EDUCATION D AUTRUI
la foule de leurs idées jaillit trop tard et ils ne peuvent jamais finir une œavie avec soin : volontés lâches qui n'abordent la difficulté que de biais. Tout au contraire, il en est de braves et d'impétueuses, qui s'élancent vers leur besogne comme vers un ennemi ; elles secouent à !a hâte l'inertie qui nous écrase en face de tout effort pénible. Ceux qui les possèdent sont des réagissants ; leurs colères vives le prouvent.
Tel est le sanguin ardent au jeu comme à la dispute, espiègle mais d'une inaltérable gaîté. Il deviendra un homme parfait si sa débordante activité sait être tenace et si, maître de lui-même, il sait l'endiguer : à ces conditions seules, l'esprit d'initiative, qu'on voit naître chez lui, donnera des résultats féconds. — Au contraire, s'il ne se tient pas en main, il est exposé à, devenir violent et capricieux, victime de toutes les contagions morales. Changeant sans cesse, il sera comme l'écho des activités de son milieu et dans sa conduite ne sera rien moins que lui-même. C'est l'homme léger. Il ne s'appartient pas, il est le jouet de toutes les impressions. Toutes les images, que suscite le monde qui l'entoure, dominent dans son intérieur. Sa vie est pleine de contradictions: «une pauvre âme livrée à la curiosité, à, la légèreté, est vraiment comme les flots de la mer livrée à tous les vents..., ce n'est pas seulement une terre molle, un sable mouvant, c'est la mobilité de l'onde » (1). Ainsi le « snob » s'assimile à toutes les nouveautés et ne se fixe à, rien : il est plein de folle ardeur pour les jeux récemment inventés, mais il a tôt fait de les délaisser. Il papillonne dans ses études et ses plus belles résolutions de travail n'aboutissent jamais... On ne sait comment le diriger. Heureu-
(1) Cf. Mê^t Dupanloup, De la haute éducation intellectuelle, t. I, p 18 (Paris, 1866).
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soment cette mobilité atteint rarement un degré aussi extrême et elle trouve des correctifs dans la hardiesse et l'audace à entreprendre, qui souvent l'accompagnent. Ceci pourtant conduit aux pires excès si une intelligence nette, une volonté puissante et calme ne modèrent ce besoin d'expansion et ne le soutiennent en le contraignant à la persévérance.
Cette dernière vertu se rencontre chez les élèves brillants. Cependant, elle est d'ordinaire le privilège des élèves laborieux, pour qui l'étude est une série infmie de luttes presque sans succès, obscures, dans lesquelles leur volonté s'obstine, opiniâtre jusqu'à réaliser tous leurs projets. Ceux-là plus tard ne seront ni présomptueux ni volages : ils sauront vouloir et par leur force de volonté commanderont à tous leurs camarades.
Hésitants ou décidés dans leurs résolutions ; indolents et routiniers ou réagissants et initiateurs dans leurs jeux et dans leurs études ; légers ou persévérants dans la poursuite de leurs projets, moutonniers ou personnels et parfois meneurs dans leur milieu, tels nous apparaissent les enfants à l'école ; mais, chose remarquable, les qualités et les défauts les plus opposés se manifestent chez eux dans des exercices différents. Le paresseux en étude peut être un adroit et un énergique au foot-ball ou un observateur d'une rare patience dans son laboratoire de chimie. Nos remarques précédentes sur les conditions d'action de la volonté nous en diront le pourquoi : images plus nettes, tendances plus vives, exaltées par la jouissance recueillie d'une harmonieuse dépense de force...
b) Le contrôle par les adaptations. — 11 ne faut donc pas se hâter de déterminer la note dominante d'une âme. Son caractère est chose complexe et les inductions à son sujet doivent être prudentes. Peu à peu
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seulement et, en poursuivant l'examen des assiinilations spontanées citées plus haut, nous découvrirons qu'en fait tel motif ou tel mobile enlève toute hésitation de la volonté et décuple la vigueur de l'énergie. Mais la cause de cette prépondérance où réside-t-elle sinon dans une harmonie, une adaptation de l'âme avec cet élément de son milieu intérieur.
Cette adaptation peut être due à des circonstances passagères ; elle peut être due également à des convictions et à des sentiments habituels : préjugés ou haines héréditaires, illusions ou égoïsme invétéré, etc.. Ainsi, certaines formules, dont on ne discute plus la valeur, nous affligent parfois d'un daltonisme intellectuel, qui fausse toute appréciation des actions et des choses. On les retrouve dans les délibérations qui précèdent l'acte libre de l'enfant, dans les explications ou les excuses qu'il en apporte. Et souvent elles sont renforcées par la passion. L'idée qu'elles expriment ne peut en effet demeurer si longtemps dans un esprit sans s'adjoindre une foule de sentiments. Or, la toutepuissance de ceux-ci est assurée chez l'enfant, lequel ne réfléchit guère. D'autant plus qu'ils se dissimulent comme l'amour-propre, au dire de La Rochefoucaidd, au fond d'abîmes oii ils sont souvent invisibles à eux-mêmes.
