Ô2</.,III
... Un amitié molle et indiscrette en la quelle il advient ce qui se vcoid au lierre, qu'il corrompt et ruyne la paroy qu'il accole.
(Montaigne, Essais, liv. III, ch. x.)
Philibert Morel, dans son Thesorus vocum omnium latinarum (1621), indique encore les deux formes hierre et lierre : « hedera, hierre ou lierre, — Hederaceus, cea, ceum, de lierre, ou fait ô'hierre. — Hederosus, sa, sum, plein d' hierre ou de lierre, lierreux. »
Mais au temps de Vaugelas on ne se servait plus que de la forme lierre. « On a été longtemps que l'on disoit V hierre pour le lierre, à cause que Ve et Va de l'article masculin et du féminin se mangent, comme chacun sait, devant la voyelle du mot suivant; mais depuis on en a fait un seul mot lierre, et alors il a fallu lui donner un nouvel article et dire le lierre. » (Vaugelas, Remarques, t. Ill, p. 309.)
De même aureolus, de couleur d'or, donna d'abord
en ancien français oriol et avec l'article foriol dont on fit loriot, qui nous est resté.
C'estoit I dart dont li penon
Erent de pênes d* oriol.
(Tournoiement de l'Antéchrist, Reims, 1851, p. 52, cité par de Chevalet, Origine et formation de la langue française, t. II, p. 128.)
Pareillement, du latin uva dérive, par un diminutif uvette, le mot luette avec agglutination de l'article , Vuvette, luette. L'italien a la forme diminutive ugola pour uvola.
La quele uvule c'est la luette.
(H. de Mondeville, f^' 18, verso, cité par Littré, Dict. de la langue française.)
Lendemain est le mot demain auquel on a ajouté successivement la préposition en et l'article le; ce qui a produit Vendemain, puis lendemain par agglutination de l'article/'. Au XIP siècle on employait indistinctement endemain ou demain pour lendemain.
« Lendemain matin, cil de Azote truvèrent Dagon lur deu, ù adenz se giseit à terre, devant l'arche al ait Deu : sus le levèrent e à sun liu posèrent. De. rechief al demain truvèrent Dagon à terre, gisant devant l'arche; e les piedz le chief colpez li furent sur le suil. »
{Les Quatre livres des Bois, p. 17.)
« Cumque surrexissent diluculo Azotii altéra die, ecce Dagon jacebat pronus in terra ante arcem Domini : et tulerunt Dagon, et restituerunt eum in locum suum. Rursumque mane die altéra consurgentes invenerunt Dagon jacentem super faciem suam in terra coram arca Domini : caput autem Dagon et duae palmae manuum ejus abscissae erant super limen. »
On désignait autrefois sous le nom landit ou lendit
une foire qui se tenait depuis l'année 1444 dans la ville de Saint-Denis, et, avant cette époque, dans un lieu appelé Champ du landit, entre cette ville et la Chapelle; cette foire célèbre s'ouvrait le mercredi avant la Saint- Barnabe (11 juin) et durait plusieurs jours. Le mot lendit est formé par la prosthèse de l'article /' qui s'est joint au substantif ewc^i?, dérivé du bas latin indictum foire, feriœ indictœ.
Se aucun frepier achate aucun garnement quel qu'il soit, en foire voisine séant, c'est h savoir à Saint-Germain-des- Prez, à la Saint-Ladre, au lendit et à Saint-Denis.
(Estienne Boileau, Le livre des mesiiers, p. 201.)
Il doit de chascune charrète ij den. de rouage, du char iiij den. où qu'il veit, fors au lendit; mes pour mener-le s,\x lendit ne à Saint-Germain-des-Prez, ne doit-il rien de rouage.
(/^îc?.,p.295.)
L'article, par corruption, s'étant incorporé au mot, il a fallu, comme le fait observer Vaugelas (Remarques, t. III, p. 308), lui donner un nouvel article et dire le landit.
Dans le mot landier, chenet, la consonne initiale / est aussi un effet de la réunion de l'article au substantif. Ce mot dérive du bas latin anderius qui a donné, en ancien français, andier.
Une payelle, ung andier, chascune pièce doit un denier. {Cartulaire de Corbie, cité par Ducange, v° Anderius,)
Vray est que, en tyrant la broche de mon cors, je tumbe à terre près des landiers.
