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COMMEXT SE FAIT L'ADAPTATION PROGRESSIVE

Sommaire. — 1. Initiative do l'agent en vue d'entraîner le sujet dans un acte commun, mais en partie double : a) l'influence de l'agent ne se réduit pas à une provocation ; b) causes d'illusion. — 2. Le véritable lien causal : relation unique entre deux termes, dont l'un a l'initiative et l'autre le profit. — Aristote, saint Thomas. — 3. Explications : l'influence s'exerce à travers de multiples actes communs par adaptions passives et adaptations actives. — 4. Solution de l'antinomie : l'agent ne s'épuise pas en agissant, le sujet subit son influence sans.se laisser envahir.

La zone des influences subies ou exercées par un être se mesure, d'après ce que nous venons de constater, à son pouvoir iV adaptation passive ou active ; c'està-dire au pouvoir qu'il possède de revêtir des qualités, des propriétés, des états semblables à ceux de la substance qui agit sur lui ; ou inversement de faire naître des qualités, des propriétés, des états semblables aux siens, dans le sujet, sur lequel il agit.

Mais dans les cas d'influence efficace, comment se réalise une telle assimilation par adaptation progressive ?

1. Initiative de Vagent. — Elle se réalise grâce à l'intervention de l'agent, dont l'initiative impose, détermine et dirige une évolution des capacités du sujet, afin de l'entraîner dans une action identique à la sienne.

Cependant, l'assimilation due à cette union dans

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un acte commun, va-t-elle jusqu'à l'identification réelle, que semble toujours souhaiter l'influence ?

Nous avons vu que l'immanence essentielle et l'inviolabilité des substances opposent une barrière infranchissable à la réalisation de ce vœu. C'est là, un fait qu'il ne faut pas oublier, surtout si, — nous plaçant, selon notre position initiale, au point de vue humain du problème, — nous envisageons non seulement l'unité de mouvement du mobile et du moteur qui l'entraîne, l'unité de mouvement de l'objet perçu et de l'impression qu'il nous impose... ; mais encore le résultat des réactions qui surgissent du fonds même du sujet, pour le mettre en harmonie avec l'agent, le revêtir d'états semblables au sien, l'amener au partage des mêmes sentiments, des mêmes idées, des mêmes résolutions. Certes, en ce rare et suprême degré de sympathie sensible, intellectuelle et morale, semble s'achever la fusion des âmes en un acte unique. Et pourtant la barrière n'est pas franchie. L'identification n'est pas obtenue ; et s'il y a acte coinmun, ou plutôt action sympathique ou action complémentaire, cette action s'opère en partie double.

Sans doute, l'agent et le patient font le même acte, mais chacun agit pour son propre compte. Lorsque je sympathise avec mon ami en une commune désolation, ce n'est pas à proprement parler sa souffrance que j'éprouve : la preuve en est que les nuances de nos émotions pénibles diffèrent souvent. — Lorsqu'un maître transmet une théorie à son disciple, que fait-il sinon provoquer, guider, contrôler l'évolution intellectuelle de ce dernier, afin de l'amener ainsi à reconstruire à son tour, et par son effort personnel, la théorie proposée. — Lorsque, dans une foule, je suis victime d'une contagion morale et qu'entraîné, j'adhère à la résolution commune, j'ai encore conscience de

faire un acte de responsabilité individuelle : ma volonté se met à l'unisson des autres volontés, mais c'est, par ma permission ou mon initiative.

Niera-t-on pour cela l'efficacité de l'influence exercée par l'agent ? — Non, car ni le mouvement du mobile, ni l'éclosion de ma pensée, ni l'orientation de mes sentiments, ni la mise en jeu de mon vouloir ne se fussent produits d'une manière déterminée sans l'intervention d'une cause adaptée.

Celle-ci, d'autre part, afin d'agir efficacement, n'a nul besoin de pénétrer dans son sujet. Il lui suffît, pour obtenir l'assimilation caractéristique de son influence, d^éle^^er à Vacte les énergies que ce dernier possède en réserve et de l'amener peu à peu à un unisson de mouvement d'idées, d'émotions, de résolutions. Ainsi l'entendait saint Thomas, lorsqu'il répondait aux théories des Arabes niant la possibilité des actions réciproques : « Il est ridicule de dire qu'un corps chaud n'agit point parce qu'un accident ne peut passer d'un sujet dans un autre. En effet, dire qu'un corps chaud communique sa chaleur, ce n'est pas dire que la chaleur qui est dans le corps chaud passe identiquement la même [idem numéro) dans le corps chauffé, mais que par l'influence de la chaleur, qui est dans le corps chaud, une autre chaleur [alius calor), qui était auparavant en puissance dans le corps chaud, y passe à l'acte » (1).

a) L^action ne serait-elle que sollicitation ? — Serait-ce donc que l'intervention de l'agent se réduirait à d'habiles provocations, excitations ou solHcitations ? — On serait tenté de le conclure et de dire avec

(1) Cf. s. Thomas, Sum. c. GetU., 1. III, ch. LXIX, édit. de Parme, t. V, p. 213.

