‹ De l'influence du langage populaire sur la forme de certains mots de la langue françaiseChapitre 4 sur 8 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DES ADDITIONS DE LETTRES, J I®'. — De l'addition au commencement du mot ou prosthôse

Les gens du peuple ont pour habitude d'ajouter un e à la prononciation des mots qui commencent par les consonnes se, sp, st. Ainsi ils disent esquelette, espatule, estatîie, estation, fièvre escarlatinCf etc., pour squelette, spatule, statue, fièvre scarlatine. Cette prosthèse de Ve, qui a pour effet d'adoucir l'articulation de la consonne composée, en la dédoublant, augmente le mot d'une syllabe. Xinsisqtielette a trois syllabes et esquektte en a quatre. Cette syllabe initiale es, formée par addition d'un e euphonique placé devant la consonne s, ne doit pas être confondue avec le préfixe es dont nous avons parlé précédemment (1). En effet, le préfixe es dérive du latin ex, tandis que la syllabe initiale es, dont nous nous occupons ici, provient de la prosthèse de Ye qui s'est joint à la consonne initiale s.

La prosthèse de 1'^ remonte au temps de la formation primitive et populaire de la langue française ; c'est une règle générale à laquelle sont assujettis tous les anciens mots français dérivés de primitifs latins ou de toute autre langue étrangère qui commencent par la double consonne se, sp, st. Voici des exemples :

(1) Voy. p. 52.

Scabellum a donné en ancien

Scientcm —

iScala —

âScalarium —

iVorpionem —

iScribere —

5crinum —

5cutum —

«Sparsus —

5palha —

5palhula —

iSpatium —

iSpecies —

5pella —

Spetwce -^

iSpica —

5pina —

iSpiritus —

iSpissus -^

5ponsare —

iSponsus —

SponsdL —

5mbilis ^

français escabeau; escient; eschelle ; «calier; «scorpion (1); escrire; escrin; escu; espars ; espée; e^paule; espace; .

espèce; espeautre; espérer; espi; espine; esprit ; etpais; espouser; espoux ; espouse; estable (8);

(1) Escorpion, serpent et guivre

L'ont assailli

(Rutebeuf, t. I, p. 83.) .

E$eorpion9 est apelet parce que il laidit les mains de rome qui le prent.

(Brunetto Latini, li Livres dou trésor, p. 183.)

La cendre de vigne purge et guérit fistules en bref temps, et adoolcist la douleur des nerfz et remect à point ceulx qui sont eontraiti et avec Thuile gaerist morsure de cbiens et d'McoryioiM.

(Pierre des Grescens, 1$ Bon Mfsnaiger, liv. IV, ch. i, 1540, fol. 37, verso.)

(2) E ore ai fait temple e à tun uès ù tu purras, si tes plaisirs est, habiter en sied estahU parmanablement.

(Les Quatre livres des Rois, p. 259.)

S'/abilitatem —

S'tàbulum —

5^agnum —

5^annum —

iStotum —

5/ella —

Stemuere —

S'/omachus —

5Mctus —

iSmba (bas latin) —

5^uppa —

5/uppare (bas latin) —

C5tableté (1); astable (étable) ; estang; estain; estât; estoile :

esiemaer; estomac ; estroit; estuve ; estoupe ; estouper (2) ;

Quelques-uns de ces mots ont perdu Ve initial qu'ils avaient au temps de la formation primitive. Ainsi es^

Li François furent plus estable, (Chronique rimée de Philippe Mowkes, v, 7105.)

Fortane, tr<^ par es muable.

Tu ne pues estre un jor estable, Nus ne se doit en toi fier.

(Le Roman de Brut, t. I, p. 99, v. i965.)

Combien qu'ilz sont saiges, honnestes Et que leurs ditz sont véritables Et leurs enseignemens estàbles,

(La Vie et V Histoire du Mauvais Riche, ancien Théâtre françois, édit. Jannet, t. HI, p. 298.)

