CONTRE-ÉPREUVE : MONDE PSYCHOLOGIQUE
taille, à se mettre en sa place, afin de devenir en quelque sorte son personnage. A ce prix, il réussira à s'imaginer ses dillic'(jltcs et ses répugnances et à découvrir quelle méthode sera efficace sur tel élève en particulier. Mais, pour réaliser cette adaptation féconde, il faut posséder un art dilFicile, le tact. Le tact peut se définir, en effet, l'art de toucher les âmes sans les froisser. Il suppose une grande finesse d'intelligence unie à une grande délicatesse de cœur et une grande générosité de volonté. Lui seul nous permet d'entrer en sympathie complète avec ceux qui nous entourent, et de nous faire vraiment tout à tous. C'était le secret de Socrate, qui n'avait, à l'entendre, qu'une petite science « la science d'aimer ». — D'autant que cet amour, source de pleine condescendance, éveille en retour l'affection du disciple. Celui-ci, dès lors, se livre avec confiance à ce maître, auquel il souhaite de ressemhler : il aime la science comme son maître- l'aime ; il la recherche comme lui ; il arrive bientôt à le suivre facilement dans ses démarches intellectuelles parce qu'il en pénètre de mieux en mieux les pensées et les sentiments (1).
Les mêmes correspondances d'âmes semblent requises pour bien apprécier une œuvre d'art. C'est ce qui faisait écrire à Cl.Ch, Charaux : « Il y a deux peintres pour chaque tableau, l'artiste qui le produit et l'homme de goût qui l'admire, il les faut tous les deux pour que l'œuvre soit parfaite ou du moins
(1) Cette nécessité de se mettre en rapport avec l'âme de l'élève, de se « ralivaller à son train », comme disait Montaigne, est un fait dont font
rex[jérience tous ceux qui enseignent. Lisez aux élèves une page intéressante d'histoire ou surtout de pliilosoiJhie, )>eaucoup bailleront d'ennui parce qu'une foule de belles choses que contient voire livre ne sont i)as adaptées aux auditeurs et laissent leur esprit inactif. Mais dites-leur les mêmes choses vous-mêmes, variant vos comparaisons et vos images suivant l'âge et le tempérament de ceux qui écoutent, prenez des exemples qu'ils ont sous les yeux : aussitôt ils s'intéressent, comprennent, jouissent, et travaillent et retieiment. — Cette nécessité d'adaptation exiiliq^ue l'incontestable supériorité que l'enseignement vivant a sur les meilleurs livres.
terminée » (1). Pour comprendre la concentration de pensées et de sentiments, que l'artiste a fixée sur sa toile, il faut que notre âme soit à l'unisson de la sienne, il faut que nous achevions son œuvre « avec notre âme devenue pour un instant tellement semblable à la sienne qu'elle en devine toutes les intentions, qu'elle en pénètre tous les secrets » (2). Le tableau, en effet, n'est qu'un signe qui s'adresse, comme la parole, à notre intelligence, à notre imagination, à notre cœur, pour y éveiller des états d'âme analogues à ceux de l'artiste par un phénomène de sympathie.
Ce même phénomène explique en bien des cas l'influence du milieu. Rappelons par exemple les faits de contagion sensible. Dans les foules, les émotions se répandent avec une rapidité extrême ; elles gagnent de proche en proche, électrisent et emportent tout le monde, c'est l'harmonie forcée. Sur le champ de bataille une panique inexpliquée fait parfois lâcher pied aux plus vaillants ou, en sens inverse l'audace des braves galvanise les plus poltrons, qui se conduisent en héros ; dains une assemblée charitable, les plus avares deviennent généreux et souvent — comme pour se venger d'eux-mêmes — jusqu'au sacrifice.
L'exemple entraîne et, il n'est pas nécessaire de le dire, il est beaucoup plus puissant que la parole. Pourquoi ? Parce qu'il nous apporte l'image vive des actes à accomplir, — et l'on sait la force du pouv'oirmoteur des images. Elles exploitent notre esprit d'imitation, notre tendance à faire comme les autres, tendance, à laquelle nous obéissons d'autant plus, que nous sommes moins en défiance contre l'influence d'autrui. Les enfants n'y résistent pas et nous leur ressemblons dans les trois quarts de notre vie.
(1) Cf. Noies et Réflexiuns, p. 157 (Paris, 1887).
(2) Ibid., p. 158.