(Rabelais, Pantagruel, liv. III, ch. xiv.)
On a confondu également ensemble l'article arabe al et le substantif comw, lecture, leçon; kali, soude; /faïc?, chef, juge ;et on en a fait alcoran, alcali, alcade, (De Chevallet, t. ÏI, p. 127 et 128.) On trouve algalife pour calife dans la chanson de Roland.
Dist Valgalifes : « Mal nos avez baillit, Que li Français asmastes à ferir...
{Chanson de Roland, XXXVI, v. 453,édit. Mûller.)
La prosthèse de l'article qui s'est joint au mot luimême dans /lerre, /oriot, /«lette, /ewdemain, lanàxi et todier est due à l'influence du langage populaire. De la prononciation, cet usage vicieux a passé dans l'écriture et a produit l'emploi abusif d'un double article. Nous disons le lierre, la luette, etc.; au moyen âge on disait d'une manière plus correcte Vierre> Vuette, etc.
I II. — De l'addition dans le corps du mot ou épenthèse.
Nous avons parlé précédemment de Ve euphonique placé devant les mots dérivés de primitifs latins ou de toute autre langue étrangère, commençant par la double consonne se, sp, ou st, et nous avons indiqué quelle a été l'influence de cette forme primitive et populaire sur l'orthographe de notre langue. Occupons-nous maintenant de l'addition de lettre qui se fait dans le corps du mot.
Les gens du peuple, dans la prononciation de certains mots, introduisent une consonne étrangère au primitif; par exemple, ils disent :
Espadron pour Espadon ;
Fratras — Fatras;
— lUO -
Arqueduc Drès
pour
Aqueduc; Dès;
Usurfruit
Usufruit ;
Usurfrutier
Usufruitier;
Tendron
Tendon;
Arcajou Barc
Acajou ; Bac;
Brucoliques Tartre
Bucoliques ; Tarte;
Amb/e
Ambe;
\o\te
Vole;
Linteau
Liteau, etc.
C'est sans doute pour donner plus de vigueur, plus de consistance à la syllabe que le peuple y ajoute cette consonne parasite.
L'influence de ce mode de prononciation populaire a fait introduire dans l'orthographe de certains mots une consonne que le primitif ne contenait pas. Tels sont, par exemple, les mots trésor, perdrix, fronde, fanfreluche, dérivés de thésaurus, perdicem, funda, famfaluca (bas latin).
Voici les exemples qui se rattachent h ces mots :
Trésor.
E Samuel mustrad (montra) al pople quel servise il deust faire al rei, e en livre l'escrist, e en trésor le mist. (Les quatre Livres des Bois, p. 35.)
Rois vous avez trésor d'or et d'argent Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis, Si en devez donner plus largement.
(Chanson attribuée à Quesnes de Bethune, XII® siècle.)
Thésaurus, trésor; thesauro, as, assembler pecunes, thésauriser (Epithoma vocabulorum à Guilelmo monacho de Villadei, 1529.)
Un thresor^ thésaurus, un thresorier des guerres, 'quaestor. (Robert Estienne, Dkt.-fr, latin, 1539.)
Perdrix.
Li reis de Israël vient à ost pour mei querre, qui sui cume une pulce u corne unej9erc?rà des munz. (Les Quatre Livres des Rois, p. 105.)
Item, l'en doit quérir les perdris es grans chaumes et yèbles et bruières, et environ les gerbes qui sont demeurées aux champs, car là se paissent les perdris et les perdriaux du grain d'icelles gerbes.
(Le Menagier de Paris, t. II, p. 307.)
Fronde.
(David) prist sun bastun al puin, e sa funde; e eslist cinc bêles pierres de la rivière.
(Les Quatre Livres des Rois, p. 66.)
... Mist la (pierre) en la funde, e entur la turnad. (Ibid., p. 67.)
Od (avec) fondes et od arbalestes Que il avoient totes prestes.
(Roman de Brut, t. I, p. 147, v. 3087.)
Croix est la perriere et la fonde Qui tout accravante et affonde, Car le sanc Dieu lui donne force.
