leicher et licher. Il paraît accorder la préférence à celte dernière forme, car dans tous les exemples qu'il donne il se sert de licher. (TAr*sar de la langue française tant ancienne que moderne, 1606.)
Guillaume Morel emploie les deux formes lécher et licher :
Delingo leicher. — Lambo, lapper comme font les chiens en beuvant ou licher, — Se lambentes, se leichants, — Ursae
pariunt informem carnem, quam lambendo paulatim figurant. Leur façon est comme un morceau de chair sans forme ne figure, laquelle par après petit à petit en la kchant de leur langue ils forment et façonnent. — Lingo, licher, succer. — Linctus, Itchemenf ou succement. Multi tussim veterem linctu salis discussere, leichani ou succant du sel.
(Guilklmi MoreUi Thesorus vocum omnium latinarum , 1622.)
Cotgrave (ZWcr. françois-anglois, 1636) indique fecher et licker.
Mais vers le milieu du XVIP siècle, Ikher avait cessé d'être en usage dans récriture, et on ne se servait plus que de lécher écrit lescher. C'est sous cette forme que ce verbe figure dans le Dictionnaire de Furetière' imprimé en 1690, et dans la première édition du Dictionnaire de TÂcadémie française publiée en 1694.
On lit lécher dans la seconde édition du même Dictionnaire publiée en 17J8. Depuis cette époque, l'orthographe de lécher n'a plus varié.
Comme on le voit, la lutte a été longue entre les deux formes du verbe dont nous venons de tracer l'historique. En effet, la forme savante lécher, que l'on rencontre d'abord seule dans les plus anciens textes de la langue, a été supplantée plus tard par la forme populaire licher devenue prépondérante au XVI* siècle. Mais au XVIP siècle, la forme savante lécher a repris l'avantage et est restée désormais seule en possession de l'orthographe. Bannie de l'écriture, la forme populaire licher a continué et continue d'être d'un usage ordinaire et habituel dans la prononciation du peuple.
S IV. -* De la permutation de la consonne 2 en n.
Dans la prononciation de certains mots, les gens du peuple substituent quelquefois une consonne à une autre. Ainsi ils changent î en net disent par exemple :
lentille (1) au lieu de Zenlille. Linas — Li/as.
Caneçbn ^2) — Cafeçoû»
Cette permutation de la consonne l en n est un souvenir des habitudes anciennes et populaires de notre langue d'après lesquelles la liquide / latine devenait n en français.
Libella, diminutif de libra, balance, a donné en français d'origine livel, liveau, forme savante, et nivel, niveau y forme populaire.
Qui ne commence son euvre sur affection vertueuse, et ne la conduit au liveau et sous la mesure de raison, semble à celui qui édifie sur faux fondement.
(Alain Chartier, édit. 1617, p. 298.)
Niveau,
(Robert Estienne, /)2c^/onnaiVe françots-latin, 1539.)
(1) Au XVII* siècle, la prononciation populaire nentille était en lutte ayec la prononciation grammaticale lentille. Ménage (Observations sur la langue française, 1. 1, p. 472), préférait nentille à lentUle : t n faut dire de la poirée et des nentilles avecque les Parisiens et non pas des bettes ny des lentilles avec les Angevins. •
M"« Buflfet (Nouvelles observations sur la langue française, i668,p. i30) s'exprime ainsi : t Plusieurs prononcent nentille, il faut dire lentiUe, » Ce mot dérive de linticula, diminutif de lens, lentis, lentille.
(2) M"« Buffet (p. i 34) signale comme existant de son temps le vicieux usage de prononcer caneçon pour caleçon.
Liveau,
(Nicot, Threwr de la langue française ancienne et moderne^ 1606.)
Liveau ou niveau.
(Gotgrave, Dictionnaire angloiê- français^ 1611.)
Liveau^ nipeau, livello.
(Nathanael Duez, /)/c. italien- français, i^ partie, 1659.)
Colucula, bas latin, diminutif de coîus^ a formé cohigne, connoille, quenouille.
Et lors quant ladite Jehane oy ces paroles, prist sa coloigne et en feri le suppliant trois coups sur la teste. {Lettres de remission de 1358, citées par Ducange,v<> Conucula.)