c) La détermination des aptitudes. — Ces influences inconscientes, qui vicient les actes spontanés en apparence les plus libres, il importe grandement de les découvrir chez l'enfant. Une bonne méthode pour y arriver est d'examiner les milieux, où il se cora.p[aît, parce qu'il peut y déployer à l'aise ses aptitudes. Operari sequitur esse, l'action révèle quelque chose de l'âme, qui agit ; mais réciproquement la complicité, — que nous avons reconnue nécessaire entre les puissances intimes d'un être et les influences étrangères efficaces
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sur lui (1), — nous permet d'ajouter que la nature d'un milieu provocateur d'adaptations heureuses révèle la nature des énergies ((u'il met en valeur. En elle donc nous pouvons étudier ces dernières, comme en un miroir nous observons les mouvements d'un homme que nous ne pouvons voir directement... Milieu de çerlu ? milieu d'intérêt ? Quel est celui qui suscite d'une façon constante ou à peu près l'activité calme ou enthousiaste, calculée ou généreuse ? Est-ce le souci d'une récompense ou une satisfaction de vanité ? est-ce le désir de plaire à ses parents ou l'approbation accordée à l'accomplissement du devoir, qui détermine un élève à travailler ? — Devant quels spectacles se réjouitil ? Le dévouement ou l'acquisition de la richesse ? — Quels récits l'intéressent ? — Nous avons déjà signalé ces moyens d'enquête et d'analyse psychologique : ils sont à utiliser ici, afin d'entrevoir chez l'entant ce fonds inaliénable et difficilement modifié d'aptitudes, dont l'orientation a été déterminée par la nature et par toute la vie antérieure. Grâce à leur fixité relative, ces aptitudes nous permettront en effet de prévoir les actes, auxquels l'enfant est prédisposé. Nous pourrons alors intervenir en connaissance de cause dans son éducation morale.
B) Pour façonner le caractère.
Cette découverte confirmera ou infirmera nos inductions précédentes (2), au sujet de la vocation de l'enfant. Non seulement nous connaîtrons ses aspirations sensibles et ses ressources intellectuelles, mais, ce qui dépasse le reste en importance, nous saurons de quelle énergie il dispose pour atteindre à l'idéal que
(1) Cf. supra, livre second, ch. VL
(2) Cf. supra, livre troisième, ch. III et ch. I\'.
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prudemment il peut choisir. Si une grande vie est un beau rêve de la jeunesse réalisé dans l'âge mûr, notre étude de la sensibilité nous a révélé avec quelle ardeur l'enfant s'en est épris ; — celle de l'intelligence nous a montré ses ressources de réalisation ; — celle de la volonté nous dit s'il a une trempe d'âme assez forte pour mener à bien l'entreprise.
On peut en effet toujours faire fond sur un enfant de volonté persévérante et tenace. Au contraire, malgré les plus belles espérances, on ne peut pas compter sur l'enfant léger. Il est comme ces pâtes visqueuses, qui prennent facilement toutes les formes, mais n'en conservent aucune dès qu'on les abandonne à elles-mêmes. Or, tous les enfants sont un peu légers et cela tient au manque de fixité de leur attention : ils n'ont pas encore de but à poursuivre.
a) U idéal à proposer. — En choisir un est donc le premier travail que l'éducateur demandera à leur volonté, mais, guidé par l'investigation préalable dont nous avons rappelé la méthode, il dirigera leur choix vers un but proportionné à leurs aptitudes. Il le fera en mettant sous leurs yeux les diverses fins, qu'il leur est loisible d'élire. Puis, suivant avec soin leur délibération intérieure, il l'éclairera des conseils de l'expérience et des exemples de la vertu.
Plus l'idéal d'action sera net en ces jeunes esprits, plus il sera séduisant et plus la volonté s'élancera vers lui avec vigueur : la claire-vue du devoir en fait aimer la noblesse et pousse à l'accomplir avec promptitude.
a) Rôle de V instruction. — L'instruction, c'est-à-dire l'effort pour enrichir ses connaissances et les préciser, est donc un réel moyen d'éducation. Après en avoir exalté l'importance, on a parfois tenté de la dénigrer. Cependant que produirait la force d'impulsion la plus considérable sans une lumière proportionnée qui la
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dirige ? Elle courrait souvent à, un désastre. La raison, qui éclaire notre vie, est au contraire la condition de notre « vraie liberté ». 11 faut don'c la développer ; il faut lui faire prendre des habitudes d'analyse, qui lui rendront insupportables le vague et l'indécision de la pensée. De nombreux exercices, tels que la traduction d'un texte (1) par exemple, seront utiles à ce progrès intellectuel, tandis que d'autres, comme la déclamation (2), forceront l'élève à vivre en quelque façon les idées, les sentiments, les volontés qu'il doit exprimer ; si bien que la tenue d'un rôle pourra contribuer à épanouir un caractère.
b) Iiôle de la méditation. — En effet, pratiquer ainsi une vérité, une émotion, une résolution, la faire sienne en la réalisant dans son âme, est le moyen de la connaître par l'intérieur, de traverser l'expression verbale, qui l'enveloppe, pour en saisir la saveur substantielle, en goûter la douceur, en éprouver l'attrait. A ce prix, elle devient facilement un principe d'amour, un idéal d'action. — Or, il est possible à chacun de vivre quelque grande vérité, quelque émotion sublime, quelque résolution énergique et cela par la méditation. C'est pourquoi, en son « Introduction à la vie dévote », si pleine de sage psychologie. Saint François de Sales la donne comme indispensable à qui veut devenir
(1) Les exercices de traduction semt)leiit à ce point de vue d'excellents moyens de formation intellectuelle. En face d'une page de latin, par exemple, l'élève doit commencer par décomi)oser la forme de la phrase afin de saisir les détails île l'idée qu'elle recouvre, remarquer jiour cela les désinences des mois, leurs constructions, tous les éléments qui expriment les diverses nuances de la pensée et font d'une langue une véritable méthode d'analyse. Puis il cherchera l'équivalent français de cette idée ; et cela exige une nouvelle analyse compliquée d'une comparaison entre les deux idiomes. L'attention passe vivement de l'ensemble aux détails afin d'en assurer la concordance. Tout ceci suppose un travail considérable, qui a sa récompense dans le développement (le la souplesse intellectuelle.
