CONTRE-EPRÉÛVË : MONDE PSYCHOLOGIQUE
De ce besoin d'harmonie avec le milieu naissent les similitudes sociales. M. G. Tarde a bien mis ce fait en lumière dans son livre sur « Les lois de V imitation » : « Toutes les similitudes d'origine sociale, qui se remarquent dans le monde social, dit-il, sont le fruit direct ou indirect de l'imitation sous toutes ses formes, imitation-coutume ou imitation-mode, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instinctive ou imitation-éducation, imitation naïve ou imitation réfléchie » (1). De cette manière, les hommes vont de plus en plus s'assimilant les uns aux autres et ce ne sont pas seulement les manières de se vêtir, de se nourrir, de parler qui deviennent semblables, mais par un échange perpétuel des idées, les aspirations, les volontés se rapprochent et se fusionnent.
Dans les foules, ces expansions et ces échanges d'influence se font d'une manière inconsciente le plus souvent et M. G. Tarde a pu ajouter avec raison que « la société cest V imitation, et V imitation cest une espèce de somnambulisme » (2). De là ces crises qui, à certains moments, troublent la vie des collectivités : poussées d'enthousiasme, qui paraissent spontanées parce qu'on ignore l'inconsciente fermentation qui les prépare dans l'âme populaire ; accès de fureur révolutionnaire, véritables épidémies morales. Elles entraînent des hommes, qui demain ne comprendront pas comment ils ont pu se livrer à de tels actes. C'est que, pour un instant, ils ont subi une sorte de métamorphose idéale ; ils ont été éblouis par une idée commune, à laquelle, semble-t-il, ils n'auraient pu se soustraire. Selon l'expression de M. A. Fouillée (3), cette « synergie »
(1) p. 16, (Paris, 1895).
(2) Ibid., p. 95.
(3) Cf. Revue des Deux Mondes, 15 août 1902. La Morale de la vie chez les animaux.
est née d'une sympathie dans le cas présent imposée par le milieu ; et elle s'est manifestée en un phénomène d'entraînement et à' assimilation réciproques.
Polariser une telle aptitude à leur profit, en amenant les autres à entrer en sympathie, puis en synergie avec eux, est le but que poursuivent les professionnels des réunions publiques. Et ils savent l'importance de l'adaptation préalable qu'il est nécessaire d'imposer aux auditeurs, sans que ceux-ci s'en doutent. Aussi ont-ils grand soin de faire préparer la salle par des chants en harmonie -avec le discours qu'ils vont prononcer. De la sorte leurs paroles ne tombent pas en des esprits indifférents, mais en des esprits prévenus et aptes à les comprendre. Plus elles sont sonores et creuses, plus elles ont de succès, parce que chacun les entend à sa manière et y retrouve une belle expression de ses propres idées (1). — Encore faut-il que le meneur découvre une formule ou une image frappante, qui traduira les aspirations de la foule, et dès les premiers mots lui gagnera toutes les sympathies. Cela suppose chez lui une grande souplesse psychologique pour se mettre en contact avec l'âme de l'auditoire, pour s\issimiler à elle afin de V assimiler à lui et de la diriger à son gré : c'est le secret de sa puissance.
Conclusion. — En résumé, l'observation des phénomènes suggère une hypothèse au sujet de la loi, qui régit leurs actions réciproques : à nous eu tenir aux apparences tout progrès d'influence relève d'une assimilation.
Cette hypothèse requise par les faits est appuyée
(1) Sur le mécanisme psychologique de ces influences socinles par affîrmalion, répélillon, conta.uion ; sur la tyrannie de la rcditmc intense... moyens d'inriuenco dont l'action se ramène au tond h un elïort d'assimilalion con(juéranle, on lira avec intérêt G. Le Bon, Psijthologie des joules^ ch. III, p. lur.-127 (Paris, ISO'J).