LES EXIGENCES DE L'ADAPTATION PROGRESSIVE
Sommaire. — Nécessité d'aptitudes complices. — 1. Elles sont réelles : ressorts de l'activité, — points d'application de toute influence efficace, — acte commun, loi commune, énergies communes : parenté des êtres en relation. — 2. Elles sont définies : elles permettent et limitent les influences réciproques.
Nécessité d' aptitudes complices. — Si l'acte commun est la seule voie par oij se propage l'influence, c'est parce qu'en lui seul se fait l'adaptation progressive. Elle est due à l'initiative de l'agent, mais elle est d'autant plus facilement réalisée que le sujet y est mieux préparé par des prédispositions, des tendances, des aptitudes complices de l'intervention étrangère. Sans ces dernières, toute tentative d'assimilation conquérante serait vaine, nous l'avons vu plus haut (1). Elles sont donc la condition sine qua non qui répond aux ultimes et inévitables exigences de l'action ellicace.
En quoi consistent-elles ?
1. Réelles. — Ce sont des puissances passives et actives, dont l'expérience constate la réalité et dont la science mesure l'énergie (2). A l'être, qui les possède.
(1) (A. supra, livre second, ch. V.
(2) Cf. Mf^r n'HuLST, Mélanç/cs philosnphiqms, p. 35() et 357 (Paris. 1892) : « Ces notions fondamentales sont aujourd'hui rejetces des uns, if^morées des autres, dcdaifinées de tous. On se plaît à n'y voir qu'une ])ure lof^onuichie. Hien n'est plus injuste. Voici un canon ch;irj4c. La poudre a la puissauce passive de s'enflammer au contact du feu. Cette puissance est passive
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les unes donnent la capacité de se laisser façonner par l'agent, de se laisser assimiler à lui, comme la cire se laisse façonner par le cachet et se modifie à sa ressemblance, commue l'âme apte à subir certaines impressions vibre à l'unisson de l'âme qui lui comnmnique son émotion..., les autres, éveillées par cette première intervention, permettent au sujet d'y répondre d'une manière adaptée, de s'y associer, de se travailler en retour afin de parfaire en lui l'assimilation commencée ou de se mettre en harmonie avec elle pour la plus grande elîicacité de l'action exercée. Ces puissances, en un mot, sont des aptitudes à telle ou telle opération. Elles ouvrent par le fait même le sujet, en qui elles résident, à l'influence d'un agent, qui tentera de l'entraîner avec lui à l'une ou l'autre de ces opérations. Elles apparaissent dès lors comme les ressorts de l'activité du sujet, ressorts qu'il faut mettre en jeu sous peine de ne produire aucun des effets que l'on
puisqu'elle n'agit pas et attend d'une autre cause l'elTet d'inflammation ; et pourtant elle est réelle, puisqu'elle résulte de la nature des éléments. La poudre une fois enflammée, les solides passés brusquement à l'état s^azeux réclament un plus grand espace ; en l'occupant, ils développent une force de propulsion qui chasse le boulet et par lui renverse les murailles ; et c'est bien là au premier chef une puissance active.
Reprenons ce processus et comparons la donnée scientifique à la conception scolastique. Avant l'explosion, que dit la chimie ? Dans ce mélange de charbon, de soufre et de salpêtre, la vibration moléculaire est assez lente pour maintenir, avec l'état solide, la hxité des trois substances mélangées. Mais ces molécules sont susceptibles de recevoir, par le contact d'un corps en ignition, une accélération de mouvement qui produira la dissociation du nitrate de potasse, mettra l'azote en liberté et y dégagera de l'acide carbonique, développant ainsi brusquement deux gaz, tandis que le soufre et le potassium forment la crasse humide qui noircit le tonnerre de l'arme. Est-ce un pur néant cette réceptivité de mouvement thermodynamique qui dort dans la poudre encore froide ? Non, c'est une puissance naturelle, puisque l'étude de la nature permet de la dclerminer, de dire avec précision quel degré de chaleur il faut dans le corps enflammant pour produire la dissociation des éléments dans le corps enflammé. Est-ce une puissance active ? Non, car elle ne fait que recevoir, eUe attend l'action d'autrui. Mais quand la dissociation est produite, que dirons-nous de la force qui se dégage et qui chasse le boulet ? Dirons-nous qu'elle n'est rien ? Mais on peut la mesurer en kilogrammètres ; on ne mesure pas le néant. Dirons-nous qu'elle ne fait qu'un avec son acte, qui est la propulsion du boulet ? Mais non, la raison proteste. Si le boulet est projeté, c'est que l'élasticité des gaz dégagés représente une force plus grande que le poids du boulet. La propulsion du boulet résulte de la force développée par le dégagement de gaz. Or, ce qui résulte n'est pas une seule et même chose avec ce dont cela résulte. Mais si la puissance active se distingue de l'actionelle en est inséparable, tandis que la puissance passive est séparable et souvent séparée de son acte ».
cherche. Pour ces raisons, l'on peut dire que ces aptitudes passives et actives sont les points (V application de l'influence efficace, puisqu'elles rendent le sujet capable de coopérer avec l'agent à cette acte commun en partie double, que ncus avons reconnu comme un moyen nécessaire d'adaptation réciproque et d'assimilation.