(2) La déclamation peut être un moyen d'éducation morale, car elle exige l'analyse de tous les états d'âme, que l'on devra exprimer. De plus, ce n'est pas impunément que pendant de longs jours une âme d'enfant se sera enlretenue dans des idées, des sentiments, des résolutions, qu'elle cherche ù s'assimiler a lin de les mieux dire..., il en peut résulter i)our elle une profonde impression.
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vertueux ; et des philosophes très avertis h\ recommandent avec insistance comme moyen d'éducation de la volonté (1). C'est qu'elle seule fait voir d'une manière concrète et détaillée le but à atteindre et réalise par là même le première condition d'une volition énergique.
Lorsque l'enfant, après avoir choisi un idéal de vie, aura pris conscience des énergies dont il dispose pour le conquérir, il s'efforcera de les mettre en œuvre.
b) Les moyens de progrès. — En cette entreprise, il peut subir des influences étrangères : c'est le deuxième moment oii son maître aura quelque action sur lui. Encore cette action ne sera-t-elle qu'indirecte, car il n'est pas de réelle compénétration des âmes et ici, plus encore que dans la formation intellectuelle, la spontanéité de l'enfant réclame un souverain respect. La diminuer par une intervention violente serait ruiner toute espérance d'éducation : il faut au contraire s'attacher à éveiller Vinitiatwe personnelle du sujet.
a) Sollicitations du milieu. — Les circonstances extérieures, l'organisation d'un milieu plein de sollicitations à agir dans un sens déterminé, des provocations discrètes pourront la promouvoir en vue d'une adaptation progressive au but vers lequel on désire l'orienter.
Cette intervention indirecte fait de l'éducation une œuvre de longue patience, passible cependant. L'élève, en effet, ne se tient pas en garde contre les influences du milieu. Son attention encore neuve se prend à tout sans se fixer à rien. — Chez l'homme fait, la volonté la dirige, mais chez l'enfant, celle-ci est trop faible pour appliquer l'esprit avec quelque persévérance, et le maître doit la remplacer. A lui donc le souci de
(1) Cf. J. Payot, L'édiiculion de lu uulunlé, p. 92-135 (Paris, 1899).
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captiver l'attention spontanée et de la faire vivre en une atmosphère favorable à l'éclosion des activités, qu'il veut développer.
b) Gradation d'exercices. — Amorçant l'imagination et la raison de son élève, il lui fera concevoir un idéal qui ne soit pas au-dessus de ses aptitudes présentes. Il l'empêchera d'abord de rêver un héroïsme dont il est encore incapable et dont. la hauteur l'aurait vite découragé. Ensuite, lui proposant chaque jour, chaque mois, chaque année, une tâche à remplir courageusement au milieu des difficultés, il le rendra peu à peu capable des plus grands efforts. Au violent, il n'ordonnera pas de dompter par un unique coup de volonté et pour toujours l'ardeur de son tempérament... Il tâchera seulement d'obtenir une victoire sur les émotions du jour même. Il lui en demandera autant le lendemain, su'scitant autour de lui de nouvelles causes de contrariété et au besoin soutenant d'un regard le courage du jeune lutteur. Puis, feignant de ne plus l'apercevoir, il l'abandonnera seul avec sa vertu et son expérience dans un milieu qui l'irrite. Si l'enfant triomphe de ces petites épreuves, il se forgera une énergie qui pourra aller jusqu'à l'héroïsme dans l'entraînement des grandes circonstances. — On emploiera une méthode analogue à l'égard de l'indolent: on ne lui demandera qu'un effort possible, de manière à lui éviter le découragement tout en lui faisant goûter le plaisir d'atteindre son but. Cet exercice agréable suscitera en lui le désir et la volonté d'agir en même temps qu'il développera ses aptitudes à l'action : telle est la puissance des adaptations progressives.
c) Exemples çiç^ants. — Remarquons cependant que les sollicitations adressées à la volonté libre ne sont guère déterminantes, si elles revêtent la forme de maximes austères, qui restent à la surface de l'esprit
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et ne pénètrent point dans le cœur. Au contraire, les gravures, les lectures qui frappent l'imagination, les expériences concrètes, qui émotionnent, ont bien plus de puissance. L'exemple surtout, quand il est donné par une personne estimée et aimée est souverain. Il précise la notion de l'acte à accomplir, indique les moyens de le faire et ruine les objections tirées d'apparentes impossibilités. Enfin, il nous entraîne à Vacte commun, par imitation voulue jusqu'à ï assimilation (ce qui, nous le savons, est le terme de toute influence efïîcace). Il nous y entraîne d'une manière irrésistible, sous la pression di. besoin que nous éprouvons toujours de nous rendre semblables à ceux que nous admirons et que nous aimons.