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C. Piat, par rapport à la qualité nouvelle, que le sujet acquiert sous l'influence de la cause : « d'où vient cette réalité nouvelle ? Puisqu'elle n'était pas auparavant, il faut de toute rigueur qu'elle ait été créée de quelque manière ; il faut que le principe, dont elle est sortie et auquel elle reste immanente, comme un mode à son sujet, l'ait tirée à sa surface sans se diminuer au dedans. Et de là une conception de la cause assez difïérer^te de celle à laquelle on croit communément. La cause n'est point comme un contenant qui tend à se vider ; c'est un agent dont l'essence est de donner dans ses actes quelque chose de plus que lui-même : c'est un agent producteur... Entre les êtres en nombre infini, qui constituent la nature il n'y a, pour parler une langue précise, que des sollicitations ; ce sont ces êtres euxmêmes qui, une fois influencés par le milieu ambiant, s'élèvent de ce qu'ils n'ont pas à ce qu'ils acquièrent )) (1).

Cela semble vrai quand on ne considère que les points extrêmes de la série des faits, que suppose un cas d'influence efficace ; quand, après avoir été témoin de l'intervention de l'agent, on lui compare la réponse plus ou moins heureuse que son appel obtient du sujet. On est alors porté à imaginer que la cause s'adresse directement aux puissances actives de ce dernier. Elle apparaît comme provocatrice de réactions, dont le principe est tout entier immanent à l'être, qui s'ébranle sous sa sollicitation : une flamme d'allumette détermine une explosion formidable ; une circonstance fortuite déchaîne un orage de passions, révèle un instinct incoercible, découvre l'exigence impérieuse d'une vocation à un genre de

(1) Cf. c. Piat, La personne humaine, p. 369 et 370 (Paris, 1S97).

vie. Mais — outre que, dans ce cas, l'être qui répond est réellement agent à son tour et ne fait que déployer les énergies en tension dans son sein, — ce déclanchement lui-même, dans une direction déter?ninée, a dû être produit par une action antérieure.

b) Les causes d'illusion. — Il y aurait donc singulière illusion à ne pas pousser plus loin l'analyse. En effet, nous sommes en présence d'un phénomène complexe enveloppant une série d'influences efïicaces intermédiaires et souvent inaperçues, d'où dépend le résultat apparent et final. L'appel, que l'agent adresse aux énergies intimes, aux puissances actives du sujet qu'il souhaite entraîner dans son orbite, n'arrive à celles-ci qu'au moyen des puissances passii^es. Sans doute, l'effet produit sur ces dernières, leur est tout intérieur, actio est in passo ; il n'en est que plus facilement masqué, surtout dans la vie humaine, par la vivacité et l'importance de la réaction, qui souvent nous intéresse seule.

2. Le véritable lien causal. — Mais cette réaction est un second fait d'influence, allant de V intérieur à V extérieur. 11 peut et doit être considéré à part, malgré sa relation de dépendance à. l'égard de l'autre (lequel va de l'extérieur à l'intérieur, puisqu'il résulte de l'action de l'agent sur les puissances passii^es du sujet). Celles-ci sont, au premier temps du phénomène, le véritable point où s'exerce l'action efTicace. Ce sont elles qui sous l'intervention de l'agent revêtent l'assimilation caractéristique de l'influence : la cire est façonnée à l'image du cachet ; la poudre s'échauffe au contact de la flamme ; le sens est contraint à la représentation de son objet ; même, sans que je le veuille, mon âme est gagnée par l'émotion de la foule

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qui m'entoure... A ce moment, se réalise Vacte commun, par le moyen duquel, en définitive, s'exercent toutes les influences entre substances diverses. II a, en elTet, son principe dans l'agent et son terme dans le sujet. En cet acte donc réside le lien causal ; car en lui et par son intermédiaire, s'opère l'adaptation progressive, qui s'achève, quand l'influence est heureuse, en une assimilation.