(1) Qui en lui cuide estahleté Jou le tieng bien fol prové.

(Floire et Bîanceflor, édit. Jannet, p. 93, v. 2261.)

(2) Les changements opérés dans la prononciation de plusieurs de ces mots leur t)nt fait subir une modification orthographique surtout depuis le XVUI* siècle. La consonne s de la première syllabe a été retranchée, et cette suppression est indiquée par l'accent aigu qui figure sur l'é initial.

A partir de la 3^ édition du Dict. de l'Académie française (1740), Vs de tons les mots dans lesquels cette lettre ne se prononce pas, a été supprimée. Par exemple, on lit écrire au lieu d'escrire, qui se trouvait dans les éditions précédentes.

corpion, astable, estàhleié sont devenus au XYI® siècle scorpion, stable, stabilité.

Il importe aussi de remarquer que, dès le XV siècle et même avant cette époque (1), les mots dérivés du latin et commençant par la double consonne se, sp, $t, ont été, sous l'influence des savants, introduits dans notre langue, sans addition de Ye euphonique : par exemple sterUis a donné directement stérile, spectatoremy spectateur y etc. D'un autre côté, il est arrivé que certains mots de la même famille ont perdu Te initial qu'ils possédaient à l'origine, tandis que le radical a conservé cette voyelle. Ainsi on a dit dans l'ancien français espèce, especial, especicUement.

De tûtes cez choses avoit en ciel grant habondance, mais la poverteit n'i pooit-om atroveir; en terre habondevet ceste espèce, et si sorhabondevet, mais Thom ne savoit mies cum grant préis il estoit. Cette espèce encuvit li Fils de Deu, et si dexendit por ceu qu'il à sun uès Tesleisit.

{Sermons de saint Bernard^ p. 533.)

... Que vous le devant dit homage vueilliez receivoirper son procureur especial. (Année 1278; Rymer, Fœdera, conventiones, litterœ, t. II, p. 122.)

Qu'il te garde e deffende de tous maulx, par especial de mourir en peschié mortel.

(Joinville.)

Vez-ci les cas especiaux,

{Roman de la Rose, t. II, p. 352, v. 11633.)

(1) Dottsdel soteire vendra..., La splandur de lui sicume lumière serad {Aneienne traduction de ptaumes, XII* siècle) — Par iror est la spleu' dors de saint Esprit fors esclose. {Livre de Job, p. 513.)

L'ung de ses espedaulx amis de court.

[Le petit Jehan de Saintré, édit. Guichard, p. 239.)

Mais se vous sçavez qu'elle soit à mon dommaige, especiallement contre le saulvement de mon ame, veuillez moy ester le désir que j'en ay.

(Le Livre de tintemelle consolation, édit. Jannet, p. 91.)

La nouvelle de ceste bataille fust en brief temps partout sçeue et especialement'h la court du roi d'Angleterre.

(Le petit Jehan de Saintré, p. 173.)

Lors la reconforta au mi6ulK qu'elle peut, especialement qu'elle seroit tantost guérie.

(im., p. 225.)

On a conservé espèce sarts rien changer à la forme ancienne de ce mot ; mais au XVP siècle on a supprimé Ve initial des mots especial, especialement y et pour se rapprocher davantage du primitif latin, on a écrit spécial, spécialement.

Spécial, spécialement. Veu principalement ou spécialement qu'il, etc.

(Robert Estienne, Die, fr.-latin^ 1539). — Specialis, spécial, speciatim, spécialement. (Ambrosii Calpini Dictionariufn , 1534.)

Les faits de ce genre sont assez fréquents dans l'histoire des mots de notre langue. Citons encore esprit et spirituel. Ce dernier mot dans l'ancien français était précédé d'un e euphonique qu'il a perdu dans la langue moderne.

Soit sainz Johans martres en ayer les engeles, car cil si cum esperitels créatures conurent plus certement les esperitels signes de sa dévotion.