c) Les fruits de l'effort personnel. — Ainsi procède cette maïeutique morale, qui amène l'enfant à s^ouloir par lui-même. Elle évite toute discipline constrictive qui transforme les écoles en « geôles de jeunesse captive », défiante et hypocrite ; au contraire, elle amorce sans cesse et guide l'énergie (1)^
L'enfant orientera donc lui-même son activité. Sous l'influence de son maître, influence discrète sans doute, mais d'autant plus efïicace qu'elle est plus aimante et plus aimée, il se mettra par un effort personnel à la poursuite d'un idéal de vertu. Ses luttes lui en auront fait connaître la grandeur ainsi que les difficultés à vaincre pour l'atteindre ; elles lui auront en même temps fait prendre conscience des ressources dont il dispose. Il se sera exercé à la maîtrise de soi, il en aura goûté la suprême satisfaction et entendra ne plus l'abandonner jamais.
(1) Cf. RoLLiN, Traité des Eludes, liv.VII, 1 ^« p., art. X, p. 3 13 (Paris, 1819) « Il ne faut jamais perdre de vue ce grand principe, que l'étude dépend de la volonté, qui ne souffre point de contrainte. « Sludiiim discendi volunlale, quae non cogi putesl, constat » (Quintilien) ».
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Quant au principe d'où surgissent les résolutions collectives, à cette volonté commune qui, clans une foule, engendre des décisions auxquelles les volontés prises individuellement se refuseraient, poUvons-nous quelque chose pour l'éclairer, la diriger, l'élever ?
Généralement incapable de se conduire elle-même, la foule est emportée par la violence des instincts qui se déchaînent en elle. Elle en devient irresponsable en ses moments de passion. Cependant, chez elle comme chez les individus, ces explosions d'enthousiasmes et de haines ne sont pas des générations spontanées. Elles sont préparées par un long travail, qui dépose dans les âmes des sympathies ou des répugnances à certaines vertus et à certains vices. En un mot, il est des circonstances qui conditionnent les décisions de la foule.
A cause de cela, il est po'^sible d'agir sur elle avec l'espérance, d'influer sur le formidable élan, dont elle dispose. Mais d'abord, il faut la connaître telle qu'elle est au moment où l'on veut intervenir et dans ces cas particuliers notre méthode d'investigation peut n'être pas inutile.
A) Investigation. — a) Les prédispositions de caractère. — Sous les phénomènes complexes et extrêmement mobiles qui constituent la vie d'une foule, d'un groupe, d'une nation, on peut découvrir, nous l'avons vu, certaines orientations de sympathies, de préférences, qui ne changent guère ou du moins qui se modifient très lentement. On y peut découvrir avssi une certaine constance dans leur manière de vouloir. On distingue
alors des foules enthousiastes et à volonté mobile, comme le peuple de Paris, ou froidement résolues, haineuses et à volonté durable, comme certains groupes révolutionnaires solidement organisés. Les excitations qui réussissent à les mettre en émoi, auxquelles elles font toujours écho par leurs cris, leurs chants, leurs hurlements, ne nous révèlent pas seulement leurs dispositions actuelles, ♦ mais manifestent encore les prédispositions habituelles c{ui les font vouloir avec violence.
Il y a donc des aptitudes assez déterminées qui donnent une physionomie caractéristique à telle foule, à tel groupement, à telle nation (1).
b) Les expérimentations d'essai. ■ — Mais les circonstances dans lesquelles elles se déploient ne sont jamais deux fois les mêmes. C'est pourquoi il est dilïicile de prévoir l'action d'une foule. Avant donc d'intervenir, pour guider sa volonté, il est essentiel de l'étudier, de l'essayer, de la tâter, en lui donnant l'occasion de manifester son état actuel par l'acceptation ou le rejet de résolutions préalables. Selon qu'elle s'adapte par une réponse favorable ou ne s'adapte pas à ce qu'on souhaite lui faire vouloir, on saura dans quel sens une action sur elle a chance d'être efïicace et comment on la réalisera.
c) ha promptitude et le sens des réactions. — Ensuite, afin de mesurer sa force actuelle d'élan, son goût actuel de l'indépendance, le degré de conscience qui l'éclairé encore, il est nécessaire d'examiner la promptitude de ses réactions, la valeur des motifs qui emportent son assentiment, la confiance ou la défiance
(1) Cf. Se. SiGHELK, Lu joule crimiuclle, i'^ p., ch. III (Paris, 1901). Respoiisaliilité de la foule criminelle, p. 120-1 16, où par comparaison avec les effets de la suggestion sur un sujet et les conditions de sa réussite, l'auteur montre qu'il y a un fonds de prédispositions bonnes ou mauvaises dans les foules...
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qu'elle manifeste à qui lui parle de tel projet vertueux ou intéressé. Toutes connaissances indispensables pour une action elTicace et qui ne peuvent s'obtenir que par l'étude spéciale de chaque cas particulier. Nous n'en pouvons rappeler ici que la méthode : examen des sympathies et assimilations spontanées, lesquelles découvrent les aptitudes de la foule ; examen des adaptations provoquées, qui réussissent, pour savoir comment on peut hic et nunc avoir prise sur elle ; examen de son état psychologique actuel, par rapport à la décision qu'on veut lui suggérer.
