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CHAPITRE m

COMMENT S'EXERCENT LES LNELl ENCES RÉCIPROQUES DANS LA VIE INTELLECTUELLE

Sommaire. ■ — Activité connaissante. — 1. Mode d'influence réciproque entre les phénomènes de remémoration, — 2. dans le jeu de l'association des idées, — 3. dans les faits de perception, — ^. dans la vie rationnelle : les idées, les jugements, les raisonnements, l'analyse. — Progrès par assimilation.

Toute la vie sensible est donc un effort continu de l'êlre pour s'assimiler aux fins, qui provoquent son désir. 11 n'en va pas autrement dans la vie connaissante puisqu'elle aussi a pour ressort un amour, l'-unour du Vrai et du Beau, qui en est la splendeur.

Actwiié connaissante, — L'homme qui réfléchit, savant ou artiste, concentre toutes les ressources de son intelligence afm de s'harmoniser à l'idéal dont il s'est épris : en son travail se marque nettement l'influence assimilatrice des états psychologiques et leur tendance à une systématisation conquérante. Corneille rêve à une conception du Cid, que la lecture des romanceros lui a suggérée. Les données historiques lui sont resLiluées par la mémoire. Vagues et confuses d'abord, elles s'organisent, s'ajustent de manière à reproduire en son imagination un groupement, un système représentant le Cid espagnol. Ensuite, à cela et pour animer cette conception, s'ajoutent le souvenir

des circonstances analogues dans lesquelles il peut s'être trouvé, soit réellement, soit d'une façon imaginaire ; puis les émotions qu'il a éprouvées alors, ainsi que les paroles qui, du cœur, lui sent montées aux lèvres. Sa vie psychologique avec toute sa complexité s'emploie à enrichir la représentation première. Un auteur.se révèle toujours dans son, œuvre ; car l'efflorescence spontanée, qui fait naître, vivre et grandir sous les yeux de son esprit ce modèle de courage et d'honneur, sera comme l'aboutissant naturel des profondes aspirations de son âme. C'est pourquoi il éprouvera une joie intense à les voir se préciser, et, pour ainsi dire, prendre corps dans un personnage concret. L'émotion le gagnera tout entier. Il s'éprendra de sa propre conception. Son amour, voulant conserver et fixer ce type de grandeur morale, donnera l'élan à son génie et lui fera enfanter un chef-d'œuvre.

Que s'est-il passé dans son intelligence ? — Une série d'actes s'est déroulée, d'après quelle loi ?

1. Remémoraiion. — • La mémoire a rempli son office en ramenant à la conscience vive des connaissances acquises autrefois. Mais ces connaissances ontelles été quelconques et sont-elles réveillées par des })hénomènes quelconques ? Non. — Nous ne pensons pas ce que nous voulons à propos de rien, et un souvenir, quel qu'il soit, n'est pas le produit d'une génération spontanée. Il est la résurrection ou mieux la création nouvelle d'un acte psychologique qui, déjà réalisé dans le passé, a laissé dans notre âme une aptitude à le reproduire comme il arrive à tous les phénomènes habituels. La remémoration prend donc rang parmi les faits d'habitude. Les lois de ce qu'on appelle la conservation du souvenir le prouvent, puisqu'elles sont identiques aux lois de l'habitude : la répétition,

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l'ordre, l'intensité de l'attention la favorisent. — Par ailleurs, il en est de même de la reviviscence du souvenir. Les actes premiers ont laissé une propension à recommencer telle ou telle opération, par exemple à concevoir le Cid, comme un héros espagnol, vainqueur des Maures, héroïque et magnanime.

Mais cette propension, cette facilité due à un commencement d'habitude, cette aptitude à agir dans un sens déterminé, ne se déploie que sous certaines conditions. Ainsi, dans le cas de la suggestion par attitudes, l'hypnotiseur n'obtient un résultat qu'à condition de faire exécuter au sujet le premier mouvement de la série de phénomènes qu'il entreprend de réveiller : s'il veut que le sujet prie, il faut qu'il lui joigne les mains. Cet acte provoquera la reviviscence des images qui lui sont d'ordinaire associées, et ces images à leur tour provoqueront les gestes de la prière. Il semble donc que la mémoire achève un mouvement dont on lui donne le premier temps : le point de départ de la réponse d'un, élève est toujours contenu dans la question du maître.

La condition de la reviviscence du souvenir est en effet la présence à l'état primaire d'un élément du groupe à remémorer. Cet élément, soutenu par l'attention spontanée ou volontaire, se précise. Suivant la tendance que nous avons décrite au chapitre précédent, il s'efforce d'étendre progressivement sa conquête, c'est-à-dire dans l'espèce, de raviver de proche en proche les éléments autrefois unis à lui dans notre synthèse psychologique. Cherchant par exemple le nom d'une personne que j'ai entrevue, je fixe mon attention sur ses traits ; j'essaie d'ébîiucher quelques syllalx's (jiii oui chance de ressusciter ce mot que j'ai sui' la langue sans le pouv(Mr dire. Je travaille à sortir de cet état de connaissance négative, suffisante pour

me faire écarter un nom inexact, trop confuse pour me donner In représentation du nom réel. J'ai recours aux circonstances : je prie un ami de prononcer le nom de toutes les personnes que nous avons rencontrées ensend^lc dans telle réunion... Enfin, s'il vient à prononcer le nom cherché, je le reconnais : l'association entre cette image sonore et l'image visuelle d'abord connue se reforme. Le souvenir ne renaît donc pas tout d'un coup. Il suppose souvent un effort qui ajuste mes états d'âme actuels aux états d'âme dans lesquels je me trouvai lors de la première coordination de ses éléments.

Mais, si l'on y prend garde, cela revient à dire que l'expansion de l'activité connaissante, qui ramène à l'état vif les phénomènes remémorés, est une manière d' assimilation : assimilation du moi présent au moi passé.

Et, de fait, se souvenir c'est refaire son âme telle qu'elle fut jadis, lui rendre d'une ixianière actuelle et vivante ses pensées et ses émotions antérieures ; reconstituer un état secondaire, c'est travailler à obtenir une reproduction exacte et complète de l'état primaire (1).

Si parfois on a tenté d'établir une différence entre ces deux états, il semble que ce soit à tort. Pourquoi vouloir que le souvenir ne nous rende plus que le mot ou l'idée indépendamment des phénomènes affectifs qui ont fait, eux aussi, partie de l'état primaire ? C'est que, à mon avis, la manière dont a été posée la

(1) Cf. Th. RiBOT, La psychologie des sentiments (Paris, 1899), ch. XI, où, après avoir montré que « la mémoire alTective, vraie ou concrète, consiste dans la reproduction actuelle d'un état alTectif antérieur avec tous ses caractères » (p. 161), l'auteur conclut que les objections élevées contre sa thèse viennent de ce que les psycholoLjues contemporains négligent de tenir compte d'une condition essenlielle de la remémoration. « Ôr, la principale (condition) c'est que tout souvenir doit être une réversion par laquelle le ])assé redevenant jjrésent, nous vivons ])résentement dans le passé... », p. 170, n. 2.

question est vicieuse. Une règle essentielle, en effet, pour arriver à la solution, d'un problème est d'en bien délimiter les contours, de mettre en lumière le point précis en litige et de l'isoler des objets voisins, qui en masqueraient la vue. Or, c'est ce qu'on ne fait pas assez dans le cas présent. Le problème est double : l'image, que nous voulons étudier, est celle qui renaît après l'oubli, celle qui est contenue dans un souvenir. Mais le souvenir complet, tel que l'état sain nous l'offre, suppose deux opérations : la reviviscence et la reconnaissance. Faute de les distinguer, les philosophes qui, depuis Reid, Garnier, etc., jusqu'à William James (1), admettent entre l'état primaire et l'état secondaire une différence de nature, aussi bien que ceux qui, à la suite de Hume, ne voient entre ces deux états qu'une différence de degré, entrechoquent des arguments qui, selon la coutume, sont péremptoires à leur point de vue. Les uns et les autres, en effet, semblent réduire le souvenir tout entier à l'image. « La preuve, disaient Reid, Cardaillac, etc., qu'il y a entre les faits dont

(1) Cf. Prcris de l'sijcholofjir, trad. Baudin et Bertier, p. 375 et 376 (Paris, 11)10) : « La mémoire proprement dite est la connaissance d'un ancien état l)syclH)io,^ique re|)araissaat dans la conscience après en avoir disparu, ou pluUM, c'est la connu issunce d'un événement ou d'un objet auquel nous avons cessé un certain temjjs de i)enser et qui revient enrichi d'une conscience (tddilionnelle, le sii/utdant comme l'objet d'une pensée ou d'une expérience (inlérieures.

