DES ADDITIONS DE LETTRES
I P'. — De l'addition au commencement du mot ou prosthcse
Les gens du peuple ont pour habitude d'ajouter un e à la prononciation des mots qui commencent par les consonnes se, sp, st. Ainsi ils disent esquelette, espatule, estatue, estatmi, fièvre escarlatine, etc., pour squelette, spatule, statue, fièvre scarlatine. Cette prosthèse de Ve, qui a pour effet d'adoucir l'articulation de la consonne composée, en la dédoublant, augmente le mot d'une syllabe. Ainsi squelette a trois syllabes et esquelette en a quatre. Cette syllabe initiale es, formée par addition d'un e euphonique placé devant la consonne s, ne doit pas être confondue avec le préfixe es dont nous avons parlé précédemment (1). En effet, le préfixe es dérive du latin ex, tandis que la syllabe initiale es, dont nous nous occupons ici, provient de la prosthèse de Ye qui s'est joint à la consonne initiale s.
La prosthèse de Ve remonte au temps de la formation primitive et populaire de la langue française ; c'est une règle générale à laquelle sont assujettis tous les anciens mots français dérivés de primitifs latins ou de toute autre langue étrangère qui commencent par la double consonne se, sp, st. Voici des exemples :
(1) Voy. p. 52.
Scabellum a donné en ancien
Scientem —
ScBla —
AScalarium —
ÀVorpionem —
iScribere —
'S'crinum —
iScutum —
-Sparsus -—
Sp^ihd. —
A^/^athula —
«Spatiiim —
Species —
SpeliB. —
SpeTdiTe —
Spicdi —
Sp'mdi —
*Spiritus —
^pissus —
5/3onsare —
«Sponsus —
Spoïisa. —
iS^bilis —
français escabeau; escient; eschelle ; escalier; escorpion (1); escrire ; escrin ; escu; espars ; espée ; espaule; espace; espèce; espeautre; espérer; espi; espine ; esprit ; espais; espouser; espoux ; espouse ; estable (2);
(1) Escorpion, serpent et guivre
L'ont assailli {Rutebeuf, t. I, p. 83.)
E scorpions est apelez porce que il laidit les mains de Tome qui le prent.
(Brunetto Latini, li Livres dou trésor, p. 183.)
La cendre de vigne purge et guérit fistules en bref temps, et adoulcist la douleur des nerfz et remect à point ceulx qui sont contraitz et avec l'huile guerist morsure de chiens et d'escorpions.
(Pierre des Crescens, le Bon Mesnaiger, liv. IV, ch. i, 1540, fol. 37, verso.)
(2) E ore ai fait temple e à tun uès ù tu purras, si tes plaisirs est, habiter en sied estable parmanablement.
{Les Quatre livres des Rois, p. 259.)
5/abilitatem — - estableté (1) ;
-S/abulum — estable (étable) ;
6'^agnum — estang;
5/annum — estain ;
5tetum — estât;
iS/ella — estoile;
5^ernuere — esternuer;
iStomachus — estomac ;
5^rictus — estroit;
5/uba (bas latin) — • estuve ;
5mppa — estoupe ;
5/uppare (bas latin) — estouper (2) ;
Quelques-uns de ces mots ont perdu Ve initial qu'ils avaient au temps de la formation primitive. Ainsi es-
Li François furent plus estable.
{Chronique rimée de Philippe Mouskes, v, 7105.)
Fortune, trop par es mnable, Tu ne pues estre un jor estable ^ Nus ne se doit en toi fier.
(Le Roman de Brut, t. I, p. 92, v. 1965.)
Combien qu'ilz sont saiges, honnestes Et que leurs ditz sont véritables Et leurs enseignemens estables.
(La Vie et l'Histoire du Mauvais Riche, ancien Théâtre françois, édit. Jannet, t. m, p. 298.)
(1) Qui en lui cuide estableté Jou le tien g bien fol prové.
(Floire et Blanceflor, édit. Jannet, p. 93, v. 2261.)
(2) Les changements opérés dans la prononciation de plusieurs da ces mots leur ont fait subir une modification orthographique surtout depuis le XVIII* siècle. La consonne s de la première syllabe a été retranchée, et cette suppression est indiquée par l'accent aigu qui figure sur Vé initial.