B) Action. — a) Par glissements successifs. — Grâce à ces renseignements, on pourra tenter d'orienter la volonté de la foule. La foule, en effet, se constitue dès qu'une même passion, une même idée, une même intention émeut d'une sympathie commune des individus divers, les rassemble dans une conviction identique, les pousse vers un but unique. Mai«; elle se désagrège avec une égale facilité, dès que s'évanouit le principe d'union. Que celui-ci, par une série de glissements successifs, se déplace ou varie, « l'âme commune » le suit en se» changements : de là les retours et les contradictions de la volonté populaire, il suffit qu'un meneur habile capte l'attention de la fouh; et lui fasse entrevoir sous un jour nouveau l'objet de ses amours et de ses haines. Pas plus qu'elle ne sait penser par elle-même, elle ne sait se décider après une sage délibération. Les sentiments et les idées en fermentation chez les individus rassemblés se heurtent en un chaos pénibîe : ils font songer à une lave en fusion qui cherche une fissure par où s'écouler. Qu'un homme résolu leur ouvre une voie, ils s'y déversent aveuglément, pourvu toutefois qu'il s'y prenne a\ec habileté. S'il connaît la direction générale des résolutions de ceux qui l'écoutent, leurs aspirations habituelles, leur volonté d'aujourd'hui, —
qu'il les fasse siennes d'abord, qu'il épouse leurs colères et leurs enthousiasmes, qu'il ne semble être que le porte-parole de chacun d'eux ; puis, peu à peu, par des transitions insensibles, — nous dirions volontiers par des adaptations progressistes, — il les amènera à sentir comme lui, à penser comme lui, à vouloir comme lui.
b) Par provocation et traduction des couloirs confus. — Mais le résultat de son effort s'évanouira bientôt si, pour conserver son prestige et l'augmenter, le meneur ne sait pas travailler à longue échéance. Profitant de la confiance qu'un premier contact avec la foule lui a attirée, il doit veiller sans cesse à fortifier les résolutions qu'il a suggérées. Les journaux, par exemple, lui sont un moyen de créer une atmosphère intellectuelle et sensible, dont l'influence s'insinue partout sans qu'on puisse s'en défendre. Par eux, il peut assurer ses triomphes futurs en développant dans l'âme de ses partisans des aptitudes, qui seront complices de son action sur eux. Ce sont elles, qu'au jour choisi par lui, il avivera encore par des chansons, des cris, des provocations, voire des contradictions... Aussi, dès que sous une forme concrète et vivante, il jettera à son . auditoire les mots et les images, qui traduisent d'une manière vibrante les mêmes aspirations et les mêmes volontés, tous se sentiront en sympathie avec lui ; ils s'enthousiasmeront lui sachant gré d'exprimer avec un tel feu des sentiments, qui sont les leurs, et ils s'abandonneront à lui avec une confiance aveugle.
c) Par résolutions collectives. — Alors se passera un phénomène curieux mais incontestable : exaltée par cette sorte de fluide, que dans les grandes assemblées on sent aller de celui qui parle à ceux 'qui écoutent, la sympathie réciproque s'accroît, devient totale. Toute la foule est soulevée du même souffle : ce n'est
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plus qu'un corps dout l'orateur est l'âme. En cette assimiliition parfaite, l'influence de ce dernier apparaît souverainement efficace pour le bien ou pour le mal. Et elle durera après ses triomphes de parole, pourvu que, les discours terminés, il sache par son exemple et son dévouement, maintenir toujours la foule dans une volonté d'action vertueuse.
Conclusion : a) Education des niasses. — Ainsi se fait l'éducation des masses : groupe, corporation, nation. Que ce soit par la parole, par l'exemple ou de toute autre manière, tenir l'attention des homnies en éveil sur l'idée d'une qualité à acquérir, la leur faire estimer, désirer et vouloir, c'est peu à peu par un travail inconscient d'adaptation les élever jusqu'à elle, les y prédisposer et déjà comme en germe la réaliser chez eux. De là l'utilité d'une de<^ise nette et souvent répétée.
Ce n'est pas autrement que se forme la conscience professionnelle souvent si puissante et révélatrice d'une réelle éducation collective de la volonté. En efî'et, qu'est-ce qu'acquérir l'esprit militaire, par exemple, sinon accepter, par l'influence du milieu, une série de décisions toutes faites, adapter progressivement son âme aux actes, qu'elles réclameront un jour et par là se rendre capable de les accomplir au prix des plus grands sacrifices. C'est en son éducation militaire que d'Assas avait puisé ses principes d'héroïsme, voilà pourquoi son dévouement honore tout le corps auquel il a appartenu.
Napoléon, grâce à la connaissance instinctive qu'il eut de la foule française, grâce aussi au talent avec lequel il entretint son prestige, sut faire de ses recrues les premiers soldats de l'Europe. L'on respirait l'héroïsme dans ses camps et la contagion était si forte que
nombre de conscrits amenés malgré eux sous les armes devenaient bien vite des fanatiques de l'empereur résolus à toutes les morts pour lui.