On i)ourrait croire que l'élément essentiel de cette connaissance est la reproduction dans l'esprit d'une image ou copie de l'objet original. C'est bien ainsi que l'entendenl maints auteurs, selon lesquels cette reproduction sullil à consUluer un souvenir de l'expérience première. Mais cette reproduction sera ce qu'elle voudra, elle ne sera jamais un souvenir: c'est un double ou seconde édition et qui n'a d'autre rapport avec la première édition (pu' de lui ressembler d'avenlure. . .

lU''eurrence n'est pas mémoire. Deux éditions d'un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés ciiacun dans sa |)eau ; l'état de conscience d'hier est mort et enterré ; la présence de l'état de conscience d'aujourd'hui ne le fera pas ressusciter. Pour ([u'une image iirésente j)uisse ])rélen(lrc à s'identilier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne |)arle pas.

Celte condition c'est que ladite image soit ex|)ressément rupportée an passé et pensée d(u\s le passé... VA comment penser le |)assé ? Dans le chapitre de la i)erception du temps, nous avons vu que notre intuition immécliate du |)assé ne nous mène guère- plus loin que quekjues secondes en arrière du i)résenl. Hors de cette limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n'en avons qu'une connaissance symbolicpie exprimée dans des mois, v. g. « la semaine dernière », « en 1850 », "etc. . .

il s'agil une difTérence de nature, c'est que jamais nous ne confondons une sensation même très faible avec une image ou réciproquement » (1). A quoi les seconds répondent en niant le fait et en donnant l'observation comme inexacte, car, dit M. Rabier, « cette confusion a lieu. Elle se produit dans trois cas difTérents... Tout d'abord elle se produit quand la vivacité du souvenir est, pour une raison ou pour une autre, exceptionnellement accrue. C'est le cas, par exemple, de l'hallucination et de la folie... Une cause morbide porte ici l'image au niveau de la sensation ; par suite, la distinction entre l'image et la sensation n'a plus lieu » (2).

A quoi nous pourrions répondre au nom des Ecossais, qu'il est illégitime de chercher dans un état morbide de nos facultés mentales ou de leurs instruments organiques des arguments qui atteignent la valeur des facultés et de leurs instruments à l'état norinal. Dans l'hallucination et la suggestion sous l'empire de causes organiques qu'il appartient à la science de déterminer, l'image en l'absence de l'objet est accompagnée de croyance ; la distinction entre imaginer et percevoir est effacée : c'est la loi de la maladie. Elle ne vaut pas pour l'état normal ; car, de ce qu'un fou regarde le faux comme vrai, il rie s'ensuit pas que le vrai soit le faux. Ainsi de l'halluciné : s'il confond l'image d'une chose passée avec celle d'une chose présente, c'est précisément parce qu'il n'est pas dans son état normal et qu'il est incapable de souvenir. Son acte sera une réminiscence, mais non un souvenir, car pour cela il lui manque la reconnaissance, la notion du déjà- vu.

Ce dernier élément ne s'obtient d'ordinaire que grâce à l'action des réducteurs antagonistes. Là où

(1) Cf. E. Rabier, Psychologie, p. 155 (Paris, 1

(2) Ibid.

ils existent, la confusion de l'état primaire et de l'état secondaire ne se fait jamais. Pour un homme sain, en effet, perception et souvenir sont toujours deux. M. Rabier lui-même nous en fournit la preuve (1) lorsque, afin de prouver leur confusion, il cite ce passage de Taine : « Newton avait la faculté d'évoquer devant ses yeux l'image du soleil, même daris l'obscurité, simplement en faisarit un certain effort visuel. Gœthe pouvait évoquer à volonté l'image d'un objet et lui faire subir devant son esprit une série de transformations. Brierre de Boismont parle d'un peintre anglais qui pouvait, sans l'avoir sous les yeux, voir son modèle : « Je prenais l'homme dans mon esprit, dit-il, je le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité... » (2). Ces faits sont réels et chacun peut les avoir expérimentés dans une certaine mesure. Avec un peu d'effort, il nous est loisible de faire apparaître une image dans notre esprit, de la parachever de plus en plus, en y ajoutant des détails qui augmentent progressivement la Actteté du dessin. Ce phénomène est parfaitement décrit par Brierre de Boismont, lorsqu'il nous dit que l'image s'éclaircit par degrés, qu'il « prend son homme », le pose « sur la chaise », puis ajoute à sa représentation les variétés de forme et de couleur. Le jeu de l'association des idées suffit à cela. — Mais là n'est poin,t la question. Ce qu'il faut se demander, c'est si Newton et les autres ont confondu leur image remémorée avec une perception actuelle. Il est certain que non. La première preuve en est qu'ils avaient conscience de travailler eux-mêmes à la combinaison d'un état subjectif.

(1) Ibid.

(2) Ibid., p. 155 et 156.

DANS LA VIE INTELLECTUELLE 5l

Certes, leur sensation était aussi vive que dans le moment de la perception, mais la distinction persistante prouve contre la thèse de M. Rabier. Il n'a donc pu renverser cet argument des Ecossais : l'expérience prouve que l'homme sain ne confond jamais les deux états de conscience, quelle que soit la puissance de l'état secondaire. Un artiste rêvant au crépuscule peut avoir une vue indécise des objets qui l'entourent et la vue très nette d'un paysage qu'il imagine. A moins qu'il ne soit halluciné, les réducteurs antagonistes l'empêcheront de regarder son souvenir comme une perception.'

Cela fait ressortir une fois de plus qu'un souvenir suppose réalisées deux conditions distinctes mais également nécessaires : la reviviscence d'un phénomène et la reconnaissance de ce phénomène comme déjà éprouvé. Or, il se trouve que Reid et les partisans de sa théorie ont considéré principalement la seconde, « la reconnaissance », tandis que leurs adversaires se sont surtout attachés à considérer la nature de la première « la reviviscence ». Les uns, avec raison, avaient remarqué que la notion du déjà- vu est essentielle à la constitution du souvenir, phénomène d'ordre intellectuel, mais les autres avec autant de raison ont compris qu'il n'y avait pas que cela dans le souvenir et que l'élément intellectuel d'abord restauré s'accompagne de l'élément émotif et des phénomènes physiologiques inclus jadis dans l'état primaire. — Sans doute, la reviviscence n'est pas due à la persistance d'un phénomène psychologique atténué progressivement au point d'échapper un moment au regard de la conscience. Elle est due, au contraire, à un effort de l'âme qui cherche à se refaire ce qu'elle a déjà été, à reproduire, c'est-à-dire à créer à noiweau les phénomènes autrefois éprouvés. Mais ces deux séries de

faits sont de même nature ; et s'il peut sembler paradoxal de dire que le souvenir d'an son est une moindre sensation de son ; il ne l'est pas de dire que le souvenir du son, pour être complet, doit contenir une sensation de son semblable à la sensation passée, ainsi que les phénomènes physiologiques qui lui servent de base. C'est une résurrection totale de l'état passé, quoique en sens inverse, c'est-à-dire que l'éjément intellectuel qui fut le dernier dans l'acte de perception lors de l'état vif, est le premier dans la genèse du souvenir, oii il réveille à son tour les éléments émotifs, ainsi que les faits nerveux, qui l'ont d'abord introduit dans la conscience. Selon la remarque de M. Ribot, c'est « une réversion » par laquelle le passé redevient présent ; ainsi, tout souvenir peut se ramener à un cas de sympathie réalisée grâce à une assimilation du moi présent au moi passé.