A partir dé la 3** édition du Dict. de l'Académie française (1740), Vs de tous les mots dans lesquels cette lettre ne se prononce pas, a été supprimée. Par exemple, on lit écrire au lieu ù'escrire, qui se trouvait dans les éditions précédentes.
corpion, astable, ^stableté sont devenus au XVI® siècle scorpion, stable, stabilité.
Il importe aussi de remarquer que, dès le XV* siècle et même avant cette époque (1), les mots dérivés du latin et commençant par la double consonne se, sp, st, ont été, sous l'influence des savants, introduits dans notre langue, sans addition de Ve euphonique : par exemple s^mi^is adonné directement s?^n7e, spectatorem, spectateur, etc. D'un autre côté, il est arrivé que certains mots de la même famille ont perdu l'e initial qu'ils possédaient à l'origine, tandis que le radical a conservé cette voyelle. Ainsi on a dit dans l'ancien français espèce, especiol, especialement ,
De tûtes cez choses avoit en ciel grant habondance, mais la poverteit n'i pooit-om atroveir ; en terre habondevet ceste espèce, et si sorhabondevet, mais l'hom ne savoit mies cum grant préis il estoit. Cette espèce encuvit li Fils de Deu, et si dexendit por ceu qu'il à sun uès l'esleisit.
{Sermons de saint Bernard, p. 533.)
... Que vous le devant dit homage vueilliez receivoir per son procureur especial. (Année 1278; Rymer, Fœdera, conventiones, litterœ, t. II, p. 122.)
Qu'il te garde e defFende de tous maulx, par especial de mourir en peschié mortel.
(Joinville.)
Vez-ci les cas especiaux.
{Roman de la Rose, t. II, p. 3o2, v. 11633.)
(1) Deusdel soleire vendra..., La splandur de lui sicume lumière serad (Ancienne traduction de psaumes, XII® siècle) — Par iror est la splendors de saint Esprit fors esclose. {Livre de Job, p. 513.)
L'ung de ses especîanlx amis de court.
[Le petit Jehan de Saintré, édit. Guichard, p. 239.)
Mais se vous sçavez qu'elle soit à mon dommaige, especiallement contre le sauWement de mon ame, veuillez moy oster le désir que j'en ay.
{Le Livre de Vinternelle consolatioriy édit. Jannet, p. 91.)
La nouvelle de ceste bataille fust en brief temps partout sçeue et especialement h la court du roi d'Angleterre. (Le petit Jehan de Sainiré, p. 173.)
Lors la reconforta au mieulx qu'elle peut, especialement qu'elle seroit tantost guérie.
{Ibid., p. 225.)
On a conservé espèce sans rien changer à la forme ancienne de ce mot ; mais au XVP siècle on a supprimé Ye initial des mots especial, especialement, et pour se rapprocher davantage du primitif latin, on a écrit spécial, spécialement.
Spécial, spécialement. Veu principalement ou spécialement qu'il, etc.
(Robert Estienne, Bic. fr.-latin^ 1539). — Specialis, spécial, speciatim , spécialement. {Ambrosii Calpini Dictionarium , 1534.)
Les faits de ce genre sont assez fréquents dans l'histoire des mots de notre langue. Citons encore esprit et spirituel. Ce dernier mot dans l'ancien français était précédé d'un e euphonique qu'il a perdu dans la langue moderne.
Soit sainz Johans martres en ayer les engeles, car cil si cum esperitels créatures conurent plus certement les esperitels signes de sa dévotion.
(Sermons de saint Bernard, p. 543.)
Ils chantoient un chant itel Cum s'il fussent esperitel.
{Roman de la Rose, 1. 1, p. 28, v. 666.)
Le proffit ou mérite de la personne n'est pas à estimer se il a souvent telles visitacions et consolacions espirituelles. {Le Livre de Vinternelle consolation^ édit. Jannet, p. 74.)
... Et de gens de tous aultres estats, et religieuses espirituelles et temporelles.
{Le petit Jehan de Saintré, p. 274.)
On a dit esquelette pour squelette,
Monet enregistre ce mot sous les deux formes suivantes :
Esquelete, squelete, mot tiré du grec E>iîhro{, qui veut dire desséché, aride : arefactus, aridus, exsuccus, a, um. Corps aride, 2k6>stov o-w/Aa. Corpus aridum, arefactum, exsuccum. Esquelete, squelete, entière tissure des os decharnez et desséchez de l'animal, tenus sur pied, dans une chasse, pour remarquer la figure, assiette, liaison, et mouvement de chaque os, en détail. Crates ossea, Crates ossaria Tu me
semble mieux une E squelete quun homme vivant Pour tenir
en pied et rendre mobile à tous sens Vesquelete, on luy passe par le crâne et par les vertèbres du dos, une vergeté de fer, tenant en haut et au bas de la chasse ou armoire.