(Le Trésor de Jehan de Meung à la suite du Roman de la Rose, édit. Méon, t. III, p. 357, v. 655.)
Et de fondes dont il fondoient.
(Guillaume Guiart, de la Branche aux royaux lignages, édit. Buchon, 1. 1, p. 111, V. 2359.)
Funda, une fonde.
(Epithoma vocabulorum, a Guiklmo monacho de Villadei, 1529.)
Funda, funda3, une fonde a ruer pierres. (Robert Estienne, Dictionarium seu latinœ linguœ thésaurus, Paris, 1531.)
Une fonde, funda. Qui use de fmde à se combatre, fundator, fundibularius.
(Ibîd.f Dictionnaire françois-latin, 1539.) Funda, fmde.
(Ambrosii Calpini Dictionarium; Lyon, 1534.)
Je m'en allois souvent cueillir le houx Pour faire gluz à prendre oyseaux ramaiges Tous differens de chantz et de plumaiges.
Ou transnouoys les rivières profondes, Ou renforçoys sur le genouil les fondes. Puis d'en tirer droict et loing j'apprenoys Pour chasser loups, et abbatre des noys. (Clément Marot, Opuscules, Eglogue au roi {François 1°'),
sous les noms de Pan et Robin, 1539; édit. Auguis, t. I,
Vingt quatre de leur côté furent défaits, les autres tous mis en fuyte, tout nuds et sans armes, exceptés leurs frondes.
{Voyages de Loys de Bartheme, liv. II, p. 26, t. II, à la suite de la description de V Afrique par Jean Léon, Lyon, 1556.)
Ils n'usent point de fondes en bataille, Ny d'arcs aussi, mais d'estoc et de taille. (Amyot, Hommes illustres, Theseus, 5.)
Une fonde, funda.
(Jehan Thierry, Dictionnaire françois-latin, 1564.)
Ils (les anciens) dardoient (dans les combats) leurs piles de telle roideur que souvent ils en enfiloient deux boucliers et deux hommes armez, et les cousoient. Les coups de leurs fondes n'estoient pas moins certains et loingtains : Saxis globosis... funda, mare aperturn incessantes...
(Montaigne, Essais, t. I, chap. XLvni.)
... Des gens de cheval, des archers, des tireurs de fonde, des picquiers.
(Estienne de la Boëtie, la Ménagerie de Xénophon, édit. Feugère, p. 133.)
Le mot fronde se trouve dans le Dictionnaire des rimes françoises publié à Paris, chez Jean Riche r, en
. Fonde, funda qui use de fonde à se combattre, fundiior, fundibularius.
( Nicot , Trésor de la langue françoise tant ancienne que moderne, 1606.)
Funda, fundae, une fonde, ou chose lui resemblant, comme une poche ou pochette, sachet ou bourse.
(Guillaume Morel, Thesorus vocum omnium latinarum, 1622.)
Monet, dans son Inventaire des deux langues latine et françoise, imprimé en 1636, ne se sert que du mot fonde et n'indique point fronde.
« Fonde, enjin h jetter pierres, composé d'une poche de cordetes, en roseau, garnie de deux branches de corde, hœc funda. — Fonde de guerre à jetter baies de plomb et gros cailloux, dont usoient les insulaires dits Baléares, funda balearis, funda balearica. Fonde de cuir, scutalis funda.., Goife, panier, poche de fonde, caveau de fonde à mettre la pierre, hœc scutula, fundse scutula... Bras de fonde, fundae habena. — Tireur de fonde, hic funditor, oris, hic fundibularius, rii.»
Fonde ou fronde. Les anciens en avoient de fort grandes avec les quelles on laschoit de grosses pierres par une machine que l'on descendoit; ce qui enfonçoit les toits des maisons. Ge mot vient de «rÇÉvcTov», funda.
(Borel, Thresor de recherches et antiquitez gauloises et françoises, 1655.)
• Nathanael Duez, dans son Dictionnaire italim-françois
(Leide, 1660), aux mots fronda, frondola, mentionne
les deux formes fmide ou fronde. Le même auteur, dans
la seconde partie de son Dictionnaire, indique aussi
fonde ou fronde, fondeur ou frondeur.
Fonde ou fronde, funda, les frondeurs à Paris, ou fondeurs, l'unditores, fundibularii.