Mais alors, les états secondaires restaurés devraient faire renaître en nous les émotions, les désirs et même les mouvements nerveux et musculaires, qui ont accompagné les états primaires ? — L'expérience prouve qu'il en est ainsi dans la mesure où l'intensité du souvenir se rapproche de l'état vif, auquel il se réfère. Dans « La Psychologie des sentiments », lorsqu'il expose les résultats de son enquête sur la mémoire ajjectiçe, M. Ribot apporte de nombreux faits, qui confirment cette reviviscence de V émotion dans le souvenir (1). Les' désirs ou les répugnances antérieures

(1) Citons une de ces observations, p. 155. Obs. VI. Une femme (2<S ans). « Il y a trois ans je faisais dans un établissement des environs de P..., des visites il l'un des miens qui s'y trouvait en Irailement. Ces visites, très fré- (iuenles,débulaient toujours par une longue attente dans un salon donnant sur UM jardin. Si je veux repasser par toutes les impressions de cette attente, «pii m'ciail exlrèniemenl pénible, je n'ai qu':'i m'asseoir dans un fauteuil, connue j'étais assise, à fermer les yeux el à me mettre dans la même disjjosition d'esprit on j'étais, ce (pu m'est facile. H ne se passe i)as une demiminute entre l'évocalion et la reconslitution nette, absolue de la scène. C'est d'abord le tapis que je sens sous nu's pieds, puis, que je vois avec son semis de roses rouges et havane, puis la table devant moi avec les livres, qui

reparaissent avec elle (1) ; et l'attitude corporelle montre que les images remémorées ne le cèdent point aux autres en puissance motrice des organes (2). — De là cette fatigue des centres perceptifs dans le travail de remémoration. Ils y concourent donc pour leur part. Mais comment le peuvent-ils faire sinon en agissant suivant la loi de leur constitution ? Quand le nerf auditif est en tension, il agit de la seule façon à lui possible, c'est-à-dire que les fibres de Corti s'ébranlent et que le résultat de ce mouvement est de provoquer une sensation de son à l'exclusion de toute autre chose. Donc, on ne peut pas se souvenir d'un son sans l'avoir à quelque degré dans l'oreille, on ne peut même se servir du verbe intérieur sans dérouler une série ininterrompue d'images sonores nécessaires à la langue dans laquelle on réfléchit. On, s'entend penser et exprimer ses souvenirs. Dans certains cas même, les images remémorées sont si fortes qu'elles provoquent la parole : on se surprend à monologuer tout haut.

Que l'on attribue ce phénomène à la mémoire ou, comme certains le préfèrent, à l'imagination sa voisine

sont dessus, leur cartomia,ae et leur couleur ; puis, les fenêtres, avec les brandies d'arbre derrière, dont j'entends le frémissement contre les vitres ; puis enfin, l'atmosphère particulière de la pièce, son odeur à laquelle je ne me tromperais pas ; puis tous les événements de l'attente, je les ressens comme autrefois se com])liquant d'une appréhension intense de l'arrivée du médecin, ap])réhension qui se termine par un violent battement de cœur : le battement de creur, il m'est imi)ossible de l'é.viter. Quand je suis eU'fréc dans cette voie, il Iniil que j'aille jusqu'au bout en repassant par la série complète des états par lesquels j'ai passé. Je voudrais en éliminer que je ne le pourrais pas, j'en suis sûre ; comme, dans un rôve, on essaie d'éviter une chute désagréable qu'on prévoit, sans jamais y parvenir ».

(1) Ibid., p. 147 : « ..pour la représentation du désçoût. Je ne trouve que trois réponses négatives avec cette remarque « j'ai un bon estomac ». L'un de ces cas est d'autant plus singulier que le sujet a eu le mal de mer. Sous sa forme vive, la représentation est décrite « comme un commencement de nausée ». Pour d'autres c'est « un mal au cœur, avec mouvement de retrait lié à l'idée d'huile de foie de morue ou de viande gâtée ». Parmi ceux qui ont éprouvé le mal de mer, je n'en rencontre aucun qui ne se le représente avec facilité (vertige, sensation de balancement qui les invite à ne pas persister dans leur reviviscence) ».

(2) Par exemple le souvenir d'un mets agréable fait venir l'eau à la bouche, le souvenir d'un objet répugnant fait détourner la tête comme pour l'éviter, etc..

et souvent son alliée dans la reconstitution d'un souvenir complet et vivant, peu importe. Il reste toujours que la représentation restaurée ne pourrait engendrer le mouvement de nos organes si elle ne le contenait au moins en germe, sous forme d'image sonore. Si le souvenir de la note « la », au lieu de renfermer une sensation de son ne nous rappelait qu'un certain chiffre de vibrations de l'air à la seconde, pourrionsnous, avec un peu d'attention, reconnaître cette note, la distinguer et surtout la reproduire ? Nous ne le pensons pas. Nous croyons plutôt qu'en vertu de l'image sonore incluse dans ce souvenir nous entendons menlaleiiient les vibrations des fibres de Corti qui ont concouru à l'impression organique lors de l'état primaire. L'attention se fixant sur ce phénomène l'accentue suivant les lois de l'automatisme spontané. Puis, grâce à la coordination de nos centres nerveux jaillit un mouvement centrifuge qui ébranle les cordes vocales (1). Il y a là, suiv^ant l'expression des physiologistes, un cas de réflexes sympathiques. Donc, puisque l'effet produit par l'image est identique à l'effet produit par la perception du « la » d'un diapason, lequel nous met à même de reproduire ce son par « réflexes sympathiques », ces deux phénomènes sont de même nature ; et si le second contient une sensation et un mouvement, il en est de même du premier.

La source de l'illusion contraire est que le coefficient de rapidité d'évocation est différent pour les divers éléments c|ui composeront le souvenir. Les représentations visuelles, auditives ou intellectuelles se réveillent vite et comme au commandement, tandis (pie les représentations affectives ne se reforment qu'avec lenteur. Il faut quelque temps pour que la

(1) Cf. F. Lk Dantec, Le mécanisme de l'imilalion, Revue philos., ocl. 1S99.

vie sensible se mette au point de la vie eonnaissante, et l'influence de cette dernière ne gagne que par un progrès d'assimilation intérieure. Ceci nous permet de conclure que la reviviscence d'un souvenir est un fait (V assiniilation dirigée par l'attention.

2. Association des idées. — Par ailleurs, le souvenir n'apparaît pas dans notre vie psychologique comme le fruit d'une génération spontanée. Il est toujours suggéré par un phénomène qui a quelque chose de commun avec lui et sa reviviscence semble due à une association par ressemblance. « J'ai eu dans mon service, dit M. Luys, une malade jeune encore qui, pendant longtemps, avait été attachée à la Salpétrière comme fille de lingerie, pour plier les linges et rouler les bandes. Dans les dernières années de sa vie, cette femme étant devenue complètement aveugle et paralytique présentait les phénomènes suivants : étant dans le décubitus dorsal, venait-on à mettre entre ses doigts une bande non roulée, un bout de corde même, immédiatement ce contact éveillait en elle d'anciens souvenirs : elle se mettait à opérer des mouvements de roulement avec ses mains, automatiquement, sans savoir ce qu'elle faisait, comme si c'eût été un appareil d'engrenage mécanique » (1). — On connaît aussi l'histoire du militaire qui, dans certaines crises somnambuliques survenues à la suite d'une blessure à la tête, se mettait en position comme s'il allait assister à une scène de combat, quand on lui plaçait une canne dans les mains. Evidemment, des habitudes subsistent à l'état latent et, dès qu'une perception se présente, elle agit par ses analogies avec les autres perceptions,

(1) Cf. Luys, Le cerveau et ses fonctions, cité par Fr. Paulhan, L'ac//yz7e mentale el les éléments de l'esprit, p. 152 (Paris, 1889).

elle se synthétise avec les traces laissées par l'habitude : ce qui dans une canne ressemble à un fusil, ce qui dans une corde ressemble à une bande de linge, sulfit pour compléter le système psychique et mettre en activité la tendance. C'est une application de la loi de fusion de M. Binet, combinée avec la loi d'as'^ociation systématique « (1). Les divers états de conscience influent donc les uns sur les autres, grâce à leurs points de ressemblance, c'est-à-dire à leurs assinUlations déjà réalisées, et le réveil des anciens systèmes d'actes internes est régi par la loi de similarité, encore appelée loi d'association par partie de concept.

