‹ De l'influenceChapitre 14 sur 70 · CONTRE-ÉPREUVE · texte numérisé non relu

CONTRE-ÉPREUVE

perçus à l'existence derrière eux de causes et de substances analogues à notre moi, la seule substance dont nous puissions contempler par le dedans l'influence causale. Puis, continuant le mouvement d'interprétation, nous appliquons au concret extérieur les modes d'actions que, sans nous en douter parfois, nous avons déjà entrevus dans notre monde intérieur (1).

Or, si spontanément, avant même d^avoir donné à ces constatations une forme abstraite et générale, nous revêtons l'extérieur de nos richesses internes, comme l'enfant prête une âme à tous ses jouets ; — et si, contrairement à ce qui arrive pour l'enfant, l'expérience — loin de restreindre et de corriger cette projection spontanée — l'accentue et la contrôle ; — si donc vraiment nous concevons, bon gré mal gré, les influences à l'extérieur sur le modèle des autres actions réciproques, dont nous sommes les témoins immédiats, — ne s'ensuit-il pas que nous pouvons étudier la conception vulgaire et scientifique à titre de portrait e't d'image, tout de même qu'un homme examine sa physionomie dans un miroir ? — En ce cas, les observations des savants et les interprétations des philosophes, se plaçant à un point de vue tout objectif et réaliste, deviennent pour nous des sources de renseignements : c'est la traduction de leur manière de concevoir et de penser l'influence.

De fait, les actions réciproques des corps, telles que les représentent la Physique et la Chimie, apparaissent semblables aux dissociations et aux combinaisons des systèmes psychiques, à ce point qu'ils leur ont souvent

(1) En appliquant aux faits extérieurs ces vues encore confuses, nous les précisons. Pour la première fois nous en i)renons une conscience nette. Voilà pour([uoi plusieurs veulent voir en cette ])erL-eption extérieure la source uniqne de ces notions et interprètent en ce sens la formule « l'esprit commence par le concret ». Ils oublient cependant que l'intuition saisit elle aussi dans notre intérieur des phénomènes concrets.

servi d'images : ils fournissent de métaphores le langage des philosophes. L'on parle donc de cristallisations d'images autour d'une élue, de même qu'autour d'un calcul jeté dans un liquide en sursaturation cristallisent les sels ; — on recherche les « lois de la combinaison » des états psychiques, de leur fusion, de leur analyse, de leur synthèse. Les appétitions, tendances ou virtualités, sont comparées par Leibniz à l'action de l'attraction terrestre sur un poids suspendu ou à la force de distension d'un gaz comprimé. Quand en face d'un système psychique se présente un phénomène qui exerce sur les éléments composants une sympathie plus grande que les autres, le système est ébranlé. Il se décompose, le lien de ses éléments se relâche. Le phénomène intrus les attire : il se fait le centre d'un système nouveau excluant et plus souvent absorbant certains éléments antérieurs. Le plus fort entraîne le plus faible dans son mouvement ; il se l'assimile. Ainsi va la loi des combinaisons chimiques ; les corps, — dont l'afTmité pour certains éléments est plus puissante que l'affinité mutuelle maintenant en présence les composants d'une substance dont ils s'approchent, — brisent l'équilibre antérieur et provoquent à leur avantage une combinaison nouvelle (1). De même, — puisque l'on a reproché à la métaphysique de l'Ecole de ne reposer que sur des observations superficielles et vulgaires, — ne serait-ce pas de l'interprétation spontanée, dont nous parlons, qu'est sortie sa théorie de la causalité : toute action d'un être sur un autre a pour but de lui faire revêtir une

(1) Cette tendance ù l'échange des métaphores a été jusqu'à l'abus. Les c()tn|)araisons eniprunlées à la vie ont eiivalii le domaine des sciences physiques et chimiques au point que ])lusieurs se sont laissés tromper par ces métaphores. — Cf. Dastrk, Revue des Deux Mondes, L^) oct. 19(J2, La vie de 1(1 matière. — Grégoire, Le mouvement anlimécaniciste, p. 9 (Bruxelles, 1905).

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