(Sermons de saint Bernard,^. 543.)

Ils chantoienl un chant itel Cum s'il fussent esperitel.

{Boman de la Rote, t, I, p. 28, v. 666.)

Le profïit ou mérite de la personne n'est pas h estimer se il a souvent telles visitacions et consolacions espirituelks. {Le Livre de tiniemelle consolation, édit. Jannet, p. 74.)

... Et de gens de tous aultres estats, et religieuses espirituelks et temporelles.

{Le petit Jehan de Saintré, p. 274.)

On a dit esquelette pour squelette.

Monet enregistre ce mot sous les deux formes suivantes :

Fsquelete, squelete, mot tiré du grec SxeXeroj, qui veut dire desséché, aride : arefactus, aridus, exsuccus^ a, um. Corps aride, Sxi^stov vm/Aa. Corpus ^ridun^, arefactum, exsuccum. Esquelete, squelete, entière tissure des os decharnez et desséchez de Tanimal, tenus sur pied, dans une chasse, pour remarquer la figure, assiette, liaison, et mouvement de chaque os, en détail. Crates ossea, Grates ossaria Tu me

semble mieux une Esquelete qu'un homme vivant Pour tenir

en pied et rendre mobile à tous sens Y esquelete, on luy passe par le crâne et par les vertèbres du dos, une vergeté de fer, tenant en haut et au bas de la chasse ou armoire.

(Monet, Abrégé du parallèle des langues française et latine, Se édit., 1635.)

Toutes les éditions du Piotipnnaire de rAcadëmie française (1604 h 1835) portent siquelette et donnent à ce mot le genre masculin.

Escadron, dérivé de l'italien sqmdrom, au XVP siècle s'écrivait scadvim et escadron; mais la forme populaire escadron a prévalu et nous est restée.

! La prosthèse de Ve qui précède la double consonne se, sp, 8t, comme nous l'avons dit au commencement de ce paragraphe, est une forme primitive et populaire de notre langue. Cette prosthèse a été en usage tant que les mots dérivés du latin ou de toute autre langue étrangère sont devenus français par voie de transformation populaire. L'influence de cette habitude traditionnelle s'est manifestée sur la forme des mots de cette classe jusqu'au XVP siècle. En effet, depuis cette époque la prosthèse de Ye euphonique n'a plus été admise dans l'orthographe, et l'usage de cette forme populaire a été désormais sans influence sur récriture. On sait que c'est surtout depuis le XVI® siècle que lesmots nouveaux, formés par les savants, sont entrés dans notre langue sans addition d'un e euphonique et en commençant par la double consonne se, sp, st. Mais le peuple, fidèle gardien des traditions du passé en fait de langage, conserve ses habitudes de prononciation et même les introduit dans les modifications qu'il fait subir aux mots nouveaux qui se forment autour de lui. Ainsi, l'homme du peuple dit escandale pour scandale, ajoutant un e initial à la forme savante et grammaticale de ce mot; de même cette voyelle initiale se rencontre dans eselandre, vieux mot, qui appartient à l'ancien fonds de la langue primitive et populaire et qui dérive de seandalum, sur le thème duquel les érudits du XVP siècle ont calqué scandale.

Le peuple dit levier pour évier ; mettez cette assiette sur le levier j au lieu de mettez cette assiette sur Vévier. Dans cette expression vicieuse et populaire, là)ier pour

évier (1 ), Tapticle reppésenté par V devant la voyelle initiale du mot évier ne se trouvant point distingué du substantif auquel il est joint, a fini par être absorbé entièrement par ce substantif, de telle sorte que le peuple, en disant le levier, emploie abusivement deux articles pour un, le t évier. Une erreur du même genre se fait remarquer chez les gens du peuple dans l'emploi du mot hoquet. En effet, sans tenir aucun compte du h aspiré qui est au commencement de ce mot, et unissant l'article au sub stantif, le peuple a transformé le hoquet en Voquet et en est venu à dire loquet pour hoquet : vous avez le loquet au lieu de vous avez le hoquet.