Ensuite, ce concept élémentaire ramené à l'état vif,' — s'il est en harmonie avec nos dispositions actuelles, se développera daus la conscience, où il s'enrichira toujours suivant la même loi d'assimilation. M. Paulhan a bien décrit ce phénomène sous le nom d'association systématique : « Tout fait psychique tend à s'associer et à faire naître les faits psychiques qui peuvent s'harmoniser cwec lui, qui peuvent concourir cwec lui i^crs une fin commune ou des fins harmoniques, qui, avec lui, peui^cnt former un système » (2). Ainsi, pour reprendre notre exemple, la conception initiale, que Corneille se fait de Rodrigue, ira fureter et crocheter tous les magasins et « gardoirs » d'images, d'idées, de sentiments, etc., pour essayer de trouver quelque oripeau, quelque vêtement à sa taille, ou encore quelque ornement (lui puisse la faire valoir. Des comparaisons surgiront sous l'influence du contraste, de la contiguïté, de la similarité ; et l'esprit en marche vers la formation de son idéal se nourrira de toutes les notions nouvelles, se les assimilera, les utilisera au profit de sa conception favorite, que, sous la pression d'un

(1) Cl. Vv. PAxn.irAN, ibid.

(2) Ibid., p. 88.

amour, il a entrepris de préciser, d'achever, d'embellir. A un tel succès cependant, il y a une condition sine qiia non, c'est que cette conception trouvera dans le milieu psychologique oi^i elle est introduite, des sympathies, des prédispositions à l'accueillir et à la favoriser jusqu'à la faire centre d'une systématisation nouvelle. Sans cela, elle sera repoussée de par la loi d'inhibition : « Tout phénomène psychique tend à empêche?' de se produire, à empêcher de se développer ou à faire disparaître les phénomènes psychiques qui ne peuvent s'unir à lui pour une fin commune » (1). Et, si l'on y regarde de près, on s'apercevra que la cause de cet antagonisme réside dans une impossibilité d'évolution commune, dans un manque d'aptitude aux assimilations réciproques. Il y a là une contre-épreuve qui montre encore une fois que le progrès dans le monde intérieur se fait par voie A' assimilation conquérante.

■Nous avons déjà dit tout ce qu'un progrès de ce genre doit à l'intervention de l'attention (2), mais celle-ci ne peut être indéfiniment tendue. Comme l'a démontré expérimentalement M. rjinet, elle est soumise à la loi du rythme et se relâche nécessairement après un moment d'effort (3).

(1) Ibid., p. 221.

(2) Cf. Newman, Le dcvelopprmcnt du dogme chrclicn, tracl. 11. Bremond, 7-^ édit., p. 123-131 (Paris, 1908).

(3) Inlroduction à la psijcholoijic cxpcrimcnlalf, ]i. 13 (l'aris, 1891) : « On a fait dans l'ordre de la sensibilité tactile des recherclies très précises sur le processus de l'altenlion et l'on a constaté que celle-ci passe par des phases successives de concentration et de lelàclienient et présente, selon rcx])ression consacrée, des oscillations. L'exi)érience est disposée de la manière suivante: entre deux points rapprochés de la peau, on fait passer un courant d'induction très faible, si faible que le sujet ne peut le percevoir qu'à condition de concentrer fortement son attention. On observe alors que le sujet ne peut pas maintenir son attention fixe pendant un loni^ espace de teni])s. L'attention oscille et tantôt on perçoit le courant électrique, tantôt on ne le perçoit pas et tout se ])asse pour la conscience, comme s'il était intermittenf ».

Dans cette loi du rythme, I'"r. Pauliian ( L'acUoilé mcnlalc cl les clénwnls de l'espril, p. 3()9 et suiv.) voit la source des associations jjar contraste. Il cite de nombreux faits de successions de phénomènes de conscience opjiosés soit dans l'état normal soit dans l'étal morbide. 11 les attribue à l'existence d'émolinns eomplementdires ; nous préi'érerions voir en eux le fait d'un relâchement de la volonté qui, épuisée j)ar une tension extrême, cesse parfois d'exercer son empire sur les instincts inférieurs.

C'est à ce moment que surgissent les associations par contraste. Les éléments, considérés par rapport à la synthèse qui se dissout, se roulent sur eux-mêmes et se présentent sous des aspects nouveaux. Après une conception du Rodrigue domptant son amour, l'esprit peut abandonner ce premier point de vue et se reporter aux données du problème. Cela arrive soit à cause de la fatigue, que l'on éprouve à s'imaginer une situation extrêmement tendue, soit encore sous l'excitation d'uue circonstance extérieure réveillant certains souvenirs par ressemblance : A..., dans une situation analogue, sacrifia son honneur à son amour. Une comparaison s'impose et provoque de nouvelles réflexions. De là un recommencement d'analyse qui aboutira à la formation d'une synthèse enrichie, ou nxême d'une synthèse toute autre, si le système précédent est impuissant à se reconstituer.

Celle-ci cependant demeure solidaire de l'organisation psychique à laquelle elle succède, car le passage de l'une à l'autre suppose l'existence d'un élément commun ; si bien que l'association par contraste pourrait être ramenée à une « suggestion par partie de cctncept )) et par conséquent à un cas (V assimilation conqaéranle. En ell'et, « la vue d'un enfant qui buvait de l'eau dans le creux de sa main, fit trouver à Diogène, dit-on, que son écuclle était un luxe. Il est bien sûr que le constraste a fait son elfet et que son idée de luxe a été complétée ainsi par une association par contraste » (1). — Analysons le fait. Diogène est ennemi du luxe. Le luxe est une chose dont on peut se passer : telle est la conviction qui réside en l'esprit de Diogène et oriente toutes ses synthèses intellectuelles. Il sait

(1) Cr. Vv. Paulman, L'acliuitc mentale et les éléments de resi)iit, p. 328 (Paris, 1889).

d'autre part que son écuelle est un instrument pour boire. Soudain il aperçoit l'enfant à la fontaine : une nouvelle coordination d'états psychiques se produit, mais par le moyen de deux séries d'assimilations successives, La main est un instrument pour boire, un instrument pour boire est une écuelle : voilà une première suggestion de concepts di|e à la ressemblance. Elle est suivie aussitôt d'une deuxième série d'assimilations, dirigée par une préoccupation constante : la main est une écuelle ; en ce cas, mon écuelle de terre est un objet inutile, c'est un luxe.

Entre tous ces concepts éveillés successivement, il n'y a de contraste qu'en apparence, et pour qui ne veut considérer que les éléments extrêmes de la série sans prendre garde à la chaîne de ressemblances qui les unit. Au contraire, si l'on repasse par les détours de l'analyse, qui se fait nécessairement dans l'esprit de Diogène avant qu'il énonce cette synthèse ultime : mon écuelle est un luxe, — on y trouve des moyens termes, c'est-à-dire des éléments identiques ou semblables, qui permettent à l'esprit d'osciller d'un système à un système opposé. M. Paulhan, lui-même, malgré la faveur dont jouit auprès de lui l'association par contraste, en convient : « C'est par l'intermédiaire de ces éléments communs que les systèmes opposés paraissent s'éveiller » (1).

Il en est de même dans les cas de contiguïté. Habituellement on distingue deux formes de l'association ou composition de l'esprit : la contiguïté et la similarité. Or, dans les faits de suggestion, que nous examinons, il semble que la distinction ne soit pas possible. — En effet, nous avons vu qu'un souvenir n'est jamais une génération spontanée ni un commencement

(1) Ibid., p. 391.

absolu, mais que son réveil est toujours dû à un phénomène (V assimilation. Que si parfois sa suggestion revêt la forme d'une association par contiguïté, c'est que les éléments communs, les intermédiaires sont tombés dans les bas-fonds de la conscience, où l'analyse peut les retrouver. La chose est assez facile, pourvu que l'on connaisse le milieu dans lequel vit le sujet des phénomènes examinés, ses idées habituelles et les circonstances qui influent sur leur association.