Et estoit le descort pour ce que Richart Goubin avoit donné à Thomas Picot d*une connoille à femme sur la teste. {Lettres de remission de 1412, citées ibid:)
Posterula a donné en ancien français posterle, pos^ terne, poterne.
Par la posterle s'en ist isnellement.
(Roman de Girard de Vienne, cité dans Ducange, v* Posterula.)
Tant li mainne une fosse voie, K'il vinsent à une posteme Ki estoit j ouste une cisteme.
{Rmmn de la Violette, v. 2602.)
E porra les murs de la ville parchier ou faire parchier et faire une posteme, pur isser (sortir) de son manoir. (Rymer, annéel281,t. II, p.l71.)
MargUa (l)ou maria (bas latin) avait d'abord donné
(1) Démé de marga, mot ialin que Pline cite comme étant d'origine gauloise : t Alia est ratio, quam Bristannia et Gallia inyenere alradi eam
en ancien français marie, merle; puis sous l'influence de la prononciation populaire / est devenu n, et le mot marte s'est changé en marne (1).
S V, -^ De la permutation de la consonne n en l.
De mèmp que, dans la prononciation de certains mots, le peuple change / en n, de même aussi il change n en /; par exemple, il prononce :
Cafoi^ier
au
lieu de
canonnier;
Esqui/ancie
esquinancie;
Zunjéro (2)
numéro;
Ve/in
venin;
Vefijîieux
venimeux;
Envpfimer
envenimer, etc.
Ce mode de prononciation populaire se rattache au système de formation primitive de notre langue. En effet, dans le passage du latin au français originaire, la nasalo n des primitifs latins s'est changée en la linguale h Par exemple :
Venenum a donné en vieux français vefin;
Bononia — Bofogne;
Castellum-iVantonis — Château-Zandon ;
Panerma — Paferme;
Ruscinioncm — Roussilfon, etc.
ipsam : qnod genus yocant marsam, • {Plifûi secundi nat. hist, lib. XVII, 4, 6.
(1) Marie pour marne se dit encore dans les patois de la Picardie et de la Flandre.
(2) Dans les patois de la Picardie et de la Flandre, on dit Hmiro pour numéro.
Quels grâces puis-je rendre de la salveteit de mon airme (âme) à celui ki lo velin de détraction me mat devant? (Sermons de saint Bernard à la suite du livre dçs Rois publié par Leroux de Lincy, p. 557.)
Il fut mentieres (menteur) quant il dist kil semblanz seroit al Haltisme, et peires (père) fu de la menzonge, quand il Yenvelimeie semence de sa falseteit gittat (jeta) assi (aussi) en Tomme, quand il dist qu'il seroit si cum Deu.
{Ibid., p. 523.)
Le Venin et Tinfection de civile discorde fut ordonné de Dieu pour reprimer Torgueil des haultesses mondaines.
(Alain Chartier, p. 323.)
La forme populaire vefin, ve/imeux, envefimer a été remplacée de bonne heure dans notre langue par la forme savante venin, venimeux , envenimer , et dès le XIIP siècle on ne rencontre guère ces mots écrits autrement que de cette dernière façon.
Serpent sont de maintes generaciôns; tant come il sont devisé de manières, ont il diverses natures; mais generaument tuit serpent sont de froide nature, ne ne fièrent se il ne s'eschaufent; et por ce nuit li venins d'eulx plus de jor que de nuit; car doutens de nuit se refroident en eulx toutcoiement por la froidor de la rousée, et tout y ver se gisent en lor niz, et en esté s'en issent; et tuit venin son froit.
(Brunetto Latini, li Livre dou trésor^ p* 190.)
Aspides (aspic) est une manière de venimeux serpent qui ocist home de ses denz.
(Ibid., p. 191.)
La boucle d'une pierre fu Qui ot grant force et grant vertu :
Car cis qui sor soi la portoit, Nés uns (aucun) venins ne redotoit.
Nus nel' pooit envenimer, Moult faisoit la pierre à aimer.
(Roman de la Rose, édit. Méon, t. L, p. 44, v. 1075.)
Celui qui est en colère et qui le dit est préférable au tradiior qui cache son venin sous de belles et douces apparences.
(Madame de Sévigné, lettre à M™» de Grignan, du 12 janvier 1676, édit. Monmerqué, 1866, t. IV, p. 335.)