Il est remarquable que plusieurs des mots les plus usuels de la langue française se sont ainsi formés par la prosthèse de l'article qui s'est joint au substantif: tel est par exemple le mot lierre, venu de l'ancien français hierre, qui, lui-même, se tirait immédiatement du latin hedera. On a dit lierre pour Vhierre ou pour lierre. (B. JuUien, Cours supérieur de grammaire, p. 54.)

(i) Du latin aquarium, de aqua, en ancien français ew ou ewe.

En Rencesvals ad une ewe courant.

(En Ronceyeaux if est une eau courante.)

{Chanean de Roland, GLXVII, v. SSS5, édit, MuUer, p. ISS.)

Dans le Roman de la Rose on rencontre les deux formes iaue et eve.

Parlant de Narcisse penché sur le bord de la fontaine, le poëte s'écrie : Vez quel douçor en Viaue sent t

{Roman de la Rote, édit. Méon. t. m, p. S71, v. 20019.)

Car d'une sorce vient si haute Veve, qu'el ne peut faire faute.

(Ibid., p. Î74, V. 20090.)

La forme la plus ancienne de ce mot est edre.

Un edre sore sen cheue.

(Un lierre sur sa tête.)

(Fragment d'une homélie sur le prophète Jonas, IX« siècle.)

Au XVI® siècle on employait indistinctement hierre ou lierre.

Le chef environné de verdoyant lierre.

(J. Du Bellay, II, 64.)

Sus donq' qu'un autel on m'appreste Whierre h la racine velue.

(/Wd.,III, 42.)

... Un amitié molle et indiscrette en la quelle il advient ce qui se veoid au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole.

QUoniàigne, Essais, liv. III, ch. x.)

Philibert Morel, dans son Thesorus vocum omnium latinarum (1621), indique encore les deux formes hierre et lierre : « hedera, hierre ou lierre. — Hederaceus, cea, ceum, de lierre, ou fait d'hierre. — Hederosus, sa, sum, plein d'hierre ou de lierre, lierreux. »

Mais au temps de Yaugelas oii ne se servait plus que de la forme lierre. « On a été longtemps que Ton disoit Yhierre pour le lierre, à cause que Ve et l'a de l'article masculin et du féminin se mangent, comme chacun sait, devant la voyelle du mot suivant; mais depuis on en a fait un seul mot lierre, et alors il a fallu lui donner un nouvel article et dire le lierre. » (Vaugelas, Remarques, t. III, p. 309.)

De même aureolus, de couleur d'or, donna d'abord

en ancien français oriol et avec l'article forid dont on fit hriot, qui nous est resté.

C'estoit I dart dont 11 penon Erent de pênes d'oriol.

{Tournoiement de t Antéchrist ^ tlelms, 1851^ p. 52, cité par de Chevalet, Origine et formation de la langue française, t. II, p. 128.)

Pareillement, du latin uva dérive, par un diminutif uvette, le mot luette avec agglutination de Farticle, ruvette, luette. L'italien a la forme diminutive ugola pour uf)ola.

La quele uvule c'est la luette.

(H. de Mondeville, f» 18, veno, cité par Littré, Dict de la langue française.)

Lendemain est le mot demain auquel on a ajouté successivement la préposition en et l'article le; ce qui a produit lendemain, puis lendemain par agglutination de l'article r. Au XII* siècle on employait indistinctement endemain ou demain pour lendemain.

t Uendemain matin, cil de Azote tnivèrent Dagon lur deu, ù adenz se giseit à terre, devant l'arche al ait Deu : sus le levèrent e à sun lia posèrent. De recbief al demain truvèrent Dagon à terre, gisant devant l'arche; e les piedz le chief colpez 11 furent sur le suil. >

{Les Quatre Uvres des Rois, p. 17.)