(Monet , A brégé du parallèle des langues française et latine, 5« édit., 1635.)
Toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694 à 1835) portent squelette et donnent à ce mot le genre masculin. -
Escadron^ dérivé de l'italien squadrone, au XVP siècle s'écrivait scadron et escadron; mais la forme populaire escadron a prévalu et nous est restée.
[ La proslhèse de Ve qui précède la double consonne se, sp, st, comme nous l'avons dit au commencement de ce paragraphe, est une forme primitive et populaire de notre langue. Cette prosthèse a été en usage tant que les mots dérivés du latin ou de toute autre langue étrangère sont devenus français par voie de transformation populaire. L'influence de cette habitude traditionnelle s'est manifestée sur la forme des mots de cette classe jusqu'au XVI" siècle. En effet, depuis cette époque la prosthèse de Ye euphonique n'a plus été admise dans l'orthographe, et l'usage de cette forme populaire a été désormais sans influence sur l'écriture. On sait que c'est surtout depuis le XVP siècle que les mots nouveaux, formés par les savants, sont entrés dans notre langue sans addition d'une euphonique et en commençant par la double consonne se, sp, st. Mais le peuple, fidèle gardien des traditions du passé en fait de langage, conserve ses habitudes de prononciation et même les introduit dans les modifications qu'il fait subir aux mots nouveaux qui se forment autour de lui. Ainsi, l'homme du peuple dit escandale pour scandale, ajoutant un e initial à la forme savante et grammaticale de ce mot; de même cette voyelle initiale se rencontre dans esclandre, vieux mot, qui appartient à l'ancien fonds de la langue primitive et populaire et qui dérive de scandalum, sur le thème duquel les érudits du XVP siècle ont calqué scandale.
Le peuple dit levier pour évier ; mettez cette assiette sur le levier, au lieu de mettez cette assiette sur l'évier. Dans cette expression vicieuse et populaire, levier pour
évier (1 ), l'article représenté par /' devant la voyelle initiale du mot évier ne se trouvant point distingué du substantif auquel il est joint, a fini par être absorbé entièrement par ce substantif, de telle sorte que le peuple, en disant le levier, emploie abusivement deux articles pour un, le V évier. Une erreur du même genre se fait remarquer chez les gens du peuple dans remploi du mot hoquet. En effet, sans tenir aucun compte du h aspiré qui est au commencement de ce mot, et unissant l'article au substantif, le peuple a transformé le hoquet en Voquet et en est venu à dire loquet pour hoquet : vous avez le loquet au lieu de vous avez le hoquet.
Il est remarquable que plusieurs des mots les plus usuels de la langue française se sont ainsi formés par la prosthèse de l'article qui s'est joint au substantif: tel est par exemple le mot lierre, venu de l'ancien français hierre, qui, lui-même, se tirait immédiatement du latin hedera. On a dit lierre pour l' hierre ou pour lierre, (B. Jullien, Cours supérieur de grammaire, p. 54.)
(1) Du latin aquarium, de aqua, en ancien français eve ou ewe.
En Rencesvals ad une ewe courant.
(En Ronceveaux il est une eau courante.)
{Chanson de Roland, GLXVII, v. 2225, édit. Millier, p. 152.)
Dans le Roman de la Rose on rencontre les deux formes iaue et eve.
Parlant de Narcisse penché sur le bord de la fontaine, le poëte s'écrie Vez quel douçor en Viaue sent !
. {Roman delà Rose, édit. Méon. t. III, p. 271, v. 20619.)
Car d'une sorce vient si haute Veve, qu'el ne peut faire faute.
{Ihid., p. 274, V. 20690.)
La forme la plus ancienne de ce mot est edre.
Un edre sors sen eh eue.
(Un lierre sur sa tête.)
(Fragment d'une homélie sur le prophète Jouas, IXe siècle.)
Au XVP siècle on employait indistinctement hierre ou lierre.
Le chef environné de verdoyant lierre, (J. Du Bellay, II, 64.)
Sus donq' qu'un autel on m'appreste B' hierre à la racine velue.