De semblables influences peuvent s'exercer sur toutes les foules au moyen d'une pression discrète et coritinue du milieu, qu'un chef doit savoir organiser. Sans doute, cette action est lente, mais elle n'en est que plus efficace. Les siècles sont peut-être pour les nations et les modifications qu'elles subissent ce que sont les années dans la vie des hommes. Dans ses « Spectacles contemporains » (1), M. de Vogué donne un bel exemple de ce que peut une intention persévérante pour transformer un peuple. Il s'agit de Guillaume I^r qui, doué d'urie intelligence ordinaire, « avait reçu un don plus précieux pour régner : une volonté patiente toujours appliquée aux mêmes objets )). Lorsque ce prince voulut refaire son peuple et réveiller son énergie, il l'a plié sous le joug d'une discipline sévère ; il a exercé son courage par le sacrifice. De gens paisibles, lymphatiques et mous, il a fait de vigoureux soldats. La race a été comme repétrie par ses rudes mains.
b) Solidarité sociale. — Si telle peut être l'influence d'un chef, on comprend la responsabilité qu'un gouvernement assume par rapport à la nation tout entière. A lui incombe donc le devoir de faire adopter au peuple un idéal élevé de clarté intellectuelle et de vertu morale, de lui faire aimer le vrai, le beau, le bien, de nourrir sa volonté de résolutions généreuses. Mais, chaque citoyen est tenu de coopérer à cette œuvre : la solidarité sociale l'y oblige. On ne peut d'ailleurs être bon ou mauvais pour soi seul. Tous nos actes, en effet, ont un retentissement sur ceux qui nous
(1) p. 98 et suiv.
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entourent. Cette pensée nous fait concevoir une plus haute idée de l'influence que nous pouvons tous exercer dans notre sphère, et nous fait souhaiter plus ardemment d'avoir trouvé une méthode qui nous indique mieux l'effort à entreprendre et la manière de le rendre plus efficace.
Sommaire. — Résumé : 1. L'enquête et les conclusions. — 2. Les procédés de la double méthode d'investigation et d'action. — 3. A quoi se ramènent toutes les influences réciproques, — 4. Leur ampleur : l'aspiration suprême.
« Savoir afin de pouvoir )), la science pour l'action, tel est le but que nous avons poursuivi. C'est pourquoi, s'il nous a semblé intéressant d'étudier l'expansion de l'activité humaine, c'est afin de connaître les moyens de la promouvoir. Il nous fallait pour cela découvrir le secret des influences réciproques.
Celles-ci se présentent comme un fait dont nous sommes les témoins en nous et hors de nous (livre premier, ch. I). — Suivant quelles lois s'exercentelles ?
I. U enquête et les conclusions. — Une enquête menée à, travers les phénomènes de notre vie sensible, intellectuelle, volontaire et par manière de contre-épreuve à travers les phénomènes du monde, qui nous entoure, physique, physiologique, psychologique, nous a conduits à une conclusion appuyée sur toute la rigueur du raisoririement expérimental. Nous l'avons énoncée sous forme de loi empirique : toute influence s'exerce par çoie d'assimilation (Livre premier, ch. II, III, IV, V).
Par cela même, toute assimilation devient le signe d'une influence efficace. Les théories les plus opposées, émises pour expliquer les actions réciproques, s'accor-
dent en ce point, nous l'avons constaté (Livre second, ch. I). Leurs divergences s'accusent seulemien,t dès qu'il s'agit de rendre compte de la nature niême de cette assimilation.
En quoi consiste-t-elle ? — - Est-elle le résultat d'une compénétration des substances, comme le veut l'empirisme à la façon de Démocrite (Livre second, ch. II) ? — Est-elle l'effet d'une harmonie préétablie entre les êtres, comme le soutient Leibniz (Livre second, ch. III)? — Est-elle la manifestation d'une identité foncière sous une distinction de surface, comme l'enseigne le monisme depuis Schopenhauer principalement jusqu'à M. H. Bergson (Livre second, ch. IV).? — Aucune de ces hypothèses n'est admissible et en les réfutant nous avons montré 1° qu'entre les substances il n'y a pas de compénétration, car leur immanence essentielle est inviolable ; 2^ qu'entre elles il y a plus quune harmonie préétablie, car l'action est réellement efficace ; 3° qu'entre elles il y a une distinction radicale malgré des ressemblances et des aptitudes sympathiques, qui rendent possible ou facilitent l'influence des êtres entre eux.
Mais, — loin de résoudre le problème, — ces conclusions semblent mettre dans une lumière plus crue, V antinomie de la causalité.: rien ne passe de l'agent dans l'agi et pourtant l'action du premier produit un effet dans le second. — Comment concilier ces deux termes ? — Comment concevoir entre des substances distinctes une action efficace sans une mutuelle compénétration ?
La solution nous est suggérée par ce fait que le résultat de toute influence réelle est une assimilation. En effet, si l'action engendre une ressemblance, si son expansion se marque par une harmonie grandissante entre l'agent rt l'agi, et si le premier respecte néces-
sairement l'essentielle immanence du second, cette harmonie, qui les rapproche et progressivement les assimile l'un à l'autre, ne peut être le résultat que d'une adaptation.
Elle est la seiile hypothèse valable. Elle se trouve d'ailleurs confirmée par les vérifications expérimentales demandées à. l'emploi des méthodes d'accord, de différence et de variation : pour un être les possibilités d influence suhie ou exercée se niesureîit à ses puissances d'adaptation passii^e ou active (Livre second, ch. V).