(Philippe Labbe, les Etymologies françoises, 1661.)
Vaugelas, dans ses Remarques sur la langue françoise, publiées en 1647, dit en parlant du moi fronde : « Sans considérer l'étymologie de ce mot, qui vient du latin funda où il n'y a point dV, il faut dire fronde et non pas fonde, l'usage le voulant ainsi et personne ne le prononçant autrement. C'est comme M. de Malherbe l'a toujours écrit, quoique M. Goeffeteau, et après lui un de nos meilleurs auteurs, dient toujours fonde, »
Lygdame cependant cet homme incomparable A lancer de la fonde un plomb inévitable, Et de qui le bras juste autant que furieux Frappoit toujours au but qu'avoient marqué ses yeux. (Brebeuf, la Pharsale de Lucain, liv. III, 1645.)
Ménage {Dictionnaire étymologique) s'exprime ainsi :
« Fronde de funda : par l'incertion de IV comme en Fron-' tevaux,.. Il n'y a guère plus de 80 ans qu'on prononçoit/bwc?e; et M. Bochard a remarqué à la marge de son exemplaire de mes Origines Françoises de la première édition qu'en son enfance on se moquoit du petit peuple de Paris qui disoit fronde. »
Parlant des troubles de la Fronde, le cardinal de Retz s'exprime en ces termes :
« Ces folies retomboient nécessairement sur la Fronde. Ce mot me remet dans la mémoire ce que j'avois oublié de vous expliquer... c'est son étymologie.., Bachaumont s'advisa de dire un jour, en badinant, que le parlement faisoit comme les escoliers qui frondent dans les fossés de Paris, qui se séparent dès qu'ils voyent le lieutenant civil, et qui se rassemblent dès qu'il ne paroist plus. Geste comparaison qui fut trouvée assez plaisante fut célébrée par les chansons, et elle refleurist particulièrement lorsque la paix estant faite entre le roi et le parlement, l'on trouva lieu de l'appliquer à la faction particulière de ceux qui ne s'estoient pas accommodés avec la cour. »
{Mémoires du cardinal de Retz, dans la collection Michaud et Poujoulat, 3' série, t. I, p. 161.)
L'usage fait dire fronde au lieu de fonde, qui seroit, selon son origine, funda. Et si le verbe fronder n'est bien precieus, au moins il a coûté bien cher à la France.
{La politesse de la langue françoise pour parler purement et écrire nettement, par M. Fr., prédicateur et aumônier du Roy, 4e édit. 1673, p. 46.)
Le père Chiflet, page 35 de sa Nouvelle et parfaite Grammaire françoise, publiée en 1680, fait la remarque suivante :
ce Fronde est meilleur que fmde, et de fronde on a dit frondeur. »
La première édition du Dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1694, donne seulement le mot frmde. Depuis cette époque l'orthographe de ce mot n'a plus varié.
Fonde pour fronde est encore usité dans le Berry. {Glossaire du centre de la France, par M. le comte Jaubert.)
Fanfreluche.
On lit dans les gloses florentines :
« Famfaluca grsece, buUa aquatica latine dicitur. » C'est une altération du grec TroyucpoXul.
(Littné, Die. de la langue fr.)
Ducange témoigne qu'on a dit dans la basse latinité famfaluca et famfoluca, et que ces mots sont tirés du saxon où ils signifient une chose de rien, une ordure.
Ele li dist tant de bellues, De truffes et de fanfelues.
(Rutebeuf, édit. Jubinal, t. I, p. 295.)
Por Diex, seignor, prenés-i garde, Qui bien la vérité regarde.
Des choses ici contenues, Ce sunt trufles et fanfeluës, {Roman de la Rose, édit. Méon, t. III, p. 269, v. 20548.)
Fanfeluës signifie ici railleries, bagatelles^ niaiseries.
Rabelais a intitulé le second chapitre de Gargantua les Fanfreluches antidotées, trouvées en ung monument antique.
Furetière (Dictionnaire universel, 1690) s'exprime ainsi :
t Aujourd'hui le mot de fanfreluches, ou plustost de freluches se dit seulement de certains boutons à queue qui aboutissent à une petite houppe de soie. On appeloit autrefois freluque^ un floquet de cheveux.»