€ Cumque surrexissent diluculo Azotîî altéra die, ecce Dagon jacebat pronus in terra ante arc^Doi Domini : et taleront Dagon, et restituerunt eiun in locum suum. Rursumquemane die altéra consurgentes invenerunt Dagon jacentem super faciem suam in terra coram arca Domini : caput autem Dagon et duae palmae manuum ejus abscissâe erant super limes. »

On désignait autrefois sous le nom landU ou lekdit

une foire qui se tenait depuis Tannée 1444 dans la ville de Saint-Denis, et, avant cette époque, dans un lieu appelé Champ du landit, entre cette ville et la Chapelle; cette foii'e célèbre fe'ouvrait le mercredi avant la Saint- Barnabe (H juia) et durait plusieurs jours * Le mot lendit est formé par la prosthèse de l'article 2' qui s'est joint au substantif «^i<, dérivé du bas latin indictum foire, feriœ indictœ.

Se aucun frepier achate aucun garnement quel qu'il soit, en foire voisine séant, c'est à savoir à Saint-Germain-des- Prez, à la Saint-Ladre, au lendit et à Saint-Denis.

(Ëstienne Boileau, Le livre des mesiiers, p. 201.)

Il doit de chascune charrète ij den. de rouage, du char iiij den. où qu'il veit, fors au lendit; mes pour mener-lè du lendit ne à Saint^Germain-des-Prez, ne doit-il rien de rouage.

(/éM/.,p.295.)

L'article, par corruption, s'étant incorporé au mot, il a fallu, comme le fait observer Vàugelas (Remarques, t. lïl, p. 308), lui donner un notïVel artidle et dite h tandit.

Dans le mot landier, chenet^ la consonne initiale l est aussi un effet de la réunion de l'article au substantifs Ce mot dérive du bas latin anderius qui a donné, en ancien français, andier.

Une payelle, ung andier, chascune pièce doit un denier. (Cartulaire de Corbie, cité par Duc^ge, v'^ Anderités.)

Vray est que, en tyrant la broche de mon cors, je tumbe à terre près des kndiers,

(Rabelais, Pantagruel, liv. III, ch. xiv.)

On a confondu égaienjent ensemble Farticle arabe cU et le substantif coran^ lecture, leçon ; kali, soude ; kaïd, chef, juge ;ei on eq a fait alcoran, alcali, alcade. (De Chevallet, t. II, p. 127 et 128.) On trouve algaUfe pour calife dans la chantion de Roland.

Dist Yalgalifes : c Mal nos avez baillit, Que li Franceis asmastes à ferir...

(Chanson de Roland, XXXVI, v. 453,édit. MûUer.)

La prosthèse de Tarticle qui s'est joint au mot luimême dans /îerre, hnoi, /tielte, fendemain, {andit et iandier est due à l'influence du langage populaire. De la prononciation, cet usage vicieux a passé dans l'écriture et a produit l'emploi abusif d'un double article. Nous disons le lierre, la luette, etc.; au moyen âge on disait d'une manière plus correcte Vierre, Vuette, etc.

I II. *- De l'addition dans le corps du mot ou épenthèse.

Nous avons parlé précédemment de Ye euphonique placé devant les mots dérivés de primitifs latins ou de toute autre langue étrangère, commençant par la double consonne se, sp, ou st, et nous avons indiqué quelle a été l'influence de cette forme primitive et populaire sur l'orthographe de notre langue. Occupons-nous maintenant de l'addition de lettre qui se fait dans^le corps du mot.

Les gens du peuple, dans la prononciation de certains mots, introduisent une consonne étrangère au primitif; par exemple, ils disent :

Espadron pour Espadon ;

Fratras — Fatras;

Arqueduc

pour

Aqueduc;

Drès

Dès;

Usurfruit

Usufruit;

Usurfrutier

Usufruitier;

Tendron

Tendon ;

Arcajou

Acajou ;

Barc

Bac;

Brucoliques

Bucoliques ;

Tartre

Tarte;

Ambfe

Ambe;

Volte

Vole ;

Linteau

Liteau, etc.