Il importe de remarquer que si la forme gavante a prévalu dans récriture, la forme populaire a continué de rester longtemps dans la prononciation (1). Au XVIP siècle Tusage vicieux de prononcer velin pour venin existait encore. C'est ce que nous apprend M"" Marguerite Buffet, qui s'exprime en ces termes : « Plusieurs disent c'est du velin, cela est velimeux ; il faut prononcer du venin et aussi venimeux. » {Nouvelles, observations sur la langue françoise, publiées en 1668, p. 137.)
Parlons du mot orphelin, qui rentre essentiellement dans le sujet de cette étude.
Ce mot dans l'ancien français se présente sous les formes orphe, orpkene, orphenin, orphelin.
Orphe et orphene dérivent directement du latin or-^ phanvs.
Amis, dist le roïne, on vous respondera :
Fedris premièrement me fille point n'ara.
Car Savaris, sez frère, le sien père enerba, Le fort rois Loays, dont orphe demeura.
{Hugues Capet, chanson de geste, publiée par le marquis Lagrange, p. 90, v. 1923.)
Li doiens et li capitles devant dit n'obligent mie à taille
(1) £n Normandie et en Champagne on dit veUn pour venin.
païer clercs, ne veves, ne croisiés, ne orfenes ki mainent sour le terre S. Pierre.
(Charte de Tannée 1267, citée par Ducange, v<> Orphanus.)
Orphenin et orphelin proviennent d'un mot latin factice orphaninm dérivé A'orphanus : orphenin est la forme savante, orphelin la forme populaire.
A la vedue (veuve) e as orphanins.
(Lois de Guillaume le Conquérant, IX.)
L'autre de foUir ne refine L'autre est de foilles orpkenine (L'autre ne cesse de se garnir de feuilles L'autre de feuilles est orpheline).
(Roman de la Rose, édit« Méon, t. II, p« 90^ v. 5976.)
El (si) jugement de nostre déboneireté est empêtrez contre orphelins^ encontre veves... Et se li or félin, ou veves requièrent nostre jugement...
(Le conseil de Pierre de Fontaines, édit. Marnier, p. 360 et 361.)
Si que li règnes orfelins
En fu plus riches par mulz ans.
(Chronique des ducs de Normandie, v. 32649.)
De toutes parts les chasteaux sont habitez de veufves esplourées ou désolées femmes de prisonniers et sont les seigneuries en mains d'enfans et à^orphenins,
(Alain Chartier, édit. de 1617, in-4% p. 323.)
Orphanus, a, um, qui est privé de père ou de mère, orphelin.
(Epithoma vocabtdorum a Guilelmo monacho a Villa Dei, 1529.)
Orfelin, orphanus.
(Robert Estienne, Dict. fr -latin, 1539; Jehan Thierry, Dict. ht, 1564.)
Gaius Marlius... estant demouré orphelin de son père, fut nourry soubs sa mère veufve, et feit voir par expérience, que Torphelinage apporte bien d'autres incommoditez à un enfant, mais qu'il ne Tempesche point d'estre homme de bien et de vertu excellente par dessus le commun.
(Amyot, Hommes illustres, Corwlamis, 1.)
Orphelin ou oi^ihenin.
(Nicot, Trésor de la langue française ancienne et moderne, 1606.)
Orfenin, orfelin ou orphelin.
(Cotgrave, Dictionnaire français-anglais , 1611.)
Dans les premières années du XVII* siècle on se servait encore des deux formes orphelin et orphenin, mais plus rarement de cette dernière. Enfin, vers le milieu de ce siècle, la forme savante orphenin avait entièrement disparu de rorthographe, et depuis cette époque la forme populaire orphelin est seule restée en usage tant dans l'écriture que dans la prononciation.
Ce mot orphelin nous offre un exemple remarquable de l'influence de la prononciation populaire sur l'orthographe. En effet, la tendance qui porte le peuple à changer dans certains mots la nasale n en la liquide / s'est manifestée fort anciennement sur le vocable qui nous occupe. Ce mot, introduit sous la forme savante orphenin et bientôt oblitéré par la prononciation populaire, a fini par changer dans l'écriture sa consonne n en / et par produire le mot orphelin que nous avons conservé, dans notre orthographe, sous sa forme populaire.