Fanfreluche, s. f. terme bas, qui se dit par mépris en parlant d'un ornement vain, frivole et de peu de valeur. {Die. de l'Ac. fr., 1»'^ édit. 1694.)
— il2 —
Les gens du peuple, en prononçant les mots dans lesquels se trouve la syllabe nié, ajoutent un g devant la consonne n, ce qui communique à cette syllabe une articulation fortement nasale. Ainsi ils disent :
Meu^nier
au lieu d
e meunier;
Jardi^nier
jardinier;
Pa^nier
panier ;
Pru^wier
prunier ;
De renier
dernier;
Calom^nier
calomnier;
Meu^nière
meunière ;
Ma^nière
manière ;
Lainière
lanière;
Pépi^wière
pépinière, etc.
De même le peuple prononce ^mèce pour nièce^ moi^weau pour moineau, u^wion pour union.
Ce g, placé devant la consonne n dans la prononciation populaire des mots ci-dessus, est un souvenir des habitudes traditionnelles de notre ancienne langue. Cette addition d'un g devant la consonne n remonte au temps de la formation primitive et populaire de notre idiome (1). C'est par suite de cette tendance naturelle que les primitifs latins, dans lesquels on voit figurer nea, nio, nia, sont devenus français en revêtant la forme gne; ainsi :
Viwea a produit vigne;
Linea — li^ne;
Tmea — teigne;
Castanea — châtaigne d'où châtaip'WîVr;
(1) Guessard, Examen critique des variations du langage français ; Bibliothèque de Vécole des cJmrtes, 2« série, t. II, p. 209.
Balneare (bas latin) -— baigner;
Senîbrem — seigneur ;
Vnionem. — oignon ;
Montawm (bas latin) — monta^we;
Campanza (bas latin) — Champagne ou campagne;
Uernia — her^ne ;
Testimowîare (bas latin) — témoigner;
Teneai — qu'il tiei^we;
Venmt — qu'il \iegne;
Advenmt — qu'il avie^we, etc.
Oignon dérive du latin rustique tinio, tmionem, qui, comme nous l'apprend Columelle, se disait pour désigner une sorte d'oignon :
Pompeianam, vel Ascaloniam capam, vel etiam Marsicam simplicem, quam vocant unionem rustici, eligito. {Columellœ de Re rustica^ lib. XII, cap. x.)
Dans le cartulaire de l'abbaye de Jumiège, on trouve onio, signifiant oignon :
« Monachi habebant tollonium omnium olerum, porrorum, alliorum ut onionum, omniumque herbarum. » (Ducange, v^ Onio.)
Au moyen âge, on se servait indistinctement des deux formes oignon et ongnon.
A jour de poisson, quant les pois sont cuis, l'en doit avoir oignons qui aient autant cuit comme les pois en un pot et le lart en autre pot... l'en doit mettre à part ses ongnons minces en un autre pot et de l'eaue des oignons servir et mettre dedens les pois en paissant.
{Le Menagier de Paris, t. II, pages 135 et 136.)
Mais au XVI^ siècle on ne rencontre plus que la forme oignon.
Hergne ou hargne s'est dit dans l'ancien français pour hernie.
Hergne, hernia.
(Robert Estienne, Die. /r.-/a^, 1S39.)
Hernia, Hargne, rompeure, greveure.
(Guillaume Morel, Thesorusvocum omnium latinarum^ 1622.)
Hergne^ grevure, rupture de la tunique contenant les intestins et cheute d'iceux, hernia.
Hergnieux, grevé, rompu de la façon susdite, herniosus. (Monet, Inventaire des deux langues française et latine, 1636.)
Nathanael Bues {Dictionnaire italien- français, 2^ partie, 1659) écrit Hargne, hergne ou hernie.
Herne ou hergne (Y h s'aspire) descente de boyau. // est sujet à la hergne, il est incommodé de la hergne.
(Dictionnaire de l'Académie françoise, l^^^ édition, 1694.)
Hernie ou. hergne... être sujet à la hergne, être incommodé d'une hergne, d'une hernie.
(Même Dictionnaire, 2^ édit., 1718; 3e édit., 1740.)
Hernie,., être sujet à la hernie, être incommodé d'une hernie.