C'est sans doute pour donner plus de vigueur, plus de consistance à la syllabe que le peuple y ajoute cette consonne parasite.

L'influence de ce mode de prononciation populaire a fait introduire dans l'orthographe de certains mots une consonne que le primitif n& contenait pas. Tels sont, par exemple, les mots trésor, perdrix, fronde, fanfreluche, dérivés de thésaurus, perdicem, funda, famfaluca (bas latin).

Voici les exemples qui se rattachent à ces mots :

Trésor.

E Samuel mustrad (montra) al pople quel servise il deust faire al rei, e en livre l'escrist, e en trésor le mist.

(Les quatre Livres des Rois, p. 38.)

Rois vous avez trésor d'or et d'argent Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis, Si en devez donner plus largement.

{Chanson attribuée à Quesnes de Bethune, XII® siècle.)

Thésaurus, trésor; thesauro, as, assembler pecunes, thésauriser {Epithoma vocabubrum à GuUelmo monacho de Villadei, 1529.)

Un thresor^ thésaurus, un thresorier des guerres, quaestor. (Robert Estienne, Dict-fr, latin, 1839.)

Perdrix.

Li reis de Israël vient à ost pour mei querre^ qui sui cume une pulce u corne uneperdriz des munz.

(Les Quatre Livres des Rois, p. 105.)

Item, l'en doit quérir les perdris es graos cbaumes et yèbles et bruières, et environ les gerbes qui sont demeurées aux champs, car là se paissent les perdris et les perdriaux du grain d'icelles gerbes.

{LeMenagier de Paris, t. II, p. 307.)

Fronde.

(David) prist sun bastun al puin, e sa frmde; e eslist cinc bêles pierres de la rivière.

{Les Quatre Livres des Rois, p. 66.)

*,* Ifist la (pierre) en la fmde^ e entur la turnad« {Ibid., p. 67.)

Od (avec) fondes et od arbalestes Que il avoient totes prestes.

{Roman de Brut, 1. 1, p. 147, v. 3087.)

Croix est la perriere et la fonde Qui tout accravante et aifonde.

Car le sanc Dieu lui donne forc^.

{Le Trésor de Jehan de Mevng à la suit» du Roman de' la Rose, édit. Méon, t. ffl, p. 357, v. 655.)

Et de fmdes dont il fondaient.

(Guillaume Guiatrt, de la Branche mx royttlix Ugnages, édit. Buchon, 1. 1, p. m, V. 2389.)

Femda, une fonde.

{Epiihoma vocabukrmn, a Gutklmo Monacho de ViÙadé, 1529.)

Funda, fundae, une fonde a ruer pierres.

(Robert Ëstienne, Dictionarium seu latinœ Itnguœ the$aurus, Paris, 1531.)

Une fonde, funda. Qui use de fonde à se combatre, /wndater, fundibularius,

(Ibtd., Dictionnaire françois'latin, 1839.)

Funda, fonde.

{Ambrosii Calpini Dictionarium^ Lyon, 1534.)

Je m'en allois souvent cueillir le houx Pour faire gluz à prendre oyseaux ramaiges Tous differens de chantz et de plumaiges.

Ou transnouoys les rivières profondes, Ou renforçoys sur le genouil les fondée.

Puis d'en tirer droict et loing j'apprenoys Pour chasaer loups, et abbatre des noys.

(Clément Marot, Opuscuks, Eglogue au roi (François V*),

sous les noms de Pan et Robin, 1539; édit. Auguis, t. I,

Vingt quatre de leur côté furent défaits, les autres tous mis en fuyte, tout nuds et sans armes, exceptés leurs frondes,

(Voyages de Loys de Bartkeme^ liv. Il, p. 26, t. II, à la suite de la description de t Afrique par Jean Léon, Lyon, 1SS6.)