Voici une expérimentation à titre d'exemple : un jour, je prie tous mes élèves de prendre une feuille de papier blanc et d'y inscrire le plus rapidement possible les vingt premiers mots qui leur viendraient à l'esprit. Ils s'étonnent, mais je leurs promets de tirer de cet exercice un enseignement, et ils écrivent sans savoir dans quel but. J'obtiens partout des « chaînes d'idées » s'appelant les unes les autres par un élément commun plus ou moins visible. Je n'en citerai qu'un exemple, chacun pouvant recommencer l'expérience. La première liste me donne : papier, blanc, ciel, Dieu, ange, hctmnie, animal, cheval, chou, brun, rouge, maison, collectivisme, paradis, gloire, heureux, éternité, enfer, envie, vie. — En plusieurs endroits, la similarité des idées semble en défaut. J'interroge le sujet et ses réponses confirment mes soupç^'ons : de « blanc » à « ciel )) n'a pas été écrit le mot « bleu » amené par la ressemblance des consonnes, ressemblance verbale puissante en cet esprit, puisque sur vingt mots elle amène trois autres suggestions : « cheval, chou », « enfer, envie », « envie, vie ». Mais comment a-t-il passé de « maison » à « collectivisme » et à « paradis » ? Les intermédiaires se présentent d'eux-mêmes à l'imagination d'un jeune homme habitant une ville industrielle, surtout en période électorale : « maison », maison du peuple, intérêts populaires, « collectivisme »,

JDANS LA VIE INTELLECTUELLE 6l

qui nous rendra le paradis terrestre, « paradis ». Donc, grâce à ces intermédiaires inexprimés, on est fondé à considérer les suggestions de souvenirs comme des phénomènes d'assimilation.

Seulement on pourrait, en faveur de la contiguïté, ajouter, que dans l'intérieur des groupes anciens d'états de conscience qui se reforment graduellement, le lien était de pure contiguïté. Il faut en convenir, à moins que de proche en proche on ne veuille réduire tous les phénomènes psychiques à un seul. Soit le groupe d'états de conscience, qui chez moi représente Socrate : « homme, philosophe, athénien, soldat à Potidée, moraliste » et que réveille la notion « moraliste )) ; où trouverai-je ressemblance entre les divers éléments qui composent ce système complexe : le concept de Socrate. Le lien qui les a réunis et les rappelle réciproquement peut-il être autre chose que la contiguïté dans laquelle ils sont jadis apparus ? — Pourtant la dilTiculté s'évanouit si l'on songe que précisément « le groupe d'états de conscience, qui chez moi représente Socrate » est le résultat d'une synthèse psychique, qu'il est un système. Or, un système est un assemblage d'éléments reliés les uns aux autres et tous reliés à un centre. En ce point d'unité, en ce centre de systématisation se trouve Vêlement commun qui permet de passer d'une notion à une autre notion. Les concepts élémentaires « soldat de Potidée », « moraliste », « homme », etc., expriment les propriétés d'un même être, qu'elles déterminent chacune pour leur part daiis mon esprit. Le concept complexe « Socrate », qui les synthétise, peut dès lors les évoquer tous, grâce à l'association par « parties de concept ». De même, lorsque l'attention, se fixant sur l'un d'entre eux, tentera d'en faire le centre d'une nouvelle association systématique, ce dernier, pour-

suivant son assimilation conquérante, pourra réveiller tous les autres en passant par le point d'unité, Vêlement commun : l'idée de la bataille de Potidée évoquera l'idée de philosophe et de moraliste par l'intermédiaire de l'idée « Socrate ».

Mais pourquoi cet éveil est-il nécessairement un cas de similarité ? Parce que la formation du système lui-même n'a été qu'un fait d'assimilation. En effet, dans le moi se produit à chaque instant une floraison multiple de phénomènes : sentiments, idées, volitions. Or, pour constituer un tout capable d'être rappelé à la mémoire, il a fallu que ces éléments fussent harmonisés, adaptés, unifiés — sinon c'eût été le désoidre du rêve et l'oubli (jui en est la conséquence. — D'autre part, si, au moment où il a reparu, l'élément remémoré n'avait pas été en harmonie avec les états, qui dominaient alors dans la conscience, non seulement il n'aurait pu entrer avec eux dans une association systématique, mais encore il n'aurait pu se reconstituer, parce qu'en ceux-ci il aurait rencontré de puissants réducteurs antagonistes. Ainsi eri est-il des mille souvenirs, qui ne réussissent pas à s'insérer dans la série actuelle de nos pensées, tout comme des émotions douloureuses qui, chez Pascal par exemple, ne trouvaient plus de place dans la conscience, lorsque l'esprit était en systématisation serrée dans la recherche d'une solution scientifique. 11 n'y a donc d'influence ellicace pour un phénomène, quel qu'il soit, que dans la mesure où il trouve dans l'âme des consonances et des prédispositions complices ; faute de quoi, même s'il s'ébauche, il glisse inaperçu et ne sort pas de l'inconscience. — Enfin, l'analyse même des conditions de la contiguïté montre qu'au fond elle se réduit à une assimilation réalisée entre des phénomènes contigus. Pour acquérir le pouvoir de se suggérer

mutuellement, ceux-ci, en effet, doivent apparaître à l'état primaire dans le même temps et entrer dans une même association systématique, ce qui, nous l'avons dit plus haut, suppose déjà une certaine assimilation réciproque. Tel est le cas des perceptions acquises. Elle naissent d'une association par contiguïté basée sur un élément commun : le travail des différentes facultés sensibles provoqué par une même cause et en un temps identique. Or, cette identité de temps semble être souvent le seul point de contiguïté réelle, puisque nos systèmes internes paraissent se former en séries continues. Et comme il n'y a pas de solution de continuité dans la vie psychologique, à proprement parler ils ne commencent ni ne finissent. Ils sont le prolongement les uns des autres (1), si bien que leur point de contiguïté est en fait un point d'identité ou d'assimilation. A la loi de similarité semblent donc se ramener toutes les lois de la reviviscence, et les suggestions d'états internes peuvent être considérées comme le résultat d'assimilations progressistes (2).

3. Perception. — Cette étude du souvenir jette quelque lumière sur le problème de la perception.

Lorsque sous les influences, que nous venons de décrire, se ravive, un état passé, ce n'est pas un objet tout fait que l'âme retire d'un « gardoir «, c'est un phénomène qu'elle reproduit à nouveau. Sans doute, l'habitude rend cet acte plus facile, mais elle n'en change pas la nature. Aussi peut-on dire que la première systématisation psychologique ou perception s'exécute suivant les mêmes lois que sa reproduction.

(1) Cf. H. Bergson, L'Evolution créalricc, p. 3 (Paris, 1907).

(2) On pourrait encore renforcer ces arj^uments par l'étude des chances de rappel des états passés : ces chances sont proportionnelles au degré de similarité et au nombre des ressemblances connues.

Seulement, la suggestion est l'œuvre cette fois d'une influence extérieure.

Celle-ci n'aura chance d'être elFioace, que si elle rencontre chez nous des sympathies, dont elle suscite l'éveil et qui, partant, s'intéressent à elle. Grâce à leur complicité, l'impression venue du dehors attire le regard de l'esprit. Qu'elle réussisse alors à captiver son attention, elle devient provocatrice d'une réaction connaissante.

Or, en quoi consiste cette dernière ? — En un efl'ort de l'âme entière pour se faire une représentation conforme à l'objet, dont la présence pique sa curiosité. Afin d'y parvenir, l'intelligence s'adapte de son mieux aux données issues de l'intervention étrangère.