Acte commun de la balle et de la main qui la lance, acte commun du sensible et du sentant, acte commun de la foule émue et de mon âme emportée par la contagion morale..., en cela, nous ne voyons qu'une RELATION UNIQUE entre deux ternies, dont l'un agit et l'autre pâtit. A cet instant fugitif, les diverses substances, dont l'essentielle immanence demeure toujours inviolée, se rencontrent et s'unissent. Elles forment un système composé, mais, mis en branle par une opération unicjue, dont l'agent a l'initiative et dont le sujet a le profit (1). En cette unité passagère apparaît la réelle solidarité de la cause et de Veffet. L'on comprend, dès lors, pourquoi, lorsque le système aura été brisé, le résultat de l'influence sera marqué par la genèse — dans le sujet — d'un mouvement, d'un état, d'un acte identique au mouvement, à l'état, à l'acte de l'agent.

Certes, si l'on considère à part la substance-agent et la substance-sujet, on pourra, suivant le point de vue où l'on se place, appeler cette relation unique d'un nom différent, — comme on désigne différemment la route qui va de Thèbes à Athènes et d'Athènes à Thèbes ; cependant, ces deux points de vue sont corrélatifs et complémentaires puisqu'ils traduisent deux aspects de la même réalité.

(1) Cf. supra, livre second, eh. II.

3. Explications. — Les difficultés que l'on éprouve parfois à reconnaître en cet acte comrnun, le lien causal, le moyen par lequel s'opère l'assimilation, — viennent de ce que l'influence n'est pas simple et instantanée. Elle s'exerce progressivement sur un sujet qui se ferme à toute invasion substantielle (1), et dont les énergies, s'éveillant sous l'excitation première, font effort pour agir à leur tour. 11 en résulte des chasses-croisés d'influences : et chez les sujets extrêmement actifs, comme les âmes humaines, cela donne le spectacle de la plus étrange confusion.

Pour débrouiller ce chaos, appelons un exemple à notre aide.

Mon âme était en repos et distraite par la promenade. Soudain, je suis témoin d'un acte de générosité : un homme ramasse un pauvre épuisé sur la route. Je suis ému et je m'empresse de coopérer à sa bonne action. — Que s'est-il passé en moi ? — D'abord, de simples phénomènes de perception. Ils sont le fruit de la relation du monde extérieur avec mon âme en cet « acte commun du sensible et du sentant « par lequel selon l'expression d'Aristote, l'objet façonne le sujet à sa ressemblance, comme le cachet communique sa forme à la cire qu'il modèle. Cette première assimilation engendre en moi une représentation. Celle-ci aussitôt met progressivement en jeu mes énergies sensibles, rationnelles et volontaires : elle sollicite leurs concours afin de se développer et de s'établir chez moi en souveraine (2). Qu'elle se heurte à des antipathies, nées de mon égoïsme, elle ne peut s'insérer dans ma synthèse psychique et ne tarde pas à s'évanouir :

(1) Cf. supra, livre second, ch. III.

(2) Cf. livre premier, ch. I, où nous avons décrit le jeu de ces influences entre nos phénomènes psychologiques.

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je continue ma promenade (influence inefficace). Qu'elle rencontre au contraire des sympathies, des aptitudes prêtes à s'ébranler dans un mouvement identique au sien, son influence se propage jusqu'à rallier à elle toute la synthèse mouvante de mes puissances. — En cette occurrence, tout mon être gagné par cette seconde assimilation considère l'homme généreux qui l'a provoquée comme un idéal. De par ma propre initiative alors, je m'oriente vers lui afin de participer à sa perfection. Mais, vu l'impénétrabilité des substances, cette participation se réduira nécessairement à une imitation : mon âme se fera semblable à l'âme de cet homme généreux. Elle reproduira en elle-même sa manière de penser, de sentir, d'agir, et je m'empresserai avec lui auprès du malheureux. — Ainsi s'obtiendra cette troisième et dernière assimilation, qui manifeste l'efficacité de l'influence initiale et souvent est seule remarquée.

Nous n'oublierons pas cependant que ce résultat suppose à tout le moins deux séries successives d'influences. Dans l'une, allant de l'extérieur à l'intérieur, l'agent impose sa ressemblance aux puissances passives du sujet (adaptation passive) ; — dans l'autre, au contraire, allant de l'intérieur à l'extérieur, le sujet en vue de parfaire cette ressemblance, qu'il a pour agréable, se travaille à son tour, entraîne dans un mouvement unique toutes ses ressources et adapte progressivement sa synthèse interne à la fin, qu'il souhaite atteindre (adaptation active), qui portera sa marque personnelle.

