‹ De l'influenceChapitre 4 sur 70 · LE PROBLÈME · texte numérisé non relu

LE PROBLÈME

Influence nulle même dans le monde des phénomènes ; influence réelle^ dans le monde de l'apparence, mais unité et identité foncière de tout ce qui est ; influence réelle entre des substances essentiellement distinctes, mais en relations de ressemblances ou de sympathies. Telles sont les positions qu'adoptent respectivement Parménide, Heraclite, Empédocle : ce sont les seules que la philosophie peut prendre en face de ce problème du changement et de ce mystère du devenir. — Elles revêtent sans doute des nuances, des précisions nouvelles et très importantes aux diverses époques ; l'histoire cependant ne semble pas nous offrir d'autres solutions.

2. Dans les temps modernes. — La position de Parménide était la plus difiicile à tenir : Zenon d'Elée, pour démontrer l'inanité du mouvement même apparent, invoque la divisibilité à l'infini du temps et de l'espace, et l'on connaît ses paradoxes fameux. Les Alexandrins, qui en:ipruntent à son école l'idée de VUn éternel et immuable, ne peuvent se défendre d'admettre une certaine mobilité dans la matière et s'embarrassent d'une foule d'intermédiaires pour essayer d'expliquer le rapport de l'immuable avec le changeant. Chez eux déjà, la conception se modifie.

Par la suite, tout en restant fidèle au principe de l'incommunicabilité, elle prendra un aspect bien différent encore dans la philosophie moderne, oii elle rallie des systèmes qui admettent, et des systèmes qui nient l'existence de substances distinctes. Sous l'influence du mécanisme cartésien ou par réaction contre lui, et pour des raisons différentes, plusieurs ne voient plus comment l'influence serait possible entre des êtres essentiellement divers. De là l'Occasionnalisme de Malebranche ; le développement parallèle

des attributs divins de l'étendue et de la pensée chez Spinoza ; la négation de toute action réciproque entre les monades dans le système de Leibniz.

Cependant, nous sommes loin de l'immobilité que proclamait Parménide. Avec les Eléates on nie sans doute le devenir sous une influence extérieure, même purement phénoménale, mais on reconnaît aux changements de la nature un principe immanent à l'être, qui évolue. Par là on se rapproche du système d'Heraclite.

Heraclite, en effet, pose en principe une multiplicité apparente, qui se résout en l'unité fondamentale d'un principe essentiellement actif. Seulement, il admet la réalité des influences phénoménales entre les contraires, dont la lutte organise le monde. Zenon de Cittium accentue à son tour l'opposition de surface et l'identité de fond dans les actions réciproques de la matière et de la force, du corps et de l'âme de l'univers. Et son système se continue à travers l'école d'Alexandrie jusqu'à Jordano Bruno et Spinoza, pour reprendre une vie nouvelle chez les successeurs de Kant, qui semblent ressusciter la physique du stoïcisme, comme le maître en avait ressuscité l'éthique. D'une manière plus nette encore, Schopenhauer exposera cette doctrine de l'unité substantielle. A la conception héraclitienne enfin, se rattachent nécessairement tous les monismes évolutionnistes et toutes les doctrines d'immanence absolue.

En face d'elle se place toujours la conception d'Empédocle qui, au principe des choses, ne pose pas l'Un mais le multiple. A l'entendre, ce ne sont plus les accidents d'une même substance qui agissent les uns sur les autres, ce sont des substances diverses. La difliculté de concevoir l'influence réciproque est désormais ;nUrein<Mit grave ; mais Empédocle, pas

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plus que Démocrite d'ailleurs, ne s'en aperçoit. Comme nous l'avons rappelé, ils croient trouver la solution du problème dans l'observation extérieure : les éléments des corps ou les atomes qui les composent s'entrechoquent et s'envoient des effluves. Ceux-ci portent dans le patient la représentation matérielle de l'agent (e'/cW\a) ; ainsi la cause imprime sa ressemblance dans le sujet qu'elle affecte. Déjà cependant, l'on reconnaît qu'il y a chez ce dernier des prédispositions, des amitiés d'éléments, des adaptations préordonnées qui favorisent ou contrecarrent l'action de l'agent.

Aristote bientôt épurera cette conception trop matérielle. Soit dans sa théorie de la genèse des formes, soit surtout dans sa théorie de la connaissance, il montrera comment l'influence peut se concevoir sans pénétration réciproque. Selon lui, le connu est présent dans le connaissant, mais d'une manière idéale, par sa forme et non par sa matière, de sorte que l'agent et l'agi, le sensible et le sentant, s'unissent dans une action commune, bien qu'en partie double (chacun produisant son acte propre). Alors se réalise Vassimilation, signe de l'influence efficace, parce qu'elle est le résultat de l'action même de l'agent.

L'Ecole, par la suite, a insisté davantage encore sur cette impénétrabilité des substances, sur la réelle immanence de leur énergie, montrant par sa thèse de Véduction des formes, que l'assimilation, produite par l'influence de l'agent, n'est pas due à un apport de l'extérieur mais à une mise en valeur, sous l'intervention de la cause, d'énergies latentes dans le patient. Influence réelle entre substances distinctes, réglée par des aptitudes préordonnées et des harmonies réciproques : nous ferons ressortir la valeur de cette solution.

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Elle était un peu oubliée au XV 11^ siècle, lorsque Descartes ramena toute influence à des actions mécaniques. C'était revenir à une philosophie de l'apparence. Leibniz s'en aperçut bientôt et posant ex professa la question de la communication des substances, déclara impossible leur influence réelle. Il ne pouvait admettre la transitivité d'accidents d'une substance à une autre.

3. L'antinomie à résoudre. — Mais s'il en est ainsi, et nous pensons le montrer, nous voyons se dresser devant nous l'antinomie qui pose avec plus de netteté que jamais le problème de l'influence : Rien ne passe de V agent dans Vagi, et cependant V agent produit quelque chose dans Vagi, où il nest pas ; — si l'immanence du sujet semble réelle, l'action exercée sur lui semble réelle également. Comment concilier ces deux données ? C'est la question ([ue nous entreprenons d'étudier.

4. Division. — Prenant notre point de départ dans l'observation des phénomènes et adoptant le langage des apparences, nous constaterons par une analyse méthodique, que sous ce langage relativement clair se cachent des difficultés réelles. L'examen des données positives de notre étude nous les révélera. Guidés par cette expérience scientifiquement élaborée (livre I^^, Psychologie), nous nous efforcerons à l'aide d'une critique rationnelle de déterminer le comment de l'influence efficace (livre II, Métaphysique), — puis nous essaierons de montrer quelques-unes des applications pratiques qui découlent de nos conclusions (livre m®, Pédagogie).

5. Limites de la recherche. — Nous n'avons pas l'intcn- Lion d'aborder dans son ensemble l'immense problème

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