(Même Dictionnaire, ¥ édition, 1762.)
Ce n'est que vers le milieu du XVIIP siècle que le mot hergne a disparu entièrement de la langue écrite et parlée et a été remplacé par le mot hernie calqué sur le latin hernia.
Citons les passages suivants qui sont relatifs aux formes primitives tiegne et viegne :
Et jou prie, fait l'empereris, à monsigneurTempereour, si comme ti mon droict avoué, que il me tiegne h droict. — Dame
jou voel volentiers fait li cuens, que il a vous droict tiegne et la vostre baillie poés vous ravoir à moi por assés petit.
{Henri de Valenciennes, continuation de l'histoire de la conquête de Constantinople, xxii, édition publiée par Paulin, Paris p. 208.)
Esclas s'en vint droit à Salembrie pour sa fcme; illuec la trova : si li dist que il veut qu'ele s'en viengne à Constantinoble.
(Henri de Valenciennes, xii, p. 188.)
Et cascune partie se tiegne h chou que il en diront. (/M.,xvii;p. 197.)
Fil, fait il... ge veil que tu i veingnes. {Roman des sept sages de Rome, publié par Leroux de Lincy, p. 30.)
Fai tost, ainçois (avant) que autre gent viengnent. {Ibid., p. 32.)
Viengne qnaviegne, or y venés, Li huis vous sera deffremés.
{Li Romans dou chasielain de Coucy et de la dame de Fayel, p. 77, V. 2311.)
Or aviegne qu'avenir peut.
{Ibid., p. 90, 2700.)
Quant en la salle tu entres Chascuns s'en contre lui levés, Moult le bienviegnent et fessient.
{Ibid., V. 11.)
Dans rancien français, la forme du présent du subjonctif de prendre était preigne.
Puisque merci ne m'i daigne valoir.
Ne sai où nul conïoYi preigne.
{Chanson du châtelain de Coucy, p. 43.)
Guidez-vos or que la croix preingne Et que je m'en voize outre meir.
(Rutebeuf, 1. 1, p. 127.)
Les formes anciennes tiegne, preigne, viegne ont été en usage jusque vers la fin du XVP siècle, et même Vaugelas nous apprend que de son temps on disait encore preigne et viegne à la cour de Louis XIV.
« C'est une faute familière aux courtisans , hommes et femmes, de dire preigne pour prenne, comme il faut quil preigne patience , au lieu de dire quil prenne; elvieigne pour vienne, comme il faut qu'il vieigne luy-mesme au lieu de dire quil vienne. '!>
{Remarques sur la langue française, t. I, p. 231.)
Patru, dans ses notes sur les Remarques de Vaugelas, s'exprime ainsi :
« Il n'y a plus que le bas peuple qui dise vieigne pour vienne; mais beaucoup de femmes disent encore preigne pour prenne. M. Chapelain appelle cette faute barbare : on doit prendre soin de l'éviter.
Ce mode de prononciation n'existe plus, le peuple et les gens du monde prononcent également vienne et prenne.
Occupons -nous maintenant des mots quincaille, quincaillier, quincaillerie que le peuple prononce clincaille, clincaillier, clincaillerie (1).
(1) Ces mots, de môme que clinquant, paraissent dériver d'un radical qui se retrouve dans les idiomes germaniques. En allemand, klingen, en hollandais, klinken, en anglais, to clink signifient rendre un son, sonner, tinter.
L'orthographe de ces mots a varié. Du XY*^ siècle au XYII*^ siècle, on trouve ces mots écrits sous les formes quincaille, qiiinquaiUe, quincaillerie, quinquaïllerie, quincaillier, quinquaillier.
Et tout cela ne suffiroit, s'ils n'y enlremeloyent quelques triolets, virelais, rondeaux, balades et autre telle espèce de vieille quinquaille rouillée.
{Les dialogues de Jaques 7aAwreaw,1583, fol. 12, verso.)
Ce sont les statutz et ordonnances faictes et advisées sur le fait dudict mestier de vannier et quincaillier de la ville de Paris.
(Ordonnance du 24 juin 1467, dans la collection des ordonnances des rois de France, t. XVI, p. 596.)
... Et plusieurs autres choses appartenantes au fait de quincaillerie.
