PRÉFACE
Sommaire. — Le problème. — 1. Dans l'antiquité. — 2. Dans les temps modernes. ■ — 3. L'antinomie à résoudre. — 4. Division. — 5. Limites de la recherche.
Le Problème. — ■ L'expérience de tous les jours met sous nos yeux une multiplicité d'actions et de réactions réciproques. Aussi, l'influence des êtres les uns sur les autres et sur nous, aussi bien que l'influence de nos énergies internes les unes sur les autres, semble incontestable à première vue. Mais c'est là le monde de l'apparence et l'on peut se demander si le spectacle auquel nous assistons en nous et hors de nous traduit une réalité profonde.
1. Dans V antiquité. — Ce problème du changement et du devenir est soulevé dès le début de la philosophie. Xénophane « ayant contemplé le ciel dans son ensemble, dit Aristote, proclame que l'Un est Dieu » (1) ; qu'il est immuable et impassible àx'.vYiTov, àTraOfi) ; qu'il est identique au monde. Le monde cependant n'est pas à l'abri de tout changement : immuable dans sa substance, il ne l'est pas dans sa forme. Concilier cette mobilité de surface avec l'immobilité de l'Etre luimême en son fond, c'était faire une concession au sens commun, mais au prix de la rigueur du système.
(1) Cf. p. Janet et G. SÉAiLLES, Hist. de la phil., p. 922 (Paris, 1887).
10 Dii l'influence
Aussi avec plus de logique, tout en parlant encore le langage des apparences et de l'illusion, Parménide proclame l'unité absolue de l'Être et nie toute multiplicité et tout devenir. Dès lors, il ne peut pas être question d'actions réciproques et pour les Eléates le problème de l'influence ne se pose pas.
Il se pose au contraire dans la philosophie d'Heraclite, où il revêt une importance capitale. Ici tout est dans un éternel devenir, tout change, se reconstitue, s'évanouit et reparaît. Chaque chose renferme en soi ce qui la nie : identité des contraires, lutte d'éléments,
d'où sort l'harmonie du cosmos nroAsao: T.y.-.■f^o ràv-rw/l.
Incessante est l'influence des êtres les uns sur les autres ; profonde aussi, puisqu'ils se fusionnent et s'absorbent dans les transformations de l'unique principe substantiel qui les constitue : le feu éternellement vivant s'allumant et s'éteignant suivant la loi... Mais avec Empédocle une nouvelle dilFiculté surgit. Il n'admet plus, en effet, cette compénétration intime de tous les êtres dans une unité substantielle. II affirme, au contraire, l'existence d'un certain nombre de substances impérissables, et explique tout le changement par l'action, la réaction et la combinaison de ces substances. Il est ramené par là à concevoir l'influence réciproque suivant l'apparence extérieure, qui fait penser que quelque chose de l'agent passe dans le sujet de son action. Les corps, selon lui, échangent des effluves, qui pénètrent dans des pores organisés pour les recevoir. Cela suppose une adaptation préalable entre l'agent et le sujet. Cette harmonie préétablie, condition nécessaire de l'influence réciproque, se traduit dans l'axiome suivant : « Le semblable est connu par le semblable » ; et l'amitié (.pa:a) — naturelle entre les choses, qui se ressemblent, — favorise leurs relations.