Elle en fait même le centre d'une systématisation psychologique, à laquelle elle convoque toutes nos facultés, il est vrai qu'introduites dans des milieux différents, ces données sont la source de réactions, d'images et d'interprétations diverses. Cependant, on aperçoit toujours en ces dernières un caractère commun du à l'identité de l'excitation, qui est devenue le pivot autour duquel travaille l'esprit. Par exemple, le frôlement d'une barbe de plume sur l'oreille de mon voisin A... éveille en lui rimami d'une mouche et d'un «xeste instinctif il essaie de la chasser ; — B..., au contraire, se retourne avec terreur, croyant reconnaître la marche d'une araignée, ce qu'il redoute extrêmement ; — tandis que C... songe aussitôt à m'accuser de lui mettre un cornet de papier dans l'oreille. Sous ce chatouillement, chacun réagit selon son énergie mentale, ses souvenirs, ses défiances. Les elfels de la réaction connaissante sont donc différents à leur point d'arrivée, mais tous sont ideiititpies à leur point de départ.

Pourquoi ? Parce ([ue le premier élément de la perception proprement dite est une assiinilatUni éhuu-

cliée dans nos facultés sensibles sons l'action d'un agent, le même dans les trois cas examinés, — tandis que des inférences viennent s'y adjoindre au risque de fausser la représentation définitive, que l'esprit spontanément cherche à se donner. Contre elles il doit donc se tenir en garde et lutter sans cesse afin de parfaire une représentation rarement exacte dès le début. Il lui faut pour cela se reporter à plusieurs reprises vers l'objet de la perception et corriger ses images d'après ce modèle. Or, cet ajustement du sujet à l'objet ne s'obtient que par un progrès d'assimilation.

Ce progrès scande la marche que suivent en leur construction toutes nos représentations mentales. Lorsque les sens présentent à l'intelligence un objet nouveau, elle y remarque d'abord des éléments déjà connus, qu'elle retrouve. Ce sont eux qui amorcent son activité. Leur image, en effet, se reforme immédiatement par un phénomène d'assimilation habituelle, c'est le premier temps ; mais nous venons de le dire, cette image amèrie avec elle le danger d'inférences qui, comme un écran, pourraient masquer les caractères spécifiques de l'objet. L'esprit cependarit possède dans la perception même les moyens de se garantir contre cette cause d'erreur. Il y découvre en effet des éléments particuliers qui donnent à la représentation actuelle sa signification distinctive, c'est le deuxième temps : l'ajustement du sujet à l'objet. — Ainsi, la première fois que je vis un éléphant, se forma en mon intelligence une représentation mentale composée d'élémen,ts autrefois perçus réveillés par ressemblance, mais groupés d'une façon nouvelle. J'y reconnus aussitôt un animal, — puis énorme, ayant la peau rugueuse, noirâtre, ridée, — enfin, pour compléter tout cela, s'ajouta le caractère nouveau et principalement intéressant pour moi à cette époque « avec une trompe «.

— Ma représentation se précisa de la sorte, allant du connu à l'inconnu, et du genre le plus vague (animal), à la diiïérence la plus spécifique (la trompe). — Désormais, pour expliquer à ceux qui ne l'.nt pas vu, ce qu'est un éléphant, j'énonçai dans le même ordre les propriétés que j'avais découvertes chez cet animal.

En fait, nous ne procédons jamais autrement, lorsque nous voulons représenter aux autres ce qu'ils n'ont pas eu sous les yeux. Nous commençons par énumérer les caractères analogues à ceux qu'ils ont déjà perçus, afin de mettre en branle leur imagination. On dira par exemple : la terre tourne d'un double mouvement comme une toupie, puis on ajoutera : seulement, elle est dans l'aspace. Ensuite, on continuera de grouper autour de cette notion, afin de la préciser, des éléments connus par ailleurs, de manière à diminuer sans cesse la part de l'élément individuel et inexprimable, qui rend toujours inexacte l'image de ce que l'on n'a pas expérimenté soi-même (1). On amène ainsi l'âme à s'assimiler de mieux en mieux à l'objet décrit et à réaliser dans la mesure du possible cette présence idéale de l'objcït dans le sujet, qu'Aristote regardait comme la condition nécessaire de toute connaissance (2).

Cette conclusion peut se renforcer encore par l'étude du secours que l'attention apporte à nos puissances de

(1) C'est de là que vienncnl les étonnemenls que l'on éprouve presque toujours en voyage, lorsqu'on se trouve en face d'objels dont on avait lu ce|)endant une descripUon ol)jeclivenient exacte ; de là aussi vient l'inipossihililé de se rci)résenler parraiU'nicnt un état d'àme «pie l'on n'a jamais ex|)érinienté. 11 faut avoir soulïert connue autrui pour syinpalliiscr avec sa soulïrance. « fldiul i(/nur(i nuili miscris sacciirrcrr 'lis<o ».

(2) Il est à remarquer que celte analyse, — (jui ramène l'acquisilion de la connaissance à un' fait d'aKsimilalion — vaut pour un idéalisle de l'école de Kanl, aussi bien <]ue pour un réaliste de l'école d'Aristole : seulement d'un côté c'est l'àme qui contraint la matière ihninéc à s'ailapter à ses lois ; de l'autre, c'est l'àme qui se fait send)lal)le aux choses qu'elle veut connaître. — Il n'entre |)as évidemmenl dans notre cadre de discuter la valeur respective des deux théories. (À-la a été fait d'une maniéie maf^istrale ])ar M. il. IJkiiovi:, dans son Jîssai crithjiic sur le réalisme Ihumisie, comparé ù l'idéalisme kunlieii (Lille, 1902).

perception. En efTet, si nous considérons l'image comme le troisième terme de l'activité connaissante opérant dans le monde sensible, nous retiendrons que V impression organique en harmonie ou en opposition avec les tendances physiologiques provoque un phénomène agréable ou pénible : la sensation. La sensation à son tour est l'introductrice de l'image, car elle contient des éléments représentatifs : elle est un signe. Mais ces éléments sont enveloppés dans des phénomènes de sensibilité, qui attirent l'attention, sur une assimilation ébauchée et sollicitent le travail de l'esprit en vue de la perfectionner. Cependant cette tentative est vaine, quand l'âme est indifférente ou distraite : il n'y a pas alors de réaction connaissante. Au contraire, il en va tout autrement quand Tâme s'intéresse à la donnée qui lui est offerte. Elle en ressent les moindres impulsions et y répond avec une virtuosité extrême. Ses sens semblent acquérir une délicatesse nouvelle pour mieux saisir les détails de l'influence étrangère, tandis que l'imagination déploie ses souples richesses afin de la mieux représenter.

D'où vient dans ce cas l'exaltation de l'activité intellectuelle ? — De Tintervention de l'attention (1). Or, celle-ci, nous l'avons vu à propos de l'activité sensible, opère entre deiiT assimilations. Son œuvre consiste ici à réfléchir l'activité intellectuelle vers le but que lui indique l'amour sous forme de curiosité. Cet amour, en effet, l'a tout d'abord mise en mouvement :

(1) Le développement que nos facultés de connaître doivent au secours de l'attention est incontestable : c'est elle qui permet à l'oreille du t^uelteur de saisir les moindres bruits ; c'est elle qui, animée par la haine ou par un amour inquiet, donne à certains individus passionnés une clairvoyance extraordinaire. Cela ressort mieux encore dans les cas anormaux, tels que le cas de suggestion hypnotique. Il est hors de doute que l'hypnose soit due à une concentration extrême d'attention sur un point. C'est ])ourquoi le sujet devient d'une susceptibilité extrême à l'égard des oi)jets qui intéressent la suggestion présente tandis qu'il est insensible à l'action des autres. Donc l'intensité du travail des facultés de connaître se mesure à l'énergie de l'attention qui permet ou empêche l'assimilation de l'àme aux objets présentés.

car, si l'âme s'intéresse à un objet, c'est quelle s'y complaît, parce qu'elle entrevoit en lui une correspondance à ses aspirations plus ou moins conscientes. Cependant, l'amour est toujours besogneux chez l'homme. Aussi, toujours avide d'expansion harmonieuse, l'homme veut augmenter son bonheur et, dans ce but, augmenter encore son adaptation, sa ressemblance, son assimilation avec l'objet aimé afin de le mieux connaître.

En cet eiïort, on voit une fois de plus que l'acquisition de la connaissance se ramène à un fait d'assimilation, puisque l'appoint précieux que lui donne l'attention, consiste à augmenter notre capacité d'assi-" milation.