(Même ordonnance, p. 598.)
Quinqualier, un quinqu^lier, frivolarius.
(Robert Estienne, JDict. fr.^latin, 1539.)
Les maistres jurez du mestier de vannier et quinquaillier &q nostre ville de Paris...
(Ordonnance du mois de septembre 1561, sur le métier de vannier et quinquailHer, dans la collection des édits et ordonnances, par Fontanon, t. I, p. 1120.)
Un quinqualier, frivolarius (quasi quisquiliarius à quisquihis.)
(Jehan Thierry, Dictionnaire françois- latin, 1564. — Nicot, Thrésor de la langue françoise ancienne et moderne, 1606.)
Quinquaillier, vendeur de menue mercerie de fer, levis ferrarius propola; minutée ferra riae propola. — Quinquaillerie, mercerie légère de fer, minutula merx ferraria. Quinquaillerie, trafic de légère mercerie de fer, levior mercatura ferraria.
(Monet, Inventaire des deux langues françoise et latine, 1636.)
•^ 118 — Vers le milieu du XVIP siècle et postérieurement, on rencontre ces mots écrits sous les formes quinquaille, quincaille et clincaille, quinquaillerie, quincaillerie eidincaillerie, quinquaillier, quincaillie et clincaillier.
Quinquaille et clinquaille , mercantia di minuto ferro. — Quinqaillerie et clinquaillerie, ogni sorte di mercantie di rame, ferro, latta, etc. — Quinquaillier et clinquaillier, un merciaiuolo di ferramenti, mercante di minuto ferro, etc.
(Natanael Duez, Dictionnaire italien- françois , 2® partie, 1659.)
Quinquaillier^ minutse mercis ferrariae propola.
(Charles Pajot, Dictionnaire nouveau françois-latin, 1669.)
Quincaille, menue marchandise de fer ou de cuivre, etc. ^- Quincaillerie, marchandise de quincaille. — Quincallier, ière, marchand qui vend de la quincaille ou qui la fabrique. Le peuple les appelle abusivement clincailliers. Le titre qu'ils prennent par escrit est de marchands quincailliers.
(Furetière, Dictionnaire universel, 1690.)
Clincaille ou quincaille, s. f. Toute sorte d'ustensiles, d'instruments et d'armes de fer, comme lames d'espée, couteaux, ciseaux, besches, boyaux, etc., faire marchandise de clinquaille.
Quelques-uns appellent figurement et par mépris de la monnoye de cuivre, comme sont les sous, les liards, les doubles, de la clincaille. Voilà bien de la clincaille. Se charger de clincaille.
Clincaillier ou quincaillier, iere, s. f., vendeur de clincaille. Une boutique de clincaillier, riche clincaillier.
Quinquaillerie. s. f. collectif. Divers ouvrages de fer, de cuivre, etc., comme chaisnons, serrures, clefs, vis, cadenats, serpes, couteaux, etc.
{Dictionnaire de V Académie française^ i"^ édit. 1694.)
La seconde édition du Dictionnaire de l'Académie française, publiée en 1718, enregistre aussi clincaille,
— H9 — clincaillerie, qiiinquaillerie, clinquaillier et qmnquaillier.
Le même Dictionnaire, dans sa 3' édition, publiée en 1740, insère seulement les mots clincaille, cUncaillerie, clincailUer, et aux mots quinquaille, quinquaillerie et quinquaillier, le Dictionnaire renvoie aux articles clincaille, clincaillerie et clincailler.
Mais à partir de la 4® édition, publiée en 1762, on ne voit plus figurer dans le Dictionnaire de l'Académie que les mots quincailk, quincaillerie, quincaillier, et l'orthographe de ces mots a été définitivement fixée.
Ainsi que l'indique l'historique des mots qui précèdent, les formes populaires clincaille, clincaillerie et clincaillier ont eu leur période de prépondérance or-^ thographique vers le milieu du XVIIP siècle, mais cette influence de la prononciation populaire sur l'orthographe de ces mots a bientôt cessé ; on a abandonné promptement la forme populaire dans l'écriture pour revenir à la forme grammaticale, et les mots quincaille, quincaillerie, quincaillier ont reparu dans le Dictionnaire, où désormais ils figurent exclusivement.