Ces puissances passent è l'acte sous l'intervention de l'agent, dont l'initiative impose, détermine, dirige une évolution des capacités du sujet, afin de l'entraîner dans une action identique à la sienne. Ainsi l'adaptation, lorsqu'elle est achevée, aboutit à, l'union dans un acte commun (Livre second, ch. VI). Nous avons déterminé la nature de cet acte commun qui constitue, à notre avis, le véritable moyen d'influence causale. Nous en avons aussi dégagé les conditions nécessaires : l'initiative de l'agent, en effet, n'est efficace que si elle rencontre un accueil favorable dans le sujet sur lequel elle s'exerce. Or, cela suppose en ce dernier l'existence de prédispositions sympathiques, de similitudes ébauchées, d'énergies complices sous forme d'aptitudes à l'acte auquel on veut l'amener. Celles-ci, chez les êtres concrets, sont définies et n'entrent en jeu que sous une excitation adaptée à leur nature (Livre second, ch. VII).
Ces énergies intimes, innées ou acquises, analogues à ce que les anciens appelaient raisons séminales (Livre second, ch. VIII) sont donc les ressorts ultimes de l'activité. C'est à elles, par conséquent, que doit s'adresser une intervention qui veut être efficace. Il est donc très important de les connaître.
2, La double méthode. — Il nous a semblé que ce
résultat précieux était le point d'arrivée de toutes nos recherches. Elles nous suggèrent, en effet, une double méthode d'investigation et d'action (Livre troisième, ch. I), qui peut, dans des conditions déterminées (Livre troisième, ch. II), éclairer et guider notre influence dans l'ordre psychologique (formation personnelle), dans l'ordre pédagogique (éducation d'autrui), dans l'ordre social (action sur une foule).
A partir des faits que nous offre l'observation, nous remonterons donc jusqu'aux énergies qui les produisent : les assimilations spontanées nous révélant les sympathies et les propensions d'un être, nous en font connaître les dispositions présentes, ainsi que l'orientation actuelle de son activité : — les adaptations, auxquelles il se plie volontiers au cours de nos expérimentations, nous permettent de voir quelles influences sont efficaces à son endroit et comment elles ont prise sur lui ; — enfm la manière constante, suivant laquelle il réagit sous les nmltiples excitations qu'apportent les circonstances, nous livrent le secret de ses énergies intimes, de ses aptitudes foncières.
Eclairés par cette analyse, nous pourrons influer sur l'évolution de la synthèse éminemment concrète et vivante que constitue le progrès d'une âme. Alors, en effet, il nous sera possible de choisir en connaissance de cause un but, un idéal en harmonie avec les dispositions et les ressources du sujet, sur lequel nous voulons agir (nous-mêmes, autrui, la foule). Nous serons à même d'en développer les aptitudes au moyen d'adaptations progressives, dont nous avons reconnu l'efficacité sur lui, jusqu'à, ce que nous l'amenions enfin, par une assimilation aussi parfaite que possible, à la possession intime, à la réalisation en son âme de cette science ou de cette vertu, vers lesquelles nous avons entrepris de l'élever.
Pour faire ressortir reffîcacité pratique de notre méthode, nous avons raontré en détail par quelles étapes et au prix de quels travaux on peut faire ce double chemin dans le domaine de la vie sensible (Livre troisième, ch. III), dans le domaine de la vie connaissante (Livre troisième, ch. IV), dans le domaine de la vie morale (Livre troisième, ch. V).
3. A quoi se ramènent toutes les influences réciproques. — 11 ne nous reste plus qu'une remarque à faire, c'est que l'assimilation est la caractéristique de toute action réelle et concrète. L'influence efficace, en effet, s'exerce toujours entre deux assimilations. Elle suppose dans son sujet une ressemblance ébauchée avec l'idéal oîi elle veut le conduire, et son œuvre consiste à développer cette ressemblance, au moyen d'adaptations sagement graduées, qui amorcent certaines aptitudes initiales, les fortifient et en font des principes d'action future. L'influence n'est donc possible qu'entre les êtres qui possèdent des « parentés complices », et elle n'est efficace que là où se rencontrent des aptitudes préordonnées. Elle est, au sens étymologique du mot, une éduction, une éducation (e ducere). Elle tire de la puissance où elles sommeillent les énergies des êtres pour les élever à l'acte ; et cette transformation marque tous les progrès que nous devons aux influences réciproques.
4. Leur ampleur : l'aspiration suprême. — C'est ainsi que d'une marche irrésistible s'accroît sans cesse l'harmonie de l'univers « poème magnifique, qui s'embellit au cours des temps » (1).
Mais la plus belle et intéressante pièce de cet univers
(1) Cf. Saint Bonaventure, in II Sent, dist. XIII, art. I, q. II, ad 2um. édit. Collegii s' Bonancnturae (Quaracchi 1882), t. II, p. 315.
n'est-elle pas l'homme lui-même ? il en est le centre vers lequel tout converge et le couronnement qui l'achève. Grâce aux ressemblances et correspondances qui l'unissent au monde, grâce aux parentés complices de son corps avec la matière il exerce et subit des influences, qui l'ont fait avec raison considérer par les anciens comme un microscome, comme le résumé de la nature. Bien plus, en vertu de son besoin d'expansion, que nous avons signalé à notre point de départ (1), il la domine, la met à son service, il se l'assimile en quelque sorte : au sens scolastique du mot son âme l'informe, l'anime de son intelligence et de sa volonté. Interprète et maître de la nature, il en devient le représentant et l'ambassadeur pour traduire et répéter ce chant par lequel les cieux sans le savoir célèbrent leur auteur « Cœli enarrant gloriam Dei » (2).