La chose est incontestable dans le monde de l'image ; elle ne l'est pas moins dans le monde de l'idée.

4. Vie rationnelle. — Idées. — Sans doute, l'idée est l'œuvre de notre raison qui, dans une intuition caractéristique, entrevoit « comme communes à plusieurs » des notions présentées à titre individuel et particulier dans les perceptions et les souvenirs ; — mais cette œuvre est provoquée, soutenue et guidée par les images. Celles-ci, en effet, dans un perpétuel eiïort d'ajustement se fusionnent, s'organisent suivant la loi de ressemblance, et par là mettent eii lumière leurs éléments identiques : les similitudes s'aiïirment, les diversités s'eiïacent. De la sorte se prépare une matière très favorable à l'abstraction et à la généralisation. Ce travail préliminaire est surtout visible dans la formation des idées scientifiques, mais elle est générale et on peut la retrouver même dans la genèse des notions premières (1).

(1) Soit, par exemple, l'idée de ('.(iiisc. — Les sens, la mémoire, l'imagination de l'enfant sont en jeu bien avant ses facultés rationnelles; ces dernières

Puis donc que les phénomènes intellectuels sont, de par leur nature, passifs en leur premier temps, l'idée, pas plus que l'image, n'est une génération spontanée, un commencement absolu, une sorte de feu-follet, qui jaillirait en notre monde intérieur sans provocation préalable. Elle est toujours le résultat d'une réaction de l'esprit s'efîorrant de se rendre compte des faits, qui ont réussi à piquer son incoercible curiosité par une ébauche ou une promesse d'assimilation, en laquelle il trouve quelque complaisance, comme nous l'avons dit plus haut (1).

Avant la naissance de l'idée, suivant l'expression d'Aristote, l'âme est en puissance semblable à tout le connaissable. Sous l'action des données expérimentales élaborées par l'intellect agent, elle va devenir semblable en acte à l'objet connu. Ce n'est pas que celui-ci pénètre en elle et l'envahisse ; non. C'est elle, au contraire qui, dans une réaction connaissante, répond par son initiative et son énergie intime, à l'influence exercée sur elle. Elle s'adapte, s'assimile à l'objet afin de le mieux concevoir et de s'en faire une représentation exacte — toujours du point de vue de la raison qui est le général, l'universel et le nécessaire. — L'idée est alors formée, et le progrès qu'elle marque est le fruit d'une assimilation du connaissant au connu.

semblent sommeiller en attendant une occasion fav.orable pour s'exercer. Maintes fois aussi la conscience lui montre des mouvements, dont il a l'initiative : impulsions, désirs, souhaits, efforts plus ou moins heureux. Chacune de ces expériences contenait en fait une relation entre un antécédent et un conséqueat. Cette relation d'influence toujours la même au milieu de la diversité des phénomènes successifs, se mettait automatiquement en lumière comme l'élément commun dans l'image composite.

Peu à peu se formait donc le cas privilégié capable d'amorcer l'activité de la raison. Le jour où celle-ci s'éveilla au spectacle d'une influence causale, — ■ d'an effort interne, je suppose — son attention fut attirée de préférence sur les termes mêmes de cette relation aperçue dans un si grand nombre d'expériences. — En vertu de ses énergies constitutives, la raison la saisit alors dans une intuition unique « comme commune » aux divers faits dont elle a été le témoin. De cette conception naîtra l'idée de cause. — Par un progrès nouveau, elle découvrira ensuite qu'entre l'antécédent et le conséquent, il y a une eonnexion nécessaire, qu'elle traduira sous une forme universelle: Tout ce qui commence d'être ne peut ne pas être un effet.

Jugements. — Une fois acquises, les idées ne demeurent pas isolées. Comme tous les phénomènes internes, elles cherchent à étendre leur règne en absorbant les autres, en les dominant ou, faute de mieux, en s'alliant avec elles. Sans doute, l'association les groupe aussitôt, nuiis cela ne sullit pas à l'esprit, qui se sent la force d'intervenir dans ces conjbinaisons. Il ne peut résister à son besoin d'unifier toujours davantage ses connaissances et de diminuer sa charge en ramenant diverses notions les unes aux autres dans de riches synthèses mentales.

De là les comparaisons incessantes qui caractérisent son travail. Deux notions sont-elles en présence ou se succèdent-elles ? — Loin d'assister inerte aux associations spontanées de leurs éléments, l'esprit les surveille avec intérêt, afin d'en profiter pour fortifier ses systèmes d'idées anciens, pour en faire surgir de nouveaux ou encore pour trouver le moyen de fusionner des rotions divergentes. 11 se peut, en effet, que l'opposition entre ces dernières ne soit qu'apparente ; car pour qu'elles se soient suggérées, il faut (ju'elles possèdent un élément commun, que l'analyse retrouvera. Je lis par exemple : « Le soldat Socrate ne le céda en valeur à aucun de ses contemporains ». Soldat, Socrate, ce rapprochement m'étonne à première vue. Je sais que Socrate fut un philosophe, se promenant paisiblement sur les bords de l'Ilissus, mais je ne vois rien dans le conce})t de philosophe qui puisse suggérer le concept de soldat, « homme courant les hasards de la guerre ». Comment l'écrivain, dont j'ai l'ouvrage sous les yeux, a-t-il pu accolca* ces deux notions ? — Mais j'évoque mes souvenirs, j'analyse dans le détail tout ce que contient le concept Socrate, et j'y découvre enlin que Socrate combattit à Potidée et à Déliuni. A ce moment, les éléments communs m'apparaissent ; ma synthèse

mentale se fait : « Socrate tut un soldat ». C'est un jugement rendu possible grâce à une identité partielle des deux termes : ces termes, en effet, sont dés concepts qui se suggèrent l'un l'autre, parce qu'un élément commun leur sert de centre cV assinillation.

Raisonnements. — Cet élément commun, par sa nature même, provoque le travail de l'esprit en vue d'une synthèse plus ample encore. Celle-ci sera réalisée dans le syllogisme où le « moyen terme », cause mentale de Vassiniilation des extrêmes, joue le rôle de pivot dans cette réduction à l'unité. On le voit par la manière même dont on découvre le moyen terme nécessaire : elle consiste en une analyse qui met en lumière un élément commun aux deux extrêmes. Soit le problème : « Socrate est-il grec ?» — L'analyse me révèle que Socrate fut un philosophe, athénien, maître de Platon, etc., et, d'autre part, que le concept « grec » contient et suggère les concepts « lacédémonien, athénien, thébain, etc.. ». Dès que dans ces deux séries, qu'il compare, l'esprit a entrevu un élément identique, il peut, par son intermédiaire, tenter la réduction des extrêmes : Socrate est athénien. Or, tout athénien est grec. Donc, Socrate est grec... Et le problème est résolu par une assimilation de ces deux termes (1).

Il ressort de là que l'esprit ne peut travailler et développer, en les unifiant de plus en plus, ses systèmes d'idées, que par la découverte de ressemblances : une loi cV assimilation semble présider à l'œuvre de la

(1) Cette assimilation est la condition de tout travail intellectuel et toutes les fois qu'elle fait défaut, le raisonnement est impossible. La preuve en est que toutes les règles du syllogisme, c'est-à-dire, les règles de l'élaboration intellectuelle peuvent se ramener à cette unique et i^rcmière loi des anciens : « Tout syllogisme doit avoir trois termes, sans jilus ; — afin que puisse s'appliquer le principe : deux quantités égales à une même troisième sont égales entre elles. — Il serait intéressant de montrer que dans tout sophisme l'analyse découvre l'existence de quatre termes réels, de là les erreurs d'assimilation.

raison tout autant qu'à l'œuvre de la mémoire et de rima<^ination.