De plus, nous lé remarquons, cette seconde série est non seulement provoquée, mais encore guidée par la première. Elle a pour but, en effet, d'en rejoindre le principe, grâce à une action qui s'achève par un effort de retour au point de départ « appetitii^us motus circula

agitur » (1). Ainsi, l'action se boucle par la volonté du sujet poursuivant, comme on poursuit une cause finale, l'agent lui-même, qui fut à l'origine cause efliciente de tout le mouvement (2). C'est de cette manière que, durant tout le progrès de ces influences, l'agent fait sentir son action : il provoque une assimilation, guide le mouvement intérieur qui répond à son appel, et contrôle en définitive le résultat plus ou moins heureux de cet effort vers une adaptation aussi parfaite que possible (3).

Bref, si dans la relation, d'où résulte une influence efficace, je considère les termes extrêmes, qui se rejoignent en une assimilation, c'est-à-dire la substance-agent et la substance-sujet, il semble que la seconde se soit adaptée pour répondre à la sollicitation de la première.

Mais l'analyse nous a montré que cette sollicitation ne s'exprime à la substance-sujet, ne se fait entendre d'elle, n'en obtient une réponse favorable quel travers de multiples actes communs.

L'agent s'adresse d'abord aux aptitudes réceptives du sujet qu'il entraîne dans son mouvement et aux-

(1) Cf. Saint Thomas, Siun Ihcol., I, lia, qae. XXVI, art. 2, in c, édit de Parme, t. II, p. 99.

(2) On trouverait la même série de pliénomènes, mais en sens inverse, si l'on examinait un fait d'influence dont on a soi-même l'initiative, par exemple lorsqu'on arrive à faire partaj^er à une foule, que pour un instant on entraîne dans un acte commun, ses convictions, ses sentiments, ses volontés.

(3) L'influence de l'agent peut se manifester de deux manières, suivant que son action est momentanée ou continue. — Dans le premier cas, l'intervention de l'agent entraînant le sujet dans son mouvement (premier acte commun), cause une ])remière assimilation plus ou moins parfaite. Celle-ci ébranle dans un sens déterminé l'activité du sujet, qui, si cela lui plaît, s'elforce de conserver el île développer en lui ce mode d'action. Pour cela, il travaille à se rendre semblable à l'agent qui le lui a communiqué et révélé par son intervention (deuxième acte commun). Par l'idéal qu'il a suggéré de la sorte, l'agent influe sur toute l'évolution du sujet à titre de cause finale : nous l'avons vu dans l'exemple d'un acte de générosité. — Dans le second cas, l'agent ne cesse point cle presser sur le sujet, et la continuité de son action ne laisse la réaction se faire ([ue dans ini sens déterminé : ici, l'agent influe à titre de cause cjjicicnte : il ébranle, il guide, il contraint (acte comnuin continué) : tel le professeur de gymnastique qui saisit et conduit le bras de son élève.

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quelles il impose une adaptation passive. Cette première intervention rencontre d'ordinaire des sympathies et des complicités qui, peu à peu, lui gagnent dans une série d'influences intérieures par actes communs toutes les énergies de l'être (1). Celles-ci, à leur tour, accentuent, grâce à une adaptation active cette fois, la marche du sujet vers cette assimilation qui — aux extrémités de la chaîne des opérations communes — se manifeste comme le signe d'une influence vraiment efficace,

4, Solution. — De cette façon, semble résolue l'antinomie de la causalité. Comme nous l'avons montré plus haut (2), l'agent ne s'épuise pas en agissant, il ne s'appauvrit pas par un écoulement de sa substance ou de ses accidents, et le sujet subit son influence sans se laisser envahir. L'un et l'autre demeurent ontologiquement distincts, mais ils sont unis dans un acte commun à tous deux. Celui-ci est donc le moyen terme de l'influence et la seule voie par où se propage son efficacité.

(1) Cf. supra, livre premier, cli. I, où nous avons décrit, telles, que nous les présente l'observation interne, les actions réciproques des phénomènes psychologiques, ainsi que le rythme d'analyses et de synthèses, de dissolutions et de recompositions intérieures, qui scande le progrès de la vie psychologique et la manière dont un phénomène, suscité par une influence quelconque, brise le système psychologique étaJali, afin d'en reconstituer un autre dont il sera le centre.

(2) Cf. livre second, ch. II.

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