Mais, si l'on y réfléchit, être à même d'entrer dans un acte commun, c'est pour l'agent et pour le sujet être à même d'agir sous une loi commune. D'autre part, puisque, en vertu de l'immanence inviolée des substances en relation, chacune de ces dernières agit pour son compte, — puisque l'action dépend de la nature de l'être qui agit et en révèle quelque chose (operari sequitur esse, nemo dat quod non halet), — puisque enfin les lois expriment « les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (1), — la capacité d'agir sous une loi commune suppose dans les êtres en relation une communauté d'aptitudes et d'énergies. Entre eux il y a donc nécessairement des traits communs et comme de famille, des ressemblances ébauchées, que l'acte commun accuse davantage, en un mot une parenté.
2. Définies. — Celle-ci conditionne de fait l'expansion de l'influence. Elle repose, en efîet, nous venons de le voir, sur des adaptations préalables qui, sans doute, permettent l'action réciproque, mais en même temps la limitent, car chez les êtres concrets elles existent sous forme d'aptitudes définies.
De même que les corps inorganiques possèdent des propriétés qui les caractérisent, des affinités électives qui déterminent et mesurent les actions et les réac-
(1) Cf. Montesquieu, Esprit des Lois. liv. I, chiip. I, \). lOU, édit. P. Jaiiet (Paris, 1887).
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lions dont ils sont capables, les vivants possèdent des orientations d'activité qui tiennent à leur nature ou sont le fruit de leur éducation, et limitent la zone de leur influence possible. La vie de l'aniinal est ainsi contrainte de se développer suivant des poussées irrésistibles, auxquelles nulle intervention ne le fait échapper. A lui une merveilleuse disposition pour exécuter certains actes, mais en même temps une impuissance radicale à. l'ésard de certains autres. Les dresseurs d'animaux l'ont bien remarqué. Ils peuvent très vite faire prendre à un animal une habitude qui perfectionne ses instincts ; il leur faut plus de persévérance pour obtenir des actes parallèles seulement à ses tendances innées ; il leur en faut davantage encore, pour réussir à endiguer le déploiement spontané des énergies naturelles, par exemple : pour faire tomber en arrêt le chien qui, d'instinct, poursuivrait le gibier ; — mais, quelle que soit leur habileté, ils n'arrivent jamais à imposer aux animaux un dressage contraire à leur instinct. Par ailleurs, ces habitudes, dues à la domesticité, propagées à force de soins par l'hérédité atteignent si peu le fond de l'être, qu'elles ont vite fait de disparaître, si l'animal redevient sauvage.
Il y a donc en chaque animal une orientation définie ■des aptitudes naturelles et c'est ce qu'il faut apercevoir d'abord si l'on veut exercer sur lui une action efïicace. A l'appui de ce fait, on peut citer le cas d'un dresseur de singes, qui offrait de payer ses élèves le double du prix qu'on lui demandait, pourvu qu'on les lui remit pendant quelques jours à l'essai (1). Ce laps de temps
(1) Cf. Th. RiBOT, La psychologie de l'altention, p. 55, 56 (Paris, 1889): Chez les animaux, « il y a .comme chez l'homme, des éducables et des réfractaires ». « Un éleveur' de singes, dit Darwin {La descendance de l'homme, vol. I), qui achetait à la Société Zoolof^ique des espèces communes au prix de cinq livres la pièce, en oITrait le double, à la condition de pouvoir les garder quelques jours pour faire un choix. Quand on lui demanda comment en si peu de temps il pouvait voir si tel singe serait un bon acteur, il répondit que tout dépendait de son pouvoir d'attention... ».
lui suffisait pour juger de leur puissance d'attention, et par là de la facilité avec laquelle il leur imposerait les coordinations d'images et de mouvements, qui constituent le dressage.
Or, si nous remarquons que l'animal n'est capable que d'attention spontanée, nous pourrons tirer de ce fait une nouvelle conclusion. L'attention spontanée, en effet, est toujours éveillée par un plaisir. Mais la psychologie nous enseigne que tout plaisir est le signe d'un développement harmonieux, c'est-à-dire d'une activité exercée dans le sers des prédispositions naturelles, des adaptations préalables, des similitudes latentes ou ébauchées, que l'être inconsciemment aspire à développer. En conséquence, l'attention spontanée nous rév^èle chez un animal l'orientation de ses aptitudes à telle ou telle assimilation, ainsi que les complicités ou parentés intimes, qui rendront efficace tel ou tel genre d'influence exercée sur lui. De plus, les divergences que notre dresseur excellait à reconnaître, montrent que pour un individu déterminé, ces aspirations naturelles ou acquises sont toujours définies.