Elle exprime, en effet, le seul mode possible de son progrès, puisque démontrer quelque chose, c'est-à-dire acquérir une vérité nouvelle, c'est en fait identifier l'inconnu au connu. On me dit à brûle-pourpoint : « La somme des trois angles d'un triangle est-elle égale à deux droits ? « — Je n'en sais rien, et tout d'abord j'incline à répondre « non », parce que je ne vois pas d'assimilation possible entre les deux termes de la question. Mais par une analyse progressive, on me met sous les yeux la série des identités, qui réduisent la somme des trois angles d'un triangle à la somme de tous les angles formés en un point du même côté d'une droite, etc.. La démonstration est faite. — On ne procède pas autrement dans les sciences du concret puisqu'on a pu y appeler la découverte « la divination d'une uniformité » (1). Enoncer une loi })hysique, c'est allirmcr qu'une relation déterminée est commune à toute une classe de phénomènes (2). Or, la valeur de cette loi dépend de l'exactitude avec la(|uelle ont élé observés dans les cas particuliers les points de ressemblance qui en ont suggéré l'hypothèse. Celle-ci traduit certes une conclusion de l'esprit, elle est une synthèse mentale, mais qui a été préparée par une analyse ou dissociation d'éléments capable de faire saisir les ressemblances profondes cachées sous les divergences apparentes, — de faire voir par exemple

(1) Les exein])les aboiulcnt, ciloiis celui de OUen : « Oken se promenait un jour (18(H)) dans une une i'orèl du Ilarz, lorsciu'il trouva sur le sol le crâne hlaiiclii d'une biche, la resseini)lance de la hase du crâne avec la colonne xertéhraie lui saula aux > eux. Oken a dépeinl lui-inènie ce nn)nieiit dans un lani;ai;e expressif : " Ramassé, retourné, rejiardé, ce fut linil 1,'idéc traversa mon cerveau comme un éclair : c'est une vertèbre I lit depuis ce temps-là le crâne est une vertèbre ». — Cf. Rcv. scicnl., 20 novendn'e 187(), cité par H. H\i5Hiu, Psi/clwlofiic, p. 2'i,S (Paris, 1888).

(2) Cela ressort de la formule même de la loi v. iir. : Tout cor|)S |)lon!J;é dans un liquide subit une poussée de bas en haut égale au poids de licpude qu'il déplace...

que le mcme principe régit des phénomènes divers, comme la chute d'une pierre et l'ascension d'un ballon.

Analyse. — Mais d'où vient cette fécondité de l'analyse ? — D'oi^i vient la difî'crence entre l'inti^lligence du vulgaire, qui ne saisit que les relations superficielles, et celle du savant qui arrache à la nature quelqu'un de ses secrets ? Elle vient de ce que le savant possède une aptitude particulière à comprendre les phénomènes, à s'immiscer en quelque sorte dans leur mouvement, à s'y assimiler afin de s'en représenter vivement les moindres détails. A ce don naturel, il doit joindre le travail, la recherche continue, ce que Newton appelait la « pensée patiente », c'est-à-dire, une extraordinaire concentration de l'esprit, qui, suivant la loi de l'attention, augmente la susceptibilité des facultés de l'âme à vibrer sous les provocations de l'expérience. Ce n'est certes pas un esprit ordinaire qui eut saisi la relation de la tige avec la fleur ; mais Gœthe, par une étude détaillée, avait rendu possible cette association de similarité surprenante au premier abord. — Voilà pourquoi l'on peut placer le mérite du savant non pas tant dans la découverte ({ui jaillit de son esprit que dans l'énergie du travail de dissociation qui la prépare.

Chose curieuse, ce travail lui-même s'accomplit suivant une loi d'assimilation. Dissocier, en, effet, consiste à séparer un élément de l'ensemble dont il faisait partie. Comment séparer cet élément et le faire survivre dans l'esprit après l'évanouissement des autres, si on ne le fait pas entrer dans un système nouveau ou s'il ne devient pas lui-même le point de départ d'une nouvelle synthèse interne ? En réalité, c'est ce qui se produit. De même qu'un atome, au dire

des physiciens, n'est jamais abandonné è lui-même et que l'analyse chimique ne réussit à l'extraire d'une molécide qu'en provoquant la formation d'une molé- .cule nouvelle, où il pourra mieux déployer ses alTmités (loi du travail maximum) ; — ainsi l'élément psychologique ne peut vivre isolé et l'analyse ne peut le séparer de son niiheu actuel qu'en l'absorbant dans une synthèse nouvelle qui, pour s'achever, brise la synthèse antérieure. « Toute analyse, écrit M. Bergson, est une représentation, prise de points de vue successifs, d'où l'on note autant de contacts entre l'objet nouveau (pi'on étudie et d'autres qu'on croit déjà connaître » (1). Or, l'analyse est ordinairement guidée par des préférences dues à un intérêt pratique, scientifique ou esthétique. C'est pourquoi, tel élément du système oll'ert s'harmonisant mieux avec les tendances de mon esprit ou avec mes ass()ciations antécédentes rompt la synthèse mentale actuelle. Ensuite, grâce aux similitudes complices qu'il trouve en mon état interne et qu'il s'adjoint, il devient prépondérant en une systématisation nouvelle.

Progrès par assimilation. — Nous sommes donc entraînés, même quand nous poursuivons un mouvement d'analyse, dans une série de synthèses toujours nuMivantes en vue d'une unification recherchée ; et celle-ci se réalise par voie à^issimilalioti conquérante.

Nous en voyons la contre-épreuve dai>s la dilliculté (|ue nous éprouvons à chasser un préjugé : une notion (|Mi cherche à s'introduire cfiez nous est repoussée si elle ne s'adapte pas à nos idées favorites. Celles-ci scrxanl de règles et de juges ne nous laissent com-

(1 ) Cf. I [. Hekgson, Inlrudutiiun à lu mclapliijsiiiuc, Rcv. de Mcl. cl de Mur., janvier l'JU3.

prendre des choses que ce qui est en harmonie avec elles.

Par ces sortes d' « oracles internes «, tout notre passé intellectuel pèse sur notre présent. L'idée, que nous entendons énoncer aujourd'hui, ne pénètre en nous que revêtue de nos connaissances antérieures et peutêtre déformée par nos habitudes de penser.

Cette contrainte d'assimilation cause le phénomène de « réfraction mentale » qui nous fait trouver triste ou gai le même son de cloche selon nos dispositions du moment. Elle fait le malheur de l'esprit de système : neuf dixièmes d'inféreiices, comme disait Stuart Mill, venant fausser la vue de l'observateur. Elle est surtout la source des erreurs en morale, où les vérités sont des u vérités à reflets » qu'on ne peut bien apercevoir qu'à condition de les regarder sous un jour favorable, comme les tableaux des mnîtres. Et dans l'ordre de la connaissance comme dans l'ordre de l'action, elle rend les corrections presque impossibles pour les raisons exposées plus haut ; à moins qu'aux heures de doute et d'anarchie intérieure, la bonne volonté n'intervienne par un acte de confiance en une autre intelligence, qui sera assez souple pour pénétrer jusqu'à notre âme, se mettre en sa place, s'y assimiler afin de comprendre presque aussi bien que nous nos difîicultés et nos aiigoisses. Alors, subissant l'influence d'une mentalité et d'un acquis différents du nôtre, nous pourrons être amenés à des assimilations dans une direction difîérente et à des conclusions nouvelles. Ce n'est qu'après cette évolution, dure et difficile souvent, que nous pourrons juger de la fausseté de notre conception antérieure et découvrir où était la source de notre illusion.

Généralement, nous la trouverons dans l'influence incontestable qu'exercent sur notre évolution intellec-

tuelle les attraits, que nous subissons et les résolutions que nous formons. Les uns, en effet, accaparent l'attention spontanée, les autres s'efforcent de disposer de l'attention volontaire. Or, nous savons avec quel succès, en favorisant certaines assimilations, ce double pouvoir intervient dans notre vie connaissante. L'attention apparaît d'ailleurs comme le moyen le plus visible d'influence réciproque entre nos facultés. Car, si elle facilite l'action des tendances sensibles et de la volonté sur l'intelligence, par un juste retour elle permet à cette dernière d'intervenir dans notre vie sensible et volontaire : d'une part l'intelligence amorce et guide le désir, de l'autre elle prépare et rend possible l'acte libre.

Comment, dans cet enchevêtrement d'influences, la volonté insère son action, c'est ce qu'il nous reste à examiner.

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