Ils n'usent point de fondes en bataille^ Ny d'arcs aussi, mais d'estoc et de taille.

(Amyot, Hommes illustres, Tkeseus, 5.)

Une fonde, funda.

(Jehan Thierry, Dictionnaire françois-latin, 1564.)

Ils (les anciens) dardoient (dans les combats) leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloient deux boucliers et deux hommes armez, et les cousoient. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains : Saxis glohom.^. funda, mare apertum incessantes,,.

(Montaigne, Essais, 1. 1, chap. xlvui.)

... Des gens de cheval, des archers, des tireurs de fonde, des picquiers.

(Estienne de la Boetie, la Ménagerie de Xénophon, édil. Feugère, p. 133.)

Le mot fronde se trouve dans k Dictionnaire des rimes françoises publié à Paris, chez Jean Richer, en

Fonde, funda qui use de fonde à se combattre, funditor, fundibularius,

(Nicot^ Trésor de la langue française tant ancienne que moderne, 1606.)

Funda, fundse, une fonde, ou chose lui resemblant, x^omme une poche ou pochette, sachet ou bourse.

(Guillaume Morel, Thesorus vocum omnium latinarum, 1622.)

Monet, dans son Inventaire des deux langues latine et françoise, imprimé en 1636, ne se sert que du mot fonde et n'indique point fronde.

« Fonde, enjin k jetter pierres, composé d'une poche de cordetes, en roseau, garnie de deux branches de corde, hœc funda. — Fonde de guerre à jetter baies de plomb et gros cailloux, dont usoient les insulaires dits Baléares, funda balearis, funda balearica. Fonde de cuir, scutalis funda,., Coife, panier, poche de fonde, caveau de fonde à mettre la pierre, hwc scutula, fundœ scutula... Bras de fonde, fundae habena. — Tireur de fonde, hic funditor, oris, hic fundibularius, rii.»

Fonde ou fronde. Les anciens en avoient de fort grandes avec les quelles on laschoit de grosses pierres par une machine que Ton descendoit; ce qui enfonçoit les toits des maisons. Ce mot vient de ^f^vio^^, funda.

(Borel, Tkresor de recherches et antiguitez gauloises et françaises, 1655.)

Nathan ael Duez, dans son Dictionnaire italien-françois (Leide, 1660), aux mots fronda, frondola, mentionne les deux formes fonde on fronde. Le même auteur, dans la seconde partie de son Dictionnaire^ indique aussi fonde ou fronde, fondeur ou frondeur.

Fonde ou fronde, funda, les frondeurs à Paris, ou fondeurs, funditores, fundibularii.

(Philippe Labbe, ks Etymologies françoises, 1661.)

Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue françoise, publiées en 1647, dit en parlant du mot fronde : « Sans considérer l'étymologie de ce mot, qui vient du latin funda où il n'y a point dV, il faut dire fronde et non pas fmde, Tusage le voulant ainsi et personne ne le prononçant autrement. C'est comme M. de Malherbe Ta toujours écrit, quoique M. Coeffeteau, et après lui un de nos meilleurs auteurs, dient toujours fonde. »

• Lygdame cependant cet homme incomparable A lancer de la fonde un plomb inévitable, Et de qui le bras juste autant que furieux Frappoit toujours au but qu'avoient marqué ses yeux.

(Brebeuf, la Pharsale de Lucain, liv. III, 1645.)

Ménage {Dictionnaire étymologique) s'exprime ainsi :

t Fronde de funda : par Tincertion de IV comme en Fron^' tevaux... Il n'y a guère plus de 80 ans qu'on prononçoit /bnde; et M. Bochard a remarqué à la marge de son exemplaire de mes Origines Françoises de la première édition qu'en son enfance on se moquoit du petit peuple de Paris qui disoit fronde, »

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