Sans avoir la fixité des orientations dues à l'instinct, les âmes humaines possèdent elles aussi des prédispositions incontestables. Certes, elles semblent plus malléables, mais elles manifestent cependant, dès la première enfance, des sympathies ou des antipathies inconscientes qui favorisent ou entravent les influences exercées sur elles. C'est ce fonds préexistant qui rend si délicate et si difficile l'œuvre de l'éducation. A quoi visc-t-elle, en effet ? — A adapter les énergies de l'élève à l'idéal du maître. Celui-ci s'efforce donc d'amei^er l'enfant à sentir, à penser, à agir, comme lui-même sent, pense, agit. Qu'il le veuille ou non, il travaille à l'entraîner dans une action identique ou
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tout au moins semblable à la sienne, dans l'espérance, qu'ensuite, par sa réaction personnelle, l'enfant continuera de sentir, de penser et d'agir de la même façon. Mais, pour obtenir cette adaptation en retour, il doit tenir grand compte des ressources naturelles de ce dernier ; il doit les amorcer par des assimilations agréables qui fassent naître le désir de les perfectionner, suivre les progrès de son influence à travers les hésitations, les heurts des tendances mauvaises, intervenir dans les moments d'anarchie intérieure afin de porter secours aux spontanéités complices" de son action et de leur assurer la prépondérance.
Cette souple sollicitude, qui exige tant de tact et de persévérance, est toujours nécessaire à l'éducateur, parce que toujours il se trouve en face d'un sujet dont les aptitudes sont définies dans une certaine mesure. Les tournures d'esprit varient d'homme à homme suivant la prédominance de ce que Taine appelait la faculté maîtresse. Il est des âmes d'artistes et de métaphysiciens, de scientifiques et de littéraires, et chacune d'elles ne manifeste ses ressources qu'au jour où elle trouve l'objet qui l'intéresse. — Mais pourquoi cet objet a-t-il sur elle une pareille puissance ? Parce qu'il est en harmonie avec ses tendances profondes. Une vocation littéraire ou scientifique, qui se révèle soudain, n'est que l'aspiration irrésistible d'une organisation mentale déterminée : c'est pourquoi elle transforme les natures les plus indolentes en apparence, car avec l'attrait naît le goût du travail. Or, d'où viennent ces propensions si différentes parmi les hommes ? — D'aptitudes parfois innées, souvent précisées par l'éducation première et qui empêchent les divers esprits de voir les mêmes choses sous le même jour.
Leur existence et leurs divergences sont incontes-
tables. C'est à cause d'elles qu'une comparaison ou une métaphore n'a pas la même valeur explicative pour tous les élèves d'une classe, chacun d'eux n'ayant bien compris que lorsqu'il a lui-même trouvé l'image appropriée à sa tournure d'esprit. Elles pèsent également sur le jugement de la raison et risquent parfois de fausser l'acte du libre arbitre. Celui-ci ne devrait agir qu'à la lumière de la raison, mais des obscures profondeurs, oîi s'alimentent les racines de notre vie consciente, naissent des prédispositions sourdes, qui nous font faire état d'un motif futile et négliger parfois des considérations en elles-mêmes très graves.
Sans doute, nous le constatons, plus on s'élève dans la série des êtres, moins les aptitudes innées ou acquises semblent déterminer l'action. Tandis que le minéral n'est apte qu'à un nombre restreint et fatalement fixé de combinaisons, la plante peut s'accommoder de milieux différents, l'animal peut se plier à des exercices nouveaux, l'homme peut, s'il est habile, orienter à son gré la majeure ou du moins la plus importante partie de ses activités. Y aurait-il donc plus d'incertitudes dans la constitution de ce dernier ? — Non, c'est au contraire que sa nature est plus riche en préordinations ou, si l'on veut, en sympathies latentes. Des interventions plus ou moins heureuses provoqueront l'évolution des unes ou des autres. Encore est-il que ce développement ne peut se faire indifféremment en tous les sens. En effet, puisqu'il consiste à mettre en valeur des aptitudes immanentes au sujet, innées ou acquises, mais définies, celles-ci conditionnent toute expansion d'influence. Elles restreignent l'étendue de la parenté entre les êtres, elles restreignent par le fait même le champ des actions réciproques.
En résumé, toute influence se fait par adaptation
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progressive de l'agent et de l'agi. Mais l'initiative du premier n'est heureuse, qu'à condition de rencontrer chez le second des prédispositions sympathiques, des énergies complices sous forme d'aptitudes à une opération en harmonie avec la sienne. Or, celles-ci, chez les êtres concrets, sont réelles, définies et n'entrent en jeu que sous une excitation adaptée à leur nature. C'est donc à elles qu'en définitive doit s'adresser — de manière à se faire accueillir, toute intervention qui veut être elficace.