En fait, il se sent porté à. remplir ce rôle sublime, car « une inclination naturelle d'aymer Dieu sur toutes choses » (3) l'y amène spontanément. Or, « ce playsir, ceste confiance que le cœur humain prend naturellement en Dieu ne peut provenir que de la bonne convenance qu'il y a entre ceste divine bonté et nostre âme... Nous sommes créés à l'imaige et semblance de Dieu » (4). Voilà, pourquoi le mouvement de notre action vise de lui-même à parfaire cette ressemblance.
Alors, comme nous l'avons constaté (5), l'homme veut rejoindre Dieu et s'unir à Lui. En vérité, les aptitudes foncières de sa nature autorisent cet espoir et l'y incitent, tandis que le bonheur des adaptations, qui constituent son progrès, exalte à l'infmi son
(1) Cf. supra, livre premier, cliap. I.
(2) Ps, xvin.
(3) Cf. Saint François de Sales, Traité de l'Amour de Dieu, liv. I, ch. XVI, édit. Dom Mackey (Annecy, 1891), t. IV, p. 77.
(1) Ibid., ch. XV, p. 76.
(5) Cf. supra, livre premier, ch. I.
amour de ce Souverain Bien ; et dans un irré<îistible élan il rêve d' assimilation totale.
Cependant, si la cause elFiciente, fût-elle divine, n'absorbe pas le sujet sur lequel elle agit et respecte son immanence essentielle, à plus forte raison l'homme n'absorbera pas la divinité dont il fait la cause finale de son action. La barrière est infranchissable. Aussi, toute participation à la vie divine se réduira nécessairement à une imitation.
Même en ces limites, l'entreprise est déjà assez séduisante pour légitimer notre effort, mais de plus elle s'impose à nous comme notre destinée. « Devenir semblable à Dieu autant qu'il est possible » (1), c'est la loi de toute morale humaine, telle que, au dire de Platon, l'a voulue le « Dieu bon, exempt d'envie » (2) ; dans un plan infiniment supérieur, c'est encore la loi de la morale surnaturelle, puisque au dire de saint Paul, nous sommes tenus de « devenir les fidèles images du Christ )) (3), modèle éternel, parfait puisqu'il est Dieu, imitable puisqu'il est homme et que nous sommes apparentés avec lui.
Il est vrai que cet idéal est de fait au-dessus de nos forces et cependant l'atteindre semble bien être la tâche nécessaire. — Il faut que l'homme se dépasse lui-même. « 0 la vile chose et abjecte que l'homme s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! — Voilà un bon mot et un utile désir, mais pareillement absurde ; car, de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras et d'espérer enjamber plus que l'étendue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux, ni que l'homme se monte au-dessus de soi et de l'humanité, car il ne peut voir que de ses
(1) Cf. Théélèlc, édit. Firmin-Didot, n" 176, b.
(2) Cf. Timée, ibid., n» 29, e.
(3) Ad Rom, VIII, 29.
yeux et saisir que de ses prises ». — Mais, ajoute Montaigne (1), « Il s'élèvera si Dieu lui prête extraordinairement la main ; il s'élèvera abondamment et renonçant à ses propres moyens et se laissant hausser et soulever par des moyens purement célestes. C'est à notre toi chrétienne, non à la vertu stoïque, de prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose ».
Ainsi, quand l'homme a atteint ses limites, il aspire à un progrès qu'il lui est impossible de réaliser.
Son « inclination naturelle d'aymer Dieu sur toutes choses » (2), signe « indice et mémorial de nostre premier principe... (3), belle marque de nostre origine » (4) révèle l'existence en lui d'une aptitude à s'élever par un mouvement de retour vers son premier principe. Mais « la nature n'est-elle pas vayne de nous inciter à un amour qu'elle ne peut nous donner ? » (5) — Certes, nous constatons ici l'impuissance « de notre cheftive nature navrée par le péché» (6), et notre indigence implore un secours d'en haut. Or, nous dit saint François de Sales : « L'inclination... d'aymer Dieu sur toutes choses, que nous avons par nature, ne demeure pas pour néant dans nos cœurs : car, quant à Dieu, il s'en sert comme d'une anse pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soy » (7). f II nous donne, en effet, des « moyens purement célestes » pour aider au succès de nos adaptations progressives en chacune des étapes sensibles, intellectuelles et morales, à travers lesquelles nous avons conduit notre bonne volonté. Et finalement, répon-
(1) (;ité par E. Faguet, La démission de la morale, p. 352 (Paris, 1910).
(2) CA. Saint François de Sales, loc. cil.
(3) Ibid., liv. I, ch. XVIII, p. 84.
(1) Ibid., p. 85.
(5) Ibid., p. 83.
(G) Ibid., ch. XVII, p. 82.
(7) Ibid., ch. XVIII, p. 84.
dant à nos efforts, il nous unit à Lui par ce merveilleux accroissement de ressemblance surnaturelle, qu'apporte la grâce divine. En cette assimilation suprême s'achève tout le cycle de l'influence efficace (1).
(1) Nous proposons des exemples concrets de cette ascension de l'âme : son principe, son mouvement, son aclièvement dans notre élude sur La méthode d'influence de Saint François de Sales.
DE LiNFLUENCE
Étude psychologique, métaphysique, pédagogique
Index bibliographique.